DE L'AFRIQUE
C'est un phénomène digne de remarque, et cependant généralement connu des navigateurs , que dans le
voisinage des côtes africaines, entre les lies Canaries et celles du cap Yert, surtout dans l'espace qui s'étend du cap Bojador à Tembouchure du Sénégal, un vent d'ouest remplace souvent le vent d'est ou vent alizé qui souffle généralement sous les tropiques. La cause en est dans l'étendue des déserts de Sahara. Audessus de cette plaine de sables brûlants, l'air se raréfie et monte verticalement dans les régions plus élevées. L'air de la mer se précipite pour remplir l'espace vide, et ainsi se forme quelquefois sur les côtes occidentales de l'Afrique un vent d'ouest qui contrarie dans leur marche les vaisseaux en route pour l'Amérique. On ressent donc, sans voir le continent, l'effet des sables et de la chaleur qui en rayonne. C'est à la même cause que doit être rapportée sans contredit l'alternative des vents de terre et de mer qui , sur toutes les côtes , se succèdent à des heures déterminées du jour et de k nuit.
Déjà dans l'antiquité on avait souvent signalé rim<« mense quantité de varechs amassés dans le voisinage des côtes occidentales de l'Afrique. Quant à déterminer d'une manière précise leur situation, c'est un pro« blême qui se rattache étroitement %ux conjectures émises sur le développement de la navigation phénicienne. Dans le Périple attribué à Scylax de Caryande, et qui , d'après l'examen de Niebuhr et de Letronne, eit très-^vraisemblablement une compilation du temps do Philippe le Haoédonien , est déjà décrit un amas
de fucus qui forme au delà de Cerne une espèce de mer herbeuse , mar de Sargcisso. Mais le lieu qui y est désigné me parait différer considérablement de celui qu'indique le traité de mirahilibus Auscultationibus, abrité longtemps et à tort sous le grand nom d'Âristote (comp. Scylax de Caryande, p. 53, t. I, edid. Hudson, avec Aristote, de mirab. Auscultât.^ S 13^> p. 844, edid. £. Bekker). « Des vaisseaux phéniciens poussés par les vents d'est, dit le pseudo-Aristote , arrivèrent le quatrième jour de leur départ de Gadès dans des parages où ils trouvèrent la mer couverte de joncs et de varechs (dpuov xal cpuxoç). Ces herbes , qui sont submei^ées au moment de la marée , sont mises à découvert quand elle se retire. » Ne serait-il pas question ici de parages peu profonds compris entre les 34' et 36* parallèles, et ces bas-fonds auraientrils disparu à la suite de quelque révolution volcanique? Yobonne indique des écueils au nord de Madère (voyez aussi Edrisi, Geographia Nubiœ, 1619, p. 157). On lit dans Scylax : « La mer, au delà de Cerne, cesse d'être navigable, faute d'une profondeur suffisante, et à cause de la vase et des varechs dont elle est remplie. Ces herbes marines ont près de trois pouces de large (ôo^tA^j to icXàtoç) ; elles sont aiguës et piquantes. » Les varechs que l'on trouve aujourd'hui entre le cap Vert et Cerne, la Gaulea de Dicuil , qui servait de station aux vaisseaux de transport des Phéniciens, et que Gossellin croit être la petite lie Fedallah, sur la côte nord-ouest de la Mauritanie, ne
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forment nullement une vaste prairie, un groupe continu, mare herbidum, comme il en existe au delà des Açores. Dans la description poétique de ces côtes qu'a donnée Festus Avienus {Ora maritima, v. 109, 122, 388 et 408), description tracée, selon la déclaration expresse de l'auteur (v. 412), avec le secours des Périples phéniciens, il est fait une mention très-détaillée de l'obstacle opposé par les varechs ; mais cet obstacle, Avienus le place beaucoup plus au nord , vers leme, aujourd'hui rUe Sainte :
c Sic nulla late flabra propellunt ratem, Sic segnis humor aequoris pigri stupet.
Adjicit et illud, plurimum inter gurgites Exstare fucum, et saepe virgnlti vice ReUnere puppim....
Haec inter undas multa csspitem Jacet, Eamque late gens Hibernorum colit. »
L'abondance des algues et de la vase, le peu de pro< fondeur de la mer et le calme inaltérable des vents, ont toujours été considérés par les anciens comme des phénomènes propres à l'Océan occidental, au delà des colonnes d'Hercule. On serait tenté de soupçonner dans ces bruits, surtout en ce qui regarde l'absence des vents, quelque trait de la bonne foi habituelle aux Carthaginois, qui livrés à de vastes opérations commerciales, n'eussent pas été fâchés de se réserver le monopole de la navigation vers l'ouest , en décourageant la concurrmce par des dangers imaginaires. Cependant Aristote ,
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dans un livre dont Vauthenticité ne saurait être contestée {Meteorologica y $ II, c. 1, 1. 14), s'en tient à l'opinion vulgaire et cherche l'explication de ce phénomène mal observé, ou pour mieux dire, de cette légende nautique, dans une hypothèse sur la profondeur de la mer« La vérité est que la mer orageuse qui s'étend de Gadès ou Cadix aux îles des Bienheureux ou îles Canaries, ne peut être comparée à l'océan Atlantique équinoxial sur lequel on ne sent jamais que le souffle léger des vents alizés. Ces parages ont été très>justement nommés par les Espagnols elgolfo de las Damas {kcosiaijHistoria natural y moral de las Indtas^ 1. III, c. 4.)
Je me suis assuré par des recherches attentives et par la comparaison d'un grand nombre de journaux de bord anglais et français , que l'expression ancienne et si vague de mar de Sargasso, comprend deux bancs d'algues dont l'un, plus allongé que l'autre et situé plus à l'est , se trouve à 7'' à l'ouest du méridien de l'Ile Corvo, l'une des Açores, entre les 19* et 34* parallèles. Le second, plus arrondi et plus occidental, est situé entre les lies Bermudes et les îles Bahama(latit. îô^'-SlS long. 68<'-76*'). Les bâtiments qui partant du Bafo de Plata ou Caye d'argent situé au nord de Saint-Domingue, font voile vers les Bermudes, traversent l'axe principal du petit banc, qui me parait suivre la direction N. 60^0. Les deux agroupements d'algues sont réunis entre eux par une bande transversale qui s'étend de l'est à l'ouest entre âô* et 30^ J'ai eu la satisâtction de voir cea asser-
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lions adoptées par feu mon ami le major fiennell, dans son grand ouvrage sur les courants marins, et confirmées par un grand nombre d'observations récentes (comp, Humboldt, Relation historique^ 1. 1, p. 202, elEncamen critique^ t. lU, p. 68-99, avec Rennell, Investigation of ihe Currents of the Atlantic Ocean^ 1832, p. 184). Ces deux masses de varechs réunies avec la bande transversale sous Tancien nom de mar de Sargasso, présentent une surface six ou sept fois égale à celle de rAllemagne.
La végétation de TOcéan offire ainsi le remarquable exemple de plantes sociales croissant sans mélange d'espèces étrangères. Sur la terre ferme , les savanes et les prairies de TÂmérique, les pays de bruyères et les forêts du nord de TEurope et de FAsie, les Conifères , les Bétulinées et les Salicinées présentent une uniformité moins grande que ces plantes marines. Les pays de bruyères offrent au moins quelque variété : on y rencontre au nord, outre le Calluna vulgaris qui y est dominant, FErica tetralix, TErica ciliaris et TErica cinerea; au sud TErica arborea, FErica scoparia et FErica mediterranea. Le Fucus natans ne peut^ sous le rapport de la monotonie, se comparer à aucune autre plante sociale. Oviedo nomme les bancs de Fucus des prairies (praderias de yerva). Si Fon songe que Pedro Velasco, natif du port espagnol de Palos, découvrit Filot de Florès dès Fannée 1452 , en se guidant sur le vol des oiseaux au sortir de FUe Fayal^ le peu de
M DB snms et dis Msms.
distance qui existe entre le méridien de Corvo ou de Florès et les grands bancs de Focos rend presque impossible d'admettre qœ les faisseanx portugais, poussés Ters l'ooest par la tempête, n'aient pas vu arant Ccdomb qudqoe partie de œs prairies océaniques. Cqiendant il Cuit reconnaître à VéUmn&neùi que témoignèrent les compagncns de l*amird, lorsqu'ils se virent continudlement envdoppés de varechs, depuis le 16 septembre 1492 jusqu'au 8 oct<d)re, que les marins ne soupçonnaient pas encore à cette époque l'étendue de ces agroupements. Il n'est pas fait mention, à la vérité, dans les extraits que Las Casas a conservés du journal de Colomb, des ajqprébensions que causa cet amas d'herbes marines ni des murmures de l'équipage. Colomb parie uniquement du mécontentement et des plaintes qui s'élevèrent à l'occasion des vents alizés, si réguliers pourtant et si bibles. Seul Fernando Colomb, dans la Vie de son père, essaye de dépeindre d'une manière un peu dramatique les inquiétudes des matelots.
Mes recherches m'ont amené à ce résultat que Colomb a traversé deux fois les grands bancs de Fucus : en 1492, par 28'' 30", en 1493, par 37* de latitude; les deux fois entre 40" et 43** de longitude , résultat qui ressort avec une assez grande évidence de l'estimation de la vitesse, faite par Colomb, et de la distance que le vaisseau franchissait chaque jour. Colomb, il est vrai, prit ses mesures sans jeter le loch ; il se contenta
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des indications d'un sablier, ampolletas, qui marquait les demi-heures. C'est dans le journal de Pigafetta, Tun des compagnons de Magellan , que j'ai trouvé la première mention déciMveduloch, de la catena délia poppa, et cette mention se rapporte à Tan 1521 (Humboldt^ Cosmos, t. II, p. 313 et 557-561). Il est d'autant plus important de déterminer la position du vaisseau qui portait Colomb, dans les vingt-deux jours de son passage à travers les grands bancs de Fucus, qu'on en peut conclure que depuis , c'est-à-dire en 350 ans , ces amas de plantes marines, qu'elles aient été arrachées du fond de la mer ou déversées par le Gulf-stream, n'ont pas changé de place. La constance des phénomènes naturels mérite doublement de fixer l'attention du physicien, lorsque nous la retrouvons dans les plaines toujours agitées de l'Océan. Bien que la force et la direction des vents qui régnent longtemps dans ces parages fassent osciller d'une manière sensible les limites des bancs de Fucus, on peut aujourd'hui, au milieu du xix* siècle, regarder le 48' degré de longitude à l'ouest du méridien de Paris comme l'axe principal du grand banc. Dans la vive imagination de Colomb, ce banc ainsi placé s'associait à la grande ligne physique de démarcation qui devait, selon lui, partager la terre en deux parties, et se rattachait étroitement à la structure du globe , à la perturbation produite dans la déclinaison de l'aiguille aimantée et dans les circonstances climatologiques. Colomb ne sachant à quelle distance il se trouvait des Âçores
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s'oriente, dans le mois de février 1493, d'après les pre« mières traces d^herbes flottantes (de la primera yerva) qui s'offrent à lui sur la limite orientale du grand banc de Corvo. Dès le 4 mai 1493, cette ligne physique fut, grâce à la puissante influence de l'amiral, changée en une limite politique , et devint la célèbre ligne de dé* marcation entre les possessions espagnoles et portugaises (Humboldt, Examen critique, qU^,^ t. III, p. 64- 99; Cosmos, t. II, p. 335*338).
Notes, page 5.
TIBBOS ET TOUARIKS NOMADES.
Ces deux nations habitent les déserts placés entre le Bomou , le Fezzan et la basse Egypte. Ce n'est qu'à la suite des voyages d'Hornemann et de Lyon qu'on les a connues enfin d'une manière plus exacte* LesTibbos ou Tibbous errent dans la partie occidentale de la grande mer de sable, les Touariks ou Tueregs dans la partie septentrionale. Les premiers sont appelés oiseaux par d'autres peuplades, à cause de leur agilité. On distingue les Touariks en Touariks d'Âghadea et Touariks de Tagazi. Un grand nombre font le commerce, et souvent ils servent de guides aux caravanes. Leur langue est celle des Berbères ; ils appartiennent in^ contestablement aux premières populations do la Li-* bye. Les Touariks offrent un phénomène physiologique bien remarquable : quelques-unes de leurs tribus sont,
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suivant la nature du climat» blanches, jaunes et même noires, sans avoir jamais cependant les cheveux crépus ni les traits des nègres {Exploration scientifique de l'Algérie, t. II, p. 343).
NoteO, pages.