XXX. Humanité envers les bêtes. XXXI. Botany-bay
D’après les intentions bien connues de l’auteur, on s’attend à trouver que le titre de son chapitre XXX n’est qu’une dérision. Il s’agit d’une ' motion faite à la chambre des pairs par lord Erskine « pour faire prononcer une amende et « des peines contre les êtres cruels qui muti- « lent, chaque jour, qui estropient, font mourir « de faim ou sous les coups , de volonté délibé- « rée, pour le seul plaisir de faire du mal, de « pauvres animaux qui leur rendent de signalés « services, et dont ils n'ont pas à se plaindre. » Cet extrait de la page 269 réveille la sensibilité de l’auteur, qui dit (page 270): «Ce ta- « bleau est effroyable. J’ai eu sous les yeux plu- « sieurs des éloquents discours prononcés par « lord Erskine sur ce sujet. Si j’avais pu les con- « server, j’en citerais ici l’extrait. Il porterait « dans l ame de tous mes lecteurs la conviction « que le peuple anglais est un peuple essentiel- « lement cruel, cruel par nature comme le tigre $
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« qu'il lui faut du sang, et que le sang fait ses « délices. »
Dans les deux chambres du parlement on 'met en avant bien des questions pour amuser le tapis, et donner au peuple anglais une haute idée de l’intérêt que ses représentants portent à tout ce qui le concerne. Cela me rappelle la singulière réponse que me fit Miquel , le chef des Lazzaronni , quand nous entrâmes dans Naples en 1 799. Je lui demandais s’il aimait les Français. « De tout mon cœur, me dit Miquel, « pourvu que vous aimiez de même saint Jan- « vier, la sainte Vierge, et la religion catholi- « que. » Il en est ainsi de John Bull , ou peuple anglais ; il idolâtre ses représentants, quand il les voit s’occuper d’améliorer son sort. Prêcher l’humanité envers les bêtes ne pouvait que faire le plus grand plaisir à une nation qui chérit tous les animaux bien plus que les autres peuples de l’Europe. Les Anglais sont les plus habiles palefreniers du monde ; ils ont un soin tout particulier de leurs chevaux, qui, en retour de cette attention, obéissent au moindre signal de leur conducteur avec une intelligence qui surprend lesétrangers. J’ai suivi long-temps un laboureur qui, avec la parole, faisait tourner et retourner les trqjs chevaux de sa charrue
avec la même précision que j aurais pu obtenir <l'un peloton d infanterie.
Nous avons vu l'auteur nous prouver des centaines d’assassinats par le vol de quatre lapins. Il u est pas tout-à-fait si maladroit pour nous démontrer la cruauté des Anglais envers les animaux. Ne lui dérobons pas sa gloire. Servons-nous de ses propres expressions ( p. 270) : « Je parlais un jour de la bonté de la viande «de boucherie en Angleterre, quoique cette « viande ne soit jamais que de la vache. Un of- « ficicr de la marine française m'assura que les «bouchers anglais avaient une manière à eux « d’attendrir la viande, et qu'il me le fierait voir. « Le jeudi il me conduisit à la tuerie d un bou- « cher. Le garçon était armé d'un grand cou- « tenu; il coupa les jarrets des deux vaches; il « leur coupa ensuite les mamelles; il leur doute na plusieurs coups de couteau dans diverses « parties du corps, en évitant qu ils fussent mor- « tels. Il les laissa enfin dans cet état pour être « tuées le lendemain, lorsqu’elles seraient dans tt le fort de la fièvre. » J’admets l'exactitude de ce récit» J’en conclus que le garçon boucher était habitué à ce genre de préparer sa viande, et que le désir d’être agréable au public avait étouffé le sentiment de pitié que nous portons
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en naissant dans notre cœur pour tout être vivant; mais je déraisonnerais si je jugeais de toute la nation anglaise par la dureté d'un garçon boucher.
Cependant l’auteur dit qu’après nous avoir montré la barbarie des Anglais, il va nous faire connaître leur impartialité. 11 cite M. Brydone, à qui un évêque sicilien donna un grand repas. Le voyageur anglais rapporte que c’était une orgie, et que tout le clergé s’enivra complètement. On mangea des foies gras ; ce qui donna lieu à M. Brydone de faire une dissertation sur l’humanité des bêtes, en félicitant ses compatriotes les Anglais de ne pas aimer les foies gras. M. Pillet dit que M. Brydone a eu pour but de dénigrer les Siciliens, et de verser le mépris sur le clergé rojnaiti. Il conclut ( page 272) « que c’est dans cet esprit que sont rédigées « toutes les relations des voyageurs anglais ; « mais qu'il faut convenir que M. Brydone n’a « pas été heureux dans le choix de ses rcpro- « ches. » Ne pourrait-on pas l’assimiler en tout à ce qu’il suppose de M. Brydone? Observons que cet Anglais ne parle que de l’ivresse des prêtres qui étaient à table avec lui : il blâme la méthodè de se procurer des foies gras, comme M. Pillet a censuré la manière de se procurer
de la viande tendre. Le reproche de M. Brydone n’est que partiel ; il se garde bien de dire que tous les prêtres sont des ivrognes, et que le peuple sicilien est cruel, par nature, comme le tigre. Il n’avait pas été enfermé dans les pontons de Païenne. Aussi l’on peut dire que, dans l’art de dénigrer et de verser le mépris, il ne fait que glaner, comparativement à M. Pillet, jaloux sans doute de voir un Anglais prêcher la sobriété et l’humanité des bêtes.
Ce chapitre d'humanité envers les bêtes est une surabondance du génie philanthropique de l’auteur. Il peut se flatter d'être le créateur d’une discussion si bizarre, des chevaux, des boeufs, des vaches, et des oies, entre les enfants anglais et les déportés à Botany-Bay . J’avais eu d’abord le projet de le placer au chapitre IV, qui a rapport aux mœurs. L’originalité de la distribution première m’a paru devoir plaire au lecteur; et, comme cette digression pouvait s’allier avec les détails de la déportation, j’ai respecté jusqu’aux caprices de M. Pillet, me réservant tous mes droits pour combattre ses erreurs dans quel endroit de son livre qu elles soient placées. Tout le monde sait que Botany-Bay est, pour les Anglais, le lieu de déportation où l’on envoie les criminels qui n’ont pas été condamnés
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à mort. La prospérité de cette nouvelle colonie fournit à M. Pillet une belle occasion d’invectiver l’Angleterre, et il se garde bien de ne pas en profiter. Il évalue « la population de Bota~ « ny-Baj à quarante mille âmes, qu’il appelle « les débris de deux cent mille*criininels des « deux sexes , envoyés d’Angleterre pendant « trente-quatre ans. »
Il n’en aurait coûté à l’auteur qu’un zéro de plus pour porter à deux millions le nombre des criminels envoyés à Botany-Bay. Cette licence ne devait pas lui paraître déplacée, d’après le plan qu’il a adopté, et qu’il développe, je ne dirai pas à chaque page, mais bien à chaque chapitre. Dans celui-ci (page 274 ), il prétend que l’air qu’on respire en Angleterre inspire les grands crimes , les crimes nombreux qui s y commettent; et, dans la page 275, il assure « que «les annales judiciaires des États-Unis nont « jamais été souillées de ces crimes qui sont « consignés dans les annales anglaises chaque « année, chaque semaine, chaque jour. » Il aurait bien désiré pouvoir ajouter, chaque heure, chaque minute, chaque seconde ; c’était sa pensée : son aveuglement haineux lui persuadait peut-être que c’est la vérité ; mais il a craint d’exciter des méfiances sur ses rapports, et de man-
quer le but qu’il sc proposait, de dénigrer et de verser le mépris sur les Anglais.
Que M. Pillet se rassure, et qu’il soit bien persuadé qu'il a tout-à-fait échoué dans son dessein de vengeance, qui, jose le croire, lui cause aujourd’hui les plus vifs regrets. L’air de l'Angleterre étant moins vif et plus épais que celui de France, la transpiration est bien moins forte. Cette concentration des éléments physiques exerce une grande influence sur le moral. Montesquieu, observateur profond, a dit que ce pays était le plus favorable pour mûrir ses pensées. Mais dire que tel climat inspire les grands crimes plutôt que tel autre, n'est-ee pas insulter et à la sagesse de la divine Providence, et au bon sens, et sur-tout à la vénération due aux grands hommes qu a produits 1 Angleterre,
et qui font tant d honneur au genre humain?
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