CHAPITRE IX
IMPOTS SOCIALISTES
Le socialisme intégral, c'est-à-dire le socialisme dans la pureté de sa doctrine et la plénitude de sa réalisation, ne doit comporter le fonctionnement d'aucun appareil fiscal. C'est donc à juste titre que les impôts socialistes fig^urent ici parmi les conceptions utopiques. Ils sont inexistants (i).Le jour où le programme des véritables adeptes entrerait en exécution, la taxation aurait pris fin. A quoi servirait-elle, en eff^et, en présence de l'immense afflux des revenus du domaine collectif, formé des débris des fortunes individuelles, revenus plus que suffisants désormais pour satisfaire à tous les besoins de la chose publique.
L^'Etat unique industriel, unique commerçant, peut-être aussi unique n'vrM ulteur, recueillera des bénéfices très supérieurs aux
(i) Ce n'est Jonc pas parce que l'avèncinent du socialisme serait invraisemblable que nous nommons ses impôts utopistes.
Le socialisme, au contraire, g-randit sous nos yeux. Ses progrès frappent tous les esprits. Dès 1891, M, Eugène d'Eichtbal écrivait : « Malgré la compression « des gouvernements, la désorganisation de ses états-majors, les divisions de (( [)ersonnes qui ont toujours paralysé l'action de ses cliefs, l'expansion de Tinsse truction et les progrès du bien-être, cpii auraient dû le dépopulariser, nous t( avons vu constamment le socialisme; renaître,... sortir triompliant des urnes « électorales eji Allemagne... vaincre en Angleterre la résistance de l'esprit u individualiste, agiter profondément en France, comme ailleurs, la classe « ouvrière... »
Dans la nouvelle édition de son ouvrage Socialisme, coniniu/ic^nic et colléetloisme, M. Eugène d'Eitclitlial reproduit les mêmes constatations, en signalant spécialement les recrues (pie fait la doctrine non seulement dans la partie souffrante de la société, ce qui serait naturel, dit-il, mais dans les rangs élevés de la liiérarchic sociale. (Cependant, ajoutc-t-il sagement, sans fermer les yeux sur 1rs dangers de l'organisation du parti, on doit se garder, par une vue exagérée, d(î grossir ses forces, qui sont en fait très divisées, et d'encourager ainsi imprudemment son recrutement et son unification. (Eàonomiste français^ du 22 janvier igio.)
98 SYSTÈMES GÉNÉRAUX DIMPOTS, CHAPITRE ÏX
produits des impôts d'autrefois^ et qui les compenseront larg-ement. D'ailleurs, sur quelle base pourrait reposer l'impôt dans cette org^anisation nouvelle où les revenus des particuliers seront supprimés? En conséquence, plus de percepteurs, plus de receveurs, plus de contributions directes, ni indirectes, rien qu'un monopole universel pourvoyant lui-même à ses propres besoins.
§1. — Monopole des possesseurs de la terre. Projet de conjisqaer la rente par V impôt.
Pour la terre d'abord, le livre auquel sa modération et sa logique apparentes, ainsi que son succès inoui de librairie en Anj^-leterre et aux Etats-Unis ont long-temps assuré une incontestable prééminence. Progrès et pauvreté^ par Henry George (i), expose que la rente de la terre, issue de la fécondité naturelle du sol, des forces impérissables de la nature, résultat des prog-rès^de la civilisation^ de l'acroissement continu de la population,. acquiert une plus-value constante dont les anciens propriétaires n'ont pas le droit de profiter seuls. Les causes de cette plus-value découlent, en effet, soit de la générosité du créateur, soit des efforts collectifs de l'humanité tout entière. Le travail personnel du propriétaire n'y est pour rien. Celui-ci, dès lors, n'a pas droit à la rente, portion de richesse à la production de laquelle il n'a pas concouru, dont il jouit injustement. C'est Viinearned incrément dont parlait autrefois John StuartMill (2). Si cette plus-value non gagnée
(1) La Revue de l'impôt unique vient d'être fondée en 191 1, ^râce à la générosité d'un américain, pour entreprendre Ja diffusion des idées de Henry George.
(2) John Stuart Mill concluait de l'existence de Vunearned incrément (accroissement de valeur non gagné), non pas à la spoliation comme Henry George, mais à l'expropriation avec indemnité. L'Etat serait ainsi devenu le land-lord universel, de façon à profiter seul désormais de la soi-disant plus-value incessante de la rente.
Thorold Rogers, après avoir combattu cette théorie au moment même où John Stuart Mill la produisait, y revient victorieusement encore de nos jours, dans son ouvrage sur l' Interprétation économique de l'histoire, fort de l'expérience acquise depuis une quarantaine d'années. Il montre alors, chose curieuse à constater, et qui sape les bases de la doctrine de Henry George, que la plusvalue espérée, considérée comme certaine par Stuart Mill, ne s'est pas produite. Au contraire, le prétendu unearned incrément s'est transformé en baisse géné-
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par le propriétaire foncier ne lui appartient pas, à qui doit-elle revenir? A la société évidemment, qui la tient directement du créateur et des mérites propres à l'universalité de ses membres. En conséquence, rien de plus légitime que d'en exproprier le détenteur actuel, du moment qu'on lui laissera les fruits de son propre travail, ce qui satisfera suffisamment la justice.
Mais comment, dans un fonds de terre, disting-uer la rente des fruits du travail? qui déterminera, au sein du revenu g^lobal d'un champ, d'une foret, d^une maison, la quotité susceptible de confiscation comme provenant de causes externes, et le résultat effectif de l'action personnelle appartenant à l'occupant? Quel contrôleur des contributions directes, si avisé soit-il, osera dresser les chiffres précis d'une telle ventilation? Quel contribuable l'acceptera? Et quel jug-e risquera de trancher par un arrêt motivé le conflit profondément obscur soulevé entre le travail latent des g-énérations successives, d'une part, et les dons de la nature toujours instables, aug*menlés"ou diminués par les bienfaits ou les méfaits du milieu social, d'autré part.
L'auteur de Progrès et pauvreté se g-arde bien d'aborder de tels problèmes d'application, secondaires à ses yeux. A peine son volume de 5oo pag^es consacre-t-il quelques lig-nes pour dire nég'ligemment qvie la distinction entre les produits de la rente et les produits du travail personnel rentrera dans la compétence des agents de l'impôt!
Une telle lacune est l'aveu môme de l'impuissance du système, impuissance que l'arbitraire de l'opération, si elle était entreprise, transformerait en injustices flag-rantes. Sous prétexte de saisir la rente, faute de limites précises, TEtat spoliateur, en eflet, s'attribuera peu à peu le revenu tout entier. D'autant plus que la rente progressant sans cesse, dit Henry George, motiverait le renouvellement d'incessantes confiscations. L'auteur finit, du reste, par ces mots ironiques : « De cette façon ^ les propriétaires fonciers,
raie des fermages. De sorte que Topération destinée à enrichir l'Etat, d'après les prévisions d'une doctrine fallacieuse, aurait abouti à un immense désastre financier.
(( s'ils le veulent, conserveront leurs terres. Nous leur laisserons c( l'enveloppe et nous prendrons l'amande. »
Le système de Henry Georg^e aboutit donc, en fin de compte, à la nationalisation du sol. Vainement l'économiste américain avaitil tenté, au début, de nous donner le chang-e sur ce point en affirmant qu'il voulait seulement confisquer la rente. A chaque ligne du livre, apparaît sa véritable conclusion, à savoir que les produits de la terre doivent être parlag^és entre lous^ personne ne pouvant accaparer les biens du Créateur, l'eau, l'air, le soleil, la terre, propriété commune à tous. Ce sont là, du reste, les déclarations proclamées par le parti socialiste tout entier : ce Priver les (( autres hommes de leur droit à l'usage de la terre, c'est commet- « tre un crime qui ne le cède en perversité qu'au crime de leur « ôler la vie, ou de les dépouiller de la liberté personnelle! — Il y <c a une loi naturelle et divine supérieure à toute loi humaine, c( en vertu de laquelle tout peuple a le droit de vivre des produits (( du sol qui porte le berceau de ses enfants et le tombeau de ses <( ancêtres. Il y a là un droit plus élevé, plus ancien que tout droit c( personnel. »
Donc pas d'impôt foncier, ou plutôt simulacre provisoire d'impôt foncier destiné à masquer la confiscation et y aboutissant. S'il en est ainsi déjà pour les richesses immobilières, que le socialisme tient pourtant beaucoup à ménag-er, combien, vis-à-vis de ceux dont il veut ouvertement détruire le monopole, va-t-il se trouver plus à Taise !
§2. — Collectivisme industriel. Mise en commun des instruments de travail.
Après le collectivisme agraire, apparaît, en efl'et, le collectivisme industriel prôné dans l'ouvrage classique le Capital, dcKavl Marx. T/histoire de la sociélé, d'après Karl IMnrx (i), n'est nuire chose
(i) Karl Marx, conimc Henry Gcorg*c, appuie g-ëntralcment ses raisonnements sur des aphorisrncs mal interprétés émanant des maîtres de l'économie politique. Ainsi, parcequeAdam Smith a écrit: « Le travail est la mesure réelle delà valeur
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que rhistoire de la lutte des classes, aboutissant fatalement à l'asservissement des plus faibles. La classe désig-née sous le nom de prîvilég'iée n'a cessé d'exploiter les autres. Elle accapare encore aujourd'hui à son profit exclusif les moyens de production et, g^râceà ce monopole, uniquement préoccupée de son propre enrichissement, elle continue à opprimer la classe la plus nombreuse. Les travailleurs se trouvent alors forcés d'ajouter au temps de travail normalement suffisant pour rétribuer leurs besoins un temps de travail supplémentaire dont l'équivalent en arg^ent ne leur est pas payé. C'est ce travail supplémentaire, servant à enrichir injustement le capitaliste, qui provoque les revendications socialistes (i). Supposez, dit Karl Marx, que six heures de travail permettent à l'ouvrier de g^ag*ner sa vie, du moment que l'ouvrier est contraint de travailler douze heures, le capitaliste confisque abusivement six heures du temps de celui-ci à son profit. Peu à
« échangeable de toute marchandise », Karl Marx croit pouvoir émettre l'axiome sacramentel que les marchandises ne sont que du trav^ail cristallisé . Du moment, dès lors, que toute valeur découle du travail, le capital n'en possède aucune, et, si le capital ne possède aucune valeur, sa rémunération, dépourvue de base légitime, doit disparaître. Le travailleur, unique auteur de la valeur des marchandises, recueillera donc seul désormais les bénéfices que leur vente procure. La suite du système s'étaye sur ces prémisses.
Mais avant d'invoquer Tautorité d'Adam Smith, Karl Marx aurait dû s'assurer si réellement l'illustre économiste avait bien exprimé sa vraie pensée dans la courte phrase extraite de la Richesse des nations ? Adam Smith a-t-il jamais contesté la valeur productive du capital? En aucune façon. La lecture consciencieuse de son ouvrag*e, faite d'un bout à l'autre, met en lumière une conclusion de tous points contraire. Maurice Block, dans le Journal des économistes d'octobre 1884, auquel il est essentiel de se reporter, le démontre explicitement, pièces en main.
(i) Le pape Léon XIIl, dans son Encyclique Reriim nojjarum, dit aussi que « peu à peu les travailleurs isolés et sans défezise se sont vus, avec Je temps^ « livrés à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d\me concurrence, « effrénée. .. Que le riche et le patron se souviennent qu'exploiter la pauvreté et « spéculer sur l'indigence sont choses que réprouv^ent également les lois divines « et humaines I... Ce qui serait un crime à crier venijeance au ciel serait de « frustrer quelqu'un du prix de ses labeurs!... Dans la protection des droits « privés, l'Etat doit se préoccuper, d'une manière spéciale, des faibles et des <( indi^çents.La classe riche se fait comme un rempart de sa richesse et a moins « besoin de la tutelle publique. » (Lettre encyclique du i5 mai 1891.)
A la rigueur, on pourrait soutenir que Karl Marx n'en dit pas phis que le pape. Mais ce que le pape signale seulement à titre exceptionnel, Karl Marx le içénérahse, l'universalise même. Là réside la profonde différence entre les deux argumentations.
peu l'hypothèse des six heures et des douze heures se transforme en une affirmation positive, et Karl Marx répète^comme un dog^me avéré, que l'ouvrier se voit chaque jour, sur 12 heures de travail, voler six heures par le patron, a Les ouvriers donnent 12 utilités « pour 6 valeurs. Mais le capitaliste sait vendre ces 12 utilités oc pour 12 valeurs. Il en donne G aux ouvriers, c'est le salaire a convenu, et en gfarde G pour lui, c'est son bénéfice. » La formule ainsi chiffrée devient facile à retenir et se propag-e de bouche en bouche. c< La partie du travail de la journée qui dépasse les « bornes du travail nécessaire ne fournit aucune valeur pour l'ou- (( vrier. Elle forme plus-value pour le capitaliste. Nous nommons (( cette partie de la journée temps cœtra, et le travail dépensé « en elle siir-travaiL Ce sur-travail est imposé et extorqué au (( producteur immédiat (i). »
Les six heures de travail abusivement retenues par les capitalistes, bien que non g*ag'nées par eux, équivalent, en matière industrielle, à la rente de la terre non g-ag-née par les propriétaires fonciers. Dans les deux cas. en conséquence, les conclusions dfeviennent identiques. Elles sont énoncées par Karl Marx, en termes très succincts, sans détails, avec un ég'al mépris des moyens d'application. Il faut exproprier les usurpateurs, les forcer à restituer leurs bénéfices immérités, les faire rentrer sous le niveau de l'ég^alité. Dans ce but, le travail sera socialisé, les moyens de production mis à la disposition des travailleurs. En un mot, suppression de la propriété individuelle, remplacée par la propriété collective, vag-ue prog-ramme auquel aboutissent toujours les déductions socialistes (2).
(1) Dans son livre, la Conquête du pain, in-S, i8g3, Pierre KropoUvine dit, en termes plus populaires : « Toute la science de la richesse est là : trouver des a va-nu-pieds, les payer 3 francs et leur en faire produire 10. Amasser ainsi « une fortune, l'accroître par quelque g-rande coquinerie faite avec le concours « de l'Etat... etc. »
(2) Les imprécations contre le capital alternent avec la dialectique dans Fœnvre puissante et confuse de Karl Marx : « Le capital arrive au monde suant le <( sang et la boue par tous les pores... L'accumulation des richesses, d'un cote, « c'est une égale accumulation de pauvreté, de souffrances, d'ignominie, d'a- « brutissement, d'esclavage, de l'autre coté, du coté de la classe qui produit (( cependant le capital lui-même.. . La condition des travailleurs empire à mesure
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C'est ce qui constitue l'unité de la doctrine. Ainsi, au congrès de Gotha, en 1875, on disait : « Dans la société actuelle, les inscc truments de travail sont le monopole de la classe capitaliste; la « dépendance qui en résulte pour la classe ouvrière est la source c( de la misère et de la servitude sous toutes ses formes. L'éman- « cipation du travail exig^e que les instruments de travail devienne nent la propriété collective de la société. »
Le prog-ramme de Halle en 1890 c< revendique la transformant tion des moyens de travail en propriété collective et la transes formation de la propriété capitalistique en production socialiste » . Celui de Erfurt, en 1891, proclame également « la substitution « de la propriété collective à la propriété privée sur les instruc( ments de production et l'organisation d'une exploitation socia- « liste pour et par la société ». Le cong-rès de Milan, oli plus de Goo sociétés étaient représentées en avril 1891, adopte, en g^rand meeting* œcuménique, l'ordre du jour suivant : (( Le comité inter- « national pour les droits du travail affirme que le travail ne « pourra acquérir tous ses droits que le jour où finira Texploita- « tion du capital, et que l'émancipation sociale des travailleurs doit (c viser surtout à obtenir l'association des richesses... »
Sans doute, Bernstein, disciple de Karl Marx, a formulé contre la théorie du socialisme scientifique de son maître diverses critiques, que M. Paul Leroy-Beaulieu analyse curieusement dans la dernière édition de son ouvrage (i). Mais, si des dissidences scipntifiques^ se sont produites, M. Paul Leroy-Beaulieu constate que tous les chefs du parti, M. Jaurès notamment en France (2), n'en inscrivent pas moins toujours le communisme sur leur drapeau, ce Le mot de commanismey l'entier communisme, et le mot de ce communiste^ l'ordre communiste, l'idéal communiste, revien- (( nent à chaque instant chez M. Jaurès comme les formules déci- « sivesd\in programme, comme les articlesde foi d'une religion. »
« que le capital s'accumule... Le paupérisme, cet hôtel des invalides de l'armée « du travail, est la conséquence fatale du système capitaliste... etc. »
(1) Le Collectivisme^ par M. Paul Leroy-Boniilicu, déjà cité, pages 455 et suivantes de la 5« édition.
(2) Même ouvrag-e, pages 5i5 et suivantes.
De même, dans une enquête provoquée auprès des principaux socialistes militants en 1908 par M. Georges Renard, l'unanimité des réponses en faveur de la substitution de la propriété collective à la propriété privée est encore complète (i).
Sans continuer la démonstration, il est clair que, dans la société transformée, Timpôt n'aura plus aucune raison d'exister puisque le rég'ime de la propriété collective l'exclut d'emblée.
Cependant, on aimerait à savoir pertinemment comment les bénéfices recueillis par la communauté suffiront à pourvoir à tous les besoins sociaux. Voilà ce que le socialisme ne dit pas. Jamais il ne précisera les détails de son org-anisation future. Estce tactique ou ignorance (2)?
(i) Les réponses à reiKjurie émanent de MM . Emile Vandervelde, Eug'ène Dcbs, Aristide Briand, Edouard Vaillant, Sidney Webb, Napoleone Colajanni, le professeur Renard, etc.
(s) Questionné directement au sujet de l'application du prog'ramme socialiste dans Favenir, M. Jules Guesde a répondu : « On m'a accusé de ne pas avoir « décrit en détail ce que sera la société de demain I Gela n'est pas sérieux! On « ne sait pas d'avance ce que sera la société de demain, si ce n'est dans les a grandes lij^nes. A Tapproche de chaque révolution, on est souvent ig'norant de « ce que sera le lendemain. En 1789, le tiers état savait-il exactement ce qu'il « ferait de sa prochaine victoire? » (Conférence à la maison du peuple, mars 1892.)
Pierre Kropotkine dit encore : « La formule est simple et compréhensible. « Nous ne voulons pas dépouiller chacun de son paletot. Mais nous voulons rena dre aux travailleurs tout ce qui permet à n'imporfe qui de les exploiter. Voilà « comment nous comprenons l'expropriation et la Révolution que nous aften- « dons dans un avenir prochain I » {La Conquête du pain, 1892.)
Dans son livre sur le Collectiuismey M.Paul Leroy-Beaulieu, après avoir constaté le caractère ncg-atif de tous les écrits socialistes, ne fait exception qu'en faveur du livre de Schœftle, Quintessence du socialisme, u le seul qui clierclie « à présenter le plan du futur édifice social». Cependant, M. Paul Leroy-Beaulieu ne tarde pas à avouer que l'ouvrage de Schœftle reste encore le plus souvent dans ce vague irrémédiable, commun à tous ses congénères. « La plupart « des points essentiels y demevirent en suspens : on ne peut examiner le collec- • tivismc sons son aspect positif qu'autant que Schœffle et les principaux théo- « riciens de Técole nous le laissent entrevoir, ou deviner, à travers les voiles « discrets dont ils Tentourent ».
Un jurisconsulte autrichien, M. Anton Mengcr, partisan des conceptions collectivistes, annonce, dans l'avant-propos de son livre, l'Etat socialiste, qu'il désire y examiner la question dans ses détails pratiques : « A présent, dit-il, que « ridée socialiste approche chaque jour davan tag*e de sa réalisation, il est temps « de s'attacher, plus qu'on ne Va fait jusqu'à ce jour, à la face positive du pro- « blême. » Or, M. Eugène d'Eichthal, dans une aualyse très étudiée, constate avec surprise que les indications de l'ouvrage de M. Menger sur la construction de la société future restent, ici comme ailleurs, toujours vagues, lointaines.
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Pour se renseig'ner, on en est réduit à consulter la fiction de M. Bellamy (i), intitulée Cent ans après ^ qui décrit par avance la situation des Etats-Unis, en Tan 2000, quand le peuple aura repris dans ses mains la possession de ses affaires industrielles, comme, deux cent trente ans auparavant, il reprit celle de son g-ouvernement politique. Plus de patrons, plus de capitalistes^ plus de propriétaires fonciers, plus de sociétés anonj'^mes, plus de fabriques, d'usines, plus de champs séparés par des clôtures. Un syndicat unique et universel travaille dans l'intérêt commun, aménag-e seul l'ensemble de la production et dirig'e Farmée des travailleurs org^anisés militairement, hiérarchiquement, du haut en bas de l'échelle, avec des chefs nommés à l'élection . Les profits sont répartis au moyen de cartes de crédit, la monnaie n'existant plus. Les g-rèves deviennent impossibles. Les plaisirs^ les jouissances de toutes sortes abondent. Le public vit dans une prospérité inconnue même aux privilégiés du xix^ siècle. Nécessairement il ne paye plus d'impôts. Bref, tout le monde est heureux, c'est un roman, une fiction charmante, un rêve invraisemblable, dans lequel l'abolition de la propriété^ du capital, du salaire, de l'héritag-e, du numéraire et du fisc, revêt des couleurs idéales.
Plus pratique semble l'étude intitulée le Lendemain de la révolution sociale j publiée en 1908 par M. Kautsky,un des chefs du parti marxiste (2). Uimpôt y fîg-ure sans doute parmi les combinaisons de la future organisation socialiste, ce qui étonne au premier abord. Mais la fin de la brochure édifie sur le sens qu'un vrai collectiviste peut donner au mot impôt. En effet, après avoir
complètement dépourvues des détails pratiques qu'on eût été si curieux d'y trouver et qu'on y cherche en vain. [V Etat socialiste et la propriété, par Eugène d'Eichthal, 1905.)
(i) Cent ans après, de M. Bellamy, a été vendu, dès le début, à plus de 5oo.ooo exemplaires. C'est un succès de librairie plus considérable encore que Le Capital de Karl Marx et Progrès et pauvreté de Henry Georg-e. Deux traductions en ont été faites en français (librairies Dentu et Guillaumin).
{î>) M. Eug^ène d'Eitchthal a consacré une intéressante brochure à l'écrit de M, Kautsky, lequel a été traduit dans le Mouvement socialiste des i5 février et i^'^ mars igo3. M. Paul Leroy-Beaulieu en parle avec détails dans son livre précité, le Collectivisme,
comme tous les membres du parti, conclu à la confiscation des propriétés individuelles, M. Kautsky se demande qviel sera le meilleur procédé pour l'accomplir : expropriation directe ou rachat? Or, voici les raisons qui font préférer à M. Kautsky le rachat. L'expropriation directe, dit-il, risquerait de frapper à la fois les g'ros et les petits capitalistes, difficiles à disting-uer, parce que les uns et les autres sont eng*ag*és aujourd'hui dans les mêmes entreprises financières. Le rachat, au contraire, opéré au moyen de la délivrance de titres de rentes, permettra d'établir un impôt sélectionné, perçu sur ces rentes, servies par VEtat^Ru moyen de retenues que les bénéficiaires, par conséquent, ne pourront éluder. L'impôt étant prog*ressif repi^endra alor*s peu à peu aux riches, et aux riches uniquement, la totalité de l'indemnité dont ils auront été gratifiés d'abord. « Il sera possible d'élever Timpôt (r progressif autant qu'il le faudra. En cas de besoin, cette élevace tion ressemblera fort à une confiscation des grandes fortunes. » L'impôt pénétrera donc accessoirement dans le sein de l'organisation socialiste, pour y remplir le rôle d'agent de confiscation. Puis, dès que cette opération déloyale sera terminée, il disparaîtra. Car, dans sa véritable acception, une fois la révolution sociale accomplie, si jamais elle s'accomplit, son nom devient un mot dépourvu de sens.
I 3. — Danger des mesures fiscales destinées à préparer L'avènement du socialisme.
Ce qui semble un danger, nullement utopique par exemple, c'est la transformation fiscale actuellement poursuivie, au sein même de la société capitaliste existante^ sous l'inspiration du socialisme futur. L'impôt, détourné de ses fins légitimes, y prépare, en effet, dès aujourd'hui, les voies de l'ordre nouveau. Non seulement il prépare ses voies, mais, manié habilement, il l'installe par degrés. Que l'impôt progressif parvienne à niveler les fortunes — et son virus y réussira à la long^ue, — que l'extension des monopoles fiscavix concentre un nombre toujours croissant d'industries dans les mains de l'Etat, que les droits sur les successions
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absorbent une part des héritag*es de plus en plus considérable, le germe du socialisme acquerra sournoisement, sous nos yeux, une telle croissance que le pays se trouvera tout étonné un jour de vivre sous son ombre. C'est pourquoi tant d'appréhensions accueillent les projets réitérés de réformes fiscales sur le revenu et sur les successions, les propositions périodiquement renouvelées de monopoles soi-disant fiscaux sur le blé, sur le sucre, sur les pétroles, les chemins de fer, les tramways, le g*az, les assurances, sur l'alcool! Chacun commence à comprendre que ces sortes de mesures poursuivies méthodiquement, avec persistance, pardeg*rés afin de ne pas effrayer, laissant cependant loin derrière elles, à chaque étape, les limites déclarées extrêmes lors des premières concessions, si rien ne devait jamais arrêter leurs prog'rès, finiraient par ébranler la propriété individuelle, et mettre la société, dont elle est le soutien, à la merci de ses ennemis. Ceux-ci alors oseront-ils installer ouvertement le socialisme intég'ral (i)? Ou bien, plus avisés, redoutant l'impossible^ préféreront-ils continuer à jouir de leur protectorat acluol^ pour étendre plus loin encore le champ des prélèvements sur les fortunes particulières, tant qu'elles ne seront pas épuisées? C'est l'hypothèse la plus probable.
Car on se demande vraiment si le socialisme, en fin de compte, ne consiste pas uniquement dans cette marche en avant vers la terre promise. Chacun sait bien, au fond, sans doute, que la terre promise dont il s'ag^it est inabordable, inhabitable, ou mieux encore inexistante. Mais la route qui y conduit, avec son but chimérique, séduit tellement la foule, et surtout permet, chemin faisant, de satisfaire tant d'ambitions, que les conducteurs de cette foule ne se résoudront pas de sitôt à l'abandonner. Ce serait lâcher la proie pour l'ombre.
(r) « La société présente n'a quasi rien à redouter des socialistes révolutionce naires qui, quoi qu'ils prétendent, ne peuvent improviser le collectivisme en <( quelques journées de barricades, ou de grève générale. La société, au contraire, <( a énormément a craindre l'autre variété de socialistes, les soi-disant réfor- « misles, qui s'insinuent dans les ministères, ou les dominent. Ceux-là font de <( la besogne réelle, minant peu à peu toutes les défenses sociales et préparant (( efficacement la voie au collectivisme. » (Article de M. Paul Leroy-Beaulieu, Journal des Débats, du 24 août 1904.)