‹ Tableau de l'amour conjugalChapitre 22 sur 68 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Si l'on peut aimer sans être jaloux.

JE ne saurais me persuader que les stoïciens, qui ont tenu le premier rang parmi les anciens philosophes, fissent leursisages exempts de toutes sortes de passions. Ils savaient très-bien que la passion leur était si naturelle, qu’il était impossible de détruire dans l’homme cé qui lui était si essentiel. Si nous avonsquelque foi pour ce que nous dit le philosophe Sénèque, qui était le maître de cette secte, nous serons convain- : cus de cette vérité. Il avoue franchement que le sage ne peut s'empêcher d’avoir des émotions dans lame, mais aussi que sa raison peut bien s'opposer puissamment à leur excès.

En effet, puisque nous sommes’ composés ° d'intelligence, dame, d'esprit et de corps, comme nous le prouverons ailleurs ; que notre intelligence a quelque rapport aux anges, et que notre ame, venue de nos parens, participe de la nature de celle des bêtes , il n’y a pas lieu de douier que les passions ne soient naturelles à l’une et à l’autre. Moïse nous apprend que les anges ont été jaloux et orgueilleux tout enserm-

‘ble, et nous voyons , par expérience , que les bêtes se laissent tous les jours aller à leurs passions déréglées ; témoin le bouc qui tua le pas- | teur Gratis, parce qu’il avait caressé amoureusement sa chèvre.

Nous savons que les maladies sont comme naturelles à l’homme , quoi qu’en veuillent dire les médecins, puisque , depuis le commencement des siècles jusqu’à présent , l’on n’en a trouvé aucun qui en ait été exempt. Notre corps est composé de parties si différentes en tempérament , et nous sommes exposés à tant d’accidens , qu’il est impossible que dans notre vie nous ne souffrions quelque incommodité. Il est vrai qu’il y en a de légères et de fortes , et que de ces dernières il y en a de dangereuses , dont” on ne meurt point, et d’autres pernicieuses , . dont on ne peut réchapper , à cause de la corruption d’une partie nécessaire à la vie, ou de, quelque autre cause violente. Ce sont ces dernières maladies que les médecins disent être contre les lois de la nature. Mais les hommes qui ont un bon tempérament né sont exposés qu'aux légères maladies : ce qui leur fait dire. qu'ils se portent toujours bien. |

J'en dis de même des p2ssions de l’ame. Elles, sont si naturelles à l’homme, que ceux qui ont. voulu en exempter tout-à-fait le sage, ont avoué facilement qu’il n’en avait que des émotions légères qui pouvaient être domptées par sa raison : et c’est ce qui fait dire à quelques-uns que le sa-. ge est exempt de passions. Mais ils sont demeurés d'accord que les autres hommes y étaient

sujets comme fes nétes, et que la partie inferieure de leur ame était le lieu où elles résidaient. De sorte qu’il y avait des passions si enracinées dans ces hommes-là, qu’elles étaient sans remè-, des, et d’autres, quoique grandes, que l’on pouf vait guérir par des remèdes efficaceset salutaires.

Puis donc que les-passions sont naturelles à l’homme , comme nous venons de le dire , la jalousie, qui est une des plns violentes, et qui

est comparée à la mort et à l’enfer par. l’Ecriture, ne l’abandonnera jamais; et comme elle vient de l’amour , nous sommes obligés de Croire que tous ceux qui aiment sont jaloux %. c’est ce que nous avons dessein de prouver par ce discours.

Il n’est pas besoin de Pre ici l'amour. Nous en avons fait diverses peintures dans tout ce livre , où nous avons aux yeux de tout le monde sa nature et ses effets ; il suffira seulement de parier ici de la jalousie , qui en “est comme la fille.

Nous avons dit ailleurs que la beauté avait ‘des charmes si puissans , principalement si elle se trouvait dans un sexe différent du nôtre, au’elle paie eniraînait même contre notre volonté, et, quelques efforts que nous puissions faire, 1 était presque impossible de nous en défendre. En effet, elle a tant d’atiraits pour nous , qu’elle embrase d’abord notre cœur, qu’elle force notre volonté , et qu’elle fait-obéir nos parties amoureuses à ses invincibles appas. Alors elle cause en nous un ardent désir de posséder une belle personne, et c’est ce désir

que nous nommons amour, qui est sans doute la #ource de toutes les passions de notre ame. | - Quand on aime bien, l’ame couserve des :

idées présentes à l’objet absent , et reçoit une :

extrême joie quand on lui parle de ce qu’elle aime. Mais parmi les vérités que l’on en débite, souvent il s’y glisse des mensonges et des impostures, et les véritables rapports sont souvent mélés avec les faux. C’est ce qui mène l'ame dans l'erreur, qui la fait entrer en défiance par des soupeons , des conjectures et des doutes qu’elle se forge. Souvent on croit n'avoir pas assez de charmes pour mériter les bonnes à grâces d’une personne, et en même temps on pense que cette personne peut être inconstante et qu’elle cesse d'aimer: c’est ce qui arriva à: Yoppée, qui exarainait après l’impuissance de Néron, comme Pétrone l’observe. Alors, par la faiblesse de notre nature et par l’imposture de l’amour, ces conjectures se changent en preuves, et ces ‘loutes en convictions, quelque assurance que l’on ait de la personne aimée. En | vérité , nous ne saurions bien aimer sans être jaloux ; car , après être arrivés à ce haut degré” d'amour où nous ne pouvons demeurer par notre inconstarte naturelle, nous sommes obligés de tomber ans la froideur ou dans la haine, en passant toujours par la jalousie. Le médecin Celse , qui est un maître dans la connaissance de la na:ure de l’homme , a dit fort à propos qu’un homme-qui est plus gras qu’à l’ordipaire devait craindre de tomber malade , parce que les choses de ce monde étant toutes incon-

stantes , il ne devait pas demeurer long-temps dans cet embonpoint. |

C'est parmi tous ces troubles que l’ame est en désordre et comme en délire, et qu'après s'être défendu des apparences , e: avoir coupé, pour ainsi dire, une tête à l’hydre, elle se laisse suborlonner aux faiblesses de l’amour, qui lui fait souvent paraître des chimères pour des vérités , et qui fait naître à l’hydre dix têtes pour une av’on lui a coupée.

Il n’est pas aisé qu’une personne émue d’une passion violente, comme est la jalousie, puisse

“uger juste dans sa propre cause, et qu’elle puisse voir la lumière parmi tant de ténèbres dont l’amour lai offusque la raison. Moise avait trouvé un expéiient sur cela , sans que l’homme et la femme fussent eux - mêmes leur propre juge. Le grand-prêtre faisait boire aux femmes accusées d’impudicité un grand verre d’eau très-amère , qu’on appelait eau de jalousie. 1]

prétendait par là guérir l’esprit des maris jaloux, en faisant paraître le crime par l’effet de cette eau de probation , qui devait faire pourrir le ventre de la fémme criminelle, ou conserver la santé de celle qui était innocente. Nous aurions de la peine aujourd’hui à faire de pareilles épreuves, et je ne sais si nous pourrions croi= re qu’un larcin secret pût être découvert par ces sortes de moyens.

Cependant l'ame agitée de diverses passions cherche toutes sortes de moyens pour se dégager des doutes qu’elle s’est faits. Alors la curiosité V’anime à examiner toutes les -irconstances de

l'affaire. Elle observe et épie exactement ce qu’elle : aime, de peur quelle ne le pérde, mais cette re- : cherche extravagante fait son mal pire qu’il n’était, et au lieu de la guérir, elle y apporte souvent la gangrène.. C’est ce que nous ont voulu dire des théologiens paiens, par la fable qu’ils : nous ont débitée; savoir, que Vulçain , ennuyé ! un jour des impudicités de sa femme , se résolut, pour se venger d'elle, à faire éclater sa jalousie en présence de tous des dieux qu’il croyait lui être propices et favorables. ais, après avoir ten-! du des rêts pour surprendre Mars et Vénus en-« semble , bien loin de guérir par là sa passion, il se l’accrut , et fut estinié infame parmi ies: dieux, pour avoir découvert un crime caché; et de plus, les dieux fureni si scandalisés de l’action de Vulcain, qu’en le chassani honteusement du ciel, il tomba à terre, et se cassa une: jambe. Voilà ce qui arrive à nos jaloux ; la vengeance se mêle avec la jalousie, et pour avoir le plaisir de faire connaître aux hommes la fai-. blesse de leurs femmes, en découvrant leur secret amoureux, ils s’attirent la risée de iout le monde, et une tache perpétuelle pour leur ré-* putation.

‘Mais, comme l’ame n’ignore pas que tout ce qui est-au monde ne soit sujet au changement, elle commence à crainüre de perdre tout ce quix fait son bonheur et son plaisir, et qu'un autre! ne s'en empare. C’est proprement cette Crainier que nous appelons jalousie, qui a l'amour pour? pére, et qui ne peut dénier pour mère la crainte qui la engendrée. Cela n’esi-il pas étrange que

les mêmes inclinations qui causent l'amitié dans le commerce des hommes, soient, dans l'amour excessif, la cause de la haine? :

Cette jalousie est si forte et si puissante dans l'esprit de quelques hommes, qu’il y en a eu, suivant le rapport de Tertullien, qui, au moindre petit bruit que faisait le vent, ou un rat à la porte de leur chambre, appréhendaient qu’on n’enlevât leur femme d’auprès d’eux.

Cetle crainte ne s’est pas plutôt emiparée d’une ame faible, que la haine y trouve aussitôt sa place : mais, comme l’amour n’est pas entièrément banni, il s’y passe d’étranges désordres Par tant de passions si opposées les unes aux autres : et, si l’ame n’en est point détruite , elle ne doit assurément sa vie qu’au nombre de ses ennemis : Car, d’un côté, la haine glace le cœur où l’ame fait sa principale demeure : elle y éteint presque ses esprits, et y suffoque la chaleur naturelle : d’un autre, l’amour le brûle, !! et, en y dilatant ses petites cavités, il en aUg- | mente les esprits et la chaleur. Pauvre cœur, que ce monstre de passion te fait souffrir! C’est de ces passions contraires que naissent la colère, les chagrins, la fraude, l’espérance, le désespoir, la joie, la tristesse, la fureur, la rage, et puis l’envie de se venger æux dépens de sa vie et de sa réputation. Il y en a eu même qui ont poussé leur jalousie jusqu’après leur mort, comme fit ce roi de Maroc, qui, après avoir été défait en guerre, ne voulut pas que personne jouit de sa femme après sa mort; c’est pour cela qu’il l’a mit en croupe derrière lui sur son ché-

Te

val, et que, poussant vivement le chéval, il s€ précipita ‘du haut d’une montagne, ainsi qué nous le rapporte Jean de Léon. :

. Mais n’allons point chercher les histoires de l'antiquité sur les effets de la jalousie; nous n’en saurions trouver de si notbles que’ celle qui arriva lPautre jour à Nice, en Provence. Le seigneur de Castel-Novo, âgé de soixante-sept ans, devint si éperdument amoureux de sa bru, Perrine de Harcouette, de Saint-Jéan-de-Maurienne,.que, son mari et sa fenime lui étant un grand obstacle pour l’exécution de son premiet dessein , il tes fit tous empoisonner par la fille dé chambre de sà femme. Mais, comme l’amour et la jalousie sont exposés à mille accidens divers, le beau-père trouva la mort où il pensait trouver des plaisirs, car sa belle-fille lui plongea le poignard dans le sein lorsqu'il voulut PCR avec elle des divertissemens amoureux.

Comme rien m'est caché dans le monde, {ôé ou tard. la vengeance éclate, le scandale arrive, et par là on publie souvent un Cfime caché, dont le malheur s'étend quelquefois aux succes= seurs. Si par hasard la personne jalouse vient à se reconnaître, lorsque la maladie est formée et qu'elle ‘n’est pas incurable, ellé à pourtant, pour foules ses peines, ka douleur et le repentir, qui sont les elfets d’un amour déréglé et la fin de la jalousie : car, partout où.se trouve là jaz lousie, partout se trouve l’amourt Et comme la vie accompagne toujours les malades, et que la douleur ne touche jamais les morts, ainsi ka ja- #usie n’abandonne jamais les amoureux, et ne

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