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se trouve jamais où il n’y a que à des froids et des indifférens.
Après avoir découvert Ja naissance, la cause, la nature et les progrès de la jalousie, il me semble qu’il ne sera pas hors de propos d’en examiner présentement la différence et les effets.
L'expérience nous-fait voir tous les jours que la raison est quelquefois la maitresse de nos passions, et qu’elle les modère avec tant de force quand on s’est accoutumé, dès le bas âge, . à les dompter, que l’on ne doit pas s'étonner s’il y a des hommes et des femmes qui ne se laissent point lâchement emporter à leurs mouvemens impétueux. Joseph eut en apparence de légitimes soupçons de la bienheureuse Marie; mais il sut si bien les étouffer dans leur naissance, qu'il ne se faissa point aller aux excès de la jalousie. Jules César avait tant de force sur son ame, que, bien qu’il eût de véritables causes pour être jalonx, sa grande ame ne succombha jamais à cette horrible passion. C’est ainsi qu’en usèrent Auguste, Luculle, Antoine et Pompée. Ces grands hornmes qui avaient sujet d'être jaloux, n’en firent point de bruit. On Îles plaignit plutôt de ce qu'ils étaient vertueux, qu’on ne les blâma de ce qu’ils étaient imprudens. Ils savaient bien qu'ils ne devaient pas se scandaliser de la mauvaise conduite de leurs femmes, et que, s'ils le faisaient, il n’y aurait pas jusqu'aux enfans qui ne les en railiassent.
Les femmes, naturellement, sont plus ja- * Jouses que les hommes, comme nous le prouverons ensuite, et ont quelquefois la même force
d'ame dans de semblables occasions. Sara eut d’abord quelque légère jalousie de ce que son mari, Abraham, caressait Agar; -mais la raison vint aussitôt au secours de sa passion ; ét, après l'avoir heureusement combattue, elle consentit que son mari fit des enfans à sa servante. C’est ainsi que fit Stratonice, qui, touchée de ce qu'elle n’avait point d’enfans de son mari Déjotarus , et agitée de quelque crainte de le perdre, consentit enfin qu’il en fit à Electra à condition qu'elle les adopterait et les réputerait pour tes siens propres.
Il n’en est pas de même des ames basses et rampantes : l’amour et la jalousie s’y font ressentir avec plus d’empire et y font paraître avec plus d'éclat le nombre des passions qui les accompagnent. Quand l’amour est arrivé à ce haut point où il ne peut plus croître, ceux qui en sont enivrés appréhendent tout; une œæillade les incommode, une conservation les importune, une promenade les inquiète, une collation leur déplaît, une lettre les chagrine : ils ressemblent à ceux qui sont sur un précipice, à qui les yeux s’éblouissent, les pieds chancèleut, le corps tremble. Ils craignent de tomber, quoiqu'ils soient dans un lieu de sûreté. Il n’y a que les sages el les stupides qui soient exempts de Pexcès de cette passion. Les autres, qui tiennent le milieu, qui composent presque tout le monde raisonnable, sont du nombre des esprits faibles ou médiocres. Ils ont un chancre caché dans le cœur, et, comme parlent les médecins, un noli me langere, qui ne s’entretient que par des
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ordures croupissantes; c’est-à-dire que la jalousie ne s'entretient dans le cœur de ces petits esprits que par des passions ennemies et par des rêveries continuelles : c’est de là que viennent les inquiétudes, les extravagances et même la folie jet la rage des jaloux, qui semblent pourtant lavoir quelque espèce de raison, comme Lépidus {semblait en avoir lorsque, devenant malade, il jen mourut, | |
Nous serons plus convaincus de ce que je dis, si nous examinons en particulier la jalousie dans l’homme et dans la femme, et si nous cherchons Jlequekdes deux est le plus jaloux.
La crainte de perdre ce que l’on aime est bien plus forte dans l’esprit d’une femme, que celle qui occupe l’ame d’un homme; et, bien que la
femme soit naturellement timide , l'expérience nous fait pourtant voir qu’elle est tellement hardie quand elle est jalouse, que, s’il est question de faire un crime, elle est beaucoup plus intrépide que nous. |
D'ailleurs , comme elle est naturellement plus faible, et que par là elle a plus besoin du secours et de l’appui de l’homme, elle a aussi plus de crainte de le perdre quand elle l’aime beaucoup. | . D'autre part, parce qu’elle est plus constante en amour que nous, comme nous l'avons prouvé au chapitre précédent, elle reçoit aussi beaucoup plus d’impressions par lesmouvemens de l’amour et de la jalousie.
La lasciveté est encore une puissante cause de l’excès de cette passion; elle la presse plus
AA4 “ que nous , et l’engage plus fortement à être plus jalouse. En effet, elle s’imagine que son mari n’en aura pas assez pour elle, et dans cette pensée lascive , elle craint qu’une autre ne partage avec elle les contentemens qu’elle désire avec ardeur , et le bien qu’elle pense lui appartenir.
Au reste, elle se met plus souvent en celère, et y demeure davantage ; et alors, la jalousie devenant fureur, elle est capable de faire tout ce qu'il peut y avoir de mal au monde. |
Enfin , il n’y a point de bête farouche qui soit plus cruelle que la femme, lorsqu'elle est troublée par la jalousie : il n’en faut point d'autre preuve que celle de Médée, qui tua ses propres enfans pour se venger de son mari; ni que celle de Laodicée, femme d’Antiochus, surnommé | Dieu, laquelle, selon le rapport de saint Jérôme sur Daniel, fit mourir Bérénice avec son enfant, parce qu’Antiochus en était père; et puis elle s’empoisonna de désespoir. Cest cette. passion dérégiée qui a fait dire fort à propos à l’Écclésiaste que lu femme jalouse est la douleur du cœur de son muri. el les plaintes de sa famille.
Les hommes en usent à peu près de la même façon, si ce n’est que la lasciveté n’a point tant de part dans leur jalousie qu’elle en a dans celle
des femmes. As appréhendent seulement qu'un
autre ne ravisse le bien qu’ils pensent n’appartenir qu’à eux seuls; et, dans cette noire pensée, ils se chargent d’une des plus cruelles passions de l’ame.
C'est la jalousie qui fit perdre la vie à Mariamne, parce que son mari, Hérode, ne pou-
vait souffrir que l’on aimât sa beauté. C'est aussi la même passion qui obligea le mari de la belle meunière à donner du mal secret à sa femme, pour le communiquer à un monarque des plus illustres de l’Europe, qui aimait beauconp les: belles-lettres ; et, comme il ne put ou ne voulut pas se venger sur sa personne royale, il se vengea sur le corps de sa femme, qui ensuite infecta le roi, Je ne saurais iei passer sous silence ce que l’on nous dit d’Octavius, qui, après avoir baisé amoureusement Pontia Posthumia, fut si vivement choqué de ce que cette femme ne voulut pas l’épouser, après l'en avoir priée, que son amour se changea en fureur: si bien qu'il arracha la vie à celle qui, entre ses bras, la lui avait si souvent redonnée..
En vérité, les hommes ressemblent bien aux cerfs qui, étant naturellement fort craintifs, sont extrêmement jaloux de leurs biches; aussi, les naturalistes ont-ils remarqué que ie poil de leur tête était garni de vers qui la leur rongeaient incessamment. François Torre en avait un gros dans la tête, selon que l’histoire d'Italie nous le rapporte, lorsqu'il se pendit à Modène, pendant que dans le dernier siècle François-Guichardin en était gouverneur, parce que la courtisane la Colère, qu'il aimait éperdument, toucha la main d’un gentilhomme qui jouait aux échecs avec lui. ibn
Mais, s’il y a de légères maladies que nous.
domptons par notre sage façon de vivre, il y en a une infinité d’autres qui sont périlleuses et nême funestes, ou par notre faute, ou par leur
propre nature, que nous ne pouvons combattre par nos remèdes. Ainsi, la raison guérit les légères jalousies; mais elle ne combat pas aisé- inent les fortes ni les désespérées. Je ne sais si Von eût pu guérir la violente maladie de Procris, que son mari Céphale tua pour une bête fauve, ni celle de Thébé et de Luculla. La première, au rapport de Cicéron, tua Phérée, son mari, sur un fort léger soupçon; et l'autre empoisonna son mari, l’empereur Antonius Virus. parce qu’il aimait Fabia.
Il est donc vrai que les grandes ames savent, par la force de la raison, résisier à la jalousie, qu’elles ne la reçoivent jamais qu’à la porte, pour parler ainsi, sans la laisser entrer dans le logis, où, sans doute, comme un soldat ennemi, elle ruinerait son hôte. En effet, un homme prudent, selon la pensée d’Aristote, doit savoir. lPhonneur qu’il doit à ses parens, à sa femme, à ses enfars et à lui-même, afin que, le ren dant à ceux qui le méritent, il soit estimé juste et saint dans sa famille. Il n’en est pas ainsi des petits esprits, et des médiocres : jamais la raison ne vient à leur secours. Ils se laissent entraîner à la violence d’une passion qui les agite, et n’ont pas assez de force pour résister à ses mouvemens excessifs.
Je puis donc conclure que l'amour n’est jamais sans jalousie, et que l’on ne saurait aimer sans être jaloux.