‹ Tableau de l'amour conjugalChapitre 11 sur 68 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

A quel fge un garçon et une fille doivent se marier.

I ne faut pas s'étonner si nous sommes mortels, puisque nous sommes composés de parties : si différentes et si opposées entre elles. Les élémens qui se font tous les jours la guerre én nous-mêmes, sans que nous nous én apercevions , et là chaléur naturelle qui dissipe incessamment l’hüumeur radicale qui nous soutient, sont les deux causes de la fin où nous courons avec précipitation. Notre chaleur, agissant toujours sur notre humidité, la consume et la détruit peu à peu : bien que comme le feu d’une lampe finit par la dissipation de l'huile qui la pomente, notre chaleur s’éteint aussi par le défaut de l’huile qui la conserve. L’air, les alimens et les boissons ne sont point suffisans pour la

réparer éternellement; s’i:s le font, ce n’est que pour un temps, et les parties qui entretiennent notre feu venant à vieillir, se lassent enfin d’agir incessamment de la même sorte, et de recevoir en même temps ce qui les fait subsisler et ce qui les fait périr.

La nature, prévoyant bienlaperte du monde, si en quelque façon ellen’y mettaitordre, donna, dès le commencement des siècles, à lun et à l’autre sexe, un admirable assemblage de parties pour produire leur semblable, et en même temps des feux secrets pour les perpétuer. Ce fui dans la naissance du monde qu’elle établit cette douce société de vie , et qu’elle ne fit pas seulement uné jonction de deux corps, mais un agréable mélange des ames qui les animaient. Le mariage, qui est presque aussi vieux que le monde , est cette source d’immortalité et le plus important étal des hommes, puisque, sans lui, les villes et Les républiques seraient abandonnées.

ARTICLE L

Eloge du mariage.

Je ne veux point faire ici l'éloge du mariage : ïl est assez recommandable par l'institution que Dieu en fit dans le Paradis terrestre, el par la fin que l'Eglise s’y propose. Si Adam, dans l'état d’innocence, avait besoin d’un aide , comme le marque l’Écriture, nous ne devons pas être malheureux par une alliance, qui rendit heureux notre premier père; @l nous aurions

tort de croire, selon la pensée de quelques-uns, qu’il répandit le mal dans tout l’univers quand il eut ordre de remplir la terre d'homme et de les multiplier. Je ne veux pas encore dire que ce fut à des noces que Jésus-Christ fit son premier miracle, que le mariage sert de figure à l’union de Jésus-Christ avec l'Eglise : et je puis parler ainsi aux personnes mariées :

Mariés pensez en tout lieu

Que vous êtes la sainte image

De l’admirable mariage

Del’Eglise et du fils de Dieu.

De plus, que c’est un mystère, au rapport de saint Paul, que l’on appelle Dieu, du nom d’époux dans les Cantiques, et que Jérémie même, pour parler à la façon des hommes, fait Dieu marié, et nous le représente en cet état. Toutes ces pensées sont trop communes, et elles ontété trop souvent rebattues.

Mais je puis dire qu’il n’y a point d’état dans la vie qui soit plus honorable que le mariage, puisque c’est une condition qui fait incessamment des présens , à l’Église et à l'Etat ; et que, selon cette pensée, notre incomparable monarque, qui ne laisse rien échapper pour rendre les peuples heureux et son royaume abondant , a fait depuis peu, à l’imitation des Romains, une déclaration par laquelle il veut:que les pères de dix enfans soient exempis des charges publiques, et qu’outre cela ils reçoivent encore de sa libéralité ordinaire une pension considérable,

En effet, les enfans sont des faveurs du ciel, par l’aveu même de saint Jérôme, qui élève si haut la virginité. Et dans le vieux Testament le mariage est si fort estimé, qu’il a l'avantage d’être par-dessus les autres états de la vie : si bien qu’il est aisé de juger par-là que, dans l’ancienne loi, on le préférait à la virginité, et que la stérilité des femmes y passait pour une espèce d’opprobre. |

L’Égiise aujourd’hui nous montre bien la grandeur du mariage et de la génération lorsqu’elle comble de graces les mariés. Cependant la question est encore aujourd’hui problématique, savoir lequel des deux états on doitle plus estimer , ou de celui du mariage, ou de celui de la continence; et c'est une chose bizarre que, dans le siècle où nous sommes, nous voiyons des approbations et des priviléges pour l’un et pour l’autre parti. Charles Chausse, sieur de la Terrière , écrivit, en 4625, De l’Excellence du Mariage contre la Continence, elle sieur Ferrand écrivit ensuite contre ce livre, De La Continence contre le Mariage. Les choses n'étaient pas en cet état du temps de saint Jérôme , puisque ses amis supprimèrent son livre De la Virginité, que nous voyons aujourd'hui parmi ses ouvrages, parce qu’il était opposé aux desseins de l’Église. Cependant nous savons que de saints personnages ont choisi le mariage comme un état le plus honnête de la vie, témoin saint Pierre; saint Clément Alexandrin , maître d’Origène ; Novat, prêtre de Carthage en Afrique; saint Hilire, saint Grégoire de Nice, Tertullien et plu-

sieurs autres, qui ont cru pouvoir recevoir plus de graces du ciel par le moyen de ce sacrement que par la voie de la continence.

Les juifs et les chrétiens estimaïent donc beaucoup plus le mariage que la virginité, et ces derniers ne donnaient jamais de charge de magistratu.e aux hommes qui n'étaient point matriés. Les paiens même ont fait des lois à son avantage ; car les Spartiates, d’un côté, instituèrent une fête où ceux qui n'étaient pas mariés étaient fouettés par des femmes, comme. indignes de servir la république et de contribuer à son honneur et à son progrès. Les Romains, d’un autre côté, couronnaient la tête de ceux qui l’avaient été plusieurs fois, et, dans leurs réjouissances publiques, ceux qui avaient été souvent mariés paraissaient avec une palme à la main, comme chargés d'autant de victoires que les Césars ayant contribué à la grandeur de la république aussi bien qu'eux , par le nombre des soldats qu’ils lui avaient donnés. C’est pour cette raison, au rapport de saint Jérôme, qu’ils couronnèrent un bomme de laurier, et qu'ils” voulurent que, dans la pompe funèbre, il accompagnât le corps de sa femme , la palme à la main et la couronne sur la tête; et, puisqu'il était fort raisonnable , ajoute-t-il, qu'ayant été marié vingt fois et sa femme vingt-deux, il fût mené comme en triomphe à son enterrement

ARTICLE II, L'age Le plus propre au mariage.

Toute sorte d’âges n’est pas capable de goûte: les douceurs du mariage. Les premières et les dernières années ont leurs obstacles; et, si les enfans sont trop faibles, les vieillards sont trop languissans. Le milieu de natre vie est l’âge ie plus propre à Vénus, qui, comme Mars, ne demande que des jeunes gens pleins de feu, de santé et de courage.

Les médecins ont des opinions différentes sur la division de notre vie. Les uns la pariagent en quatre âges, d’autres en cinq, et d’autres en plusieurs parties. Mais à considérer la chose de bien près , les années ne sont pas les âges, c’est la force et le tempérament qui les distinguent. Une fille peut faire un enfant à dix ou douze ans, parce qu'elle est forte et robuste, au lieu qu’une autre n'en saurait faire un à dix-huit ou vingt, à cause de la faiblesse de ses parties et de la sécheresse de son tempérament. Néanmoins on doit se déterminer sur cette matière, afin que les jurisconsultes, qui ont besoin de la division des âges, puissent juger sainement des affaires qui leur appartiennent. ;

Le sentiment le plus suivi est celui qui divise notre vie en cinq périodes : le preinier est l’adolescence, qui dure depuis notre naissance jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans, après quoi nous ne croissons plus. Depuis vingt-cinq ans jus.

qu’à trente-cing ou quarante est la fleur de l’âge de l’homme, et c'est ce qu’on appelle la jeunesse, et dure jusqu’à quarante-neuf ou cinquante ans; c’est le temps où l’on se trouve de même force et de même tempérament; le quatrième Age est la première vieillesse qui dure jusqu’à soixante-cinq ans; et enfin l’âge décrépit, qui accompagne les hommes jusqu’à la mort.

L'adolescence est encore divisée en plusieurs parties, entre lesquelles l’enfance tient le premier lieu; elle commence depuis notre naïsgance jusqu’à trois ou quaire ans , lorsque nous avons appris à parler. La puérilité la suit, qui se termine à dix ans. L'âge de discrétion vient après, que quelques-uns nomment puberté, qui dure jusqu’à dix-huit ans; et enfin l’adolescence, qui prend le nom detout ce temps-là, va jusqu’à vingt-cinq.

. L'enfance et la puérilité ne savent ce que s'est que de produire des hemmes : et, bien qu’il y ait quelques historiens qui pourraient rendre cela douteux par une histoire qu'ils font d’un enfant de sept ans qui engrossa une fille, cependant parce qu’il ne s’en trouve qu’un exemple dans l’antiquité, et que d’ailleurs la génération . est incompatible avec la faiblesse de cet âge, il me sera permis de demeurer dans mon sentiment , et d’exclure les enfans du nombre de ceux qui peuvent engendrer. | |

Je ne dirai pas la même chose de ceux qui ont atteint l’âge de discrétion : car, dès que la voix se change , et qu’elle grossit par la cha-

leur naturelle qui s'augmente dans la poitrine ; que l’on commence à sentir le bouc par des Vapeurs désagréables qui s’élévent de la semence; que le poil vient aux parties naturelles, et que l’on y sent des chatouillemens réitérés; c’est alors, dis-je, qu’un jeune homme est embrasé par l’ardeur de l'amour, et que les parties natu- relles se disposent aux caresses des femmes.

Les médecins, qui considèrent incessamment les actions de la nature, ne peuvent se déterminer exactement sur l’âge que doivent avoir les hommes et les femmes pour se joindre amoureusement et pour engendrer : il y a tant de diversité de tempéramens et de vigueur dans les hommes , et dans les parties qui servent à la génération, qu'il est impossible de prononcer juste sur cette matière. Ce que l’on peut dire en général ; c’est que l’on commence à engendrer depuis dix ans jusqu’à dix-huit ; mais on n’en saurait marquer exactement l’année en particulier.

Nous lisons , dans nos observations de médecine, qu'il y a eu deshommes qui ont été pères à dix ans, et qu'il s’est trouvé des femmes de neuf ans qui ont mérité le nom de mère. Joubert, médecin de Montpellier, et lun des 5avans hommes de son temps, a vuü en Gascogne Jeanne de Peirie qui fit un enfant à la fin de sa neuvième année. Cette histoiren’est point seule; je pourraisen rapporter beaucoup de semblables qui sont arrivées en France et dans les régions chaudes , si celle que nous a laissée par écrit saint Jérôme ne suffisait pour confirmer ce que

je dis. 11 nous assure qu’un enfant de dix ans : engrossa une nourrice avec laquelle il coucha | quelque temps.

J'avoue pourtant que ces sèrles de prodiges ‘sont rares dans le monde, et qu'il faut souvent ‘des siècles pour en produire de semblables ; |'mais la marque la plus assurée d’être en état | | d’engendrer, c’est, selon l'avis des médecins, , lorsqu'un homme peut jeter de la semence, et ! que les règles paraissent à une fille : ce sont alors des signes évidens que la nature a fourni à l’un et à l’autre sexe de quoi se perpétuer. Ces épagchemens d'humeurs ne paraissent que rarement à neuf ou dix ans; on ne voit même guère de filles de douze ans et de garçons de quatorze, capables d’obéir à l’amour et de produire celte matière dont se forment les hommes. Cela arrive le plus souvent aux filles de quatorze ans et aux garçons de seize; car en ce temps-là tout ne respire que production : c’est le printemps de la vie, et l’une des saisons les plus douces qu’aient les hommes. Une fille serait bien lente, si à seize ans elle n’était capable de se perpétuer par la production d’un enfant, et un garçon de dix-huit ans serait bien froid, si, étant couché avec elle, il lui était impossible de prendre des plaisirs amoureux. Enfm, on peut conclure de tout ce que je viens de dire, que l’âge le plus prompt à faire des enfans est celui de dix ans, et le plus tardif celui de seize ou de dix-huit. « ; Sur ce que les femmes sont plus tôt prêtes à engendrer que les hommes, quelques médecins

ont soutenu qu’elles étaient d’un tempérament plus chaud; car si, parlant en général, disentils , elles ont plus de sang, elles ont aussi plus de chaleur, puisque la chaleur naturelle réside davantage où il y a plus de cette humeur.

D'äilleurs on remarque, ajoutent-ils, que les femmes sont plus ingénieuses et plus agissantes que les hommes, parce qu'ayant plus de sang, elles ont aussi plus d’esprits, qui sont la cause de leur activité. Elles ont encore plus tôt du poil aux parties naturelles ; il s’en est vu qui n’é- ‘aient presque pas entrées dans l’âge de discrétion, à qui la nature commençait à voiler leurs pariies naturelles par le poil qu’elle y faisait naître : ces mêmes femmes croissent et vieillissent encore plus tôt, parce que la chaleur agissant plus fortement sur leurs corps que sur ceux des hommes, elle en avance aussi plus tôt les actions, et en dissipe plus tôt les humidités. Au reste, elles sont beaucoup plus amoureuses que les hommes : et, comme les passereaux ne vivent pas long-temps, parce qu’ils Sont trop chauds et trop susceptibles de l’amour, les femmes aussi durent beaucoup moins, parce qu’elles ont une chaleur dévorante qui les consume peu à peu. Il se trouve encore aujourd’hui des Messalines, qui, par l'excès de leur chaleur, seraient en état de disputer avec plusieurs hommes des plus vigoureux, lequel des deux est le plus chaud. En effet, elles souffrent le froid avec plus de constance; et, si la chaleur naturelle qu’elles ont abondammént ne s’opposait au froid de l'hiver, nous verrions autant de

femmes que d'hommes se plaindre de la rigueur de cette saison.

S'il m'était permis de m’éloigner un peu de la matière que’je traite, il me semble que je n’aurais pas de peine à prouver le contraire de ce que l’on dit du tempérament des femmes : je ferais voir que la grande quantité de sang vient plutôt de la médiocrité de la chaleur que de son excès; que les femmes sont plutôt légères qu’'ingénieuses; que, si elles engendrent et vieillissent plus tôt, c’est aussi une marque de fai- . blesse de leur chaleur; que l’excès de l’amour ne peut être principalement attribué à la force de cette même chaleur, mais à l’inconstance de leur imagination, ou plutôt à la providence de la nature, qui les a faîtes pour nous servir de jouet après nos plus sérieuses occupations.

Après tout, si elles ne sont pas si susceptibles du froid, il ne faut en chercher la cause que dans leur embonpoint ordinaire , qui s'oppose incessamment à la pénétration des qualités les plus actives.

L'homme, au contraire, agit avec plus de fermeté, se nourrit avec plus de bonheur, se défend avec plus de courage et de présence d’esprit, raisonne avec plus de force, et contribue à faire un enfant avec plus de promptitude.

C’est lui principalement qui agit dans la génération, où ilse communique soi-même, et qui, par ses autres actions de corps et d'esprit, donne partout des marques de sa force et de sa chaleur : au lieu que la femme ne fait que souffrir les impressions que l’homme veut lui don-

nur, et souvent elle n’esi pas si tôt prête que lui

à Mass de quei former un homme; en un mot, elle n’est faiteque pour concevoir, pour allaiter et pour élever ses enfans.

De plus, un mâle est plus tôt accompli dans le sein de sa mère qu’une femelle : il s’agite avec plus de force et vient au monde un peu plus tôt; ce que l’on doit attribuer à la force de sa chaleur et de son tempérament ; car c’est à cette même chaleur à perfectionner et à avancer plus promptement les choses, partout où elle se trouve plus abondante; et par cette même raison, on ne voit presque jamais vivre de jumeaux de différent sexe. Il y a trop d’inégalité de chaleur et de tempérament quand ils se trouvent tous deux embarrassés dans les mêmes liens.

Mais reprenons la matière que nous avons laissée pour faire une digression qui ne me paraît pas inutile. Je dirai maintenant, pour continuer à parler des âges des hommes, que les jurisconsultes qui, dans ces sortes de matières, ne suivent pour l’ordinaire que le sentiment des médecins, ont fixé un temps pour le mariage au milieu de l’âge de discrétion; et parce que ceux-là sont extrêmement rares qui commencent à engendrer à neuf ou dix ans, aussi bien que celles qui ne pourraient Île faire à seize ou dix-huit, ils ont déterminé l’âge de quatorze ans pour les garçons, et de douze pour les filles, ces années se rencontrant dans le milieu de la puberté : si bien que ceux qui sont au-dessous de ces derniers âges sont estimés pupilles; et la loi ne permet pas qu'ils

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sofent accusés d’adultère, ni qu’ils puissent se marier. Si quelqu'un la viole par un mariage prématuré, les juges déclarent ce mariage nul et invalide, et mettent ceux qui l’auraient contracié au même état qu’ils étaient auparavant, parce qu’il est, disent-ils, de l’essence du mariage d’être en état de faire un enfant, et que ceux qui sont au-dessous de ces âges ne sont pas présumés en être capables. |

Les politiques, qui considèrent la durée d’un etat florissant, ne sont pas du sentiment des jurisconsultes pour le temps qu’il faut marier les jeunes gens. Ils savent que ce n’est pas seulement la bonté du climat, la fertilité de la terre, ni les richesses des habitans qui font un monarque redoutable, mais la santé et la vigueur des peuples qui lui appartiennent. L'âge . de douzeet de quatorze ans est un âge trop faible pour faire un présent à l’état d'hommes spirituels et robustes, et ces mêmes politiques apprennent des médecins qu’il faut un âge plus avancé pour engendrer des hommes capables de gouverner un royaume, ou de ménager une république.

En effet, le ventre d’une femme est trop étroit à cet âge-là pour engendrer des enfans bien faits; ses parties internes ne sont pas assez larges pour les porter à terme ; et une femme si jeune ne peut suflire tout ensemble et à son propre accroissement, et à la nourriture de son enfant. Ses couches doivent être ordinairement funestes, er doivent lui faire appréhender de perdre la vie en la donnart à un autre, Les Bré-

HA PEL Éarers

sillens sont bien plus sages que nous : ils ne marient jamais leurs filles qu’elles n'aient eu leurs règles, parce que c’est par-là que la nature leur marque qu’elles sont en état de porter des enfans. D’ailleurs un jeune homme a l’esprit et le corps trop faibles à l’âge de quatorze ans; sa semence n'est ni assez cuite, ni assez digérée pour produire un enfant fort et spirituel : et, s’il est alors capable d’engendrer, les enfans qui en viennent sont ou trop petits ou trop délicats. . Platon et Aristote, ces deux grands génies de l'antiquité, ne permettaient pas de se marier avant l’âge de trente ans ; ei présentement une personne n’oserait se marier avant ce temps-là sans leconsentement de son père et de sa mère : ce qui obligea Cratien à faire une loi, par laquelle il établissait la perfection d’un homme à cet âge-là, Car c’est alors qu’on ne croît plus, et que, la chaleur naturelle ne s’occupant plus à dilater les parties du corps de l’homme, elle s'emploie seulement à se conserver et à fomenter ses parlies amoureuses, pour produire avec plus de force une matière capable de perpétuer son espèce.

Le meilleur est de suivre là-dessus le sentiment le plus commun, c’est-à-dire, d’estimer parfait un homme à vingt-cinq ans, et une fille à vingt. C’est alors qu’ils sont tous deux plus tôt en état de se marier que dans un âge moins avancé; car, pour parler de cet homme , il ne lui manque rien à cet âge-là pour contenter une femme; ses parties naturelles ont les dimensions qu’elles doivent avoir pour bien agir

dans les embrassemens amoüréux; 8à semence est féconde. Les esprits qui doivent servir à la génération s’engendrent, et sa verge est presque toujours en état de fournir de quoi faire un homme, contre la volonté même de celui qui la porte. Enfin, cet homme doit d'autant plus tôt se marier, qu’il est d’un tempérament chaud et humide, d’un sang bouillant, bilieux et mélancolique; qu’il a la taille médiocre , la tête grosse, les yeux étincelans, le nez gros, la bouche bien fendue, les joues teintes de sang et le menton arrondi. L’on en doit à preportion dire autant d’uue fille de vingt ans, qui, à l’imitation de cette Fabiole dont parle saint Jérome, ne peut vivre sans jouir des plaisirs de l’amour et sans suivre le conseil que l’église donne en se marianf.

En effet, l’âge de douze ou quatorze ans est un âge trop tendre pour souffrir le joug du mariage : il faut des personnes fortes et robustes, sielles veulent y avoir du contentement.

ARTICLE IIL,

De la conception, de la grossesse et de l’enfantement.

Lorsqu'une femme a conçu, elle a suivi en cela le conseil que l’Église lui a donné en la mariant; elle a exécuté les ordres de la nature; ‘ mais je ne sais par quel malheur ordinaire à l’amour elle paraît plus abattue qu'auparavant.

Tout lui déplaît, elle ne mange point; et, sielle

met quelque chose dans sa bouche, ce sont des choses hors de l’usage commun des hommes, encore les rejette-t-elle dès qu’elle les a prises. Les meilleurs alimens lui font mal au cœur, elle n’en peut même souffrir la fumée. Les nuits lui sont inquiètes; son sommeil est interrompu , et quelquefois accompagné de la maladie que l’on appekle incule : comme s’il ne suflisait pas que le corps pâtit, sans que l’ame eût encore ses peines. La vapeur d’une chandelle éteinte est insupportable à cette même femme, qui souffre de temps en temps de légers tremblemens par tout le corps. Le ventre lui fait mal et s’aplatit si bien, qu’il y a lieu de croire, selon le proverbe, qu'en ventre plat enfant il y a : souvent le ventre demeure paresseux , et cette paresse lui cause pour l'ordinaire des tranchées. Les graces ne sont plus sur son visage, ses yeux sont languissans et meurtris; et le feu dont l'amour se servait autrefois pour des conquêtes, les a abandonnées pour quelque temps. Elle ne peut marcher qu’elle ne boîte, et qu'elle ne ressente d’extrêmes douleurs aux reins, aux cuisses et aux jambes. Enfin, dans la langueur où elle est, elle souffre sans cesse pour avoir trop aimé. Ces incommodités la feraient presque repentir de s'être alliée à un homme, si elle n’espérait au bout de neuf mois, de récompenser ses souffances par la joie d’un enfant qui lui doit venir.

L'expérience nous apprend qu'une femme grosse est plus amoureuse au commencement de sa grossesse qu'auparavant : beaucoup plus

de sang et d’esprits occupent ses parties naturelless et, sion la baise en ce temps-là, c'est de l’eau que l’on jette sur le feu d’une forge, qui, plus il est arrosé, plus il est ardent.

Les Français ne sont pas si relenus à caresser les femmes grosses que quelques autres nations. Il y a même des médecins qui sont d'avis que l’on doit baiser avec plus d’ardeur pour obéir aux lois de la nature, qui les rend alors plus amoureuses. Mais, à dire le vrai, si nous suivions le sentiment d’Hippocrate, elles font de . plus véhémentes couches quand elles ne sont point caressées pendant leur grossesse, el nous voyons souvent arriver des accidens funestes aux femmes qui se divertissent avec un homme quand elles sont grosses; car si elles ne font pas de fausses couches, au moins deviennent-elles grosses une second#fois.

Les femmes du Brésil sont bien plus retenues , que nos Françaises, puisque, dès qu’elles se sentent grosses, elles se séparent de la compagnie de leurs maris : elles n’appréhendent pas que les fortes secousses de l’amour ébranlent un enfant qui est fort délicat dans les premiers mois, et que les règles, qui sont souvent provoquées par Ja chaleur que les baisers réitérés excitent dans les parties naturelles d’une femme, l'étouffent et le suffoquent. Il ne peut même s’en garantir sur la fin de sa prison, lorsqu'il est plus robuste. Les liens qui le tiennent saisi se relâchent, par sa pesanteur, aux moindres efforts amoureux de la mère, et il est ainsi contraint de perdre la vie en naissant avant le

temps, lui qui ne l’a presque pas encore reçue.

Quoique la plupart des inédecins, après Hippocrate, disent que la matrice est element fermée après la conception, qu'il n’est pas possible d'y faire entrer la pointe d’une aiguille, nous sommes pourtant persuadés du contraire ; car on sait qu’elle se décharge souvent de ses humidités superflues, et que les femmes sont engrossées une seconde fois. Nous ne mauquons pas de femmes qui nous ont instruits des pertes rouges ou blanches qu’elles font dans les premiers mois de leur grossesse, et nous avons aes exemples de superfétations, ei peut-être plus souvent que nous le pensons; caries jumeaux qui naissent enveloppés de membranes différentes, et qui sont attachés à un seul arrière-faix, sont d’ordinaire autant de suüperfétations dont on ne s'aperçoit pas. Toute la Rochelle a su ja superfétation de mademoiselle Louveau, qui, quelque temps après avoir accouché d’une fille, monta à cheval pour aller à la campagne, où elle accoucha d’un garçon vingi-neuf jours après ses premières couches. La fille vécut sept ans, et le garçon ne vécut que sept jours

Les femmes seraient trop malheureuses si la douleur et les autres peines neles abandonnaïient point pendant leur grossesse. Une femme grosse qui à demeuré trois ou quatre mois dans des langueurs extrêmes, dans des dégoûts et des vomissemens continuels, jouit présentement d’une santé parfaite. Elle ne se souvient! plus d’avoir été incommodée ; et si elle ne sentait dans ses entrailles quelques petits mouvemens comme

des fourmis, elle re s’imaginerait pas d’êtré grosse. Mais cette santé ne dure pas long-temps: car, dès que l’enfant aura de la force, ses douleurs se renouvelleront; et en touchantson pouls, qui lui bat fort, on dirait qu’elle à la fièvre. Enfin le temps d’accoucher s'approche, l'enfant lui frappe le côté, les eaux commencent à couler pour humecter et élargir le passage; et, si l’accouchement n’est malheureux , en moins d’une heure elle se délivre. Cest alors que l’on doit considérer la pudeur d’une femme qui accouche, et que l’on doit avoir pour elle de la pitié et de la vénération, à cause du mal qu’elle souffre et du péril où elle est exposée, et aussi à cause de l'honneur qu’elle a d’être l’origine et la source des beaux ouvrages de la nature.

On a soin, d’un côté, de l’enfant; on lui coupe le cordon le plus long que l’on peut, si c’est un garçon, et le plus court si c’est unefille, Tout cela se fait par ordre de la matrone, qui s’imagine que le membre du garçon en deviendra plus grand, et que la fille en sera plus étroite; après cela, on lui donne du beurre et du miel fondus, pour s’opposer aux douleurs du ventre, auxquelles l’enfant est sujet après être né, et pour vider les excrémens noirs qui sont dans ses boyaux il y a long-temps. D'un autre côté, on soulage la mère, on lui serre d’abord doucement le ventre, et l’on étuve avec du vin tiède ses parties naturelles. En un mot, on y apporte tous les soins que l’on a accoutumé d’apporter aux femmes nouvellement accouchées.

ARTICLE IV

Si la nature a fixé un temps pour accoucher.

Les médecins et les jurisconsultes agitent cette même question, et les uns et les autres l’examinent avec beaucoup de soin. Les jurisconsultes veulent être assurés d’un temps fixe pour la naissance des enfans, afin de partager justemert un patrimoine, et de n’en pas faire héritier un enfant qui ne serait pas légitime; et parce que ceux-ci ne jugent que sur le sentiment des médecins, je veux bien rapporter ici en peu de mots ce que la plupart en pensent. Mais, avant que de dire quelque chose d’assuré sur cela , il me semble qu’il est à propos de répondre d’abord à quelques difficultés qui se présentent.

Quelques médecins ont fait des livres exprès, où ils prétendent prouver qu’il n’y a point de temps déterminé pour la naissance des hommes, et que la nature étant la maîtresse d'elle-même, avance ou retarde le temps des couches quand il lui plaît, En effet, ceux qui sont dans ce sentiment ne manquent ni de raisons, ni d’autorités pour faire valoir leur opinion; car ils disent que les tempéramens des hommes étant presque infinis, les enfans qui ont Le plus de chaleur sont plus tôt formés dans les entrailles de leur mère, et naissent aussi plus tôt; ainsi qu'il y ena qui viennent au monde à six mois, commefit Livia, femme d’Auguste, selon le sentiment des médecias de ce temps-là; et d’autres qui, ayant moins

de vigueur, ne peuvent naître qu'après plusieurs mois, témoin Ruffus, que Vestilia fit à onze mois ; l'enfant dont une femme de soixante ans accoucha, lequel demeura dans les flancs de sa

ère pendant. quinze mois, si nous en voulons croire Masse.

Ils disent encore qu’une femme qui a la matrice petite et étroite , et qui d’ailleurs a fort peu de nourriture pour donner à son enfant, ne saurait s'empêcher d’accoucher à six ou sept mois ; au lieu qu’une autre qui sera grande et bien nourrie, portera son enfant jusqu’à dix ou douze mois.

Ils ajoutent que-la feshiné participant de la nature des animaux qui font beaucoup de petits d’une seule ventrée , et de la nature de ceux qui n’en font qu’un, elle ne doit pas avoir un temps fixe pour accoucher; que l’homme n’ayant point de temps. déterminé pour caresser sa femme, la rature n’en a point aussi de fixe pour le faire naître; qu’il n’en est pas de même des autres animaux , qui ont.leur temps réglé pour faire leurs petits : : si bien que l’on ne verra pas en hiver une linote pondreet couverses œufs; qu’au reste , l'autorité d’ Hippocrate décide cette question qui à été suivie des jurisconsultes; savoir, | que les enfans peuvent naître depuis le septième mois jusqu’au onzième.

Mais si nous voulions examiner de près tous ces raisonnemens, nous pourrions dire que, bien que les femmes et les enfans aient des complexions fort différentes entre eux , il y a lieu néanmoins d'être persuadé qu’une vieille Espa-

gnole et qu’une jeune Laponaïise accoucheraient naturellement l’une et l’autre au bout de neuf * mois accomplis ; que l’on ne doit pas établir un Sentiment sur ce que les femmes nous disent du nombre des mois de leur grossesse; que la grandeur de la matrice devait plutôt avancer ses productions que de les retarder ; qu’une femme qui a peu de sang devrait accoucher plus tard, ayant besoin de plus de temps pour perfectionner ce qu’elle porte dans ses entrailles, et qu’enfin on ne doit pas regarder les défauts d’une partie, ni les erreurs de la nature, pour établir un principe universel.

Nous pourrions encore dire que la nâture des femmes n’est point entre la nature de ces différens animaux , et qu'Averroës s’est fort bien expliqué là-dessus ; que, quand les femmes font plusieurs enfans dans les mêmes couches, nous pouvons dire que ces accouchemens sont contre les ordres de la nature, qui a prescrit aux femmes de n’en faire qu’un, ainsi que l’expérience nous le fait remarquer tous les jours : après tout, que les femmes ont un temps aussi fixe pour accoucher, qu'ont les autres animaux pour faire leurs petits; et qu’il ne faui pas confondre par un sophisme évident ia saison et le temps auquel nous caressons les femmes, et auquel elles conçoivent , avec le temps que la n«ture garde comme inviolable pour la naissance des enfans.

Enfin nous pourrions opposer Hippocrate à Hippocrate même, et nous pourrions alléguer tete belle vérité qu’il nous a laissée par écrit :

savoir, que la nature est. toujours stable dans ses actions, et qu’il ne faut pas tant regarder ce qui arrive-rarement, pour établir une règle générale , que ce qui s’y passe le plus communément,

Fortifions encore ce sentiment par d’autres preuves, et disons que si. la nature garde une loi fixe dans les corps des bêtes lorsqu’elles sont pleines , et que cette même nature ne manque pas presque d’un jour à les irriter, pour mettre bas quand leur fruit a reçu tout l’accomplissement qui lui est nécessaire ; on ne peut douter que l’homme, qui est le plus parfait de tous les animaux, ne soit réglé par les mêmes lois. La nature ne manque jamais d'observer un temps limité quand il est question de guérir une tumeur ou de finir une fièvre. Ses lois sont certaines et indubitables dans les crises, et les médecins ont passé pour des magiciens, qui ont remarqué ses mouvemens avec le plus d’exactitude. La grossesse esl une espèce de maladie : les accidens qui arrivent aux femmes grosses en sont comme les symptômes, et l’accouchement en est comme la crise et la fin. On ne dénie point à la femme les mouvemens fixes de la nature , quand il faut se défendre de quelque maladie qui l’oppresse; il n’y a que dans la grossesse et dans l’accouchement qu’on lui refuse ces ordres invariables ; et parce que l’on observe que les accouchemens arrivent en divers temps, par des causes étrangères qui Îles avancent ou qui les retardent, on est tellement prévenu là-dessus, que l’on prend l’ombre pour

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