‹ Tabarin; comédie en deux actes en versChapitre 28 sur 40 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

Ce chapeau — comme moi descendu de haut lieu —

Fut fait expressément pour la tête d'un dieu !

Oui, d'un dieu, cerle!... et si vous doutez de la chose,

Far la sambleu!... lisez .Manéton et Bérose!

Quand Saturne — autrefois — descendit de l'Éiber,

Fuyant, non sans raison, l'ire de Jupiter,

Ce dieu, voulant tenir sa disgrâce secrète.

Fit faire ce chapeau pour s'en couvrir la tête;

A quoi doit mon chapeau sa gloire et sa vertu.

Il était, en ce temps, moins large et plus pointu ;

D'où les chapeaux pointus sont venus à la mode,

La forme haute étant absolument commode

Pour cacher sous la coiffe, et mieux qu'un chapeau rond.

Ce que certains maris ont planté sur le front.

— Ledit Saturne, avant que de quitter U terre. Fit de son couvre-chef mon aïeul légataire, Avec cette défense expresse de donner

Ledit chapeau, louer, troquer, aliéner,

Mais garder et porter, sous peine de disgrâce,

Comme une pièce rare et fatale à sa race.

Lors Tabarin premier s'en fit un app&reil

Qui lui pût garantir son museau du soleil;

D'où vint l'invention des parasols en France!

Tabarin... trente-neuf — soit par inadvertance,

Soit qu'il ne craignît point de se gâter la peau

Soit... pour quelque autre cause — égara le chapeau!..,

— Ganymède le prit, et pour en avoir, cure, Jupiter, en présent, le remit à Mercure.

Mais ce dieu, certain jour que les vents étaient forts, Ayant mis mal à point le feutre aux larges bords, El l'aquilon s'étant engouCTré dans les ailes, Fit une chute, avec des contusions telles, Qu'il jura par le Styx, l'Averne et l'Achéron, De ne plus se coiffer que de son chapeau rond ! Foin de l'autre! — Voilà Janus qui le ramasse! Mais Janus, ayant — comme il est dit — double face,

40 TABAftIN

Et la tête de plus grosse à proportion,

Après maint changement et transformation,

Voyant qu'en fin de compte il n'en fait rien qui vaille,

Sous le mont Aventin enfouit sa trouvaille!

Mais Romulus, selon de précis documents.

De Rome, par après, jetant les fondements,

Retrouve le chapeau magique et mirifique,

Kt, désirant d'en faire un signe honorifique —

Ordonne par rescrits, ordonnances et brefs.

Qu'il figure dès lors aux triomphes des chefs.

Au-dessus des faisceaux et parmi les trophées !

Les vestales — après Numa — s'en sont coifiFées!

Puis il passa, par un décret des sénateurs,

De leur front, sur le front des sacrificateurs.

Ces derniers vers doivent être dits avec une grande volubilité.

— C'est lors qu'un mien parent, sommelier du grand-prêtre, Pour notre propre bien le croyant reconnaître,

Le vola par adresse, et le mit en lieu sûr,

Pour en doter plus tard son héritier futur.

Qui le transmit au sien en forme d'héritage,

Et si bien que, de mâle en mâle, et d'âge en âge,

En ligne droite, et par juste succession,

Notre chapeau resta dans la possession

DesTabarins, seigneurs comtes de Valburlesque

^t cent lieux en pays chrétien et barbaresque,

Dont je suis — relisez Bérose et Manéton —

Pour vous servir, messieurs, le dernier rejeton!... »

Les spectateurs applaudissent. — Changement de ton.

— Et maintenant que mon histoire est débitée, La pièce va reprendre où nous lavions quittée, Et je cède la place au matamore, ayant Naturellement peur de cet homme effrayant!...

Tabarin sort. — Entrent Rodomont (Gauthier) et Lucas (Nicaise.) RODOMONT *.

ff Tu l'as donc vue?...

*Hodoiuobt, Lucas.

Page 1