CHAPITRE IIL
Si les charmes peuvent rendre un homme impuissant , et une femme stérile.
Lx curiosité n’est blâmable que dans son excès; l’on seroîit injuste, si l’on trouvoit mauvais qu’on étudiât avec soin les belles et les bonnes choses. C’est cette sorte de curiosité qui ne touche que les grandes âmes. Elle polit l’esprit sans le ternir, elle fixe le jugement sans le détruire, et enrichit la mémoire sans la charger.
L'homme est plañé au milieu du monde,
pour observer tout ce que la nature y fait de plus curieux ; il ne doit pas passer pourgrop entreprenant, quand il en remarque exactement toutes les circonsiances. Mais si son envie de savoir est déréglée, et qu’elle se porte à des choses vaines ou illicites, c’est alors qu’elle doit être censurée, et qu’elle le rendroit aussi malheureux que l’empereur Adrien, le plus curieux de tous les hommes.
L'art de pénétrer dans l’avenir a de tout temps flatté les hommes, et je ne crois pas qu'il y ait jamais eu de science recherchée avec plus le soin, mais aussi avec moins de succès que celle que l’on appelle magie noire. Car tout ce qu’on nous en dit est si éloigné du bon sens, que la plupart des savants se sont toujours défiésde ses promesses et moqués de ses maximes.
En effet, pour ne m’arrêter qu’au nœrd d'’aiguillette, par lequel les magiciens et les sorciers prétendent empêcher un bomme de caresser sa femme la première nuit de ses noces, nous examinerons si tout ce que l’on fait et tout ce que l’on dit en la nouant, peut avoir quelque empire sur les parties amoureuses d’un. homme qui aime ardemment, et qui est de lui-même en état de satisfaire agréablement son épouse. Nous verrons ensuite si le démon, ou les magiciens ui en sont les suppôts, peuvent détruire la f6-
(98) condité d’une femme qui a tout pour engendrer,
: Qu'il est difliciie de se défaire de ce que l’on à appris dans ses plus tendres années! Il faut avoir beaucoup de force d'esprit, ou de bons maîtres pour se désabuser des fables que lon nous a débitées. Les idées sen conservent tou jours; au moins dans les personnes qui ont l'esprit foible, surtout quad à cette vaine pers suasion 5e joint la mauvaise façon de vivre, ou l'humeur mélaacolique. Cest alors qu'il est absolument impossible de les faire démordrc le leurs sentiments mal fondés.
Si dans cette disposition où sont ces per:
sonnes, on leur dit avant qu’elles se marient; qu'on a le dessein de leur nouer l’aiguillette, leur esprit, déjà persuadé des enchantemeris, en reçoit une nouvelle impression; et, lorsqu’ils veulent se joindre amoureusement à Îe: femme, la persuasion de la fable, la crainte du! sortilége et l'amour conjugal font ur si grand désordre dans leur âme #t dans leur sang, qu'il ne leur reste de chaleur que pour se conserver! la vie, bien loin d’en avoir pour en donner ä| un autre. Le trouble où ils se trouvent alors; les fait souvent tomber dans une humeur noire, qui leur cause ensuite une haine pour une femme, presque irréconciliable. Ils ont de lai peine à la voir et à la souffrir; quand il esil
99 ) question dé la caresser et de coucher avec elle, une cértaine horreur s’empare tellement de leur esprit, qu’ils ne sont jamais plus contents que quand ils ne voient plus l’objet de leur chagrin. Cétte imagination blessée, bien loin de se guérir par le temps, sent toujours augmenter $on mal, et ils publient ensuite eux-mêmes, aussi bien que les autres, qu’ils ont été ensorcelés, et qu’en se mariant on leur a noué l’aiguillette.
Ce qui m’arriva sur ce sujet, il y a environ trente-cinq ans, est une preuve de ce que je dis. Pierre Bariel, tonnelier de son métier et puis faiseur d’eau-de-vie, travaillant pour mon père dans une de ses maisons de campagne, lui dit un jour de moi quelque chese de désavantageux, ce qui mobligea le lendemain de diré au tonnelier que, pour m’en venger, je lui nouerois l’aiguillette quand il se marieroit. | Comme il le dévoit faire en peu de temps avec une servante dé notre voisinage, cet homme crut bonnément ce que je lui disois; et, bien que je ne lui parlasse qu’en riant, néanmoins ces .feintés menaces firent une si futé impression sur son esprit, déjà préoccupé des charmes, qu après être marié il demeura près d’un mGis sans pouvoir coücher avec sa femme. Îl se sen-
toit quelquefois des envies de Tembrasser tendrement; mais, quand il falloit exécuter ce qu'il
| (iog}. #2 4 avoit résolu, il se trouvoit impuissant, son imagination étant alors embarrassée des idees du sortilége. D’un autre côté, sa femme, qui étoit bien faite, avoit autant de froideur pour lui, qu'il en avoit pour elle; et, parce que cet homme ne la caressoit point, la haine s’empara aussitôt de son cœur, et elle témoigna pour lui Îles mêmes répugnances qu’il avoit pour elle. C’étoit alors un beau jeu de 1es ouir publier l’un et l’autre qu’ils étoient ensorcelés, et que je leur avois noué l’aiguillette. Je me repentis alors d’avoir raillé de la sorte avec un homme si foible, et je fis iout ce que l’on peut faire dans cette occasion pour leur persuader que cela n’étoit pas; mais plus je protestois au mari que ce que j'avois dit n’étoit que des bagatelles pour me venger de lui, plus il m’abhorr:it, et croyoit que J'étois l’auteur de toutes ses infortunes. Le curé de Notre-Dame, qui les avoit.
mariés, employa même tout sou esprit rt toute sa tutelle à à ménager cette affaire. Enfin il en vint plutôt à à bout que moi, et rompit le charme par ses soins, après vingt-un jours, sans que le \ marié fût DER de pisser par l’anneau de son épouse. Depuis ils ont vécu ensemble près de vingt-huit ans, et quelques enfants sont nés de leur mariage, qui sont maintenant des bourgeois les nlus aisés de la Rochelle,
{io1) L'amour n'a jamais employe ses soins que
pour donner des agréments à l’un ct à l’autre
sexes. Il a voulu les obliger par-là à se joindre souvent, et en se joignant, à perpétuer leur es-
pèce. On ne sauroit exprimer qxels violents
désirs il nous fait naître dansle cœur, pour now lier amoureuscment; et si ce n’éton pas par un
ordre exprès de la nature, je ne saurois croire que les envies qu’il nous inspire incessamment, fussent si pressantes qu’elles le sont. C’est une
rêverie que de croire qu’un magicien puisse s’y
opposer, et que nous ne puissions résister à ses charmes. Les belles portent avec elles un filtre
et. un sortilége bien plus puissant, et c’est
contre celui-ci qu’il y a peu de remèdes.
D'ailleurs le mariage est un sacrement sur lequel le démon n’a point d’empire. Il ne sauroit détruire l'ouvrage de Dieu, ni ruiner ce que
Jésus-Christ a établi par ses lois si saintes, et je
ne saurois croire qu'il y ait aucune liaison entre les actions d’un tel art, et les mystères de la nature et de la grâce. La haine des démons et la perfidie des sorciers ne doivent point faire de
peur aux chrétiens, et les conciles ne nous dé-
fendent autre ehose que de ne pas croire ceux qui nous veulent persuader qu’on peut nous lier
ou nous délier par la vertu des sortiléges, Il ÿ a déjà long-temps que nous sommes revenus de
et ces sortes de folies ; que le paganisme avoit invéntées pour abuser les esprits crédules, Si tout lé monde ressembloïit à ün duc de Nevers qui aim mieux s’exposer au péril de mourir par un flux de sang, que de souffrir qu’on le lui arrétât par des paroles et par des charmes, assurément il n’ÿ auroït pas tant de foibiesse parmi le peuplé qu'il en paroît aujourd’hui, et le peuple chrétien ñe seroït pas si 50! que de croire à cette héüre ce que l’on auroit eu de la peine autrefois à persuader aux paiens. C’est ce que disoit souvent Agobard, évêque de Lyon. "4
L’astrologie judiciaire ét la magie n’ont au éün principe ni démonstratif ni plausible. Ceux | même qui en ont traité à fond sont encere présétement à s’en accorder; et, parce aw’elles: imposent une fatalité indispensable aux actions dés hommes, elles sont contraires à la religion chrétienne et aux maximes d’un État bien po-. licé.
Et pour parler en particulier, Îes figures de Gamahez, les couleurs des aiguillettes, les caractères des talismans, et les paroles du sortilége n’ont pas assez de pouvoir pour s'opposer à là conjonction de l’homme et de la femme. La plupart des hommes sont plus raffinés aujourd’hui qu’auirefois, et ils ne se laissent pas aisément aller aux rêveries du rabbinisme, aux im-
| (163) postures de l'astrologie judiciaire, ni aux vaines persuasions de la magie. Les paroles, pour ne métendre pas plus loin, ne sont qu’un souffle articulé qui exprime nos pensées; et, quand même nous serions possédés d’un esprit impuür, nous ne saurions faire ce que l’on dit que fait un sorcier pour le nœud de l’aiguillette. Tout au plus, le démon n’auroït alors de pouvoir que sur le corps qu’il posséderoit, et son empire n2 sauroit s'étendre jusque sur lautre partie d2 l'homme. Témoin l’empereur Frédéric Barberousse , qui se moqua si justement des menäcts d’un Arabe qui passoit pour magicien, que tes Milanais qu’il assiégeoit lui avoient envoyé. D'autre part; qui peut croire que hos parties naturelles puissent être plutôt enchantées que les autres qui nous composent? N'est-ce point peut-être parce qu’elles servent à des actions impudiques et ilicites, que le démon prend de là sujet de les enchanter? Mais notre cœur n’estil pas la source du mal que nous commettons ? nos mains n’exécutent elles pas sès pernicieux desseins? et notre langue ne découvre-t-elle pas ce qu’il a de mauvais ? Cependant nous nous n'avons point appris jusqu'ici que notre Cœur, nos mains et notre langue aïent été ensorcelés.
Aureste, tout le monde sait que les femmes
(104) 122 ont plus de légèreté que nous n'en avons, et que l’on voit plus de sorcières, ou plutôt de folles et de mélancoliques, que l’on ne voit . d'hommes sorciers. Cependant, quand il est question d’engendrer, on diroit que le démon s'attache plutôt aux hommes qu’aux femmes :
comme si les parties naturelles des hommes lui: étoient plutôt destinées que celles des femmes.
Dans cette fausse pensée, l’on ne manque ni de raisons apparentes, ni d’autorités recheschées, pour prouver ce que l’on dit ordinairement là-dessus; et la vérité, dans cette occasion, n’a pas tant de lustre que le mensonge.
Mais si nous ne nous laissons pas prévenir en faveur des enchantements, nous trouverons aisément la véritable cause par laquelle ce sont plutôt les hommes qui sont exposés à ces char. mes imaginaires. La femme ne fait que souffrir quand on la caresse ; et c’est assez qu’elle puisse recevoir les impressions de l’homme, pour devenir féconde : au lieu qu'il faut des machines à l’homme pour le faire agir, et peu de chose pour l’en empêcher. Si son imagination est blessée par les déscrdres de la femme; si elle est émue par sa beauté, ou dégoûtée par. sa laideur, ses parties amoureuses lui refusent: | l'obéissance qu’elles lui doivent. Si un homme: aime avec trop de passion; si la pudeur ou la
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timidité ne peuvent souffrir les amorces de l'amour; si les courtisanes ou la débauche ont épuisé ses forces, et qu’à cause de cela il ne puisse jouir des plaisirs du mariage, on dira aussitôt qu’il est ensorcelé, ainsi que le disoit autrefois l’empereur Néron, de lui-même, et que l'aiguillette lui avoit été nouée, comme s’il ne paroissoit pas assez de causes naiurelles qui le rendent froid et languissant. Jamais con n’eût cru que Théodoric, roi de Bourgogne, eût été charmé, si auparavant il n’eût perdu ses forces entre les bras de ses courtisanes; et jamais Hermamberge n’auroit appréhendé le sortilége, s’il avoit été en état de la satisfaire.
Je ne parle point ici des hommes impuissants par ia nature, ni de ceux qui ont quelques défauts dans leurs parties naturelles. L’on sait assez qu'ils ne sont point capables de s’allier étroitement à une femme : mais je parle seulement de ceux à qui il ne manque rien pour s’acquitter agréablement du devoir d’un mari.
Si nous avons un peu de force d’esprit, nous nous moquerons de ce que quelques personnes spirituelles ont dit en raillant, ou en voulant profiter de la foiblesse des autres : nous nous moquerons, dis-je, du millepertuis et de la rue cueillis de nuit, en disant quelques paroles obseures, cousus ensuite dans du linge, avee