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On ignore si la reine fut soulagée par le précieux remède, mais ce qu’il y a de certain, c’est que la mode s'en empara aussitôt et l'usage du tabac a priser se répandit en fort peu de temps à la cour et dans tout le pays.
Aux différents noms donnés à la plante (herbe à l'ambassadeur, herbe à la reine, Catherinaire, Médicée) le duc de Guise proposa de substituer celui de « Nicofiane », en souvenir de Jean Nicot.
TJournefort adopta cette appellation scientifique (1600), mais le vulgaire a conservé le nom de Tabac, qui dérive probablement du tabaco primitif.
L'amiral sir Francis Drake, revenant de Virginie vers 1560, avait, de son côté, introduit le pétun en Angleterre, et sir Walter Raleigh avait mis la pipe à la mode.
De France et d'Angleterre, le « nouveau démon » (Michelet) passa rapidement dans toute l’Europe, aux Indes et en Orient.
Le tabac eut pourtant, dès le début, d’ardents détracteurs: Jacques I‘ fit paraître, en 1619, un pamphlet resté célèbre, le Misocapnos (haine à la fumée), et déclara à l'Angleterre que le tabac devait être extirpé comme une herbe suspecte. Pour mieux appuyer son dire, il fit pendre Raleigh.
Urbain VIII (1624) et Clément IX (1628), menacèrent de l’'excommunication tous ceux qui prendraient du tabac dans les églises ; en outre ils autorisèrent les bedeaux à confisquer à leur profit les tabatières (presque toutes d’or et d'argent) que les fidèles feraient circuler.
Le sultan de Turquie, Amurat IV, voulait, en 1638,
* brûler les fumeurs sur un bûcher de feuilles de tabac,
St de
Abbas I‘, septième schah de Perse, faisait couper le nez aux priseurs et les lèvres aux fumeurs pris sur le fait.
Le grand-duc de Moscovie, Michel Fédérowitch, menaca ses sujets de la bastonnade, et de la peine capitale en cas de récidive.
Ces violences n'eurent qu'un résultat, c'est de faire désirer davantage « un plaisir pour lequel on était « capable de braver la mort. »
Le cardinal de Richelieu fut plus pratique, il imposa le tabac et « en réserva le débit aux apothicaires sous « peine du fouet pour tous les autres marchands qui en « tiendraient commerce. » (H. Jaucent).
Dès lors, la consommation du tabac s’accroit régulièrement ; les râpes et les tabatières règnent sous Louis XIII, « sous Louis XIV les dames de la Cour « fument la pipe à limitation de Jean Bart. » (Jaucent.
Colbert fit encore mieux que Richelieu; en 1674 il réserva à l'Etat la fabrication et la vente du tabac.
Ce monopole, supprimé en 1791 par l’Assemblée Nationale, fut rétabli définitivement par les décrets impériaux du 29 novembre 1810 et du 12 janvier 1811 (il assure actuellement au Trésor plus de 300 millions de francs chaque année).
Deuxième phase. — Le labac en thérapeutique. — Cependant les médecins commencçaient à discuter la question du tabac; à côté de ses inconvénients, formulés du reste de façon bien imprécise, ils lui reconnaissaient des qualités précieuses.
En effet son emploi en thérapeutique, d'abord timide, était bientôt devenu général, et on l’utilisait, à l'instar
iQ ce des «Indiens » contre toutes les maladies et sous toutes les formes.
La poudre à priser était reconnue excellente contre le coryza, les épistaxis, les polypes (Sully de Bart, Corrèze) ; étendue sur les plaies, elle était capable de cicatriser les ulcères et les cancers.
Les pilules de tabac étaient, d'après Magnésius, le meilleur des diurétiques ; Fowler les préconisait contre l'ascite et contre la constipation par atonie de l'intestin.
En sirops le tabac guérissait l'asthme, la coqueluche (Mellin), la pneumonie (Szerlecki), en lavements, il avait raison des hernies étranglées (Pécholier), améliorait la dysenterie, la léthargie et les paralysies de toutes sortes (Fischer).
Boërhaave a beaucoup vanté l’action analgésiante des décoctions de feuilles, et des cataplasmes, qu'on employait avec un égal succès dans les cas de gale, teigne, cohiques de plomb, vers intestinaux et tétanos.
La goutte et le rhumatisme articulaire aigu disparaissaient par les fumigations, et les onguents étaient conseillés pour le traitement des cors, des taches de rousseur (Everarth) et de la surdité (Néander).
Ceux qui mâàchaient le tabac étaient préservés de la carie dentaire (Miller) et du scorbut, et l'insufflation de fumée dans le rectum des noyés avait pu paraitre à certains le meilleur moyen de les rappeler à la vie!
Plus sérieuse était l'opinion du professeur Pécholier, lorsqu'il aflirma, en 1883, dans sa note « Action antizimazique du tabac », l’action prophylactique du tabac contre les maladies infectieuses, et en particulier la
phtisie pulmonaire.
Nous reviendrons plus loin sur cette question, soulevée déjà en 1842 par le vicomte Siméon, directeur général des tabacs, et reprise en 1895 par M. Jankau.
Troisième phase. — Le labagisme. — On avait été trop loin dans la voie thérapeutique ; il fallut bientôt s'apercevoir que les guérisons attribuables au tabac étaient rares, et surtout que l'emploi du nouveau remède n’était pas sans danger.
De nombreux cas d'empoisonnement furent cités à la suite de l'emploi des décoctions de tabac en lavements:
Bouchardat rapporteune observation de mortsurvenue avec une effrayante rapidité ; Rabuteau, Tardieu, Orfila font connaitre plusieurs accidents semblables observés après des doses variant de 14 à 6o grammes. On a vu de même des phénomènes d’intoxication grave à la suite d'applications externes de feuilles de tabac (Gallavardin).
La découverte de la nicotine par Vauquelin en 1800, puis la retentissante affaire de Bocarmé en 1850 achevèrent de modifier la tendance des esprits : Dworzak et Heinrich eurent le courage d'expérimenter sur euxmêmes l’alcaloïde dont le comte de Bocarmé s'était servi pour empoisonner son beau-frère, puis CI. Bernard fit, en 1856, d'importantes recherches expérimentales sur l’action physiologique de la nicotine, bientôt suivi par G. Sée (1869), Blatin (1870), Traube (1871), Lebon (1872), Vulpian (1875) et beaucoup d’autres chercheurs. /
Les études cliniques suivirent de près les constatations faites chez l'animal : dès 1862, Beau étudie l'influence du tabac sur le cœur et en particulier sur l’angine de
poitrine; la même année, Gelineau fait paraître un travail sur une épidémie d'angine de poitrine tabagique observée à bord d'un navire.
Decaisne fait, en 1864, à l'Académie de Médecine, une communication sur « les effets du tabac à fumer chez les enfants », puis en 1865 présente à l'Académie des Sciences une note intitulée « Nicotisme du cœur. »
Dès lors tous les auteurs s'occupent du tabagisme ; on accuse de tous les maux la plante qui jadis en était le remède. Après Fageret, Druen, Vulpian, Thelmier, Thorens, Longuet, Huchard lui consacre une longue étude (1889) et s'appuie sur l’expérimentation pour expliquer les symptômes cliniques.
Mais, tandis que cet auteur admet l’influence du tabac dans l’étiologie de l’aortite chronique athéromateuse, le professeur Péter (1883) ct Potain (1894), mettent en doute son action directe. La discussion n’amène pas la solution du problème et le monde médical s’en désintéresse un peu malgré les travaux de G. Petit (1900) et de Merklen.
C’est alors que Josué (1903) mit à l’ordre du jour l'athérome aortique expérimental et compara l’action du tabac à celle de l’adrénaline; une foule d’auteurs ont suivi cette voie et cherché à vérifier une à une les données de la clinique en isolant les divers symptômes mis sur le compte du tabagisme.
Nous essaierons de résumer, en deux chapitres parallèles, le tabagisme clinique et le tabagisme expérimental ; mais auparavant, et pour éviter des redites, nous voulons donner quelques renseignements généraux sur le tabac.