SUR SAPHO
(Jn a lieu de douter que Sapho soit morte à Leucade. La plupart des auteurs qui ont parlé d'elle se contentent de dire que, n'ayant pu parvenir à ûiire passer dans le cœur de Pliaon l'ardeur dont le sien brûlait , et qu'elle a si bien répandue dans ses vers , elle se précipita dans la mer. Si elle n'avait en effet que le dessein de terminer une vie que l'amour rendait si mallieureuse , il est probable qu'elle l'a fait dans son pays. On peut se noyer partout où il y a de l'eau quand on en a bien la fantaisie , et elle liabitait une île. Pourquoi serait-elle venue de Lesbos cliercherLeucade, sur la côte occidentale du continent de la Grèce? C'est comme si une personne partait de l'île de Corse pour venir se noyer au Havre.
Si elle est venue réellemement à Leucade , ce n'a pu être que dans la vue , non de périr, mais de guérir. Le saut que les amans mallieureux faisaient du haut de ce rocher fameux dans la mer, passait, dans la Grèce , pour un remède efficace contre les fureurs d'un amour incurable par tout autre moyen , et on allait à Leucade pour guérir de l'amour , comme nos malades vont aux eaux de Bourbonne ou de Barége, pour se délivrer d'un rhumatisme. L'application de
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ce remède extrême exigeait des préenutions pour Tempêclier de devenir funeste à la personne qui en faisait usage. Conmie le roelier de Leucade était fort élevé , afin de rendre la chute du malade moins rapide et moins violente , on attachait à son corps des matières légères, telles que des plumes; et des hommes dans des batelets se tenaient tout près pour Je retirer de l'eau aussitôt qu'il était tombé. Cette opération se ûiisait de jour, et elle n'aurait pu guère se faire de nuit, sans inconvénient , même au clair de la lune.
Cependant il en était du saut de Leucade comme de certains remèdes violeiis : beaucoup de ceux qui y avaient recours y succombaient, et Sapho a pu être une de ces victimes.
Il est facile de concevoir que la santé d'une personne , long-temps consumée par une passion malheureuse, était déjà altérée lorsqu'elle se soumettait a une épreuve périlleuse , et que le saisissement que devaient produire en elle la chute rapide d'un lieu très-élevé et l'immersion profonde dans les eaux , pouvait lui devenir funeste.
On ne connaît point l'origine de l'opinion qui faisait regarder le saut de Leucade comme un remède contre l'amour ; il y a des moyens analogues à celui-là contre d'autres maladies, qui ont eu, et qui ont peutêtre encore dans certains pays , une vogue dont le fondement n'est pas mieux connu. Cette sorte do pratique s'établit vraisemblablement sur quelque fait extraordinaire que le vulgaire, selon sa coutume.
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érigea en règle générale. Un amant au désespoir se sera précipité du haut du rocher de Leucade ^ des pêcheurs se trouvant près de cet endroit, se seront empressés de le secourir et de le sauver. Il n'est pas impossible que l'impression forte qu'il aura reçue j'ait entièrement guéri. Des gens qui s'étaient jetés dans l'eau pour y périr, et qui en ont été tirés, en ont perdu l'envie ; on a vu même, des fous guéris de leur folie par une violente chute.
Il est , en effet , assez conforme aux lois de la sensibilité que des états extrêmes de l'âme puissent être détruits par des secousses extraordinaires d'un autre genre; et il ne faut peut-être pas moins que cela pour détruire des rapports moraux que leur véhémence et l'habitude ont rendu presque indélébiles.