XIX. Sainteté du serment
Pour deux guinées un créancier fait arrêter son débiteur, qui ne peut sortir de prison qu’en payant sa dette. Il en est de même dans tous les pays. Quand on doit, il faut payer. Tout ce qu’a pu dire lord Stanhope ne prouvera jamais qu’il y ait moins de liberté en Angleterre que chez les antres peuples. On suppose ( page 1 54 ) «qu’un fripon, voulant perdre un homme, il « lui suffit de porter plainte, de le faire mettre « en prison, et de partir ensuite pour l’Améri- « que ou les pays étrangers. Comme la mise en «liberté ne peut avoir lieu qu'aux assises , « après le départ bien constaté du plaignant, « celui-ci ne se représentant point pour pour» « suivre le malheureux contre lequel la plainte « était faite, il en résulte qu’un homme peut « languir injustement en prison pendant pluv sieurs mois, etc. » D’abord on n’arrête pas un homme connu sur la plainte d’un fripon. 11 faut
deux témoins, qui jurent avec lui, afin que le juge prononce l'emprisonnement; ce qui n’a jamais lieu sur la déposition d’un homme mal famé. Les anecdotes des officiers français maltraités par les habitants nous prouvent l’égoïsme
de quelques individus, sans détériorer à nos yeux
ni le caractère de la nation, ni la bonté de sa législation. M. IValkenx usé du droit du plus fort en faisant emprisonner MM. Laborde et Pezenas, et, quant à M. Massey, il dut s’estimer fort heureux qu’on consentît, en Angleterre, à réprimander un Anglais pour un Français.
Cependant la justice se rend avec beaucoup de solennité à Londres et dans les provinces. Les assises se tiennent deux fois par an dans chaque chef-lieu de comté. Un jury, composé des personnes les plus respectables du pays, entend l’accusation, les dépositions, et la défense. Son opinion est la base du jugement.
c< Jamais ces magistrats, ditM. Pillet (page 164), » « ne sout emportés par-la prévention et les pas*
« sions qu inspire naturellement ailleurs l'accu*
« sation d'un délit effroyable, parceque des eri- .« mes de cette nature se commettent et passent «. tous les jours sous leurs yeux.... Le magistrat « anglais parle peu à l’accusé, et ce n’est presv que que pour le mettre en garde contre lui-
k même, afin qu'il ne soit point son propre acte cusateur. C’est un innocent et non pas un « coupable que cherche le tribunal. Le magis- « trat français lui parle beaucoup trop, et, par « les questions insidieuses dont il accable l’ac- ■«cusé, l’auditoire ne voit plus qu’un ennemi, « qui dans un innocent veut trouver un coûte pable. » On voit avec étonnement que l’auteur a viré de bord. Ces Anglais, qui n’ont aucune espèce de vertu, sont devenus humains et compatissants, tandis que les Français, naguère si généreux, ne sont plus que de perfides inquisiteurs jaloux de transformer un innocent en coupable. J avais d’abord cru que c'était une erreur typographique, et qu’on avait mis Anglais et Français à la place l’un de l’autre; mais l’auteur dissipe tous mes doutes sur sa versatilité par ce passage de la page i65 : « J ai suivi , me « disait un étranger de marque très versé dans •« les affaires criminelles, une de vos plus célè- « bres procédures, et, tout en admirant la sub- « tilité d’esprit du juge qui la dirigeait, fe'touf- « fais à chaque instant d’indignation de voir « avec quel soin il cherchait un coupabletoutes « les fois qu il adressait la parole à l’accusé. "V ous « réformerez sans doute, avec le temps, ajoute tait-il, cette forme barbare. Le juge ne doit
<t avoir qu'un moment de sévérité et d imparti tialité tout à-la-fois : c’est celui où, après les tt plaidoyers du défenseur et de lavoeat-géné- » « ral, il expose à son tour l’affaire au jury pour- « le bien diriger. »
Pourquoi ne pas avoir nommé rot étranger de marque ,* sur-tout quand on a dit tant de noms qu’on aurait pu taire ? Le lecteur aurait su bon gré à l’auteur de ne pas nous faire un mystère de cette célèbre procédure , où un juge f rançais faisait étouffer d’indignation un spectateur anglais. La scène paraît si extraordinaire, qu’on est tout peiné de ne pas connaître les noms des acteurs, .le ne crois pas qu'il existe un seul juge en France, assez ennemi de ses devoirs, pourdesirer troùver le crime là où réside l’innocence. Un pareil monstre doit être relégué aux enfers ; mais j approuve cette sainte sévérité qui cherche à découvrir le coupable pour le punir de toute la rigueur des lois, et frapper de terreur quiconque serait tenté de se précipiter dans l’abyme de la scélératesse et de la corruption. Peut-être doit-on attribuer à l’indulgence des juges anglais le grand nombre de criminels quaprésente cette nation, comparativement aux autres peuples. Si l’étranger de manque, dont parle l’auteur, était un Anglais, on
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• aurait pu lui dire « qu’il n’existe point déforme barbare en France ; et que, pour l’hônneur de l'Angleterre , on exhorte à faire commuer ce supplice, vraiment barbare , par lequel on ouvre le ventre aux criminels, on leur arrache les entrailles , on les brûle sous le nez des victimes, et ensuite on les pend. » C’est ainsi qu’on exécuta, à Londres, en 1812, plusieurs Anglais qui avaient pris du service à 1 lie de France, quand cette colonie passa au pouvoir de l’Angleterre.
L’auteur se trompe grossièrement quand il dit, page 167 : « Plus le crime est atroce, plus « le coupable est sûr de n’être pas exécuté. Il « s’est formé à cet égard , en Angleterre , une « sortede jurisprudence nouvelle, qui tientpeut- « être à l’orgueil national , mais dont le prin- « cipe ne paraît point dépourvu de sagesse et de « raison. Depuis l’assassinat du roi Georges III, « tous les coupables de délits affreuse sont dé- « clarés lunatiques ou fous. Dès les premiers « actes de la procédure, on voile pour ainsi dire « l’humanité dans ses horreurs les plus mons- « trueuses. Ces coupables sont renfermés à vie, « et disparaissent pour jamais. » L’assassin de M. Perceval ne fut point déclaré lunatique , quoique son délit fût affreux. Si nous voulions
prendre ce que dit l'auteur pour parole d'évangile, on ne punirait, en Angleterre, que les petits coupables. Les scélérats de profession trouveraient un refuge dans l'énormité même de leurs forfaits; ce qui serait le comble de la démoralisation: mais le contraire est évidemment prouvé par la jurisprudence anglaise, parles nombreuses exécutions rapportées par l’auteur au chapitre des assassinats, et par cette grande loi du salut du peuple, qu’on 11 e sacrifie jamais à ce qu’il plaît au général Pillet de qualifier d’orgueil national et de pudeur publique. Il
11 fallait d ire que les suicides sont très fréquents en Angleterre ; qu'ils sont le résultat d une indifférence pour la vie , qu'occasione une profonde réflexion sur notre faiblesse.
Alors le magistrat déclare fou ou lunatique quiconque a attenté à ses jours : on le note même d’infamie, pour inspirer la plus grande horreur pour un crime si nuisible à 1 ordre social. Il m’a été raconté qu’un jeune homme de vingt-cinq ans avait épousé une demoiselle de vingt, qui lui avait apporté une grande for* tune. La nuit même de ses noces, se trouvant l’homme le plus heureux du monde, il se brûla la cervelle , par la persuasion où il était qu’un
\ si grand bonlieur ne pouvait pas durer longtemps, et qu il ne pouvait pas supporter l’idée de devenir malheureux. C’était un véritable fou ; et j approuve l’autorité qui tourne en ridicule une conduite si puérile; mais 1 homme, ou plutôt le monstre qui a versé le sang de son semblable, doit subir la loi du talion. Le tribunal qui se bornerait à le déclarer fou mériterait d’être exécuté à sa place, conformément à la sentence prononcée par Dieu lui-même contre le meurtrier d Abel.
Quant à l infamie qui résulte, en Angleterre, pour la famille d’un criminel*, je n’y trouve point de différence avec ce qui a lieu en France.
La loi parle , absout et protège; mais le préjugé, t qui, quoique souvent blâmable, est la plus impérieuse de toutes les lois, sur-tout pour les esprits faibles, dont le monde est rempli ; le préjugé, dis-je , poursuit jusqu’à la tombe les amis et les parents des criminels. Quand une famille marquante se trouve dans cette pénible situation, il est d usage qu elle vende ses biens en Angleterre, et quelle se retire sur le continent, ou le plus souvent en Amérique. Je ne partage pas l’opinion de l’auteur (p. 168), quand il dit « qu il n’y a pas une famille en Angleterre dans
« le sang de laquelle le bourreau u ait trempé
« ses mains. » Les troisdernierssièclesont causé de grands désastres sur tout le globe , principalement en Angleterre et en France; néanmoins il s’en faut bien que le quart même des familles existantes dans les deux royaumes aient vu périr quelqu'un des leurs sur un échafaud. Mais , comme un de nos écrivains modernes , l’auteur a résolu de frapper plutôt fort que juste ; et il suit fidèlement son plan.
Lord Ellenborough, le médecin de Norman- Cross, et lord Moira , se sont conformés aux grands intérêts de létat, en prêtant serment, tout comme ce sergent de marine, qui disait (p. 176) «qu il avait bien vu que les eommissai- «res 11e voulaient pas savoir la vérité. » Si le sergent avait fait une déclaration exacte, il aurait été mis au cachot, envoyé à bord d’uu vaisseau , et expulsé pour toujours de son pays natal. Il aurait été assez plaisant que l'auteur nous eût rais dans sa confidence pour nous convaincre que les femmes des médecins de Norman-Cross et du ponton le Prince couronné , dans la rade de Chatliam , ne portaient pas d’autres jupes que celles de la toile de coton et (le la flanelle destinées aux malades. Je suis presque sûr que nous aurions ri de bon cœur, et la digression n'eût pas été hors de place.
après nous avoir fatigués par des détails dénués de tout intérêt , et la plupart de vraisemblance.
Lord Moira est un seigneur très estimé en Angleterre , et même en Europe. 11 n’est pas parti pour aller se cacher dans les grandes Indes. Il est allé occuper la place la plus brillante et la plus lucrative de tout l’empire britannique , sans même en excepter celle du prince régent. Le gouverneur général de l’Inde peut être considéré comme remplaçant le grand-mogol. Ce poste honorable a été donné par le prince régent à lord Moira comme une marque de son amitié , et comme une récompense de ses services distingués. A ees deux raisons principales on peut ajouter le besoin où était ce seigneur de s’occuper de sa fortune, qu’il avait constamment négligée , ne pensant qu à servir l’état avec ce noble désintéressement qui fut toujours sa vertu favorite. A Londres , à Portsmou th, comme à Calcutta, lord Moira s’est fait et se fera toujours chérir et respecter, parcequ’il ne connaît d’autre boussole que l’honneur individuel, uni avec la gloire de son pays. Je fais des vœux pour que les Français et les Anglais ne trahissent jamais plus leurs serments que lord Moira et lord Ellenborougln