II. Partie géologique du Prodrome
M. Corda a seulement effleuré les questions géologiques qui se rattachent à l’existence des Trilohites, mais il n’a pas hésité à énoncer diverses assertions qui seraient de nature à induire en erreur les lecteurs du Prodrôme.
Nous laissons à la discussion des savans la proposition générale qui suit.
L’étude plus exacte des Trilobites des terrains de Transition connus jusqu’à ce jour, fournira la preuve patente que la plupart des formations de ce genre possèdent leur Faune locale, et que la similitude des animaux de deux formations n’autorise pas à conclure quelles sont du même âge. (Prodr. p. 6.)
Appliquant ce principe au terrain de Transition de la Bohême , M. Corda annonce d’abord : qu’il n’y a trouvé aucune espèce de Trïlobite qui soit complètement identique avec une de celles des terrains de Transition de ï Angleterre, du Rhin, de la Suède ou de la , Russie .
Nous pouvons constater ici que nous connaissons plusieurs espèces qui nous paraissent parfaitement identiques avec celles d’Angleterre, savoir: Calym. Blumenbachi. Brongn. Proet. Ryckholti. Barr. Acid. Verneuili. Barr. Deiplion Forbesi. Barr. et Deiph. furcifer. Barr. Nous décrivons
aussi Acid, radiata Goldf. comme identique dans l’Ëifel et la Bohême.
Si le chiffre de ces identités n’est pas plus considérable, cela tient sans doute en ■partie, au petit nombre de Trilobites étrangers qu’il nous est permis de comparer. Mais il est très-probable que1 lorsque les Crustacés anciens auront été plus étudiés dans chaque région, les affinités qui lient les diverses Faunes locales seront établies par des liens plus multipliés. Puisque les classes des Brachiopodes, Céphalopodes, &c. sont représentées par une certaine proportion d’espèces communes à diverses contrées paléozoiques, il est permis de penser que les Crustacés fourniront aussi leur contingent à la masse de ces relations. Chacune de ces classes- y figurera peut-être, suivant, la puissance des moyens de transport dont elle a été pourvue, ou des causes de diffusion auxquelles elle a été soumise par la nature. Sous ce rapport, les Trilobites ne nous paraissent pas appelés à jouer le premier rôle.
M. Corda ne se contente pas d’isoler les Crustacés anciens en Faunes locales sur la surface du globe, il applique cette loi d’isolement au terrain de Transition de chaque contrée en particulier, et il dit -au sujet de la Bohême:
Il en est de même de chaque couche et de chaque roche dans un seul et même terrain; et
nous n’avons trouvé jusqu’ici que très-peu d’espèces (2) qui se présentent à la fois dans plu¬
sieurs localités.
Ce passage du Prodrôme . est en contradiction complète avec les faits constatés dans nos descriptions des Trilobites, où nous nommons un très-grand nombre d’espèces, trouvées en plusieurs localités, et disséminées tantôt sur la totalité , tantôt sur une étendue très-considérable de la surface de l’étage caractérisé par chacune d’elles. Ainsi dans l’étage C, Parad. spinosus, Gonoc. Sulzeri, Conoc. striatus, &c. se trouvent aux bords opposés du bassin, c. à d. à Ginetz et à Skrey. Dans l’étage D, Asaph. nobïlis, Phac. proaevus, Trinucl. ornatus, etc., ont été reconnus sur tout le
contour du bassin et nous avons signale jusqu à 2o localités ou nous avons recueilli cette dernière espèce. Dans l’étage E, Cromus Beaumonti , Crom. Bohemvus , Calym. Baylei , Cyph. Burmeisteri, CIwir. insignis &c. &c. se présentent en des points multiplies et disséminés sur toute la surface accessible des formations correspondantes. Dans l’étage F, nous avons reconnu Lichas Haueri, Br. umbellifer, Proet. unguloides, Proet. gracilis, &c. &c. soit aux extrémités , soit en divers points intermédiaires de la surface visible. Enfin l’étage calcaire supérieur G, celui qui par sa position nous permet le plus libre accès, nous montre aussi diverses formes qui lui sont propres, répandues sur toute sa superficie, telles que: Cheirurus gibbus, Dalmania spinifera, Br ont. Brongniarti, &c.
M. Corda en affirmant qu’il n’a connu que deux espèces communes à plusieurs localités, a montré combien les documens à sa disposition étaient incomplets.
Cet auteur poursuit : Las schistes, les quartzites et les calcaires possèdent leur Faune locale particulière, d’après laquelle on n’est pas cependant en droit d établir l âge des formations, ni leur ordre de succession; car nous avons trouvé des espèces qui sont communes à diverses formations signalées comme relativement plus anciennes et plus récentes, &c. &c.
D’après cette assertion, on ne saurait donc, établir ni l’âge, ni 1 ordre de succession des étages d’un terrain, pareeque certaines espèces auraient traversé plusieurs de ces étages. Nous laissons aux savans le soin d’apprécier le mérite scientifique d un semblable principe. ,
M. Corda ajoute plus loin: (p. 8.) > Comme résultat final de nos recherches , nous ne pouvons • considérer tous nos gîtes de Trilobites que comme des Faunes locales contemporaines ou presque > contemporaines , sans que nous puissions déterminer parmi elles trois ou quatre Faunes ou âges » distincts .«
Sir Roderic Murchison, a déjà protesté contre cette assertion, dans les termes suivans: >Je ■laisse aux paléontologues à déterminer la valeur d’un ouvrage dont l’auteur décrit 529 espèces
■ de Trilobites, mais en nom et au nom de mes amis (M. M. de Verneuil et C?. Keyserling) je dois ■protester contre son assertion géologique, que toutes ces masses diversifiées , et bien stratifiées,
■ sont contemporaines ou presque contemporaines, et qu’ ainsi elles ne peuvent pas être séparées
■ en groupes d’âges successifs.» (Jameson’s. n. Phil. Journ. Jan. 1848). Nous nous bornerons à ajouter, que l’établissement de nos étages en ce qui touche leur âge relatif, ou leur ordre de succession, repose avant tout sur leur ordre de superposition. La différence frappante entre les Faunes des divers étages, confirme la distinction établie d’après cette base, la première en géologie
La superposition est évidente, pour quiconque se donne la peine de parcourir le terrain; nous ne chercherons donc pas à la démontrer. Elle est d’ailleurs suffisamment constatée par le profil annexé à la lettre des trois éminens géologues dont nous venons d invoquer le témoignage.
M. Corda a encore énoncé quelques autres assertions géologiques, telles que la suivante :
Toutes nos couches de Transition renfermant des Trilobites, montrent une remarquable tendance ri reposer principalement , mais non pas exclusivement, sur le Grünstein propre à la Bohême, (p. 8.)
Parmi les six étages fossilifères que nous avons distingues, un seul, 1 étage, calcaire inférieur E, repose sur le Grünstein. Au dessus de l’étage E, dans les étages F. G. H., on ne trouve plus la moindre trace de' Grünstein. Dans les étages C et D inférieurs à l’étage E, le Grünstein ne se montre qu’accidentellement, en cheminée, ou en filons, et jamais dans le voisinage des gîtes de Trilobites.
Quelque inconcevables que soient les méprises de M. Corda, sous le rapport géologique, elles s’expliquent toutes et s’excusent pour ainsi dire, par > un seul fait. C’est que l’auteur du Prodrome n’a pas pris la peine de parcourir le terrain dont il a parlé d’une manière si assurée. Pour constater ce fait, nous pourrions invoquer la notoriété publique, et les aveux que. M. Corda nous a faits de vive voix, à plusieurs reprises ; mais le Prodrome en fournit à lüi seul des preuves assez multipliées. Nous y trouvons un grand nombre d’espèces attribuées à des localités où elles n existent pas, et même à des contrées, qui n’ont jamais fourni aucun fossile d’aucune sorte. Ainsi nous voyons 6 espèces indiquées comme provenant des calcaires de Chodaun, tandisqu’en réalité
INTRODUCTION HISTORIQUE
il ny a aucun fossile ni même aucune couche de calcaire, autour de ce village situé sur les quartzites. De même, sept espèces sont décrites dans le Prodrome comme trouvées a Khoda, où jusqu’ici on n’en a pu découvrir aucune. D’autres sont annoncées comme provenant du calcaire de Litten, où cette roche n’existe même pas. (p. 58.) Une longue série de Trilobites est attribuée au Stadtberg, petite colline qui louche la ville de Béraun, tandisqu’elles proviennent de la bande de quartzite des monts Drabow, dont M. Corda ignorait même l’existence, car il n’en fait aucune mention parmi les gîtes qu’il énumère. Dans le tableau placé en regard de la page 176duProdrôme, nous voyons indiquées comme très-voisines et appartenant à la même couche , les localités : lehn Karlstem, Hostm = St. Iwan, Khoda = Hennek. Ce sont là des méprises topographiques qui n’auraient jamais pu avoir lieu, si M. Corda avait pris la peine de visiter une seule fois le pays, ou même s’il avait jeté un seul coup d’oeil sur la carte du cercle de Béraun.
Le trajet de Tetin à Karlstein est d’environ deux heures, et ces deux localités sont placées sur les bords opposés du bassin calcaire. Les localités dites Khoda et Herinek situées à la distance de plus d’une heure, sont également sur les bords opposés du bassin calcaire, et n’ont réellement d’autres rapports que celui de n’avoir fourni ni l’une ni l’autre aucun Trilobite. Le vallon qui s’étend de St. Iwan à Hostin présente dans les plus grandes proportions, une coupe naturelle de toutes les formations calcaires, dont la succession verticale et la superposition ne sauraient être plus évidentes, puisqu’elles se recouvrent dans l’ordre le plus régulier, sur une épaisseur verticale de plus de 800 mètres, qui à cause de l’inclinaison des couches, occupe plus d’une demi-lieue d’étendue topographique. A la hase de cette coupe grandiose, composée de milliers de couches distinctes, sont les calcaires de notre étage inférieur E, si riches en Trilobites ; c’est le gîte de St. Iwan. Vers le sommet de ce même profil, c. à d. au point opposé, sont les bancs de notre étage G qui ont fourni une autre série d’espèces toutes différentes. C’est le gîte dit de Hostin. Ces deux gîtes séparés verticalement par une immense puissance de calcaire qui frappe d’étonnement tous les géologues, sont associés par M. Corda comme appartenant a la même couche. Nous sommes loin d’avoir épuisé les exemples de ces erreurs, sur la géologie et la topographie de notre terrain, mais nous devons nous arrêter, en signalant un dernier trait de l’exactitude du Prodrome. Proet. Ryckholti est indiqué comme se trouvant dans le calcaire à Kolednik et à Autvos. (p. 76.) Les lecteurs pourraient croire que Auwos est un village comme Kolednik. Mais il n’en est rien, c’est le nom commun qui dans la langue Bohême indique un chemin creux; M. Corda l’a pris pour le nom d’un village.