CHAPITRE ONZIEME
De la guen^e de trente ans.— Maximilien II«-^Rod<^phe II.— Priacipanx ad^ufs dte la guerre de trente ans.— Ferdinand II , Wallenstein, Gostaye-Adolphe, RichelieH.-- Ganses qni empèclièrent l'un des deux partis , cathoU^me ou protestant, de vaincre et de i^nver^er entièrement l'autre. — Les événemens de l'histoire prennent en général une direction tonte différente de celle que dès leur principe on leur aurait assignée. •« Considérations sot quelques probabilités historiques. — Paix de Westphalie.— Chute de l'Espagne. •— Époque de Louis XIY.
De même que la Suisse ^ après la première guerre de son indépendance^ fut une grande puissance guerrière , ainsi la Suède le devint apre^ s'être délivrée de la domination du Danemarck. En général, dans l'Europe; les puissances en apparence les moins fortes ont amené les événemens les plus décisifs , ou du moins en ont déterminé le plus souvent la marche.
Ainsi Venise dans le temps des croisades , It Suisse dans les guerres de Bourgogne et d'Italie , la Hollande au commencement du dixhuitième siècle, donnèrent a l'Europe un nouvel
16$ TABLBAU
aspect. La Suède domina dans le dix-septième siècle y et durant la première moitié de cette époque, elle surpassa en éclat le grand royaume de France.
La Suisse et la S uède furent semblables pour le courage guerrier, la simplicité des mœurs et en général tous les U3ages ; , cependaut il existait une grande différence entre elles. ^La Suisse, dès les premiers temps >. était divisée en deux parties principales bien distinctes; Berne, guerrière comme tous les Suisses, et ambitieuse de conquêtes, de projets vastes; puis les peuples alpestres, qui ne voulaient proprement que la liberté dans leurs montagnes, parlaient de temps à autre de ces projets lointains, ne les suivaient pas de cœur, et souvent pas du tout. Entre deu;^ était Zurich, encore différente par ses principes, plus enlacéa^dans l'empire allemand. Si ce§. projets téméraires avaient réussi, comme cela parut possible plus d'tlne fois, une partie de la Souab.e, l'Al^^ce, le Tyrol, la Savoie, Milan, réunis à la Siiisse, auraient formé sur les bords de la mer Méditerranée une limite favorable au commerce de la république, et la belliqueuse Berne serait devenue presque aussi puisisante quçRome avant
Dfi L'HISTOlfyB^ MODERNE. 1 6T
la seconde guerre punique. Mais jamais cette puissance ne se déploya avec Funicm qui existait en Suède dans une valeur guerrière égale^ sous un roi chéri de son peiipk^ sorti de la race du' libérateur Gustave Vasa.
Cependant il semblerait que, sous les premiers successeurs de Gustave Yasa^ la nouvelle dynastie elle-même ait voulu rcdcmner la victoire à la foi catholique sur la nouvelle foi pro-testante y ce qui n'eût pas été bien surprenant d'après la manière dont celle-ci avait été introduite par Gustave Vasa. La première entreprise du peuple devenu libre , guerrier, avide de conquêtes, fut dirigée vers la domination de la mer Baltique et de ses côtes, contre le pays littoral des chevaliers allemands, contre la Pologne et la Prusse. La foi protestante triompha , çt la guerre contre la Pologne non seulement fortifia sa puissance, mais encore fut l'incident qui entraîna la Suède dans les guerres d'Allemagne*
La Pologne , quoique depuis son alliance avec la Lithuanie, fût une puissance marquante, occupée seulement de ses propres intérêts et de ses voisins les Prussiens, les Russes et les Turcs y n'avait pris aucune part aux grân-
16g T4BLBATI
des guerres de l'Europe sous Charles-Quint.
Seulement alors, lorsque Tautiquç race fut éteinte, elle se trouva par là lancée dans les querelles et les: transactions générales ; car on pensa que le meilleur moyen de concilier les prétentions des. puissances égales parmi les nobles du pays , était de choisir un étranger.
Sous une telle domination, tous ceux qui étaient assez forts pour la convoiter et soutenir leurs désirs, s'attendaient à plus de liberté que sous un prince choisi au milieu de la nation.
La première tentative avec uq roi français , qui fut .ensuite Henri III, se termina prompter ment par un dégoût réciproque et la fuite secrète de l'étranger. Le règne d'un prince de Siegenbourg, en Pologne, pouvait paraître avantageux à cause, de la guerre commune contre les Turcs. Pour qu'u|i roi étranger ne demeurât pas dans le gpuvernenient seulement comme une ombre,' sans forcé et sans dignité, il fallait qu'il fût de l'un des royaumes ' voisins' pea éloignés. Lors même qu'il ieûl été déjà possesseur et souverain d'un tel empire, la liberté ne paraissait pas en danger, justement parce que cet autre pouvoir eût été étranger, hprs de la patrie. De tplles pensées peuvent
DE L'HISTOIRE MODERNE. ^ çg
bien avoir souri aux puissabs de la nation; car par la suite^ dans toutes les affaires , nous trouvons deux partis dans l'empire, l'un suédois et l'autre autrichien. Ce dernier, à' différentes époques, désigna par élection mais sans qu'elle fôt confirmée, des princes autrichiens. Du côté de l'Autriche ce choix était si peu recherché , que, la première fois, il arriva d'une manière tbut-à-fait inattendue. C'étaient ces principes généraux de^ partis' qui dirigeaient leur conduite.
Lès anciennes relations avec la Hongrie , le lien dNme défense commune contre les Turcs, et Tuniformité de la religion dominante , parlaient en faveur de l'Autriche. La maison de Suède; cependant, conserva la suprématie; mais Sigismond, étant catholique, perdit la couronné de Suède, et s'unit, par des liens de psKrerilé , à la maison impériale d'Autriche. Dans la guerre contre Gustave Adolphe , il en attendit du secours plutôt que lui-même n'aurait pu lui en porter, occupé comme il l'était de tant de guerres voisines.
* ' La Russie éprouva de grandes secousses.
Cette contrée , qui , à l'époque de Maxim ilien P*, uvait déjà atteint le rang d'une des premières
I 10 TABLBAU
puissances , sous Wasiliewitsch le Grand , fut de nouveau renversée par rextinetion de Fantique dynastie. La Pologne et la Suède se disputèrent la couronne russe; toutes deux pénétrèrent jusqu'au centre de Venipire. Enfin la nation se relevasous une nouvelle dynastie nationale, et conserva son existence individuelle, quoiqu'en perdant plusieurs provinces.
La Russie était toujours séparée du reste d^ l'Europe y non pas tant par son éloigne^ient, que parce qu elle appartenait à TËglise grecque. Malgré diverses tentatives, les doctrines des protestans ne produisirent pas la mqimjlre influence sur elle. Mais, aussi loin que la religion catholique étendait son empire, la foi nouvelle porta son influence , et surtout d'une manière fort remarquable, en Pologne et en Hongrie. La seule diflFérerice qu'il y eut dans son développement, avec celui des autres cpn-» trées de l'Europe , c'est qu'à côté des protestans reconnus en Allemagne et dans tous les pays du nord, des sectes qui n'étaient point tolérées en Allemagne ni même dans aucune autre contrée de l'Europe, se réfugièrent en Pologne et dans la Transylvanie. La tolérance deç diverses sectes y était déjà depuis long^-teoips exercée
DB L'fllSTOIlUB MODERNE. 1 1 1
par néeeflkdité ^ car une grande partie du. peuple appartenait à l'Église grecque. I^rs rn^e que cette tolérance n'eût pas été un principe établi et reconnu y on aurait également trouvé facilement dans ces pays protection pour les sectes rejetées des autres contrées , parce que, d'après l'usage des gouvernemens orientaux, il existait une administration intérieure peu
sévère»
En Hongrie et en Transylvanie surtout , le gouvernement, partagé entre les dominations autrichienne et turque, vacillait sans cesse entre ces deux systèmes. L'influence de la réformation, qui fut plus forte en Hongrie à cause de l'intime liaison de cette contrée avec l'Allemagne, eut seulement pour résultat, dans cet empire, d'augmenter encore la diversité des parties dont il était formé , même sous le rapport de l'origine et du langage. Cette diversité des parties constituantes pouvait-elle amener le principe d'une tolérance plus forte que jamais elle ne fiit établie en Hollande et en Allemagne? Cette diversité même n'est-elle point liée à une forme plus riche du tout, ou bien doit-elle amener la désunion et la ruine? L'avenir seul peut répondre à cette question^ en
jugeant l'esprit qui l'animait, les héros qu'elle a produits. La Hongrie avait compté plus d'un grand législateur; seulement ce qu'elle avait produit disparut en grande partie, avec les fruits de la civilisation allemande et italienne , dans les dévastations des Turcs. La Pologne, préservée à la vérité de ce xnalheur, n'avait, parmi tant de rois distingués par leur renommée guerrière , possédé , à l'exception du grand Louis, souverain de deux royaumes, aucun homme qui eût été pour elle ce que Stéphan dans le moyen âge, et Mathias Gorvin à l'époque florissante des sciences, furent pour la Hongrie. L'action la plus prochaine de la réformation se développant dans cette contrée sur les esprits alors aigris , dut être de diminuer la puissance de la maison d'Autriche.
Sous l'empereur Maximilien U on avait regagné quelque chose sur les Turcs en Hongrie; sous l'empereur Rodolphe H, les affaires allèrent si bien, que, outre la Transylvanie, toute la Valachie> qui, par sa propre force, s'était^ sous un prince courageux, délivrée tout*a-fait du joug • turc , entra sous la domination protectrice de l'empire. Mais l'influence de la division religieuse, des querelles et des guerres
qui suivirent y fit évanouir bientôt cette espérance , et la Hongrie elle-même , divisée en religion, augmenta plus les dangers que la puissance de la maison d'Autriche , à l'époque oii Ferdinand II la sauva d'une ruine totale.
Déjà sous Ferdinand P' se montrait cette grande fermentation intérieure qui, développée par la propagation des nouvelles doctrines, atteignit un tel degré dans les dernières années de Rodolphe IL Ferdinand, qui n'était naturellement ni dur, ni ambitieux, crut devoir user de sévérité contre ceux qui dans la guerre smalkalde en Bohême , s'étaient montrés contraires à lui. Il est du reste connu avec quelle indulgence il agissait et pensait dans les affaires de religion. Le favori de Charles, Maximilien II, fut encore plus doux que lui; ce prince mérita des éloges par sa conduite, mais se montra peut-être trop indulgent pour l'époque.
Quand une fois deux partis sont en présence dans une lutte décisive, il faut que le chef et le conducteur d'un parti ne laisse pas aller trop loin sa modération envers l'autre. Car il doit craindre de faire perdre a ses propres partisans la confiance en leur chef, ou d'engager un
grand nombre d'entre eux à abandonner leurs bannières, pour embrasser les principes et les croyances de la partie adverse. Ce n'est pas Faversion de la cour de Rome, qui avait adressé tant de reproches aux premiers empereurs de la lignée autrichienne, sur ce qu'ils n'employaient pas davantage leur puissance en sa faveur; ce n'est pas l'attente et la demande publique de rélecteur palatin , à l'empereur Maximilien II, de se déclarer pour les protestans; mais c'est l'incertitude. du jugement public sur la vraie croyance chez les catholiques aussi bien que chez les protestans, et l'influence que cette incertitude dut nécessairement avoir, qui nous ont amenés à chercher dans la trop grande condescendance et la douceur de Maximilien, la première cause de la fermentation qui éclata dans Fempire d'Autriche, a la fin du règne de Rodolphe. Comme il montrait le plus grand désintéressement, n'avait pas de faiblesse pour lui-même, et que ce n'était que de l^indulgence qui servait de base k cette conduite, on doit lui pardonner ses belles fautes. Son esprit était trop éloigné de son époque, pour qu'il pût suivre ses inspirations sans danger pour l'avenir. Il se peut bien aussi que sa toIé-
rance ne fit qu'envenimer encore plus cette plaie qu'il voulait guérir. Néanmoins, il ne faut pas méconnaître ses vues. S'il avait vécu et régné plus long-temps, il aurait probablement senti le besoin d'allier la fermeté à la douceur, et aurait ainsi accompli les grandes espérances qu'on avait conçues de lui comme empereur.
Il possédait dans toute leur pFénitude, des qualités remarquables, de l'esprit comme du cœur, et donna plusieurs preuves irrécusables de bravoure et de capacité militaire. Rodolphe II n'était pas fait pour iipaiser la fermentation née à l'ombre de cette douceur, quoique par son esprit et ses connaissances il fût supérieur à la pluralité de ses contemporains.' Ses ^nsées étaient rarement sur la terre. Combien l'époque dut lui paraître petite avec ses passions aigries, ses disputes égoïstes, à lui qui était habitué et n'aimait rien tant que contempler seul avec Fycho Brahé et Keppler, l'aspect de l'ordre et de l'harmonie éternels dans les cieux étoiles. Cette passion n'était pas en lui une vaine manie; il ne suivait pas seulement les grands hommes dans leurs pensées et leurs observaticms, il était lui-même observateur, savant dans plus d'une branche de l'histoire de
la nature. Aussi pouvait-il d'autant moins être ce qu'à sa place, dans ce conflit de relations menaçantes et de danger prochain , on attendait et l'on exigeait de lui. Cependant la nullité complète que cette manière de voir lui donnait dans les affaires, n'était pas de l'ihdifi'érence pour le bien public. Même dans sa dernière extrémité, lorsqu'il était tout«à-fait retiré en lui-même et semblait atteint d'une maladie morale, il travailla à des projets de paix générale* Mais où la paix, partage du cœur dans l'observation et l'amour de la nature, eut-elle pu alors trouver place parmi les esprits exaltés de cette époque guerrière ?
Cette malheureuse direction de l'esprit qui enfin devint une maladie chez Rodolphe, jointe à l'impatiente impétuosité de l'ambitieux Mathias, que d'abord les princes de la maison, d'un commun accord, puis ensuite l'Allemagne, appelèrent à saisir le sceptre tremblant de la domination à la place de Rodolphe, suscitèrent alors, dans la maison dominante elle-même, une division et une fermentation qui mirent en danger le peuple et l'Etat.
Déjà , dans sa jeunesse , Mathias avait montré dans les Pays-Bas, durant les premiers
troubles y qu'il manquait de prudencç et de modération. Il osa du moins ne pas s'allier avec les*orangidtes^ et repousser violemment don Juan. Il manqua aussi par là le grand et noble but qui l'appelait^ celui d'être le conservateur des Pays-Bas, le médiateur et le pacificateur entre eux et l'Espagne; il ne fit, au contraire, qu'augmenter la mésintelligence et Féloignement qui régnaient entre l'Autriche espagnole et l'Autriche aUemande.
Arrivé à la place de son frère, Mathias ne développa point les qualités brillantes et bienfaisantes qui seules pouvaient faire oublier ses démarches timbitieuses. Avec quelle différence, lorsque le concours inévitable des circonstances parut le menacer d'un sort semblable à celui qu'il avait préparé à son frère, avec quelle dignité et quelle modération se conduisit Ferdinand dans la place dangereuse que lui seul, ainsi quechacûn le sentait , pouvait dignement remplir, parce que seul il possédait le courage et la force nécessaires. De .même que lorsqu'une élection décisive appela Charles*sur le théâtre de l'histoire universelle, tous les yeux se tournèrent alors sur Ferdinand , car il était aussi appelé à une lutte difficile et dangereuse,