‹ Tableau de la GrandeBretagne, ou Observations sur l'Angleterre vue à Londres et dans ses provinces de M. le maréchalde camp Pillet; avec un supplément. Par M. SarrazinChapitre 26 sur 47 · XLI. Militaire · texte numérisé non relu

XLI. Militaire

On devait s’attendre à trouver dans ce chapitre plus d’exactitude et de développement que dans le reste de l’ouvrage, puisque l’auteur est militaire , et que, pendant un séjour de dix ans , son principal soin dut être de comparer les armées des deux nations , en étudiant les éléments dont elles se composent, et les moyens d administration et d’instruction qui les régissent. Tout est désordrè, incertitude, et accusation. Si nous en croyons l’auteur (page 333), « l’esprit militaire « est la mode dominante en Angleterre , et il « n’est si mince courtaud du Strarid, de Corn- « hill , ou de Fleet-Street , qui ne porte une « pelisse à la polonaise, de longs favoris teints « en noir, des bottes à la hussarde, à éperons « vissés, et qui ne veuille faire croire, à sa tour- « nure martiale , qu’il a fait au moins une cam- « pagne dans la péninsule, a

Le général Pillet nous ayant dit plusieurs fois qu’il ne racontait que ce qu’il avait vu, je le compare à ces hommes qui, pour soulager

leur vue faible, portent des lunettes dont les verres de couleur font voir les objets d’une manière analogue. Je ne conçois pas où le général a pu voir le ton militaire parmi les commismarchands de la cité ou du Strand , tandis que les officiers de l’armée vont à l’audience de S. A. R. le duc d'York en habit bourgeois et chapeau rond. Le 28 octobre 1 8 1 3 , j’assistai à une de ces audiences. Nous étions une cinquantaine d’officiers, parmi lesquels se trouvaient sir John Stuart, qui a commandé en chef en Sicile, , sir Thomas Graham, qui arrivait de l’armée de lord Wellington, et plusieurs autres généraux distingués; tous étaient habillés en bourgeois, quoique S. A. R. fût en grand costume de feldmaréehal. Le prince m’accueillit de la manière la plus affable, me témoigna ses regrets de ce que son influence n était que secondaire auprès des ministres, et me promit de faire tout ce que les circonstances lui prescriraient pour remplir 1 objet de ma demande. Une figure ouverte, une physionomie agréable, un ton très poli, beaucoup d instruction , et un beau physique, font du duc d \ ork un homme du meilleur ton, et un militaire au-dessus de sa réputation. Ses fautes furent plutôt le résultat des ordres des ministres que de ses talents. Comment le géné-

Digitiz

( ïBo )

ral Pillet a-t-il pu parler du militaire anglais sans dire un mot du commandant en chef?

Les autres feld-maréchaux sont les ducs de Kent, de Cumberland, de Cambridge, et de Wellington. Letat-majorde l'armée se compose de généraux, lieutenants-généraux, et majorsgénéraux. Le prince régent a vingt aides-decamp, tous du rang de colonel. Les lieutenantscolonels et majors attachés à l'état-major sont très nombreux ; ce sont des places qu’on accorde à la faveur plutôt qu’au talent. Ce qui a rendu l’armée plus chère au peuple anglais, ce , sont les victoires de la Péninsule sur les Français. Dès-lors les militaires ont partagé l’enthousiasme, presque ridicule, de Jolin-Bull ]>our les marins. Les casernes, dont la loi défendait la construction, furent établies dans toute l’ Angleterre, meme à Londres. Les mi- nistres ont senti l’avantage de cette institution par la facilité avec laquelle on réprima les troubles de i$i i . Si le soldat eût continué à loger chez l'habitant, il est probable qu’il aurait fait cause commune avec lui , et qu’il aurait refusé de faire feu sur le peuple.

L’armée de ligne, en Angleterre, se compose de trois cent mille hommes, dont quarante mille de cavalerie. On peut évaluer au même

nombre la milice régulière et irrégulière, et la yeomanry t ou garde a cheval. 11 y a cent c|uaT tre régiments d’infanterie de ligne , et vingt* cinq régiments de dragons-légers, non compris sept régiments de dragons de la garde, et trois régiments de gardes infanterie. La légion allemande qui a servi en Espagne avec beaucoup de distinction est composée de deux régiments de dragons, trois de hussards, et dix bataillons d’infanterie. Il y a plusieurs autres corps étrangers, tels que les hussards de Brunswick, les régiments de Roll , Meuron , Watteville, etc. L’artillerie, dont lord Mulgrave est commandant en phef , forme un corps séparé , comme en France, du reste de l’armée; sou organisation et son instruction ne laissent rien à désirer, tant par le choix du personnel que par la Solidité du matériel. Voici comment le général Pillet s'exprime sur l'artillerie anglaise (p. 3/|8): « Eu position, l’artillerie anglaise ne le cède à « aucune autre par la célérité du service et le «pointage; mais, en campagne, elle est inca- (t pable de manœuvrer. Aussi leur artillerie lé- « gère , formée à limitation de la nôtre, n’est- « elle qu’une, artillerie de parade qu'ils seront v obligés de confier tout entière à des étran- « gers. Toute batterie anglaise attaquée par des

«Trançais, quelque fortement quelle soit pro- «tégée, est, presque toujours, une batterie « emportée. Notre impétuosité les étonne, les « étoitrdit ; ils ne savent poi n t ÿ résister. Com- « me V impétuosité est tout dans cette sorte d’at- « taqué, la raison qui nous y rend propres fait « que le soldat anglais ri y réussit jamais. » Quand bien même le général Pillet ne nous aurait pas prévenus dans sa préface qu’il était prisonnier de guerre 'depuis la convention de Cintra'^ 1808, on s’en apercevrait facilement parla manière dont il' parle de l’armée anglaise. S’il s’était trouvé aux batailles! de Salamanque, 1812; Vittoria etBaïoune, 1*8 1 3 ; Ortliès et Toulouse, 1 8 1 4 les Qnafre-Bras et Waterloo, 1 8 1 5 , il n’aurait pas pris un ton si tranchant, et surtout si déplacé , apres les événements que je viens de citer. Les Anglais ne fesaient que débuter à V*imiera, quand M. Pillet fut blessé. Il est vrai que c’était une bataille défensive qu’ils gagnèrent, par l’obstination de notre général à aller les attaquer malgré la force de leur position; mais ils la gagnèrent, et ils résistèrent à toute notre impétuosité, qui ne les étonna ni ne les étourdit, quoi qu’en dise M. Pillet. D’ailleurs les canonniers de terre ne sont-ils pas les frères des canonniers de mer, qui ne so

laissent ni étourdir, ni étonner, en les jugeant par les résultats? Pourquoi donc un militaire instruit, par conséquent juge compétent dans le mérite des combattants, commet-il la gaucherie de donner la supériorité aux vaincus?

Ce 11’eSt pas là certainement cette impartialité à toute épreuve dont M. Pillet a fait une si grande parade dans son introduction.

L’auteur rend plus de justice à l’armée de 4 ligne : il prétend que les Anglais ne savent pas . se battre en tirailleurs, et qu’ils fesaient faire ce service par les Ilanovriens. On voit que M. Pillet ne connaît pas plus l’armée anglaise que l’Angleterre. S’il avait voyagé en Irlande et en Écosse, il se serait assuré par ses propres yeux que les habitants de ces deux royaumes sont aussi adroits que les Tyroliens à la chasse et à la course. L Irlandais sur-tout est d’une agilité surprenante. Je ne prétends pas dire que l’Anglais proprement dit soit excellent en tirailleur. Le soldat de tous les pays est ce qu’on le fait par l’exercice. Si M. Pillet choisit, pour me réfuter, un bataillon de volontaires de JVestminster, composé des marchands d e Piccadilljr et de JVhite-Hall, connus par leurs gros ventres et leurs rouges trognes, je lui répondrai par les régiments qui se battirent en tirailleurs a

Barrosa , à Vittoria, et à Waterloo. Il est injuste, je dis plus, impolitique , de refuser à nos adversaires un mérite supérieur, sur-tout lorsque nous avons succombé. On se rappelle la belle repartie d’Annibal , qui dit à Scipion «que, s il lavait vaincu, il se serait nommé « avant Alexandre et Pyrrhus, » qu'il avait cités comme les plus grands capitaines qgi eussent encore paru. Jamais éloge ne fut ni plus délicat, ni plus complet. C’est un des plus beaux traits de la vie du général carthaginois. Il ne faut que du bon sens pour s'apercevoir qu'on se nuit à soi-même en cherchant à ravaler le mérite de nos antagonistes.

«Une ligne anglaise enfoncée ( page 34q), « il faut la devancer , la disperser prompte^ « ment, la couper de sa seconde ligne . L'An- « glais se rallie facilement , par suite de cet « instinct qui lui fait croire qu’il n’est fort que « les coudes appuyés. Rallié, on ne le ramène « point à la charge ; mais il la reçoit bien deux « et même trois fois. Le soldat français enfoncé, « à moins qu’il n’ait d’excellents officiers dans « lesquels une expérience de la guerre lui ait « fait placer une confiance sans bornes, court, « et ne se fie qu’à lui pour sa sûreté. Rallié, on « peutle ramener de la ch arge di x fois dans unç

« même journée, si on le rompt dix fois; mais «son bouillant courage ne lui permet pas de « l'attendre facilement. Il ne compte jamais le « nombre quand il attaque; s'il le fait quelque- « fois, ce n est que quand il attend. L’Anglais «le compte toujours. Le talent militaire de « cette nation peut être solide, mais jamais bril- «lant; ne rien risquer qu’ils ne soient quatre « fois plus forts , et encore avec des précau- « lions infinies. ( page 35o) Temporiser tou- « jours est le plus grand secret de ses géné- « raux. »

Autant d’assertions, autant de bévues. Gomment couper une première ligne de la seconde, si celle-ci est placée militairement? Le Véritable principe de guerre, après avoir enfoncé la première ligne , est de réparer le désordre qu’a causé le premier choc, afin d’arriver contre la seconde ligne à rangs serrés ? pour pouvoir la culbuter. Où le général Pillet a-t-il vu un exemple de la première ligne coupée de la seconde dans uqe armée anglaise? Il est faux que l'Anglais se rallie facilement. Il est, de tous les soldats de lEurope, le plus difficile à ébranler; mnis, une fois sorti de son rang, il est perdu sfins ressource. II se croit invincible dans son ordre de bataille : les stratégistes en ont une-

preuve incontestable dans le fameux carré dit duc de Cumberland, à la bataille de Fontenoi. Ce n’est pas en i8i 5 qu’il faut dire qu’tm ne ramène point le soldat anglais à la charge .

Même erreur pour le Français, que M. Pillet fait courir pour pourvoira sa sûreté. La supposition du manque de confiance neSt pas admissible, d’après la brûlante et juste réputation des officiers français. Il y .a sans doute à la charge , et non pas de la charge j ce qui serait un contre-sens. La tactique mise en avant par M. Pillet n’existe plus. 11 s’est fait une révolution dans la stratégie, pendant qu’il était à étudier la législation et la politique des Anglais. Le soldat n’a jamais Compté ses adversaires dans aucun pays; il a exécuté les ordres dè ses chefs, qui en avaient probablement calculé les conséquences. Les précautions ne sont pas défendues; mais X infini f sur-tout à la guerre, n’est ni vrai, ni vraisemblable, ni mêraé possible. Je dois éviter de me répéter; je crois en avoir assez dit sur le talent militaire deS deux nations. » ’ï sv.

M. Pillet observe avec raison « que le soldat « anglais coûte quatre fois autant que celui des « autres puissances , et qu’il faut toute la ri-

« chesse de ce pays, ou plutôt les taxes énormes «qu’il supporte, pour pouvoir suffire à de si « grandes dépenses. » On cessera d être étonné de cette espèce de prodigalité, puisqu’elle est nécessitée par le système adopté par les ministres. Tous les objets de consommation première ayant triplé de valeur depuis quarante ans, l’entretien et la solde des troupes ont dû augmenter dans la meme proportion, sans surcharger le trésor public, la recette étant accrue progressivement à la dépense. Le reproche « d’a- « bandonner les vieux soldats (page 35 1 ) avec « une froide barbarie , quand ils sont usés , » honore plus le coeur de M. Pillet que ses connaissances en administration. Quand un soldat anglais veut rester en Angleterre, on lui donne les invalidés, et il est placé dans quelque dépôt où le service n’est point fatigant. L’hôpital militaire de Chelsea atteste la sollicitude du gouvernement anglais pour les soldats qui onL bien servi leur pays. Quand les étrangers dont le congé est expiré désirent rentrer dans leurs foyers, on les renvoie sur le continent, avec une somme une fois payée.

J’ai voyagé de Harwich à Ileyligoland avec un convoi de soixante et douze soldats qu'on

renvoyait sur le continent. Dans le nombre, un seul quittait l'Angleterre avec regret. J'en demandai la cause au capitaine Bi'idge, qui commandait le packet-bout. Il me répondit :

« Que cet homme n'avait pas voulu partir pour « les colonies ; qu'il avait demandé à être ren- « voyé en Westphalie, d'où il était originaire, c< et qu'il avait été fait droit à sa requête, parte cequ’on le regardait comme un sujet dange- « reux en Angleterre. » Le$ nommés Férendig, Loup et Tiffer, dont parle M. Pillet ( p. 353), comme ayant été mis dans les pontons, quoiqu’ils eussent été mutilés pour le service de 1 Angleterre, avaient sans doute mérité un traitement si sévère par quelque faute grave; autrement on les aurait employés dans les colonies, ou renvoyés sur le continent. Les Anglais ont fort peu d’égards pour les étrangers; mais ils ne refusent pas les moyens de subsister à quiconque les a servis, pourvu qu’on se conforme aux dispositions de leur politique. Puisque, d’après l’aveu de M. Pillet, ces trois hommes étaient nourris dans les pontons, pourquoi les ministres anglais ne leur auraient-ils pas accordé la même faveur dans un autre local, si on avait pu le faire sans danger pour la tran-

quillité publique? En publiant un crime, il faut en démontrer un motif plausible, autrement on s’expose à passer pour un calomniateur indigne de la confiance du public.

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