II
non moins grande ni moins importante. Déjà de tous les côtés grondait le terrible orage de cette guerre dont fut long-temps menacée l'Allemagne, comme d'une sombre tempête qui d'abord semble s'élçigner, puis revient avec une violence redoublée et éclate avec furie.
Tout se préparait depuis long-temps pour cela. La paix même que Ferdinand conclut entre les partisans de l'ancienne et de la nouvelle croyance, lorsque Charles avait quitté l'Allemagne après la chute de Maurice, son frère, n'était qu'une suspension d'armes, et non point du tout une véritable paix. L'amour de l'empereur pour la paix, et celui des principaux princes luthériens après la mort de Maurice, purent Seuls la maintenir. Lorsque Maurice de Saxe fut enlevé à ses projets ambitieux par une mort prématurée, le premier et le plus grand danger fut passé. Secondée par une prudence habile et un art consommé de dissimulation, son ambition n'avait pas, il est vrai, atteint la domination en Allemagne, car il lui manquait pour cela la confiance et l'appui du peuple; mais elle avait préparé de longues guerres.
Déjà, à cette époque, le margrave de Brandebourg avait découvert le secret qui était la clef
DE L'HiSTOIEE MODERNE. I79
de toutes les entreprises des héros de la guerre de trente ans; le secret qui consistait à se ménager, par la guerre même, le moyen de continuer la guerre. Comme le comte de Manns-^ feld et Christian de Halberstadt, dans le com* mencement de la guerre de trente ans , ainsi le margrave Albert, déjà seize ans plus tôt, faisait des États ecclésiastiques sans défense le prin*cipal théâtre de ses excursions dévastatrices. Le gouvernement allemand, composé d'une foule de petits États trop faibles pour diriger la guerre, était très favorable à sa durée. Depuis que l'influence d'un pouvoir protecteur avait cessé de se faire sentir, les membres de l'empire, désunis et séparés, ne formatent plus un> tout harmonique ; la constitution en décadence n'était plus d'accord avec le lien général. L'Allemagne, déchue de son ancien rang, déchirée par des dissensions intestines, devint alors, pendant trente années, le théâtre d'une guerre qui, une fois aHumée, continua à se nourrir elle-même comme une- flamme destructrice.
Les sujets de querelle isolés auraient pu être tous apaisés par le penchant de l'empereur et des principales puissances luthériennes pour
la paix. L'électeur Gebhard de Cologne, lorsqu'il fut devenu protestant, essaya de maintenir sa puissance comme prince mondain, et la guerre ne troubla bientôt plus son repos. La discussion héréditaire pour les duchés vacans de Juliers et de Glèves , n'avait pas non plus amené une guerre générale , comme cela serait peut-être arrivé si la France n'eût été , après la mort d'Henri IV^ dé nouveau replongée dans des troubles civils qui la détournèrent de susciter la guerre. Mais il existait dans les relations générales entre les catholique^ et les protestans un principe qui devait toujours plus exciter les deux partis l'un contre l'autre. En apparence, la puissance des deux partis était k peu près égale; au fond, il y avait une grande différence. Les catholiques avaient plus de considération , car même des électeurs protestans s'unirent plus d'une fois à l'empereur; ils avaient pour eux l'ancienne constitution, les formes, et la plupart du temps aussi la majorité en nombre dans les <îonseils de l'Etat et dans les tribunaux. Les protestans , au contraire, avaient la voix du peuple et Télan de l'époque , appui dangereux , par lequel l'avantage fut souvent du côté des protestans. On a souvent répété
DB L'HISTOIRE MODEHNE. J gf
que les biens ecclésiastiques confisqués furent employés à des objets de bien puWic; celte destination peut bien être suffisante pour justifier la confiscation des plus petits. Mais si dans tous les temps on regarda l'usurpation a main armée de l'une des moindres villes de rempire, tant que la constitution allemande exista^ comme un s^ttentat contre elles, et même comme un motif suffisant pour entraîner une guerre très juste, combien plus dut être changé l'équilibre du pouvoir parmi les premières maisons princières, par la confiscation de tous les évêchés, qui eux-mêmes étaient des membres marquans de l'empire !
Que si un tel changement n'eût pas été partiel , mais eût résulté d'une détermination générale de tout l'empire et de son chef, il est évident * qu'alors il n'eût été que juste ; car un prince électif pour sa vie, comme l'étaient les souverains allemands et les princes électeurs , quand il déviait ouvertement de la première destination de son élection et de son emploi , pouvait être regardé comme n'ayant plus de prétentions a la dignité et a la puissance attachées à cette destination . On croirait à peine que ce principe de droit si simple eut encore
f8S TABLEAU
besoin d'être confirmé par une restriction ecclésiastique. Lqs protestans ne voulaient pas de même le reconnaître, et leurs efforts furent grands chaque fois qu'une occasion favorable se présenta à eux poiu* renforcer leur parti et répandre leurs doctrines. Nous ne devons donc pas nous étonner 'Si quelques personnes commencèrent à regarder la paix elle-même comme un mal, puisqu'elle ne donnait aucune garantie de sûreté, et que de nouveaux attentats la troublaient sans cesse.. Peut-être même désiraientils secrètement que le concours des circonstances ne l'amenât jamais, et regrettaient-ils qu'on eût tout accordé; car dans la lutte contre une nouvejlle puissance opposée à l'ancienne, on avait plus fait par une reconnaissance légale que jamais n'eût pu faire le sort des batailles, qui , quel que soit son éclat, est toujours attribué au Hasard.
D'un autre côté, le vif intérêt que le& princes protestans prirent « leurs frères eâ croyance soumis à des prêtres catholiques, paraît naturel et même inévitable ; et cependant cet intérêt eut justement les suites les plus dangereuses pour les relations réciproques du peuple et des princes. Combien facilement le secours
que les partisans d'une foi contraire cherchaient dans une puissance étrangère, pouvait emporter au-delà des bornes la foule imprévoyante ! Combien les méchans projets de quelques ambitieux pouvaient la conduire à des alliances coupables! On ne saurait absolument pas appliquer les relations actuelles à cette époque-là. Dans la première explosion des troubles des Pays-Bas, l'exaltation fut telle, qu'en trois jours quatre cents églises furent renversées. Peu avant que la guerre de trente ans éclatât , les sujets protestans. d'un roi catholique étaient fermement persuadés, d'après les discours exaltés de leurs prédicateurs, qu'il valait epcore mieux vivre sous la domination turque que sous celle catholique. Il ne s'agissait donc pas alors seulement d^une différence d'opinions > mais le gouvernement lui-même était attaqué.
Maintenant que les passions sont depuis longtemps éteintes, il est facile au gouvernement de laisser ses sujets suivre en paix leur croyance. A cette époque , le plus éloquent prôneur de la tolérance, placé sur le trône le plus puissant, n'aurait pu changer tout d'une fois l'esprit qui dominait les hommes et les relations politiques, et faire par sa seule volonté ce qui ne pouvait
184 TABLEAC
être que le fruit du temps. Une douceur trop prématurée et Famour d'un esprit savant pour la paix conduisent aux plus dangereuses transactions politiques^ comme il arriva sous Maximilieu et sous Rodolphe. Elles ne peuvent qu'accélérer l'explosion ou la rendre plus dangereuse, mais non la prévenir. Nous avons vu aussi dans les temps modernes avec quelle puissance^ des opinions, qui ne concernent pas immédiatement la religion, mais qui ont quelque rapport avec elle dans leur direction et leur nature, peuvent influer sur le gouvernement et sur le sort des peuples. Alors les opinions étaient encore plus profondément enracinées, peut-être, les passions plus violemment excitées, les relations de l'Église avec l'État bien plus intimement entrelacées et multipliées que dans les temps modernes , où ce lien s'est toujours plus relâché, et a fini par s'évanouir.
La réformation avait amené les princes à exercer un grand pouvoir dans les affaires de religion, quoique jamais en Allemagne il n'ait existé une suprématie telle qu'en Angleterre. Les princes protestans ne reconnaissant aucun juge au-dessus d'eux; il arriva que l'exécution de leur volonté fut souvent accompagnée de
DE L'HISTOIRE UODERNE. 185
violences. Le Palatînat fut en peu de temps obligé de changer plusieurs fois de croyance, selon le gré de son souverain : d'abord calviniste^ puis luthérien ^ puis de nouveau calviniste. Aussi plusieurs milliers d'ipstituteurs et de fonctionnaires, qui ne voulurent pas se soumettre au changement y furent obligés de quitter le pays.
Ce que tant de catholiques avaient dû souffrir de leur prince protestant, ce qu'un parti protestant se permettait envers un autre également protestant , était-il blâmable dès que des princes catholiques regardaient comme juste d'agir de même avec leurs sujets proteatansC? Cependant on blâma vivement l'Autriche d'employer la force, lorsqu'aucan autre moyen ne parut pouvoir sauver l'État.
Reportons-nous aux circonstances de l'époque, et nous serons bientôt persuadés que puisqu'un parti ne pouvait complètement vaincre, et que les catholiques et les protestans devaient k l'avenir se partager l'Allemagne et y vivre ensemble, il ne restait pas d'autre mesure possible que le principe qui servait de base à la conduite de Ferdinand II, savoir de permettre aux protestant une retraite libre et
entière. Cette conduite était dure sans doute^ d'après notre manière de voir actuelle^ mais elle valait mieux que la mésintelligence continuelle entre les princes et le peuple, qui re*nouvelait les troubles et les émeutes, et entraînait à sa suite des mesures sévères et des lois cruelles; du moins cette mesure était moins dure que le moyen employé ouvertement en Angleterre par le parti protestant royaliste vainqueur contre le parti républicain terrassé, pour le forcera cherchei* de nouvelles demeures dans une autre partie du monde. En Allemagne, au contraire, la foule et la diversité des grands e^ des petits États catholiques et protestans rendaient les émigration^ faciles , parce qu'on était toujours sûr de trouver dans une contrée allemande voisine un asile chez des partisans de la même croyance , un bcm accueil et une nouvelle patrie. L'émigration de tant de membres industrieux était sans doute une perte pour l'État, et cette Remarque si simple n'échappa pas aux hommes d'État d'alors, ainsi qu'on Se l'imagine; mais on n'avait pas encore appris à subordonner la liberté des hommes au produit de leur nombre. Dans une époque plus nouvelle, remarquable sous plusieurs rap-
ports par sa civilisation , Louis XIV, voulant^ maintenir runité de foi dans son royaume, eut pour principe de contraindre par la violence ; et cependant, voulant aussi éviter au trésor la perte sensible qui en résulterait pour lui, il voulut tout a la fois forcer à main armée les protestans à se convertir, et leur défendre l'émigration.
De même qu'après les troubles civils une amnistie vient toujours , de même aussi l'histoire doit juger ces époques-là avec un tel esprit d'amnistie. Gustave Adolphe dévasta plus de la moitié de l'Allemagne pour obéir à une persuasion intime, marcha même contre des Allemands de la même foi, et fit contre eux des démarches qui auraient pu difficilement être expliquées autrement que par le droit de la guerre; cependant on ne lui refuse pas de grandes qualités intellectuelles. On doit juger de même l'enaperéur Ferdinand II, dont la bravoure héroïque, ihébranlable , a été reconnue même de ses ennemis, et que ceux-ci n'ont jamais accusé d'avoir agi autrement que d'après une ferme conviction. Le jugement de la postérité et de l'histoire doit condamner sans pitié seulement ceux chez qui, comme dans Richeli<eu,
une avide cupidité et de méchans projets remplacent évidemmenl^la conviction et l'enthousiasme; ceux chez qui l'esprit de parti n'est qu'un voile cachant des vues ambitieuses.
Quelque grand que soit le nombre des généraux et des hommes d'État qui^ dans cette longue guerre, déployèrent leur activité et se firent un nom, il n'y eut cependant que quatre hommes dont la volonté et le caractère décidèrent les événemens, et qui influèrent puissamment sur leur marche et sur l'esprit de leur époque, Ferdinand II, Wallenstein, Gustave Adolphe et Richelieu. Ces quatre personnages, différens d'esprit et de religion, donnèrent chacun à la guerre un autre but, une autre direction. Tous les autres héros de la guerre de trente ans ne furent que des instrumens et des aides de ceux-là, ou bien des hommes qui, vers la fin de la guerre, lorsque les événemens en eux-mêmes accomplis, prenaient une marche naturelle, s'emparèrent de leurs conséquences. Quand on écarte de Ferdinand tout faux point de vue, la simplicité et la force morale de son caractère se montrent d'elles - mêmes sous un vrai jour. Ferdinand II a sans contredît sauvé le gouvernement autrichien pour ses coreligion-
DE L'HlSTOlKfi MODERNE. |89
naires; car sans sa fermeté; ils auraient sans doute eu ledessous.il a du moins obtenu ceque, dans de telles circonstances, on pouvait obtenir; savoir/l'égalité de droits et le maintien d'une existence légale. Le sentiment du devoir et une ferme conviction l'animaient seuls du courage héroïque qui ne l'abandonna jamais durant cette lutte pénible, à laquelle il se crut, il se sentit appelé j c'est ce dont on ne peut douter quand on le juge d'après ses actions. Dans le feu de cette guerre opiniâtre, il a plusieurs fois donné des preuves de la manière dont il savait respecter la justice. Des sentimens plus doux, auxquels la sévérité de ses mœurs ne le rendait pas insensible, la fidélité et le vif amour surtout qu'il montra pour sa première femme, prouvent que, quoique vivant au milieu d'une époque de haine et de discorde , il n'était pas d'un caractère haineux. Une bravoure héroïque comme la sienne ne peut non plus être enseignée ni inspirée par les autres. Le repro^ che qu'on lui a adressé, parce que les jésuites eurent trop d'irifluence sur lui, est d'autant plus singulier, qu'alors l'union intime de la foi et de l'Église avec le gouvernement rendait un conseiller ecclésiastique nécessaire à un prince.
f 90 TABLEAU
Cet accord se reocontrait même chez les prolestans. Parmi ces ecclésiastiques si absolument réprouvés, qui eurent une grande influence en Autriche sous Ferdinand , il y eut un prince cardinal Dietrichstein, qui , comme gouverneur de la Moravie, fut reconnu pour bienfaiteur de la contrée; un cardinal Pasmany, qui, dans rhistoire de la civilisation hongroise, ne sera jamais oublié.
La manie astrologique dont Wallenstein était atteint, sert h expliquer ce qui dans le caractère de ce grand homme peut paraître bizarre. De là son orgueil sans bornes, son mépris pour tous les autres hommes comme pour des êtres d'une espèce inférieure. Il attira et amena ainsi en Allemagne plus de malheurs que par ses derniers projets équivoques; 6oa ambition surtout fut une des principales causes qui rendirent la guerre si considérable. Par son projet manifeste de s'emparer de la domination de l'Océan, il poussa en Allemagne* le roi de^Suède, qui déjà était excité par l'assistance que l'empereur avait prêtée à son beanfirère ^gismon^. Cet orgueil , rentré en luiméine, et le feu violent des passions, pouvaient avoir troublé le grand génie de Wallenstein ,
DE L'HISTOIRB MODERNE. |9|
et expliquer ces actions qui ^ dans sa dernière conduite, prouvent moins de trahison que de désordre dans son esprit. D'autres l'ont sur-^ passé ou di| moins égalé dans lart militaire ; mais ce qui le place au nombre des premiers hommes de son temps, c'est son esprit ingé<nieux , et ce pouvoir qu'il exerçait sur ses semblables. Que serait devenue FÂllemagne, si le héros astrologue avait accompli ses projets, s'il avait remporté une véritaUe victoire?
Il est certain que. si l'Autriche, animée d'une ]x>litique ambitieuse et .égoïste, avait voulu à temps partager avec la Suède, rien n'aurait été plus facile que de repousser par ce pouvoir réuni Tinfluence française de ^Allemagne et de la renfermer dans ses limites. Le butin aurait été alors assez considérable pour en former un . royaume à Wallenstein; mais la manière de penser de l'Autriche et de la Suède était trop droite pour cela.
Lorsque Wallenstein pensa être le dominateur de l'Océan, que Gustave Adolphe traversa si rapidement en vainqueur une grande partie de i'Allemagtie, qu'Augsbourg jura obéissance au roi de Suède, on s'attendit à voir les choses •prendre un tout autre élan; on se souvint, en
Italie 9 du temps de la migration des peuples et des anciennes expéditions des Gîoths. Après la conquête de l'Allemagne^ de la Polc^e et de la Hongrie y une expédition enJËspagne ne parut pas impossible de la part de la Suède victorieuse. Le caractère de Gustave Adolphe était, dans un autre genre, aussi simple que celui de Ferdinand. A côté de la prudence la plus pénétrante qui distinguait la majorité des héros de son parti, il avait aussi hérité, de son aïeul Gustave Vasa, du don d'enthousiasmer l'amour de son peuple par des actions brillantes. Depuis Luther, personne d'entre les siens n'avait exercé une telle puissance sur les esprits et sur le peuple. La confiance, la foi qu'il avait en lui-même, inspirait aussi aux autres une confiance inébranlable; on bse à peine rappeler l'ambition et l'avidité dé conquêtes qui s'unirent et se ^ mêlèrent en lui à la persuasion qu'il avait de combattre pour la bonne cause.
Après la mort de Gustave, de Wallenstein, et de Ferdina^idy toute grandeur disparut de la guerre. Richelieu seulement ayant en vue un but unique et désastreux , continua à diriger la flamme dévastatrice , s'çfforçant continuellement de la maintenir. Poursuivre les»
anciens projets de la France contre l'Espagne et TAllemagne, avec plus de circonspection et un succès d'autant plus certain; établir dans l'intérieur les principes de Louis XI, mais avec plus de violence et plus de décision , tel était l'esprit de la domination de Richelieu. Despotisme dans l'intérieur, anarchie dans tous les États voisins, en faveur de son propre accroissement.
Gustave Adolphe et Ferdinand combattaient pour leur croyance; Wallenstein, avec son grand génie, obéissait à ses idées d'astrologie. Quant à Richelieu , tout moyen lui semblait bon pour soutenir son système d'injustice et d'immoralité. Il ne craignait pas d'employer la violence pour accomplir ses détestables projets. Rien n'était sacré pour lui , il méprisait également la morale et la religion. En un mot, les principes qui dirigeaient sa conduite peuvent être regardés comme ceux du véritable athéisme poUtique.
La paix de Westphalie^ qui mit enfin un terme aux longues calamités de TAllemagne, était d^à depuis long-temps l'objet des vœux coknmuns. Plps d'une fois et de plus d'une manière, on la chercha wns réussir, on ne se lassa II. 1 5
pas d'y travailler jusqu'à ce qu'enfin elle fût
conclue.
Personne dans Forigine n'aurait pu prévoir toute la durée de cette guerre, qui était non pas simplement une guerre unique, maïs plutôt une suite continuelle de diverses guerres enchaînées les unes aux autres. Guerre du palatinat de Bohême, guerre danoise, suédoise, •auxquelles enfin s'unit encore une guerre française. Lorsque l'électeur du palatinat fut expulsé de Bohème, qu'exilé de sa patrie, il fut déclaré hanni, la guerre parut terminée.* Mais c'était une apparence trompeuse. Ferdinand n'aurait pu terminer cette lutte sans le secours du peuple espagnol. L'intervention d'une puissance en amena une autre; les puissances protestantes firent cause commune, et des circonstances accidentelles firent que non la Suède, mais bien le Danemarck, se montra d'abord eomme premier champion. Les princes allemands en particulier, les protestans eux-*niémes auraient pu parfaitement empêcher cette dangereuse intervention des puissances étrangères, qui rendit la guerre si malheureuse pour l'Allemagne. Si plusieurs avaient imité la Saxe, et que celle-ci se fût aussi décidée avec plus de
DE L'HISVOIRB MODERNE. |95
force pour Fempereur, et eût fait cause coinmune avec lui contre l'électeur du palatinat, dont ils n'approuvaient point les entreprises^ ils auraient au contraire repoussé toutes les puissances étrangères de l'empire. Bien loin d'alïandonner par là les intérêts de leurs core* ligionnaires , ils auraient eu dans une telle alliance bien plus de moyens d'assurer leurs droits.
Repousser l'influence étrangère, vider les querelles seulement par ses propres forces in* térieures, voilà quel doit être la première loi d'une confédération. Lorsque Ferdinand rem* porta aussi dans cette seconde guerre la victoire la plus décisive, la Suède prit sa place, et la guerre se montra encore plus terrible et plus dangereuse. Le plus grand coup que Richelieu porta aux impériaux, ce fut en excitant les princes catholiques, surtout ceux de Bavière, à engager Ferdinand à céder aux plaintes générales, à rendre un décret contre Wallenstein. Les plaintes pouvaient être justes, mais la question était de savoir si ^oppression et la manière de guer-* royer de Wallenstein , n'étaient pas fondées sur la nécessité et sur l'élat des choses. Il aurait toujours été plus facile pour rAfiemagne de
supporter encore quelque temps cette oppres-* sioiiy que de nourrir et d'armer avec ses pro^ près forces contre elle-même pendant dix-huit années, les armées désastreuses de la Suèdel Ainsi ce (îirent les propres alliés de Ferdinand et ses instrumenSy qui l'arrêtèrent souvent au milieu du plus beau succès. Nul autre prince, muni de si faibles renforts, entouré de tant de dangers et d'ennemis de toute espèce, même dans ceux qui combattaient avec lui et pour lui et qu'il ne pouvait employer à son gré, trouvant à chaque pas de nouveaux et de plus grands obstacles, n'a marché vers son but avec un semblable courage et une telle constance.
Quels grands sacrifices n'a-t-il pas faits pour s'allier la Bavière, pour maintenir la Saxe en paix. Quels égards ne dift-il pas avoir pour l'Espagne? Quel mal durent faire Wallçnstein et encore plus tjue lui , les princes catholiques qui , ne soupçonnant pas de fraude, s'étaient tellement abandonnés à l'influence française. Ce que Ferdinand fit comme empereur pour lui-même et pour ses généraux victorieux, et qu'on lui a si souvent reproché, peut facilement se justifier quand on le compare avec les exactions et les prétentions de la Suède , lorsqu'elle
fut à son tour victorieuse. La réclamation des biens ecclésiastiques a surtout contribué à amener à un prompt éclat ^ ce qui était déjà depuis long-temps préparé dans les projets delà France et l'esprit de conquête de la Suède. Mais on ne saurait trouver injuste que Ferdinand^ pour eonclture une paix qui servit de base et de guide sûr à lapropriété , voulût revenir sur une paix qui avait été imposée à ses ancêtres par le parti adversaire vainqueur. Charles Quint ^ qui connaissait bien Fétat des choses>et le monde y fut aussi indulgent dan& la victoire pour les biens ecclésiastiques. Il eût mieux valu que Ferdinand convint également de ce que phis tard il deyait concéder; cependant il est bien connu que le motif de sa conduite dans cette démarche, fut non pas l'égoïsme ordinaire du vain^ queur, mais bien des sentimens d'une tout autre espèce. Wallenfltein qui avait fait en grand et d'après des principes inébranlables, ce que le comte de M annsfeld et Christian d'Halberstadt avaient fait en petit, et qui justement par là montrait la seule et unique manière de réussir dans cetle guerre, pouvait et devait obtenir une grande réeompence. Il n'en reçut point; le seul fruit de ses peines, fut d'enflam-
mer encore davantage son ambition; cette passion violente qui le maîtrisait fut la cause de sa perte. Après sa mort^ et encore plus aprè^ celle de l'empereur, la guerre se retrouva dans le même état qu'à son origine. Des aventuriers et des généraux sur de grands champs de bataille I la dévastation se répandant avec la rapidité de l'éclair^ tantôt ici, tantôt là, offraient le spectacle d'un terrible phénomène de la nature, d'un feu qui, une fois allumé, s^étendait sans frein, sans guide, plutôt que d'un projet, unique fruit des pensées d'un grand homme. Le b\it de la guerre fût oublié dans la guerre même ; le venin de la haine religieuse se perdit dans la fureur des guerres de religion. Déjà l'armée de Wallenstein, surtout paidant sa seconde campagne, n'était point dominée par l'enthousiasme pour telle ou telle croyance, et la force animée du totit n'était plus qu'un esprit militaire particulier, indifférent aux opinions religieuses, et tout-à-fait indépendant d'elles.
La paix qu'amena enfin la nécessité en Europe fît époque, comme paix religieuse, comme une reconnaissance de l'impossibilité de terminer par les armes, la lutte entre Tantique
DE L*HISTOIR£ MODERNE. |99
croyance et les iiouvelles doctrines. Elle con-^ duisit à l'établissement de relations légales entf e les disciples de Tune et des autres.
On peut regarder tous les troubles et les guerres isolées qui^ après la division religieuse^ remplirent de carnage les Pays-Bas, la France et FAutriche, auxquels l'Eâpagne, FÂngleterre et la Suède , prirent part dans l'ensemble intime et l'union des circonstances, comme une guerre générale qui ^ depuis la première explosion des troubles des Pays-Bas, jusqu'à la paix de Westphalie,. dura quatre-vingts années complètes , pendant lesquelles la plupart des pays de l'Europe furent occupés, quelques-uns des plus riches dévastés et ruinés de fond en comble^
Quand on considère cette lutte de quatrevingts ans entre les partis catholique et protestant comme une seule guerre continue, il pourrait paraître singulier, par rapport à l'ensemble^ qqit le parti catholique, en apparence d'un pouvoir tellement supérieur , n'ait pas obtenu la prépondérance en Europe, et n'ait pas remporté une victoire complète. En regardant quelques époques isolées de cette longue lutte, on serait au contraire plutôt porté à de-
mander pourquoi les protestans^ après avoir été si loin, n'ont pas suivi leur fortune plus loin encore I et tout-à-fait gagné la supériorité.
Les puissances catholiques unies étant considérées comme l'un des partis guerroyans , la causé de sa moindre activité avec une plus haute grandeur évidente , n'apparaît pas si bien dans la hitte de l'Espagne; car, après le faible gouvernement de Philippe III , l'empire se releva sous Philippe IV avec un nouvel éclat et une nouvelle activité; mais on la trouve plutôt dans le manque d'unité entre les diverses puissances.
L'accord était rare entre les deux lignées de *la maisop d'Autriche. Malgré les nombreux liens de famille des deux maisons , la mésintelligence et l'éloignement s'y étaient trop profondément introduits, et avaient agi trop longtemps sous Philippe II , pour pouvoir en être facilement expulsés. Même lorsque, par les efforts d'un grand homme d'État, une alliance fut établie entre la vive activité de Philippe IV et les grands desseins de Ferdinand II, l'accord ne fut cependant jamais parfait , comme il aarait dû Tétre; la différence des principes ejt des
vues eut encore des conséquences sensibles et fâcheuses pour l'activité générale.
C'est proprement à la cour de Rome qu'il eût convenu d'être le lien entre les deux puissances, de nouer sûrement la concorde entre elles. Elle aurait pu, comme médiateur, maintenir l'équilibre du tout, et ressaisir d'une nouvelle manière bienfaisante la dignité d'arbitre des intérêts européens. Assurément, la cour de Rome a rempli quelquefois cette obligation, et a été le lion commun des puissances catholiques, mais soni influence fut toujours loin d'être assez active, assez durable.
Rien ne s'évanouit plus facilement que l'esprit vivifiant d'une aUiance. Un demi-siècle de concorde et de paix ne peut souvent réparer ce qui fut perdu et négligé dans une époque bien plus courte de mésintelligence mutuelle, d'isolement égoïste. Que si la cour de Rome ne se montra pas toujours assez indulgente pour les empereurs autrichiens reconnus des masses, et exigea d'eux des choses que les institutions allemandes leur rendaient absolument impossibles de faire ou d'atteindre; ce qu'on doit surtout bien encore plus lui reprocher, c'est de n'avoir pas reconnu la vraie source du mal,
d'avoir été toujours trop îndnlgente pour la France. Car la véritable cause de la faiblesse de la puissance catholique en Europe, était que la France nappartenait au parti cathoKque qu en apparence , et encore même pas toujours, et que dans le fait sa politique égoïste ne cberchait qu'à se former ainsi un parti séparé. On aurait dû voir à Rome, qu'un Gustave Adolphe , à la tête d'une armée protestante victorieuse, n'était pas si dangereux pour l'Église que le catholicisme apparent et seulement politique du dernier des Valois entre les mains puissantes d'un Richelieu. Ce fut toujours dans son sein que FÉglise trouva ses plus grands ennemis et des causes de ruines plus redoutables que tous ses adversaires.
Pour celui qui n'a devant les yeux que cette faiblesse interne du parti catholique, il est presque étonnant au contraire qu'il n'ait pas tout-4i-fait succombé, que le protestantisme n'ait pas obtenu une victoire complète. Mais en Hollande et en Angleterre, les principes, les projets politiques et religieux des différens partis, se croisèrent trop. En Angleterre, le parti catholique aurait sans cela été tout^à-feit soumis, bien loin que l'esprit se tournât comme
en Suède vers les conquêtes ; pour la Hollande , sa position dangereuse et sa petite étendue , éloignèrent même une semblable idée de son esprit. Une opposition opiniâtre et invincible^ une lutte d'indépendance, voilà tout ce que les protestans pouvaient s'y proposer et y atteindre. L'Allemagne était le seul pay» où la victoire pouvait êtrecomplète^où le protestantisme pouvait l'emporter, et si une fois il avait été le plus fort, sa prépondérance se serait aussi de là étendue sur tout le reste de l'Europe.
£n Allemagne seulement, la nouvelle foi avait été répandue par un véritable mouvement populaire, dont la force, après la violence de la première explosion, ne s'était pas entièrement éteinte, et dura même jusqu'à la paix de Westphalie. •Cette force populaire l'emportant sur tous les calculs dans ces contrées grandes, populeuses, toutes guerrières de l'Allemagne, fut . plus d'une fois d'un grand secours, et servit les projets les plus téméraires, de tout chef de parti victorieux qui savait l'employer. Mais elle manqua à l'un de ces chefs, à un grand héros, à l'unique Gustave Adolphe, enlevé trop tôt de ce monde; autrement l'Allemagne sans doute, toute protestante, serait passée sous la domir
S04 TâBL£AU
nation d'un seul maître , et après la destruction de tous les duchés épiscopaux^ serait probablement redevenue la première entre les Etats de FEurope, et une puissance conquérante. Le roi de Suède, qui alors aiurait dû agir comme maître de toute l'Allemagne , et considérer celle-ci comme sa principale contrée, plutôt que la Suède, s'il avait vécu plus long-temps et continué de vaincre, aurait toujours eu contre lui dans l'opinion publique, sa qualité d'étranger. Le seul prince allemand qui , avant Gustave Adolphe, aurait pu avoir de semblables projets, Maurice de Saxe, n'aurait jamais pu, à cause de sa duplicité trop évidente, atteindre le même pouvoir et gagner l'esprit du peuple 7 lors même qu'une mort prématurée ne l'eût pas enlevé ainsi que le héros suédois.
Quand on considère les événemens les plus importans de l'histoire , on reconnaît facilement que le plus petit nombre d'entre eux ont rempli dans leur cours la carrière qu'ils semblaient d'abord devoir parcourir. Les plus grands projets des héros et des souverains sont, avec le succès extérieur le plus complet, détournés par l'influence des circonstances, et n'atteignent qu'imparfaitement leur but. Les plus grandes entre-
prises des temps et des peiiples, ont, pour la plupart y eu une issue tout autre que celle qu'elles semblaient d'abord devoir amener; elles se sont en général beaucoup éloignées du ^ but vers lequel elles étaient dirigées.
Ce n'est pas une vaine recherche que de se demander, dans l'histoire, ce qu'il serait arrivé en certaines circonstances, d'observer dans combien peu de cas l'issue qu'on suppose, n'est pas tout-à-fait difierente de celle qui a eu vérital)lement lieu. Souvent ce moyen répandra bien plus de lumière sur les événemens, sur leur marche et sur leur esprit, quand on se reporte par le jugement au milieu d'eux, alors qu'ils n'étaient pas encore décidés, pour en prévoir les différentes issues probables, et leurs conséquences. Quelles auraient été les conséquences, quel aspect aurait présenté l'Europe, si les puissances catholiques avaient tout-4i-fait remporté la victoire dans cette longue lutte ; si en France le parti des Guise et l'influence espagnole avaient prévalu; qu'avec leur secours, en Angleterre, le parti catholique l'eût emporté aussi; qu'en Suède, la dynastie entière fût comme quelques-uns de ses membres, rentrée dans le giron de l'Église, et qu'en Allemagne,
f06 TABLEAU
l'ancienne foi fût au moins devenue dominante? La réponse à cette question n'est pas sans importance , même pour la rectification de plusieurs principes et de plusieurs jugemens sur la constitution des États et la civilisation des hommes. L'Espagne et l'Autriche auraient alors obtenu^ comme on parut le craindre généralement après la première victoire de l'empereur Ferdinand II , la prépondérance la [dus décidée dans toute l'Europe. Mais, justement à cause de son partage, cette influence n'eût pas été nuisible à la liberté; elle aurait encore moins pu conduire à la monarchie universelle tant redoutée , d'autant plus que la cour de Rome auE^it été soUicité^f^ar toutes sortes de motifs, de ' maii^tentr l'équilibre et la liberté dans les deux puissances, dont elle serait devenue le lien naturel et le point central indépendant. Pour la liberté de la pensée, pour le développement de l'esprit, les conséquences auraient été difficilement aussi désavantageuses qu'on aurait cru le prévoir d'après la première apparence; car la limitation de la liberté ne fut amenée que par la fermentation et la division : avec la victoire, la contrainte aurait d'elle-^ même disparu. Avec le rétablissement de l'u-
DE L'HISTOliaE MODERNE. $07
nité auraient reparu la liberté et le développement uniforme de l'esprit, qui, avant la séparation^ se montraient dans une action non interrompue; seulement on aurait pu remar<quer une différence importante : de même que la nouvelle civilisation européenne, dans la«« quelle l'esprit protestant a obtenu la prépon* dérance, est plutôt sortie du développement exclusif de la raison, qui y a pris toujours plus d'empire; de même, dans ce cas, la civi-^ lisation serait plutôt sortie de l'imagination, comme cela arriva ^i Espagne et en Italie, jus* qu'à ce que ses forces étant épuisées, l'activité uniforme et l'harmonie de toutes les facultés fussent développées de nouveau. Lequel de ces deux développemens eût été le plus heureux?
c'est ce qu'il appartient à peine à l'histoire de décider. Les derniers siècles auraient produit non seulement une autre civilisation intellect tfielle, mais aussi une tout autre histoire; car il est Inen évident que ses plus grands événe^ mens ont leur principe dans les bases et dans la directicHi de l'opinion publique, qui est sortie et devait sortir de cette civilisation exclusivement rationelle.
Si , d'un autre côté , . toute l'Allemagne était
iOS TABLEAU
deremie protestante soos on' vainqoeQr et un maître unique, et se fïkt montra de nouyeau comme un État conquérant, qnefles ai auraient été les conséquences? Peut-être un tel éyéne^ ment eûtr41 jeté de Féclat sur le pouvoir politique et sur le développement des forces nationales. U eût été difficilement d'abord aussi favorable qu'on se le figure à la liberté intellectuelle. Nous avons déjà vu que les premiers luthériens n'avaient pas été moins stricts que l'ancienne Église sous le rapport de l'immutabilité des matières de foi. La règle de foi était même bien plus simple dans l'ancienne Église; elle contenait seulement les idées et les faits que tous les partis chrétiens reconnaissent comme le fondement du christianisme, avec quelques mots dirigés contre les nouvelles doctrines.
La philosophie y trouvait un vaste champ a parcourir, ainsi que le prouve assez l'histoire des temps antérieurs à la division religieuse. Mais, chez les premiers luthériens , la règle de foi était dans des livres symboliques un sys-^ tème tout entier qui resserrait sans eomparai*^ son bien plus l'esprit.
La liberté n'aut*ait pu commencer à se développer dans l'Église, luthérienne victorieuse
que lorsque la violence qui servait de base aux deux partis^ et qui était suscitée et excusée pat la guerre, serait tout-à-fait tombée devant la victoire et la fin de la lutte. Mais, en supposant qu'en Allemagne et dans la majeure partie de l'Europe le protestantisme eût été victorieux , la marche de la civilisation européenne eût été toute différente de ce qu'elle a été au milieu de l'équilibre des deux partis. Toutes ces actions, que, dans l'histoire des siècles modernes, nous pouvons attribue^ à une domination exclusive de la raison, comme à leur (!ause intime, se seraient développées d'autant plus promptement et d'une manière plus générale.
Des troubles intérieurs et des guerres civiles auraient éclaté entre les protestans mêmes; c'est ce qu'on peut facilement présumer. Outre Jean de Leyde, l'Allemagne aussi peut-*etre aurait vu un Cromwell et d'autres phénomènes rares et efi&ayans. Le passage de la domination de la raison au fanatisme n'est pas difficile à franchir. Cette force comprimée fait explosion avec une double violence. En Allemagne, ce fanatisme, devenu libre avec la première explosion de la séparation religieuse, n'était, à la vérité, pas visible et ne possédait aucune influence po^