‹ Tableau de la GrandeBretagne, ou Observations sur l'Angleterre vue à Londres et dans ses provinces de M. le maréchalde camp Pillet; avec un supplément. Par M. SarrazinChapitre 25 sur 47 · XL. Délicatesse de la langue. Pudeur des femmes · texte numérisé non relu

XL. Délicatesse de la langue. Pudeur des femmes

Ces deux chapitres sont encore d’un observateur enfermé dans les pontons, qui dévore les puérilités insérées dans les journaux, et qui recueille avec avidité tous les contes du premier visiteur chargé par le gouvernement de sonder les prisonniers pour connaître leur esprit, diriger leur curiosité, et sur-tout nourrir leurs espérances, genre de politique que les ministres anglais mettent en pratique avec une habileté inconnue jusqu’à nos jours. Mais revenons à , notre auteur. Il dit que le mot rout est militaire , et qu’il signifie déroute, désordre , con ■ fusion, pillage. Cercle a aussi rapport à la guerre et aux sciences, et désigne cependant . nos belles assemblées. Les noms sont de convention. Quant aux cinq à six mille lettres d’in- • vitation envoyées pour assister à la rout, il faut * effacer un zéro , et les réduire à cinq ou six cents , ce qui est encore beaucoup, puisqu’en supposant que chaque fàmille invitée n’envoie

que trois de ses membres, on a une réunion de quinze, à dix-huit cents personnes, foule qui ne ^e voit pas même à hi cour chez le prince régent, où les plus nombreuses assemblées n’excèdent pas de mille à douze cents individus. On n’est ni pressé, ni foulé, ni coudoyé. On y ob-. serve le plus grand ordre et la politesse la pins recherchée. Tel individu qui ailleurs n’aurait pas daigné vous accorder un regard, par respect pour le maître de la rout , vous abordera avec un air de bienveillance, et vous paraîtra un tout autre homme de la veille ou du lendemain. C’est la politique des habitués de ces grandes assemblées. Les ennemis les plus acharnés paraissent avoir déposé leur haine dans la rue; on ne voit dans les salons que des figures riantes, et tous les spectateurs semblent appartenir à la même famille.

Il faut traiter de fable ce que dit l’auteur (page 323 ) : « Parmi les lettres d’invitation, on « en confie environ un. millier aux domes- « tiques du premier ordre. Ils en font la dis- « tribution à la bourgeoisie et aux fournisseurs. « C’est un raffinement de vanité de la part des « maîtres; ils veulent que les petits bourgeois « puissent parler avec admiration dans leurs r cercles de la rout à laquelle ils ont été pomi-

« livement invités. Les fumées d’orgueil bourv. geois que produit la noble invitation sont ra- « battues par mylord, lorsqu’il en est infoi me « par cette phrase consacrée en Angleterrè :

« C’est mon coquin de valet, mon imbécillede « secrétaire, qui out abusé de mes lettres d’en- « voi pour les répandre parmi cette vulgarity. « J’ai dit que le mot vulgarity était l’expression « de mépris par laquelle on désigne la classe « commune du peuple , la petite bourgeoisie.

t«t>l us la foule est grande, plus la rout a d’é- « clat. Si dans les coudoiements, dans les on- « dulations delà foule, dans la bagarre , en un « mot, beaucoup de vitres ont été cassées , et « beaucoup de meubles brisés, la rout a dé- « passé tout ce que l’imagination, disent les An- « glais, peut concevoir de brillant j de magni- «fique, de grand. Les hommes ne se présenta tent à la rout qu’avec la toilette la plus exacte; « les femmes avec celle qui offre le plus de ma* « gnificence. On y entre paré, l’on en sort fort « déguenillé. Mon emploie un certain soin « pour bien composer la rout ; on place avec « Choix les invitations. Cependant il ne man- « que jamais de s’introduire dans la réunion « une si grande quantité de filous , qu’une « portion de la parure des dames, jusqu’à leurs

« shalls, leur sont enlevés avec une impudence « et une adresse auxquelles ne peuventatteindre « que les mains les plus savantes, les plus exer- «rcées; et, ce qu’il y a de mieux, les journaux, « tout en rendant compte avec une sorte d’ad- « miration de la délicieuse assemblée de myla- « dy, vantent avec complaisance le savoir-faire « des voleurs qui s’y sont invités, et détaillent .« leurs exploits avec une scrupuleuse fidélité, « etc., etc. »

Cette citation est longue; mais aussi elle tne 'dispense de tout commentaire. Elle fait sentir le ridicule du millier de lettres d’invitations confiées aux domestiques, puisqu’il est dit plus bas qu’on place les invitations avec choix , circonstance qui confine les filous et le vol des shalls dans l’imagination créatrice de M. Pillet, ainsi que la bagarre , les vitres cassées , et les meubles brisés. Un bourgeois ne tient .point à orgueil d’être invité par un lord avec qui il n’est pas en rapport habituel. Il regarderait un tel procédé comme une insulte, et il ne manquerait pas d’en demander raison à sa seigneurie. La hiérarchie politique est très bien établie en Angleterre : le seigneur, le bourgeois, le fermier, et l’artisan, s’estiment réciproquement, ont des égards l’un pour l’autre^ et ne

sont nullcmens jaloux des faveurs de la naissance, de la fortune, de l’industrie, ou du talent. Je me suis trouvé avec la bonne société de Londres à JVi llis-Rooms. Après le concert, j| y eut bal. On y dansa des J^rencli~cotillonS , ou contre-danses françaises, tout aussi 1 ï ie n, cj ue dans nos bals de Paris. Je fus tout étonné de la belle tenue des hommes, de l’élégance des dame*', et du ton de politesse qui régna dans toute l’assemblée depuis le commencement jusqu à la fin. La réunion était de sept a huit cents personnes. On était oblige d attendre quelque temps pour avoir sa voiture, comme cela arrive à Paris dans toutes les grandes réunions; mais il n’y eut ni coups de poing de donnés, ni de constables battus, ni aucun valet d estropie.

Le roman que nous fait l’auteur ( page 3 26 ) sur la sensibilité anglaise est une plaisanterie fort peu délicate. Voici ses propres expressions : « Plus les journaux multiplieront les récits et « les détails sur la rout , et plus la vanité de « mylord et de mylady sera satisfaite, sur-tout « s’il y a eu beaucoup de personnes estro- « piées, et parmi elles des gens pauvres. Alors « coinmence le roman de la sensibilité anglaise. « Des gens pauvres estropiés ! c’est un bonheur « qu’on aurait acheté ; mais le bon esprit du

« peuple et les valets en ont fait les frais gratis.

«< Mylady fera, avec beaucoup ( l'éclat , une vite site modeste du matin aux plus malheureux, v visite préparée, et dont une grande réunion « de peuple sera témoin par hasard. Mylady « voudra s’assurer elle-même de la gravité des « blessures ; elle ne dédaignera pas quelque- « fois de panser les plaies, Les journaux reten- « tiront alors de 1 incomparable générosité, de « là bonté divine de mylord et de mylady, et « leur vanité sera portée aux nues. » Comment ^ concilier 1 éclat et la modestie d’une visite à un pauvre, de la même action? Toute la subtilité du génie de M. Pillet ne lui fera pas trouver dans le dictionnaire de l'Académie le moyen de justifier ce contrê-sens. Le véritable feseur de roman est bien certainement l’écrivain qui se permet de faire acheter le bonheur d’avoir beaucoup de personnes estropiées, à l’occasion d’une assemblée consacrée aux plaisirs de la société. Est-il possible de violer avec tant d’effronterie les règles de la vérité, de la décence, et du sens commun? Que M. Pillet nous eût dit que le hasard ayant occasioné la fracture d’un bras à quelque invité, le maître et la maîtresse de la Tout sciaient empressés d’aller lui témoigner 1 intérêt qu’ils portaient à sa situa-

tion, il nous eût dit ce qui existe réellement en Angleterre, où la politesse et toutes les convenances sociales sont scrupuleusement observées. Je me dispense de faire des réflexions sur les autres rapsodies de l'auteur; le lecteur en a fait justice, en les attribuant au désir de l’écrivain de se venger de n’avoir jamais été invité à une rout.

Je suis fort étonné qu’il ne nous dise pas un mot de l’usage de se boxer, lui qui a saisi jusqu’à présent toutes les occasions de parler de la férocité et de la cruauté du caractère anglais. Il se borne à nous dire (page 327): « Je ne « parlerai pas de l usage national de boxer, ni « des combats de coqs ou d’animaux, tout le « monde les connaît. Je me bornerai à faire « des vœux pour que ces modes anglaises ne « s’introduisent jamais en France, pour que les « vices dont je parle , et les crimes dont j’ai à « parler, restent ignorés de mes compatriotes ; « pour que nous revenions enfin de notre an- « glomanie au récit des crimes , des vices , et « des travers dont je fais un tableau succinct, « mais scrupuleusement fidèle.* Quand on lit M. Pillet avec attention, on est tenté de croire ou qu’il n’a pas sa tête à lui , ou qu’il veut se moquer du public. Il débute par nous dire qu’il

ne parlera pas du boxage ni des combats de

coqs, et il conclut par prétendre qu'il nous en

a fait un tableau très Jhlèle. Il suppose que

tout le inonde les connaît ce§ usages, et moi je

pense que sa discrétion à cet égard n’est que le

résultat de sa propre ignorance. S’il avait assisté

à un combat entre Cribs et Molineux , les • +

deux plus fameux boxeurs du Royaume-Uni, il n’aurait pas manqué de nous en donner les détails, avec ces réflexions favorites de frémissement d'indignation et de sentiment d’horreur, en voy ant le sang couler avec abondance, et je dirai même, avec une satisfaction de la part des spectateurs, qui leur fait peu d honneur. ‘ •

Il m’est facile de prévoir la réponse des Anglais, qui ne manqueront pas de nte dire que notre duel au pistolet, au sabre, et à l epée, est bien plus contraire qye la boxe aux lois de l’humanité. Ils m’objecteront avec raison que, sur dix combats de boxeurs , c’est tout au plus s’il en périt un, tandis que, sur dix duels, il périt ordinairement la moitié des combattants. Je réponds coupable, et très coupable. Nos rois, le jour de leur sacre, prêtent serment de faire observer strictement les lois contre les duellistes. Les autorités intermédiaires ferment les

yeux sur un abus très préjudiciable à l’ordre social, et très coupable devant Dieu. Je blâme la boxe, connue un usage digne des sauvages; mais je trouve le duel encore plus féroce, bien triste monument de la barbarie de nos ancêtres. La loi seule doit terminer les différents * qui s’élèvent entre des hommes réunis en so- . ciété. Malheur aux magistrats dont la faiblesse ne sait pas garantir leurs subordonnés des erreurs du vieux temps, en les fesant jouir des avantages de la civilisation moderne ! Si on notait d’infamie les duellistes et les boxeurs, on priverait , il est vrai , la police secrète d’un .moyen fort actif de faire justice de quelques esprits brouillons; mais 1 on assurerait le triomphe des lois , et c’est alors qu’on mettrait une séparation entière entre la brute et l’homme, qu’assimilent la boxe et le duel.

Suppléons le silence de l’auteur sur les boxeurs. Je dis ce que j’ai vu dans ma rue, Queén ann Street Cavendish- Square. Deux hommes, qui se haïssaient, se rencontrèrent.

Ils s’arrêtent. Le plus vieux montre les poings au plus jeune. Pour toute réponse, celui-ci cpiitte son habit , sa veste , sa cravate , et son chapeau ; il retrousse les manches de sa chemise. Son adversaire fait la même manœuvre-

Les passants, qui voient leurs intentions, s’arrêtent , et forment le cercle. Les deux atlilètes choisissent parmi les spectateurs ceux qui leur inspirent le plus de confiance pour surveiller le combat, et faire observer les règles d’usage. Alors ils s’avancent l’un contre l’autre avec les deux poings. fermés, et à la hauteur, le droit, de la poitrine; et le gauche, du menton; alors ils se frappent avec beaucoup de vigueur sur la tête et sur la poitrine. Au quatrième coup, le provocateur fut renversé sur le pavé. Aussitôt on sépara les combattants. On demanda au vaincu s'il était satisfait. Sur sa réponse négative, la lutte recommença avec plus de fureur. Mais le plus jeune, qui était le plus musculeux, renversa son antagoniste une seconde fois, et on le crut mort. 11 tomba évanoui, avec la figure toute couverte de sang d’un coup qu’H avait reçu sur les lèvres. On le frotta avec de

l’eau fraîche. Revenu à lui, on lui fit avaler un peu d’eau-de-vie. On lui demanda encore s’il était satisfait. Il dit oui ; et les juges déclarèrent le combat fini. Le vainqueur fut conduit en triomphe à l’auberge la plus voisine, où l’on but à la santé des spectateurs qui avaient donné des preuves sonnantes de générosité. Je remarquai plusieurs femmes dans la foule. Je dois

même dire q,u'une dame de haut parafe fit arrêter sa voiture, et regarda les lutteurs jusqu’à • la première chute d’un des deux acteurs. Alors elle envoya par son valet de pied quelques sliellings, et continua sa route.

Cette circonstance fait sentir le ridicule des assertions de M. Pillet (pige 3a8) sur l’originalité des Anglais dans leur manière de s’exprimer. A l’en croire, « il est impossible qu’une « daine anglaise, bien née, reste plus de cinq « minutes dans la compagnie d’un Français, s il <( parle anglais, ou si elle entend la langue f rouit çaise, sans rougir et sans desirer d abandou- « ner la place où se trouve un aussi grossier périt sonnage. La langue anglaise exprime le nom «•de. l’un de nos vêtements par une périphrase. « Une chemise , quand elle est à l’usage d’une « femme, a un nom particulier. Il est difficile « de pousser plus loin la pudeur des termes.

« Malheur au Français qui prononce le mot « que je viens de citer; tous les yeux sc bais- « sent, tous ,les visages se couvrent de rougeur; « et aucune femme n’osera désormais se rentt contrer avec lui. Le convive indélicat qui de- « manderait à table une cuisse de poulet, qui « ferait l’éloge d’un gigot de mouton , courrait « le risque de n etre jamais admis dans la mai-

« son où ce scandale aurait eu liou. Il faut de- « mander une jambe de poulet. L’on peut s’ex- « tasier, si l’on veut , sur l’excellent goût d’une « jambe de mouton. Alors vous êtes entendu «avec complaisance. » Oh! que la vicomtesse de Perceval et la comtesse de Besbôrough riraient de bon cœur, si le hasard fesait tomber sous leurs mains les capucinades , ou plutôt les noneries de M. Pillet, dont je vais encore rapporter les propres expressions pour qu’il soit placé bien à découvert! (page 329) v C’est cependant d’après de semblables niai- « sériés que de plats conteurs , qui n’avaient « vu Londres que pendant quelques sejnaines ,

« ont parlé de cette nation comme s’ils avaient « vécu au milieu d’elle pendant des années en- « tièreSy nous ont débité sur la chasteté des « femmes anglaises, et avec une emphase digne « d’eux , des absurdités qu’ils nous ont fait re- « voir comme des oracles;* enfin, ont prononcé . « anathème contre toutes les nations, la nation «anglaise exceptée, et ont déclaré que nulles « femmes au monde ne conservaient leur puv deur native comme les femmes d’Angleterre.

« En toutes choses le Français dit plus qu'il « ne fait ; l’Anglais dit au contraire moins.

« Nous avons décidé , jm/* parole , en faveur « dfoy Anglais. »

M. Pillet, sans s’en douter, vient de se donner à lui-même un coup de pinceau qui le dessine à merveille, en parlant de niaiseries , de plats conteurs , d'emphase, d'absurdités, d'oracles, d anathème, de dire plus qu il ne fait, et de décider sur parole. J’excepte cependant, en faveur des Anglais ; quoique rigoureusement parlant, des invectives aussi maladroitement entassées ne sauraient point porteê la moindre atteinte à la bonne réputation d’un individu, à plus forte raison, de toute une nation. Pour prouver que les femmes anglaises ne sont pas aussi chastes comme on le dit , il prétend (p. 33 1 ) « qu’on donne sur les théâtres anglais te des scènes entières dont la dégoûtante saleté « révolterait chez nous les yeux et les oreilles «des libertins les plus déhontés, scènes que « les jeunes miss de tous les rangs écoutent et « voient en Angleterre sans rougir, et assises « aux côtés de leurs mères. » Il conclut par nous répéter, pour la cinq ou sixième fois, « qu’il n’est pas rare , en Angleterre , de voir le « même lit occupé parle père, la mère, et une « grande fille , et que souvent la- mère en est

« chassée par sa fille et son mari. » Je serais tenté de croire que M. Pillet avait une maîtresse que ses parents surveillaient de très près, pour la soustraire à ses séductions, in de irœ.,..

Voilà deux situations bien opposées, la table et le théâtre , pour les femmes anglaises. Dans l’une tant de pudeur, et dans l'autre tant d’effronterie, ne sont qu’un roman de M. Pillet. Il y a de la décence dans les familles anglaises, et de la gaieté dans leurs théâtres. Je les ai fréquentés .avec assiduité; je n’ai rien vu qui pût révolter ni mes .yeux ni mes oreilles; et l’on peut dire de l'auteur qu’il n’a vu Londres que quelques semaines , et qu’il en parle comme s’il y eût résidé des années entières. La police de Londres est aussi active , et peut-être plus sévère que celle de Paris ; elle ne permettrait pasdes spectacles contrairesaux bonnes mœurs. Un travers dont j’ai déjà parlé, et que je rappelle, pareeque je l’ai vu presque autorisé au théâtre, c’est la haine pour les étrangers. Je me souviendrai tant que je vivrai des applaudissements bruyants dont on couvre ces mots « A « stranger } damn ail stranger s! Un étranger! « inaudits soient tous les étrangers!.» que prononce facteur dans la Gazette extraordinary > qu’on joue à Coven t-Garden . Mon iinpartia-

lité m’oblige, tout en repoussant les fausses imputations dirigées contre les Anglais, à faire connaître leurs ridipules. Trop heureux si mes observations contribuaient à les en corriger!

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