‹ Tableau de la GrandeBretagne, ou Observations sur l'Angleterre vue à Londres et dans ses provinces de M. le maréchalde camp Pillet; avec un supplément. Par M. SarrazinChapitre 11 sur 47 · XIII. Impôts. Dette publique · texte numérisé non relu

XIII. Impôts. Dette publique

Les revenus que le gouvernement anglais perçoit annuellement s’élèvent au moins à deux

milliards de francs : encore cette somme énorme était-elle insuffisante pour payer les dépenses occasionées par l’état de guerre. Il ne faut pas croire néanmoins que le propriétaire ou l'artisan soient plus grevés qu’en France. C’est à William Pitt qu’est dû cet accroissement de revenu, sans être à charge à la masse de la natioû. Les objets de première consommation, tels que le pain, la viande, la bière, et les pommes de terre, ont triplé de valeur depuis < trente ans; mais on a aussi triplé le salaire des ouvriers. Par suite de ces dispositions, le gouvernement a pu tripler les impôts, sans que le contribuable pût former une plainte fondée.

C’est à Londres où ce système fut d’abord mis à exécution. Son succès fut complet, parceque l’ouvrier, qui voyait augmenter ses gages, se prêtait sans difficulté à payer l’augmentation dans le ‘prix des denrées. La taxe de guerre >

dont le général Pillet ne parle pas, a rapporté au gouvernement des sommes énormes, puisqu’elles égalaient le produit de toutes les autres impositions. C’était le dixième du revenu net. La contribution foncière ou land tax et les douanes sont aussi très productives/ La perception des impôts a été simplifiée par M. Pitt. Cette branche de l'administration est peu, coûteuse, comparativement aux dépenses quelle oceasione en France.

La taxe pour les pauvres est très considérable. Il paroîtra surprenant que la moitié de la nation la plus riche du globe soit inscrite sur les registres des pauvres de la paroisse, et en reçoive des secours. J ai déjà dit que douze cents familles possédaient tous les principaux capitaux et les plus considérables propriétés. Il leur est facile de faire des largesses à leurs vassaux, qui se trouvent, pour ainsi dire, dans la position des nègres envers les riches propriétaires colons, ou bien encore des fellahs d Egypte envers les maîtres possesseurs des villages. Bonaparte avait eu d’abord le projet de placer la France dans une semblable situation. Quand il était en Italie, en 1796, on lui a souvent entendu dire qu’il voulait guerroyer vingt ans pour faire la fortune de deux mille

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partisans de la révolution , cjui répandraient ensuite leurs trésors sur toute la surface de la France. Dix milliards auraient suffi pour mettre tous les principaux domaines du royaume entre les mains de ses favoris. La liberté de l’Europe aurait été compromise, et l’Angleterre aurait bientôt été notre vassale. Si le gouvernement français pouvait disposer des fortunes de ses sujets, comme le fait le ministère anglais, nous serions les maîtres des destins de l’univers, et Louis XVIIL dicterait des lois à Londres et à Pékin. Telle est l’opinion des ministres anglais eux -mêmes, dont Tunique soin est de nous diviser, pareeque le moment de notre union serait le signal de la destruction de l’Anglelerre.

L’auteur a exagéré les prix de nos vins. Il assure (page ia 5 ) quune bouteille de vin de Bordeaux coûte io et 18 francs, et une bouteille de Champagne 24 - J’ai eu, en temps de guerre, du très bon Bordeaux à i o et 1 2 lianes, et de Textelleut Champagne à 16 francs. Aujourd’hui ces vins doivent être à bien meilleur marché. Le vin de Porto est le plus en usage dans toute l’Angleterre. Il se vend de 5 à 6 fr., prix énorme pour l’individu dont l’estomac ne peut pas se contenter de bière ou de brandy.

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M. Pillet prétend (page 126) « que la vanité a « triomphé de la politique, ou plutôt que l’es- « prit public s est fait une espèce de devoir de « contribuer largement, dans ce cas, au sou- « lagement des besoins de l’état; car la table « du gentilhomme qui donne à dîner n’est plus « que la table d’un très mince bourgeois, classé « dans la vulgarity, si le claret vin de Bor- « deaux et le Champain ne dominent pas le « Porto. » On ne sert les vins de France qu’à la fin du repas. On boit du Porto pendant le dîner; mais on lui préfère un vin blanc de Xérès, appelé par corruption Gherrey. Il est plus agréable et plus sain, que le Porto. Les dames le préfèrent à tous les autres vins. Il fallait aussi dire (pie dans toutes les tables on fait usage du Porter , ou bière forte, qui rapporte des droits considérables au gouvernement. Enfin, puisque M. Pillet parlait des impôts, il aurait pu nous donner une idée de l’adresse des ministres, en répétant ce que le Timèà, journal fort bien rédigé et très estimé, publia en 1812,

« qu’il avait payé pour un an trente mille livres « sterling de droits de timbre ; » ce qui fait plus ' de sept cent mille francs. Et on sait qu’il y a quarante journaux qui s impriment journellement à Londres, et qui , quoique moins répan-

dus que le Times, ne laissent pas que d’êtrê d’un grand rapport pour le trésor public.

J’aime à voir M. Pillet prendre un ton plus modéré (p. 126), quand il dit : « J'ai parlé som- « mairement des impôts que supporte l’Angle* « terre. Je ne dirai également qu’un mot sur « la dette publique. Ces sujets importants ont « été traités par les meilleurs écrivains, par de « grands publicistes. Tout le monde aujour- « dhui connaît la situation financière de J’An- « gleterre, et plusieurs de nos feuilles pério- « diques en parlent même avec assez d'exacv~titude. Je liai pas d’ailleurs la prétention « d avoir approfondi I administration et les « ressources de l'Angleterre : j’ai observé au- « tant que je l’ai pu ce royaume dans toutes « ses parties; mais ce sont de simples observait fions que je publie, et je les ai classées « par chapitres , afin de montrer clairement ce « que j’ai vu, et comment je l’ai vu. » Dans une seconde édition, ce paragraphe sera beaucoup mieux placé dans la préface que dans le corps de l’ouvrage, puisqu'il n’est relatif qu’au classement des matières. Les financés de l'Angleterre sont aussi ridies que la langue de ce pays; mais leur complication ne peut. mieux être comparée quà la difficulté de la pronon-

ciation de la langue anglaise. Aussi je conseille à 1 auteur de ne pas dire cjue nos feuilles parlent avec assez d’exactitude de la situation financière de l’Angleterre, pour ne pas paraître en contradiction avec lui-même, puisqu'il s’est plaint « de l’horrible stérilité de nos feuilles « dont les rédacteurs (p. 82) font de plates dis- « eussions académiques sur des actes d adminis- « tration, et déraisonnent en rhéteurs sur les u inteiêts de letat. » Fort peu de personnes peuvent se flatter de connaître à fond les finances de l’Angleterre. J’en ai fait une étude particulière. C’est pourquoi je me trouve à même de réfuter ce qu’en dit M. Pillet (p. 1 27 ).

« Le système du fonds d amortissement, the « sinking fund , n’est plus aujourd’hui qu’une « dérision , dans toute la force du mot. Ce fonds, u destiné à éteindre la dette dans un temps t' donné, a ete violé, dissipé plusieurs fois. Il « l’a été pour la dernière fois en i8i3. En re- « commençant le fonds d’amortissement, c’est- « à-dne une réserve et mise à part d’une por- « lion du revenu de chaque année pour être « appliqué à acquitter le capital de la dette « publique, il faudrait cent quatre-vingts ans { ' pour ref aire un capital qui pût suffire à payer K la dette telle quelle est aujourdhui, en sup-

» posant quelle n'augmentât point, et en con- « tinuant toyjours de payer l’intérêt. » Les Anglais ont du bien s’égayer aux dépens du général Pillet, quand ils ont su que le sinking fund, la création la plus honorable qui ait encore eu lieu de la part de l’homme, n'était qu'une dérision. Ainsi l’on s’expose à commettre des bévues grossières .quand on se mêle de parler de choses qui nous sont inconnues.

Voici des détails plus exacts que ceux de M. Pillet. * -

' Le sinking fund fut établi en 1716 pour liquider les dettes de l’état. Il se composait des revenus annuels qui restaient en caisse après avoir soldé les dépenses courantes. De 1716 à 1738 on liquida trois millions sterling. Depuis lors il régna un grand désordre dans les finances d’Angleterre jusqu’en 1784, époque de l’apparition de Pitt. E11 1786 il fit décider par le parlement qu’il serait affecté chaque année un million serling pour la liquidation de la dette nationale jusqu’à son extinction. Cette mesure était indispensable pour rehausser les fonds anglais, que la guerre d’Amérique avait mis en fort mauvaise réputation , puisqu’au commencement de 1784 les 3 pour 100 tombèrent jusqu'à 56 . En conséquence des calculs

de Pitt le sinking furid d’un million annuel, accru de ses intérêts, doit donner en 1816 7 i, 556 ,i 3 o 1 . st.; en i 836 , 225,417,989 1 . st.; en 1 856 , 638,546,903 liv. st., et en 1886, la somme de 2,875,628,462 1. st. ; ce qui est fort différent des calculs de M. Pillet, qui n’a sans doute pas la prétention d’être plus habile financier que M. Pitt. En 1792 le ministre fit ajouter au million annuel un revenu aussi annuel de 200,000 liv. sterl. ; ce qui porta la base du sinking fiind à 1,200,000 liv. sterl. La même année il fut décidé qu’on réserverait 1 pour 100 sur chaque nouvel emprunt, pour être ajouté au sinking fund > afin d’accélérer l’extinction de la dette. En 1808, M. Perccval fit décider par le parlement qu’on pourrait convertir en annuités les 3 pour 100 consolidés, sauf le bon plaisir des actionnaires. Les annuités devaient être calculées d’après l’âgé des actionnaires et le cours du changé au moment de la transaction. On attribue la première idée de eette opération , très propre à contribuer à l’extinction de la dette, à M. Goldsmith, ce riche banquier de la cité, qui s’est brûlé la cervelle, non pas par dérangement dans son

commerce , mais par suite de chagrins domestiques. i.vh- -i .üBCSBBK u*ï **-.

M. Rose a fait un travail très estimé pour développer le système de M. Pitt. Il suppose les fonds à 55, et il prouve que toute la dette contractée avant 1793 sera liquidée en i 83 a. Mais, en admettant que les circonstances les plus favorables pour les actionnaires portassent la valeur des fonds à 100, la dette serait entièrement liquidée en 1802 par le seul sinking fund de 1786. Le même financier prouve aussi que les 3 pour 100 consolidés étant à 55 peuvent être rachetés, dans vingt-cinq ans, par le nouveau sinking fund de 1 pour 100 par an qu’on ajoute au capital des emprunts depuis 1 792 ; dans trente-sept ans, si lescfits fonds sont à 80, et dans quarante-six ans, si les fonds sont à 100. Il applique ce calcul aux \ et 5 pour 100 pour démontrer l'époque où les emprunts contractés depuis 1792 pourront être éteints par le nouveau sinking fund, sans le concours de l’ancien. Pour se faire une idée du nouveau sinking fund, je citerai l’emprunt fait en 1806. Il était de dix- huit millions. La dette s’accrut de 29,880,000 l. si., pareeque chaque 100 liv res payé au gouvernement fut garanti, par des effets pris à raison de 1 4<> livres sur les fonds à 3 pour 100, et 10 livres à 5 pour 100 sur la marine. L’intérêt de cet emprunt n allait

pas tout-à-fait à 5 pour ioo. L’intérêt de dixhuit millions, à 5 pour too par an, est de 900,000 1. st. ; mais l’intérêt des 29,880,000 1. st., ou addition à la dette, n’est quede 896,400 1. st., inférieur à l’intérêt légal de 5 pour 100 sur la somme levée par l’emprunt. On dit que les fonds sont au pair quand l’intérêt répond à 5 pour 100; par exemple, quand les 3 pour 100 sont à 60, les \ pour 100 à 80 ,• etc. Quand les fonds sont au-dessous du pair, ce qui dépend beaucoup de l’influence du gouvernement, alors les marchés lui sont- avantageux, et il en profite pôur racheter la dette, ou pour faire de nouveaux emprunts, si le service de létat le requiert. Dans l’emprunt de 1807, l’achat fut fait à 4 et 3 quarts. On ne le trouva pas onéreux, pareequ’il était d’un quart de livre, ou de 5 scliellings au-dessous de l’intérêt légal; mais, dans des circonstances plus favorables, il aurait pu être conclu à 4 et demi, ou 10 scheb lings au-dessous de l'intérêt légal. Il faut observer que la différence qui se trouve entre l’emprunt et l’addition à la dette est oçcasionée par la création du capital sur les fonds qui portent le plus bas intérêt. La nation n'a qu'à payer 1 annuité dudit capital; ce qui n’est pas exorbitant, puisque l'intérêt est au-dessous du

prix d'achat, quand les fonds sont au pair, comme le prouve l’emprunt de 1806. Les fonds publies anglais se composent des taxes fixées par le parlement. Ses membres sont tous intéressés au maintien du crédit public. Je crois superflu d’en dire davantage pour convaincre tout homme de bonne foi de létat prospère des finances d Angleterre.

Les philanthropes ont fait une objection dont le ridicule est complètement démontré par sa seule exposition. Ils ont prétendu qu'il était injuste de charger les générations futures dune dette à laquelle elles sont étrangères»

Supposons la dette de vingt milliards de francs. Quand l’Angleterre sera réduite à son état de paix, il est prouvé quelle peut l'acheter annuellement un centième de la dette, et payer les intérêts de l’excédant, en soldant les dépenses de Tannée. La gloire d'une nation séteud sur toutes les générations. Si l'Angleterre a été réduite à de grands sacrifices pendant vingt-cinq ans, les avantages qui en résultent seront sentis des générations futures bien plus que par la génération actuelle. Il est donc dé toute justice que les charges supportées par l'état dans ces moments de crise soient supportées par tous les individus qui doivent en

recueillir le fruit. Iloimeur au génie sublime qui a pu concevoir un système si avantageux à l’ordre social ! Bien loin de trouver l'ouvrage de M. Pitt un objet de dérision , je fais des vœux pour que les capitalistes de France, j’entends tous les riches propriétaires et banquiers, se concertent pour l'établissement d’une banque qui, en rivalisant celle de nos voisins, donnerait une vigueur nouvelle à notre commerce, la véritable base de la prospérité des nations.

Lauteur (page i3o) fait un appel aux Français d’une manière très maladroite. Il prétend « que nous sommes supérieurs à tant de titres « à toutes les nations de l’Europe, mais qu’il « nous manque une portion de cet esprit pu- « blic qui distingue si éminemment l’Angle- « terre. » Éloge assez bizarre d’un peuple à qui il a refusé toute espèce de vertu (page 119 ); comme si l’amour de la patrie n’était pas un des plus nobles sentiments de l’homçae d’honneur. Le Français aime autant son pays qu’aucun autre peuple de l’univers. Que le gouvernement nous dirige vers le but où se trouvent toutes les perfections, nos progrès seront d’autant plus rapides, que la nature nous a donné cette vivacité qui nous distingue des autres

nations, et que 1 éducation nous met aussi au premier rang , malgré la science in Fuse que l’auteur accorde aux cordonniers anglais.

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