CHAPITRE VIL
Si ceux qui ne boivent que de l’eau sont plus amoureux, et S'ils vivent plus que les autres.
Nous commençons à mourir dès que nous commetiçons à vivre; et bien que les causes de la vie et de la mort semblent être si opposées entre elles , elles sont pourtant très-étroitement unies en nous-mêmes. La vie subsiste par le moyen de la chaleur naturelle, dont l’ame se sert comme d’un instrument qui lui est absolu= ment nécessaire, La mort est la perte de cette même chaleur, qui, agissant continuellement sur notre humide radical , le: dissipe sans cesse en se détruisant soi-même.
La nature, qui a une prévoyance admirable pour conserver tout ce qu’elle a fait, n’a jamais su consentir à la perte de ses productions. Elle a voulu s’y opposer par deux moyens : la nour-. riture répare incessamment ce que la chaleur naturelle consume dans les animaux , et la gé-. nération perpétue leur espèce.
D'un côté, parce que les animaux dissipent tous les jours de trois sortes de matières qui les composent , la nature a donné l’air , les alimens et la boisson pour réparer par autant de moyens ce qu’ils perdent à tous momens. La première, remplace les parties les plus spiritueuses , l’autre rétablit les plus solides, et la dernière enfin répare les plus humides. D'un autre côté, cetle même nature a caché dans les animaux des feux secrets , qu’elle ménage adroïtement pour conserver leur espèce. Elle a distingué leur sexe non seulement par leur complexion, mais par
Ja situation et par la différence de leurs parties.
Tous les animaux se joignent de la même façon les uns que les autres ; la belette , la vipère ef les poissons ne conçoivent pas par la bouche , ainsi que quelques-uns l’ont voulu persuader , mais par les parties que la nature leur à données pour la génération. Les cavales de Por< tugal engendrent de la même façon que les femmes: il faut être fou pour croire que ce soit le vent du septentrion qui les rend fécondes. |
On ne saurait exprimer quels ardens désirs
: les animaux ont de se joindre , quels contente . mens ils ressentent lorsque l’amour les y con: vie ; et, pour ne parler ici que de l’homme;
quels plaisirs l’accompagnent dans cette action amoureuse ! |
L'air est si nécessaire pour remplacer dans nos corps les parties les plus subtiles qui s’évaporent incessamment , qu’au même instant que nous en manquons , nous cessons de vivre, et nous vivons même misérablement , s’il est impur et mêlé des vapeurs et des exhalaïsons qui nous sont contraires. Il est encore aussi ennemi de nous mêmes, s'il n’est pas agité par les vents qui en corrigent les mauvaises qualités , et qui l’empêchent de se corrompre ; et de Ïà vient aussi que, presque tous les ans, on est affligé de peste dans la ville de Gênes , le vent du septentrion ne pouvant y faire sentir ses qualités salutaires à cause des montagnes qui couvrent cette ville de ce côté-là.
L’aliment ne nous est pas moins nécessaire que l'air. Il ne doit pas avoir de qualités excessives, ni une matière trop éirangère pour nous nourrir , mais un certain tempérament et une certaine “matière qui le fassent'aisément changer en toutes nos parties.
Cet aliment , que reçoit tous les jours notre estomac ,; ne saurait s’y cuire sans er ait quelque liqueur pour le dissoudre : et nous ne saurions vivre sans qu'il se fasse dans cetie partie noble une espèce d’ébullition, par le moyen de laquelle nous puissions ensuite nous nourrir. Car comme, dans une grande séchresse, les plantes meurent faute de pluie, ainsi nous £esserions bientôt de vivre si nous ne nous servions de quelque breuvage, qui, favorisant nos coctions,
8z réparât incessamment les parties humides qui s’évaporent tous les jours en nous mêmes.
Plus les choses sont nécessaires à la vie, plus on a de plaisir à les posséder ; et parce qu’il n’y a rien au monde de plus nécessaire que la boisson, aussi le contentement est excessif quand nous assouvissons notre soif. La faim n’est pas si violente que la soif, qui est un désir de se rafraîchir et de s’humecter ; ce qui fait que les buveurs d’eau prennent tous les jours beaucoup plus de précaution, et pour l’espèce de breuvage, et pour la manière de s’en servir.
Mais parce qu’il y a de plusieurs sortes de breuvages , dont les uns sont plus sains que les autres, celui qui est le plus propre à étancher la soif est aussi celui que la nature, comme une mère et une nourrice corimune, HOUS à rendu le plus conmmun. Je sais que l’art en a inventé de plusieurs sortes , que l’on a faites par l'expression de quelques fruits, ou par l’infusion et par la décoction de quelques racines, de quelques fleurs, de quelques semences , ou enfin par le mélange de sucre, de miel, de can- : nelle, de levain, de vinaigre, et de quantité d’autres choses que les hommes ont cherchées pour s’empêcher de boire de l’eau crue, et pour . se faire mourir, ce me semble, avec plus de volupté. C’est ainsi que l’on a fait le vin, le cidre , la bière, l’hydromel , le chocolat, le tzibon, en un mot, toutes sorces de boissons.
De toutes les boissons nous ne nous servons guère ici que de vin et d’eau; car pour les aütres liqueurs , et principalement pour la bière
et pour le cidre, l’on n’en use guère où le vin est commun. Mais , parce qu’on en boit quelquefois, je dirai que la bière, outre qu’elle est un peu amère et désagréable à boire, embarrasse fort les entrailles par l'épaisseur et la viscosité de sa matière, et souvent y fait naître des vents et des tranchées. Elle cause dés ardeurs d'urine ; les nerfs et les reins en sont incommodés ; elle apporte même des douleurs de tête.
| Enfin, par son usage continuel , elle donne quelquefois naissance au scorbut et à la ladrerie blanche , ainsi que nous le fimes voir , il y a quelques années , dans un traité de cette première maladie , que nous fimes imprimer par le commandement de monseigneur Colbert de Terron.
Le cidre est accompagné d’une humidité su perflue qui ruine le foie et qui y assemble , avec le temps, beaucoup de mauvaise humeur. La gale et la faiblesse des sens viennent souvent de son usage immodéré , et nous avons quelquefois observé que , pour peu qu’on ait des dispositions à la ladrerie blanche, le cidre suffisait pour rendre cette maladie incurable.
Le vin, que l’on peut nommer Le sang de la ferre., est” l’ennemi capital des enfans. La jeunesse "en est corrompue, parce qu’elle s’en sert souvent comme d’un doux poison. Mais, pour ne m'étendre pas davantage sur ce sujet , l’on me permettra de dire en général qu’il est con= traire en toute sorte d'âge par l’excès de sa chaleur et de son humidité : d’où vient que les maladies chaudes ou froides , qui sont causées par
84 , son excès, conduisent ceux qui en sont atta-. qués, dans des suites funestes , et dans des convulsions horribles qui les mènent indubitablement à la mort.
Nous avons presque tous, tant que nous.
sommes , les entrailles échauffées, la tête faible, le sang trop chaud, et nous sommes sujets , principalement en cette ville, à des fluxions importunes. Ce siècle est rempli de bilieux etde mélancoliques, par l’excès d’une bile brûlée. Les maladies aiguës sont toutes ordinairement, accompagnées d’une chaleur insupportable : et ce serait alors faire une grande faute que d’user de vin , puisqu'il ne convient pas même aux personnes saines, à moins qu’il ne soit bien trempé. L'eau au contraire apaise d’abord la fureur des fièvres. Elle tempère les entrailles qui en sont incommodées , et guérit presque elle seule les grands maux, qui souvent ne peuvent être combattus sans son secours.
L'eau est un élément le plus beau et le plus nécessairè de tous. Elle est tellement utile à la vié spirituelle et temporelle, que nos plus sacrés mystères ne sauraient être célébrés sans eau, et que nous ne saurions vivre sans el avoir, La nature même, pour le répéter, l’a estimée si nécessaire aux hommes, qu’elle en à mis partout où l’on se peut trouver, et je puis dire que ça été l’eau plutôt que le feu qui a été la cause que les hommes se sont mis ensemble pour faire des villes.
La meilleure de toutes les eaux ést celle qui est froide, claire, pure, légère et sans saveur ;
ce que l’on peut appeler douceur dans l’eau, qui s’échauffe en peu de temps, et qui se refroidit de même : enfin, pour .être bonne, elle doit être sans odeur; elle doit plaire à la langue et au palais, et être agréable à la vue. Ce sont des . marques assurées qu’elle passera bientôt par les urines, et qu’elle ne chargera pas l’estomae après l’avoir bue. Celle qui sort de la crevasse . d’un rochér exposé au soleil levant, aura toutes ces bonnes qualités; mais l’on doit bien prendre garde de ne pas s’y iromper, comme fit autrefois l’armée du prince César Germanicus aux côtes de Frise, où elle but de l’eau d’une fontaine minérale, qui l’a rendit en peu de temps presque toute scorbutique.
L’eau de fontaine, de puits, de citerne, ou de rivière, est très-excellente à boire, pourvu qu’elle ait les qualités que nous venons de dire. 11 faut que la fontaine soit fort nette, le puits découvert, la citerne garnie de gros sabions ou de petits cailloux, et que la rivière n’ait poiat de boue dans son lit.
L'eau de quelqu’une de ces espèces étanche merveilleusement la soif, répare l’humeur radicale, et empêche la dissipation, tempère la chaleur des hommes, de quelque âge et de quelque région qu'ils puissent être. Elle sert à toutes les coctions qui se font dans notre corps: elle distribue laliment qui nourrit nos parties; elle apaise puisamment les ardeurs de la colère et de la bile, que le vin excite d’une manière extraordinaire. C’est l’usage de l’eau qui fit autrefois nommer sages, les rois de Perse, qui fai-
IE. ÿ
saïent porter partout où ils allaient de l’eau du fleuve d’Eulée ou de Choaspe. En effet, l’eau nous caüse de grands biens. Elle neus humecte et nous donne une liberté de ventre ; elle empêche que les vapeurs chaudes et bilieuses ne nous fassent mal à la tête. Elle nous fait dormir. ‘avec beaucoup de plaisir et de tranquillité er les fluxions ne sont jamais excitées comme par le vin.
Après tout, si nous considérons les bons effets que produit l’eau dans ceux qui en usent ordinairement , nous verrons qu’elle rend la couleur plus agréable , l’haleine plus douce et les sens plus vifs; qu’elle répare les forces, ec qu’enfin elle fait vivre plus doucement. En effet, Samson n’eût jamais été si fort , si sa boisson ordinaire eût été autre chose que de l’eau.
Le vin au contraire émousse {a pointe des sens, augmenie les douleurs de tête, et fomente la chaleur des entrailles, qui est souvent excessive; il brouille l'imagination; il efface la mémoire et trauple la raison ; il corrompt les humeurs, et souvent il cause par son excès la stérilité des femmes, ou du moins des maladies incurables aux .enfans qui naissent de parens débauchés.
Qu’on ne me dise donc pas que le vin réveille l’ame et qu’il excite l’esprit; car je répondrai que cette vigueur artificielle ne dure pas long-temps quand on en use avec excès. Il est comme de la chaux vive que l’on jette au pied d’un arbre, qui rend, à la vérité, son fruit plus coloré et plus mûr, mais qui tue l’arbre bientôt après.
Qu'on ne me dise pas encore, pour mépriser l’eau, qu’elle ne convient ni aux sains, ni aux malades; qu’Hippocrate et Galien se servaient de vin pour guérir la plupart des maladies aiguës. Car si l’on examine de bien près ce que ces deux médecins en rapportent, l’on verra aussitôt que la boisson qu’ils donnaient quelquefois à leurs malades était plutôt de l’eau que du vin, puisqu'ils ne mêlaient cette liqueur parmi l’eau que pour en ôter la crudité. de pourrais rapporter ici, pour faire valoir l’eau, ce que ce dernier médecin a laissé par écrit, qu’il n’a jamais vu personne attaqué de fièvre ardente qu’il n’ait guéri après lui avoir donné abondamment de l’eau fraiche à boire.
Mais ce ne serait poini encore assez pour V’éloge de l'eau, que d’avoir rapporté ce que nous avons dit ci-dessus, si la semence dont nous sommes formés ne lui était semblable, si nous ne nagions parmi les eaux dans le ventre de nos mères, et si notre cœur même n’en était incessamment arrosé. |
La nature, qui est l’ouvrière de toutes choses, nous veut sans doute marquer par là, que, comme l’eau est ce qui nous donne l’être et nous le conserve ensuite dans les eaux de nos mères, elle doit aussi être la principale chose qui nous fasse vivre, lorsque nous en sommes sortis, puisqu'elle nous sert de principe pour perpétuer notre espèce.
Vénus, qui n’est autre chose que la passion de l’amour , nous fait encore voir que l’eau est une excellente chose, et qu’on la doit pré-
férer à toutes les liqueurs, puisqu'elle en a voulu tirer son origine. Avant le déluge, les hommes ne buvaient que de l’eau, et l’on sait quel âge ils vivaient alors, puisqu'il s’en est vu qui ont atteint des huit et neuf cents ans; et présentement même, il y a plus des trois quarts des hommes qui ne se servent que de cette boisson, parmi lesquels il y en a qui vivent des siècles entiers. Cette facon de vivre n’est point misérable, comme quelques-uns se le persuadent ; c’est un refuge assuré contre la misère; et c’est par cet artifice que de grands hommes ont vécu long-temps, qu’ils ont eu l'esprit sain et le corps robuste, et qu’ils ont été agréables à Dieu et aux hommes. Depuis que l’on a porté du vin et de l’eau-de-vie dans le Canada, les Iroquois, les Hurons et les Algonquins ne vivent pas aussi long-temps qu'ils faisaientauparavant. Ils sont même sujets, pendant le peu de temps qu’ils vivent, à des maladies surprenantes , qui ne viennént sans doute que de ce qu’ils ne boivent plus d’eau.
Ajoutons encore à cela que la nature a des appétits secrets pour demander ce qui est le plus propre à la vie; et parce qu’il y à dans de certaines personnes une répugnance à boire, du vin, et une inclination à boire de l’eau, il. faut aussi croire qu’elle leur a donné assez de chaleur pour ne pas en devoir chercher au dehors par l’usage du vin. |
Ceux qui ne boivent que de l’eau ont souvent plus de santé que les autres ; ils ontla vue plus perçante, et l'esprit plus éclairé, ils aiment da-
vantage les séwnves, et sont plus propres aux conseils et aux grandes affaires. Il est vrai que le vin nous donne du feu, et nous fait paraître plus spirituels que nous ne le sommes; mais, en vérité, il ne noûs cause de l’éclat que dans la superficie.
L'amour des femmes fait notre tempérament, et l’expérience nous fait voir qu’il ya des hom- . mes plus chauds et plus amoureux les uns que
les autres. La chaleur est le principe de toutes choses. Elle entre dans toutes les actions de la nature; et parce que la génération en est la plus belle et la plus considérable, aussi ne s’accomplit-elle jamais sans qu’elle y soit. L’humidité ÿ a sa bonne part, sans laquelle la chaleur ne Saurait, en aucune façon, agir dans la production des animaux. Ce sont particulièrement ces deux principes que la naiure emploie tous les jours pour engendrer toutes choses, et j'aurais ‘de la peine à dire lequel des deux est le plus nécessaire, si je n’apprenais de quelques philosophes et de l'expérience même, que l’eau est ce qui doit tenir le premier lieu dans la génération des animaux : car, outre tout ce que nous avons dit ci-dessus, nous savons que les pays médiocrement froids sont beaucoup plus peuplés que ceux du midi, et qu'il se trouve plus de villes sur le rivage de la mer et sur les bords des lacs et des rivières que dans la plaine. On n'en saurait donner de plus forte raison, sinon que le pays du septenirion, et les bords des éiangs, des rivières ou de la mer étant beaucoup plus humides que la plaine, ils sont
aussi plus propres à la génération. Et la mer
ne produit-elle pas des poissons qui multiplient bien plus que les animaux terrestres ? Nous
avons l'expérience en France, que ceux qui ne vivent presque que de coquillages et de
poisson, qui ne sont que de l’eau rassemblée,
sont plus ardens à l’amour que les autres. En
effet, nous nous y sentons bien plus portés en
carême qu’en toute autre saison , parce qu’en
cetemps-là nous ne nous nourrissons que de pois-
son et d'herbe, qui sont des alimens composés
de beaucoup d'eau.
Après tout, l’illustre Tiraqueau n’eût pas en-
gendré trente-neuf enfans légitimes , s’il n’eût
été buveur d’eau; et les Turcs n'auraient pas. aujourd’hui plusieurs femmes, sile vin ne leur était défendu : car, puisque l’eau est d'elle-même, venteuse , elle cause aux hommes qui en usent pour boisson, plus de chatouillemens que n’en ont ceux qui ne boivent que du vin; et je suis assuré que, pour la génération, l'humidité et les vents sont deux choses qui sont les plus nécessaires. Il est donc évident, après tout ce que nous venons de dire, que ceux qui ne boivent que de l’eau sont plus amoureux, ét qu'ils vivent plus que les autres.
EE
CAAPITRE VIIL
Si la femme est plus constante en amour que l’homme. x
Les saisons ont beaucoup d’empire sur nos corps et sur nos humeurs; nous ne sommes pas de même en été comme en hiver. La bile domine dans cette saison-là, et la pituite dans celle-ci. Ainsi, l'approche ou l'éloignement du soleil cause la variété de notre tempérament. L'été nous échauffe le sang, l’automne le sèche, lhiver le refroidit, et le printemps l’humecte et le rend fluide : si bien que la variété des saisons change notre tempérament, parce qu’elle change les liqueurs de notre corps; et comme nos inclinations suivent notre tempérament, au rapport de Galien, si notre complexion est changée par la variété des saisons , selon que l'expérience nous le montre , il ne faut pas douter que nous ne soyons présentement tout autres que nous n’étions auparavant. 28
La variété des climats fait encore en nous la variété de nos inclinations. Nous somimes à Archangel d’une autre humeur pendant l'hiver, que nous nele sommes à Alexandrie d'Égypte, l’année suivante, pendant la même saison. L’air, les eaux, la façon de vivre, et les autres choses, changent si fort notre complexion, et elle est si
différente dans ces deux lieux, qu’elle produit en nous des effets tout opposés.
L'âge nous rend plus inconstans que tout ce que nous avons dit. Dans notre enfance, nous voulions ce que nous abhorrons présentement dans un âge plus avancé, et notre vieillesse ne peut supporter le souvenir des faiblesses de nos premières années : si bien qu’il y a des plaisirs et des haïines de tout âge. Bien plus, nous changeons tous les ans, tous les mois, toutes les semaines, et même tous les jours : de sorte qu’il ne faut pas s’étonner si notre ame est si chancelante, puisqu'elle se sert de notre sang et de notre tempérament pour faire ses plus belles actions.
IL semble que le changement nous soit naturel; car, lorsque nous avons trouvé quelque chose d’assuré et de constant, bientôt après nous nous en rebutons, et notre ‘constance n’est pas de longue durée. Nous sommes de véritables pyrrhonjens, tous tant que nous sommes, et nous flottons entre la vérité et le mensonge.
Quand nous faisons réflexion sur notre nature, nous avons peine à croire que tant de contradictions viennent de nous : nous sommes donc inconstans , puisque nous les connaisons. Que l’on regarde dans l’antiquité si l’on trouvera quelque homme constant qui ait dressé sa vie sur quelque chose de ferme et d’assuré. Si on le rencontre, qu’on examine s’il n’a rien de fardé, qu’on le pratique dans sa maison, qu’on Je voie dans son particulier pour savoir s’il exé- | cutera bien le modèle de vie qu’il s’est prescrit :
et après cela je suis assuré que l’on ne trouvera personne dont les actions de sa vie soient constantes; on ne verra que saillies qui naissent d'un principe incopstant. L’imagination grossit les objets, et nous les faits voir tout autres qu'ils ne sont. Ce n’est pas notre raison qui nous conduit : c’est la coutume, la mode, l’opinion, l’inclination, l’appétit et les occasions qui nous ménagent. Notre volonté n’est point juste; nous voulons et nous ne voulons pas; nous désirons présentement une femme, et demain une amie; en vérité, notre vie n’est qu’un mouvement inégai et irrrégulier. Nous nous troublons nousmêmes par l'instabilité de notre nature, et je puis dire hardiment que l’homme est un animal le plus inconstant et le plus contrefait qui soit au monde. Ce magistrat, dont la réputation est établie, et la vieillesse vénérable qui donne du respect à tout le monde par sa gravité, se gouverne, comme on le croit, par une saine raison de juge, selon l’apparence des choses, avec justice, sans s’arrêter aux vaines circonstances qui souvent les accompagnent, et qui ne frappent que les faibles esprits. Il entre au pa- Jais avec une gravité catonique ; il se place sur les fleurs de lis pour y rendre la justice : maïs si V’avocat ne lui plaît pas, qu’il ait une voix enrouée ou une langue bègue, qu’il soit laid de visage, ou que par hasard il laisse choir son bonnet; alors la gravité du magistrat se perd, il en rit, il en badine. Il n’est plus ce qu’il était auparavant, et cela seul suffit pour faire une injustice, et pour faire perdre le procès à l’avo-
cat. Bon Dieu, quelle incenstance il y a dans l’homme !’il y a souvent des mouvemens de fièvre que la santé ne saurait imiter.
| Cette demoiselle dont Pétrone nous fait Vhistoire par la bouche de Sénèque, pour en parler encore ici, qui était l'exemple ne la chasteté et de la constance de son voisinage, et qui avait résolu de mourir dans le sépulcre, auprès du corps de son défunt mari, se laisse âchement persuader par un soldat qui lui en conte, et qui fait avec elle ce que la bienséance ne permet pas de dire. Cette femme était depuis peu triste jusqu’à la mort, el présentement il n’y a point de joie à laquelle on puisse comparer la sienne; elle se sent heureuse, mais c’est d’un bonheur de frénétique, qui a ses fougues et ses saillies. En vérité, est un caméléon, qui change del’homme! couleur selon les différenslieux où il est. il n’est pas besoin d’en rapporter ici d’autres exemples pour le prouver; el si d’un nombre infini nous en voulions choisir quelqu'un, nous dirions que l'empereur Auguste, quelque grand qu'il fût , ternit sa gloire par sa grande inconstance. Certes, nous n’allons pas : on nous emporte tantôt doucement, tantôt avec violence. Cet homme, qui était hier fort courageux, parce que la nécessité; la colère et le vin lui échauffaient l'imagination . est aujourd’hui le plus grand poltron du monde, Quelle inégalité et quelle inconstance est ceci! Cette variété a pourtant ses causes, puisqu'elle semble être si naturelle à l’homme.
On ne se tromperait peut-être pas Si nous attribuions notre inconstance à l’ordre que Dieu
a donné à la nature, qui ne se conserve que par des changemens réciproques et successifs. Les astres ne demeurent jamais en repos; les saisons sont opposées les unes aux autres; les élémens, qui entrent dans la composition des mixtes, se font incessamment la guerre sans se, détruire. Toutes les générations du monde ne se font et ne se conservent que par des changemens: l'homme même ne se forme dans les entrailles de sa mère que par des matières différentes, et ne se conserve que par la diversité de ses mouvemens. Le cœur, où réside l’ame comme dans son trône, est-il toujours dans une même assiette? Le sang, par lequel nous vivons, est composé de parties si différentes, que nous ne vivrions pas si sa matière était égale et ses qualités semblables. Enfin , tout ce qui est au monde ne se fait et ne se conserve que par la variété et l’inconstance. Ainsi, l’instabilité de notre tempérament faisant l’inconstance de nos inclinations, contribue à la beauté du monde raisonnable, et à nous rendre variables et légers.
Or, puisque nos actions dépendent de notre tempérament, et que notre lempérament est si inconstant par le changement de nos humeurs, nous pouvons conclure que l’homme est le plus changeant et le plus inconstant de tous les ani-
maux, et que sa raïson, bien loin de détruire sa faiblesse , sert souvent à lui augmenter son. inconstance.
Après avoir. prouvé que les deux sexes sont naturellement inconstans, et en avoir découvert ‘la cause, il me semble que je puis présentement
examinér lequel des deux, ou de l’humme ou de la femme, est en général le plus inconstant ; et puis, descendant dans le particulier , voir lequel: des deux est le plus léger en amour.
Nous avons prouvé fort clairement au liv. IF, chap. IT, art. 2, que les hommes, en général, étaient plus chauds que les femmes, parce qu'ils étaient plus tôt formés dans le sein de leurs mères, qu'ils s’agitaient plus tôt dans leurs flancs, et qu'ils naïssaient aussi plus tôt; qu’étant nés ils agissaient avec plus de force et de fermeté dans tout ce qu’ils entreprenaient ; qu’ils avaient le pouls plus plein ec plus fort, et qu’enfin, comme les bêtes mâles étaient les plus fermes et Jes moins molles, les hommes aussi étaient | plus vigoureux, et, par conséquent, plus chauds ; et bien que nous ayons dit, au même lieu, qu’il y en avait qui croyaient que les femmes fussent plus chaudes de tempérament que les hommes, nous y avons pourtant fait voir qu’ils se irompaient lourdement, puisque les raisons que nous y avons alléguées ont fait connaître que les femmes, en général, étaient plus froides et plus humides que nous.
Nous ne nous arrêterons donc point ici à des difficuliés qui sont décidées ailleurs d’une manière claire et convaincante. 11 suffit que nous ! disions seulement que les femmes, en général, étant froides et humides, si on les compare aux hommes, elles ont aussi l'imagination plus faible, la raison moins solide , et la volonté plus légère, parce que la force de leurs facultés ne dépendant que de la chaleur des esprits et de
la fermeté des parties dont l'ame se sert pour les faire agir, et que les femmes n’ayant ni tant de chaleur d'esprit, ni tant de fermeté des parties que les hommes, on peut dire que les facultés de leur ame sont plus faibles et plus languissantes. ;
Sur ces principes, les jurisconsultes veulent que lés femmes aient des curateurs, et qu’elles . rendent compte de l’administration des biens de leurs enfans, parce que, selon le sentiment de Cicéron , elles sont si faibles qu’elles ne sont pas capables de donner un bon avis. Ils veulent encore qu’elles soient mises à mort avant les hommes, pour découvrir ce qu’ils ont dessein de savoir dans les conspirations notables; car, comme les femmes, ajoutent-ils, sont plus faibles que les hommes, l'expérience leur a montré qu’il en fallait user de la sorte!
En effet, les femmes ne sont pas plus constantes que les enfans, dont le tempérament est presque tout semblable; car elles sont huimdes comme eux, et leur chaleur médiocre est si embarrassée dans l’abondance de leur humidité, qu’à tout moment elles donnent des marques de leur faiblesse et de leur inconstance.
Salomon, le plus sage de tous les hommes, qui connaissait mieux Les femmes que nous, les compare au vent, et dit fort à propos que celui qui à une femme dans sa possession, qui tâche de la retenir pour lui seul, ressemble à celui qui veut retenir le vent entre ses bras. En vérité, elle est bien légère par sa nature, et se
laisse aller aisément aux petites choses par la
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faïbi esse de son jugement; elle s’arrête à la bagatelle, et passe toute sa vie à faire ce qui marque l'instabilité de son sexe. Sa taille est petite , ses forces médiocres, ses actions languissantes ; en un mot, elle est plus faible et plus inconstante que l’homme. |
L'homme, au contraire, est plus grand, plus vigoureux , plus agissant; ses conceptions sont meilleures, et son raisonnement plus fort. Il est plus résolu et plus ferme dans ses affaires , plus constant dans ses entreprises, et plus hardi. dans ses actions, parce qu’il a une cemplexion plus chaude, pius sèche et plus forte. C’est sans doute pour cette raison que l’Écriture veut qu’il ait la supériorité sur la femme, et qu’il soit le maître et le seigneur de la famille.
La constance de quelques femmes exposées aux tourmens ne me fera pas ici changer de.
sentiment. Nous savons que la belle Léene aima mieux se couper la langue et la cracher aux yeux du bourreau, que de rien révéler du meurtre du tyran; et que la constante Épicharis se résolut plutôt à mourir, que de rien avouer dans la conspiration de Néron : mais, comme ces exemples sont fort rares, et que, pour faire une maxime générale, on doit en avoir plusieurs , je dermeurerai toujours dans mon seniiment , et je dirai que les femmes en général sont plus” variables que les hommes, Mais peut-être se.
irouvera-t-il des occasions où elles le seront moins que nous; C’est ce que nous voulons présentement examiner.
L'amour est une passion si badine et si vio=
lente, qu’on la remarque ordinairement avec plus d’excès dans les petites que dans les grandes ames. J'avoue que nous en sommes tous louchés; mais, à dire le vrai, les plus faibles, du nombre desquels sont les femmes , en sont plus embarrassées que nous. Et comme la persévérance est une qualité. inséparable de l’amour, nous pouvons en conclure que les femmes aiment plus long-temps, et qu’ainsi elles sont en amour plus constantes que nous; car l’amour cesse quand on n'aime plus, et l’on doit toujours aimer réellement, pour dire que l’on aime.
-Si nous considérons ce qui se passe tous les jours parmi nous dans le monde, nous serons convaincus de cette vérité. L'expérience nous apprend que ia pudeur des femmes les empêche de s’évaporer, et les oblige en même temps à n’aimer que ceux avec qui elles ont plus de liberté permise. La pudeur est encore une certaine honte qui les retient dans leur devoir, et qui souvent les rend constantes malgré elles. J'en dis de même de la timidité qui accompagne ordinairement le beau sexe. Cette retenue, qui est naturelle aux femmes, ne s'éloigne guère de la consiance; je pourrais dire qu’elle est sa compagne inséparable.
D'ailleurs il y a peu de femmes qui n’aiment éperdument ceux avec qui elles ont pris le dernier plaisir. Elles sont tellement attachées à leurs premiers amans, que si, par quelque grande considération, elles sont obligées de s’allier à d’autres, elles conservent toujours dans leur cœur un je ne sais quoi de tendre
pour celui qui leur : a ravi la fleur de leur virginité.
Au 1éste, nous savons qu’elles sont plus sédentaires et moins propres aux affaires que nous, et que la solitude et l’embarras de leur ménage
* les éloignent des compagnies : si bien qu’elles n’ont pas si souvent que nous des occasions où elles peuvent être infidèles.
. Enfin, les lois les retiennent en punissant sévèrement celles qui ont été trop légères, en les condamnant à être rasées, et à être mises dans une prison perpétuelle, pour avoir été trop inconstantes en amour. |
Je ne m’arrête point ici à l'exemple de quelques femmes abandonnées par la chaleur de leur tempérament ; car, quoique Lépidas, tante de Néron, sous le nom de Quartille dans Pé- trone, ne se soit jamais connue vierge , que les
deux Tullies, les deux Jeannes de Naples, et quelques autres aient fait gloire d’être caressées par plusieurs hommes, cela n'empêche pourtant pas que la proposition générale ne soit véritable, savoir que les femmes sont plus constantès en amour que les hommes,
Que, si nous faisons réflexion sur notre tempérament et les inclinations qui le suivent, nous serons convaincus par nous-mêmes que l’amoar ne nous assujélit pas avec fant de tyrannie qu'il fait les femmes. La multiplicité des affaires nous embarrasse : pour nous délasser, nous prenons le premier jouet et le premier divertissement que nous trouvons. Noire grande chaleur nous, donne la hardiesse à faire de nouvelles conqué-
tes. Nous en contons hardiment aux preriières que nous {Touvons, et souveñt nous nous salis. faisons où les occasions nous sont favorablés. Notre esprit est trop libre pour nous assüjétir à une constance .yrannique, et les dégoûts que l'amour nous fait naitre pour une personne , nous obligent souvent à changer de diveriissement. Celle qui nous a plu pendant huit jours nous déplaît ensuite, et les pelis chagrins que Pamour fait naître dans les caresses de cette femme, sont bientôt changés en de nouvelles espérances pour une autre. U nous fait accroiré que les nouveaux contentemens sont d’une au- tre nature que les passés, et ainsi il fomente. notre inconstance naturelle par cette nouvelle piperie et par ces vaines espérances.
Au reste, comme les plaisirs et Îles épuisemens sont plus grands dans les hommes que dans les femmes, et que d’ailleurs nos dégoûts sont plus insupportables et mieux fondés , Amour, qui ne cherche qu’à nous surprendre, pour rendre son empire plus grand ét plus.
peuplé, nous persuade adroïtement par des sentimens secrets que le changement nous sera plus agréable et plus voluptueux que la constance ; et alors nous sommes si simples, que, bien que nous ayons l'expérience dû contraire , nous nous laissons lâchement aller à ses persuasions secrètes et à ses mouvyemens cachés : témoins une infinité d'hommes qui surent parfaitement aimer, et qui, à limitation d'Ovide, furent les plus inconians de tous. Certes, Tibulle et Properce opt bonne grâce de taxer les femmes
d'irconstantes quand il est question d’aimer, puisque le premier abondonna Délie pour Némèse, et qu'il se dégoûta de toutes deux pour caresser Néére, et que l’auire ne se contenta pas de Cinthie. Si une femme a dit spirituellement qu’elle cherchait avec empressement les caresses de plusieurs bommes, parce qu’elle était raisonnab'e, ne puis-je pas dire que la raison étant plus forte dans les hommes que dans les fem- . mes, ils peuvent aussi s’en servir aux mêmes conditions ? Plus l’on est raisonnable, plus l’on est er posé aux souplesses de l’amour ; ét comme l'amour est quelque chose. de naturel , et qu’il obsède tout le monde, on peut dire que tous ne
peuvent se défendre de ses appas, et qu’ordi- k
nairement il trouble lame des uns et des autres. Mais-comme l'amour excessif est une maladie commune aux deux sexes, ceux qui ont le plus de iurce d’ame résistent plus’ courageusement à sa tyrannie; et, si quelquefois ils en sont épris, ils changent souvent d'objets pour éviter les alarmes et les embarras qu’il donne toujours : au lieu que les petits esprits n’ayant pas assez de force d’amé pour résister à ses mouvemens secrels, et d’ailleurs étant plus timides, ils se laissent lâchement emporter par la faiblesse de eur condition , et demeurent ainsi continueilement liés à la personne qu'ils aiment.
S'il est donc vrai, comme l’expérience nous le fait voir, que tous les hommes ne peuvent s'assujetir long-temps à l'empire de l'amour, et qu'ils ne suivent qu'avec saillie ses inspira=
tions secrètes, on doit conclure, après ce que nous venons de dire, qu’ils sont en amour beau- -coup plus inconstans que les femmes.