LES MONTS DE LA LUNE, DJEBEL AL-KOMR
Les monts de la Lune de Ptolémée (1* I^^« c. 9) ràifviK opoç forment sur nos plus anciennes cartes un îromense parallèle de montagnes non interrompu, qui tra?ene toute TÂfrique de Test à l'ouest. L'existence des montagnes paraît certaine, mais leur étendue, leur distance de réquateur, leur direction moyenne sont autant de problèmes. J'ai déjà fait voir ailleurs (Cosmos, t. JI, p. 230 et 523} comment, grâce à une connaissance ploi exacte des idiomes de Tlnde et du zend ou ancien persan, on a pu reconnaître qu'une partie de la nomenclature géographique de Ptolémée est un monument historique des relations commerciales qui existèrent entre l'Occident et les régions les plus lointaines de l'Asie méri'dionale et de l'Afrique orientale. De nouvelles recher» ches ont été entreprises tout récemment dans la même pensée. On se demande si le grand géographe astnh nome de Pelusium s'est proposé uniquement, en employant la dénomination de montagnes de la Lune, de faire passer en grec un nom indigène, comme pour Yile de VOrge (Jabadiu, Java), et si, comme cela eit très-vraisemblable, El Istachri, Edrisi, Ibn-al-Vardi et d'autres géographes arabes d'une époque reculée, ont emprunté sa nomenclatiue, ou s'ils ont été trompés par une fausse analogie d'écriture et de pronon-
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dation. Dans les notes qu'il a jointes à la traduction de la célèbre description de FÉgypte par Abd Allatif , mon illustre maître Sylvestre de Sacy dit expressément (1810, p. 7 et 353) : « On traduit ordinairement le nom de ces montagnes que Léon TÂfricain regarde comme les sources du Nil, par montagnes de la Lune, et j^ai suivi cet usage. Je ne sais si les Arabes ont pris originairement cette dénomination de Ptolémée; on peut croire qu'ils entendent effectivement aujourd'hui le mot ^ dans le sens de la lune , en le prononçant kamar : je ne crois pas cependant que c'ait été l'opinion des anciens écrivains arabes qui prononcent , comme le prouve Makrisi , komr. Àbouiféda rejette positivement l'opinion de ceux qui prononcent kamar, et qui dérivent ce nom de celui de la lu%e, Conrnie le mot ktymr, considéré comme pluriel de^t, signifie un objet d'une couleur verdâtre ou d'un blanc sale, suivant l'auteur du Kamous , il paraît que quelques écrivains ont cru que cette montagne tirait son nom de sa couleur. »
Le savant Reinaud, dans l'excellente traduction d'Aboulféda qu'il vient de publier (t. II, I" part., p. 81, 82), tient pour vraisemblable que l'interprétation de Ptolémée, i^f\ (TeXr,vata, est celle qu'adoptèrentoriginairement les Arabes. Il remarque que dans le Moschtarek de Takout et le Traité d'Ibn-Said la chaîne de montagnes est désignée sous le nom dUal'Komr, et que Yakout écrit de la même manière le nom de l'île des Zendj (Zanguebar).
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Un voyageur qui a parcouru FAbyssinie ^ H. C. Me, dans sa savante dissertation sur le Nil et ses affluents ( Journal of the royal geographical Society of Lûêt don, t. XVII, 1807, p. 74-76), cherche à prouver que Ptolémée a formé le nom de «XiqvTiç éfpoç sur le nom indigène , d'après les renseignements qu'avaient pu loi procurer de lointaines relations de commerce. « Ptolémée , dit M. Beke , savait que le Nil prend sa source dans la contrée montagneuse de Moezi, et dans les langues en usage sur une grande partie de l'Afrique méridionale , par exemple dans les langues du Congo, de Moujou et de Mozambique, le mot moezi signifie lune. Une vaste contrée, située au sud-ouest, est appelée Mono-muezi ou 31ani moezi, c'est-à-dire le pays du roi de Moezi ou du roi de la Lune ; car dans la même famille de langues dans laquelle moezi on muezi désigne la lune , mono ou mani signifie roi. Déjà Alvarez , dans le Viaggio nella Ethiopia (Ramusio, t. I, p. 249), parle du regno di Manicongo, c'est-à-dire du pays du roi de Congo. M. Ayrton cherche les sources du Nil blanc (Bahr el-Abiad) non pas comme Arnaud, Werne et Beke, dans les environs ou môme au sud de l'équfttcur, sous le 29*' degré de longitude, compté à partir dn méridien de Paris, mais comme Antoine d'Abbadie, vers le nord-est, dans le Godjeb ou Gibbe d'Eneara (Iniara), par conséquent dans les hautes montagnes du Habesch, par 70^ 2(y de latitude septentrionale, 33"" 0' de longitude. 11 suppose que les Arabes, guidés par l'analogie
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es sons , ont transformé le nom de Gamaro, qui sert désigner chez les indigènes la montagne située en Lbyssinie au sud-ouest de Gaka, et dans laquelle prend tii source le Godjeb , peut-être le même que le Nil ilano, en Ujebel al-Kamar ou montagnes de la Lune. E>e cette fiiçon , Ptolémée , qui n'ignorait pas les rela- SoBS de commerce existant entre l'Abyssinie et Tocéan [ndien, put recueillir la traduction sémitique de la boudie de colons arabes , qui , depuis très-longtemps, araient quitté leur patrie (comp. Ayrton dans le Jour" Miûfihe royal geograph, Society ^ t. XVIII, 1848, p. 53, 95 et 59-63, avec Ferd. Weme, Expédition zur Eutd$ekunff éer Nil^-Quellen , 1848, p. 534^536).
LMntérêt qui s'est réveillé si vivement en Angleterre pour la découverte des sources les plus méridionales da Nil, a engagé récemment le voyageur abyssinien , dont nous parlions tout à l'heure , M. Charles Beke, à exposer en détail ses idées sur le lien qui existe entre les montagnes de la Lune et celles du Habesch , dans l'assemblée de la British Association for the ad~ vancement of Science, tenue à Swansea. Selon lui, le plateau de l'Abyssinie, haut généralement de 8000 pieds, se prolonge vers le sud jusqu'au 9^ ou 10* degré de latitude nord. La pente orientale du plateau fait aux habitants des côtes l'eflfet d'une chaîne de montagnes. Le plateau s^abaisse considérablement à son extrémité méridionale, et se perd dans les montagnes de la Lune qui ne courent pas de l'est à l'ouest ^ mais bien du nord-nord-est
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au sud-sud-ouest , c*est-à-dire dans une direction parallèle à celle des côtes, depuis 10^ de latitude septentrionale jusqu'à ô*" de longitude méridionale. Lei sources du Nil blanc sont situées dans le pays nommé Mono-moezi , vraisemblablement sous 2?3ffAe latitude méridionale, à l'endroit où sur la pente orientale dfl montagnes de la Lune , le fleuve Sabaki va se jeter dus l'océan Indien, près de Melindeh, au nord de Mombaa. Les deux missionnaires abyssiniens, Rebmann et Kiapfi se trouvaient encore sur le littoral de Mombaza dunot l'automne de 1847. Hs ont fondé dans le voisinage, près de la peuplade des Wakamba, une station nommée Rabbay Empie ,• dont on se promet de grands avantages pour les découvertes géographiques. Des fiimilke Wakamba s'avancent vers l'ouest à 5 ou 600 milles anglais dans rintérieur des terres, jusqu'au cours supérieur du Lousidji , près du grand lac de Nyassi ou de Zambeze , que Ton croit placé sous le 5*" degré de latitude méridionale et jusqu'aux sources du Nil, situées à p^ de distance de ces lieux. M. F. Bialloblotzky, d'après le conseil même de M. Beke, se propose d'aller à la recherche de ces sources, et doit commencer ses investigations par Mombaza. Le Nil qui vient de l'ouest, et dont font mention les anciens , est probablement le Bahr el-GhazaI ou Keilah qui se jette dans le Nil sous 9^ de latitude nord , au-dessus de l'embouchure du Godjcb ou Sobat.
L'expédition scientifique de Russegger, dirigée, pouf
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satisfairo les désirs de Méhémet-Ali, vers les lavages d'or de Fazokl sur les bord du Nil bleu, avait rendu extrêmement douteuse Texistence des monts de la Lune. Le Nil bleu, FAstapus de Ptolémée, prend naissance dans le lac Coloc, aujourd'hui le lac Tzana, et se déploie en sortant des montagnes colossales de TAbyssinie. Vers le Bud-ouest, le sol se déprime à une grande distance. Trois voyages de découvertes ont été entrepris par le gouvernement égyptien, à partir de Khartum, situé sur le confinent du Nil bleu et du Nil blanc : le premier, en novembre 1839, sous la conduite de Selim Bimbaschi; le second, dans l'automne de 1840, en compagnie des ingénieurs français Arnaud , Sabatier et Thibaut; le troisième, au mois d'août 1841. Ces voyages ont enGn dissipé les nuages sous lesquels étaient restées voilées les hautes montagnes qui , entre le 6"" et le 4'' parallèle et peut-être plus loin encore vers le sud, se dirigent d'abord de l'ouest à l'est, puis du nord-ouest au sud-est , et approchent de la rive gauche du Bahr-el-Abiad. Dans la seconde expédition de Méhémet Ali , on vit apparaître la chaîne de montagnes, suivant le récit de Werne, par 11"* 15' de latitude, vers l'endroit où le Djebel Âboul et le Djebel Koutak s'élèvent à 3400 pieds. La région des hautes terres se prolongeait et se rapprochait toujours dufleuve, enavançantverslesud,depuis4° 45' delatitude jusqu'au parallèle de l'île Tschenker, sous 4° 4', pointexirème de l'expédition de Selim et de Feizulia EtTendi. Le Bahr-el-Abiad, fleuve sans profondeur, pénètre à
travers les rochers ; et des montagnes détachées se relèvent dans le pays de Bari jusqu'à une hauteur de 3000 pieds. Probablement ces montagnes font partie duDjebel-al-Eomr, figuré sur les cartes les plus récentes, bien qu'à la vérité elles ne soient pas couvertes de neiges étemelles, ainsi que le veut Ptolémée ( 1. IY,c. 9). Les neiges éternelles ne pourraient certainement commencer sous ces latitudes qu'à 14500 pieds au-dessusda niveau de la mer. Peut-être Ptolémée a-t-il reporté an pays où le Nil blanc prend sa source, les notions qu'il avait pu recueillir sur les hautes montagnes da Habesch , voisines de l'Egypte supérieure et de la mer Rouge. A Godjam, à Kaffa, à Miecha et à Sami, les montagnes d'Abyssinie s'élèvent, d'après des mesnres plus exactes que celles de Bruce qui assigne pour hauteur à Khartum 4730 pieds au lieu de 1430, jusqu'à 10000 et 14000 pieds. Ruppell, l'un des observateurs les plus sûrs de notre temps, a trouvé que l'Abba Jarat, situé sous IS"" 10', n'est que de 66 pieds inférieur an Mont-Blanc (Ruppell, Reise in Abyssinien^ 1. 1, p. 414; t. II, p. 443). Un plateau adossé au Buahat, et élefé do 13080 pieds au-dessus du niveau de la mer Rouge, présentait à peine, lorsque Ruppell le visita, une légère couche de neige nouvellement tombée (Humboldt, Asie centrale, t. III, p. 272). La célèbre inscription d'Adulis, qui, suivant Niebuhr, est un peu postérieure à Juba et à Auguste , mentionne aussi en Abyssinie, de la neige « dans laquelle on enfonçait jusqu'aux ge-
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HOUX. » C'est, je crois, dans l'antiquité, la plus ancienne mention de neige tropicale, le Paropanisus étant à 12 degrés de latitude de la limite des tropiques {Asie centrale y t. III, p. 235).
La carte de la région supérieure du Nil , dressée par Zimmermann , indique la ligne de partage qui détermine le bassin de ce grand fleuve, et le sépare au sudest des bassins appartenant à l'océan indien , c'est-àdire des bassins formés par le Doara qui se jette dans l'Océan au nord de Magadoxho, par le Teb qui a son embouchure sur la côte de l'Ambre, près d'Ogda, par le Goschop , dont les eaux abondantes sont dues à la réunion du Gibou et du Zebi , et qu'il ne faut pas confondre avec le Godjeb, devenu célèbre depuis 1839, grâce aux voyages d'Antoine d'Abbadie, du missionnaire Krapf et de Beke. En 1843 , au moment oii venaient d'être rendues publiques les Relations de Beke, de Kraft, d'Isenberg, de Russegger, de Ruppell, de d'Abbadie, de Werne, dont Zimmermann a si heureusement réuni les résultats en un seul tableau , je saluais leur apparition avec un vif sentiment de joie, dans une lettre adressée à Charles Ritter. « Si dans la durée d'une longue vie, lui écrivais-je , l'homme qui vieillit ne peut échapper à beaucoup de misères, si quelquesunes même de ces incommodités retombent sur ceux dont la vie est aâsociée à la sienne , il trouve une compensation dans la jouissance intellectuelle qu'il éprouve à comparer l'ancien et le nouvel état de la science,
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à voir les grandes choses croître et se développer sous ses yeux , dans des- branches où depiûs longtemps tout sommeillait , si ce n'est qu'une critique superbe appliquait ses efforts à nier les résultats obtenus. Yoas et moi avons de temps à autre senti cette joie bieo- Eaisante dans le cours de nos études géographiques, et nous l'avons surtout éprouvée à propos des parties de la science sur lesquelles on ne pouvait s'exprimer qu'avec une rcser\'e timide. La configuration intérieure et rarticulation d'un continent dépendent, dans leurs traits principaux, de relations plastiques pa^ ticulières, sans lien avec le reste, et qui sont ordinairement les dernières dont on devine le sens. Un nouvel et excellent travail de notre ami Charles Zimmermann sur la région supérieure du Nil et la partie orientale de l'Afrique centrale, a vivement révdilé dans mon esprit ces considérations. La carte fait resso^ tir de la manière la plus frappante, par des nuances distinctes, les contrées qui restent encore inconnueset celles qui sont déjà explorées grâce au courage et à la persévérance des voyageurs de toutes les nations, parmi lesquelles la nation allemande a heureusement joué un rôle considérable. Ce n'est pas, tant s'en faut, une entreprise stérile que celle de reproduire graphiquement tous les résultats acquis à la science , pourvu que les hommes qui tentent de le faire, soient familiers avec tous les matériaux épars, qu'ils ne sachent pas seulement dessiner et compiler, mais comparer etchoisir}
et soient capables, quand cela est possible, de rectifier à l'aide d'observations astronomiques les routes tracées par les voyageurs. Ceux qui ont doté le monde savant aussi libéralement que vous l'avez fait, ont sans doute plus que tout autre le droit de beaucoup attendre, puisqu'ils ont par leurs combinaisons augmenté le nombre des problèmes à résoudre. Néanmoins je crois que lorsque vous travailliez en 1822 à votre grand ouvrage sur TAfirique, vous ne pouviez espérer autant de découvertes nouvelles qu'il s'en est produit depuis cette époque. » A la vérité, les découvertes ne portent guère que sur des fleuves dont nous apprenons la direction, les embranchements, les noms variés comme les langues des pays qu'ils traversent; mais ces fleuves révèlent la configuration du sol; ils sont le lien qui unit les hommes, l'élément vivifiant qui doit féconder l'avenir.
Le cours septentrional du Nil blanc et la partie du grand Goschop qui coule au sud-est, indiquent que les deux bassins sont séparés par un relèvement du sol. Comment ce relèvement se rattache-t-il sans interruption au plateau du Habesch? comment se prolonge-t-il vers le sud jusque fort au delà de l'équateur : c'est ce que nous ne savons que d'une manière imparfaite. Sans doute, et telle est aussi l'opinion de C. Ritter, les montagnes de Lupata qui , suivant la remarque de Wilhelm Peters , s'étendent jusqu'à 26'' de latitude méridionale, sont mises en communication par les montagnes de la Lune avec l'exhaussement du sol que forme au nord de
réquateur le plateau du Habesch. D'après le témoignage des voyageurs africains que nous venons de nommer, le mot Lupata pris adjectivement signifie fermé dans la langue de Tette ; appliqué à la chaîne de montagnes, il désigne donc une espèce de barrière, ce qui veut dire sans doute que ces montagnes ne sont traversées que par quelques cours d'eau isolés, m La chaîne de Lupata des écrivains portugais, dit Peters, est située à peu près à 90 legoas de l'embouchure du Zambeze, et a tout au plus 2000 pieds de haut. » Ces montagnes élevées en forme de mur se dirigent le plus généralement du nord au sud , mais souvent aussi elles s'écartent tantAt vers l'est, tantôt vers l'ouest, et sont quelquefois entrecoupées par des plaines. Tout le long de la côte de Zanzibar, les commerçants qui pénètrent dans Tintérieur du pays, rapportent des renseignements sur ces montagnes qui ont une grande étendue, mais une médiocre élévation , et se prolongent, entre le 6' et le 26* degré de latitude méridionale, jusqu'à la factorerie de Lourenzo-Marques sur le Rio de Espirito Santo, dans la Bay da Lagoa ou Delagoa Bay des Anglais. Plus la chaîne de Lupata s'avance vers le sud , plus aussi elle s'approche des côtes; près de Lourenzo-Marques, elle n'en est plus distante que de 15 legoas.
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