‹ Tableau de la GrandeBretagne, ou Observations sur l'Angleterre vue à Londres et dans ses provinces de M. le maréchalde camp Pillet; avec un supplément. Par M. SarrazinChapitre 27 sur 47 · XLIII. Officiers de marine · texte numérisé non relu

XLIII. Officiers de marine

Jamais auteur ne remplit plus mal Vénoneé de son chapitre que ne l'a fait M. Pillet pour la marine. Qui en est le premier chef? Qu’entendon par lords de l’amirauté? Quelle est la cause de la prospérité de la marine britannique? De quels bâtiments est-elle composée en temps de guerre? Ces questions si simples, si faciles à résoudre, et si essentielles pour le lecteur, sont restées au bout de la plume de M. Pillet. Peu lui importe que le public soit satisfait ou non de son ouvrage, pourvu qu’il arrive à son but, « celui de signaler tous les abus qui peuvent « rendre le nom anglais odieux aux autres naît tions. » Ce zèle n’est certainement pas sans mérite, s’il était précédé de la réflexion nécessaire pour faire connaître le sujet dont il s’agit. Un auteur adroit produirait bien plus sûrement l'effet qu’il desire, s'il paraissait ne dire le mal qu’à contre-cœur. On lui saurait gré de cette politique qu’on prendrait pour de la phiian-

thropie, et toutes ses décisions seraient reçues comme des oracles. Avant de suivre l'examen de M. Pillet, je vais tâcher de suppléer ses omis- . sions.

Le duc de Clarence est grand-amiral d'Angleterre , comme le duc d’York est général en chef de l’armée <le terre. L’un et l’autre sont également subordonnés aux ministres du roi* qui disposent de toutes les places de la manière la plus absolue. Ce n’était point au duc de Clarence à être premier amiral. On lui a donné ce poste plus honorifique qu important, pour adoucir la triste situation de sa majesté qui verse des larmes de joie toutes les fois qu’on lui apprend que les ministres ont pris quelque résolution pour l’honorer dans ses enfants. Le roi n’est point aussi fou comme on en a fait courir le bruit. Quoiqu âgé de 78 ans, il 11 était pas toujours de l’avis des ministres. On lui a préféré le prince de Galles, qui, quoique plus jeune que son père, est beaucoup plus disposé à laisser les ministres gouverner à leur guise, pourvu qu’ils ne tâtonnent pas quand il s agit de payer ses dettes.

La direction de l’amirauté est confiée à ua comité composé de sept lords , ou censés l'être.* sous le titre de lords of admiratty. Je dis cen~

ses l'être , parcequ’on place à l'amirauté des écuyers, comme MM. Bickerton, Buller et Bobinson. La place la plus importante de ce département est celle de secrétaire de l'amirauté. . J'y ai connu M. Croker, Irlandais, et membre du parlement. C'était sur lui que roulait tout le travail de la marine de 1810 à 1 8 1 4 - Quand il croyait pour sa responsabilité avoir besoin de la signature des lords, il leur présentait les pièces où leurs noms étaient nécessaires. Il ne faut pas croire que le secrétaire de l'amirauté à Londres ressemble au secrétaire-général de la marine à Paris. 11 serait plutôt le pendant du ministre de la marine, qui a néanmoins plus de rapportavec le premier lordde l'amirauté. Quoi qu'il en soit, M. Croker est un homme d'un mérite supérieur. Il connaît' à fond la France et l’Angleterre. Il a le travail extrêmement facile, et il a singulièrement simplifié l’administration de son département. On dirait qu'il profite d’un bégaiement pour mûrir davantage ses paroles.

C'est un élève de Pitt, et il jouit de la confiance la plus illimitée.

Un ignorant voit toute la marine anglaise dans la presse , ou manière de recruter par violence. L’homme éclairé se demande com ment l’Angleterre a pu parvenir à armer deux

cents vaisseaux de ligne, trois cents frégates, et sept cents autres bâtiments d’un rang inférieur, total 1200 voiles? Un résultat si prodigieux n’a pu être produit que par les efforts et les sacrifices de plusieurs générations. L’acte sur la navigation par Cromwel est la base fondamentale de la grandeur où est parvenue la nation britannique. Depuis cent soixante ans les Anglais n’ont cessé de s’identifier avec l’élément dont on a dit :

Le trident de Neptune est le sceptre du monde.

Les ministres ont rivalisé avec le public pour encourager les matelots; et comme tout ce qui est secondé par l’autorité réussit, quoique nuisible au public, à plus forte raison un succès inoui lui est réservé, quand cette entreprise s’accorde avec l’intérêt général. La plus grande difficulté était dé forcer la nation à adopter le genre de service le plus favorable, tant pour se procurer des richesses que pour pouvoir s’en assurer la propriété , en mettant l’Angleterre à l’abri d’une invasion. La supériorité maritime assurait la supériorité du commerce ; celui-ci la supériorité des richesses, qui tôt ou tard devaient créer la supériorité de puissance. Le vieux maréchal de Nouilles le prédit au conseil

de Louis XV, et il ne voulait pas qu’on se mêlât des affaires du continent. Il desirait qu'on eut une marine capable de balancer celle de i Angleterre, et maintenir la liberté des mers. L habileté des ministres anglais a déjoué tous nos calculs. Ils ont conquis l'immense Océan.

Les marins anglais pressent en mer, à terre, amis et ennemis. Un capitaine aperçoit une voile ; il porte dessus; un canot est mis à la mer sur-le-champ. Dans la visite, on examine avec soin s'il y a quelque matelot vigoureux dans l’équipage. Le visiteur fait son rapport. Il est fort rare que l'homme convoité rie soit pas de bonne prise. Il en est de même dans la presse de terre. On voit un jeune homme robuste; on' le cerne; on l’arrête; on le conduit à bord, et il rien est plus question. Les premiers jours de son arrivée à bord du vaisseau, on lui donne des vivres en abondance, et bientôt on le décide à faire, de nécessité , vertu. Il finit par s’attacher à son nouveau métier. Quelques attentions de la part des officiers, plus souvent les avantages que procurent les prises, lui font regarder son nouveau séjour comme s il y avait pris naissance. .l’ai connu plusieurs matelots qui avaient été dans la désolation pendant des mois entiers après leur arrestation, et qui un an plus tard

auraient été fâchés si on les avait débarqués.

L’hôpital militaire de Greenwich , près de • Londres, a cependant mérité l’approbation de M. Pillet, qui ne sait point rester dans les bornes de la vérité. Il est presque aussi outré dans ses v éloges que dans ses reproches. Il dit ( page 356 ):

« Les bâtiments de Greenwich remportent sur « la beauté de notre hôtel des invalides. La « tenue en est admirable ; mais le séjour de « cette retraite n’est accordé qu à un petit nom- « bre de protégés, et à des nationaux exelusi- « vement ; le reste mendie avec une femme et « troisjau quatre enfants, car les mariages an- « glhis sont très féconds. Quant aux étrangers,

« et ils forment un peu plus du tiers des équi- « pages de la marine, on les jette, ainsi que je « l’ai dit, sur la plage la plus voisine de leur « pays, avec le décompte de ce qui leur revient,

« s’ils appartiennent à une puissance alliée, et « sans un sou, si les matelots usés appartien- « tient à une puissance en guerre. » Il faut faire aux matelots l’application de ce que j’ai dit pour les soldats de terre. L’ Angleterre ne renvoie sur le continent que ceux qui le demandent, ou que leur incond uite 11e lui permet pas d’envoyer dans ses colonies. L’établissement de Greenwich est digue de la nation anglaise, et quoi-

qu’il soit fort bien tenu, je le mets au niveau de notre hôtel des invalides; mais j’avoue que je ne crois pas que ni l'un ni l’autre méritent la préférence.

L’auteur paraît blâmer la sévérité de la discipline ^qui règne dans les vaisseaux anglais, et quoiqu’on n’applique qu’à quelques individus suspects la défense d’aller à terre, il en fait une mesure générale, au point qu'il fait faire le service des canots par des gens du port qui n’appartiennent pas à l’équipage du vaisseau (page 358). Si une telle méfiance était fondée, pourquoi, lorsque l’équipage est devant un yort de France, les matelots n’arrêtent-ils pas leurs officiers, et ne se livrent-ils pas à nous pour sortir enfin d’un esclavage que M. Pillet nous représente comme une prison perpétuelle, un' enfer anticipé? « J’ai vu, nous dit-il, des mille liers de matelots anglais qui avaient été pri- « sonniers en France ne former d’autre vœu v. que celui de rencontrer en merdes forces ca- « pables de s’emparer de leur bâtiment. Lors- « qu un bâtiment est mis au désarmement pour « être réparé, ou réformé, l’équipage est trans- « porté à bord d’un autre vaisseau, il ne touche « pas terre, n Quand l’auteur aura occasion de converser avec ceux de nos marins qui se sont

trouvés aux batailles d’Aboukir et de Trafalgar, qu’il leur demande s’ils ont remarqué de la mo/lesse dans l’action de la part des Anglais, comme on devrait s’y attendre de la part de matelots qui ne forment (Vautre vœu que celui de retourner dans leur prison? Je dois dire que, pendant mon séjour en Angleterre, je n’ai point vu de matelot prisonnier rentré des dépôts d'Arras et de Valenciennes qui ne fût aigri du traitement qu’il y avait éprouvé, autant que M. Pillet paraît l'être du traitement qu’il a souffert sur les pontons.

Oh laisse afler à bord du vaisseau des filles publiques. M. Pillet nous dit (p. 35q) « qu’elles « vendent fort cher les denrées qu’elles apporte tent, et que, dans sept à huit jours, tout Tarif gent de l’équipage a débarqué. La discipline « reprend son cours. Le temps où elle a été sustt pendue est amplement racheté par des distri- « butions de coups de fouet, et par moins de « ménagement dans la manière de déchirer les « épaules, h Les corrections de ce genre sont très rares dans la marine anglaise, (^uand un capitaine a un mauvais sujet qui s’y expose, il fte tarde pas à s’en débarrasser par un échange qu’il fait avec le premier vaisseau marchand qui se rencontre. Les officiers de la marine an-

glaise sqnt les pères autant que les chefs de leurs soldats. M. Pillet (page 36o) a fait l’éloge « des fournitures qu’on fait à borddes vaisseaux « anglais, et il se récrie contre ces haillons, ces’ (' pièces sans fin , ces raccommodages de men- « diants, dont les matelots français sont cou- « verts. Il engage les Français à imiter avec émit pressement les Anglais, qu’il proclame nous v être supérieurs en fait d’ordre et d'admi- « nistration maritime. »

Je trouve si rarement dans louvrage de M.

Pillet quelque éloge des Anglais, que je ne puis m’empêcher de les en féliciter, pour la rareté du fait; mais ce sentiment de fauteur ne reste jîas long-temps sans être rétracté ou flétri par quelque autre reproche sanglant. Servons-nous de . ses expressions : « Nier la supériorité (p. 364) « de la marine anglaise sur la marine française, « ce serait nier l’évidence ; si l’on compare ce- « pendant l’instruction des deux marines, il est « incontestable que la mari ne actuelle de France « possède des officiers pleins de connaissances « et du pfemier talent, et «à peine l’Angleterre « peut-elle en compter quelques uns qui pus- « sent atteindre le second rang de nos marins « instruits. », Jamais on ne vit une bizarrerie

pareille à celle de Tauteur. Sur quoi base-t-il

donc la supériorité qu’il accorde aux Anglais, puisqu’il prétend que leurs marins sont moins instruits que les nôtres? Pourquoi ne pas nous fournir quelques preuves de cette ignorance prétendue qui cependant possède le secret de nous vaincre? Il leur avait accordé la palme en administration maritime, et il avait mis en avant la propreté et la belle tenue des marins anglais comparés avec nos matelots couverts de haillons et de raccommodages de mendiants. J’aurais pu dire à l’auteur qu’il jugeait la marine française d’après les matelots prisonniers à bord des pontons anglais. Mais le secret (f ennuyer, c'est celui de tout dire. S’il avait été à Brest en 1800 et 1804, à Toulon en 1792 et 1802, et à Anvers en 1807 et 181 4 , il aurait changé d’opinion, et il aurait vu des équipages aussi bien tenus que ceux des vaisseaux que montent les amiraux anglais. Le vaisseau que montait l’amiral Gantheaume le 4 fructidor an i 3 (août i 8 o 5 ), quand il fut attaqué par l’amiral Cornwallis dans la rade de Bertheaume près de Brest, avait à bord un équipage aussi complet, sous tous les rapports, qu’on en ait jamais vu à bord d’un vaisseau anglais. Cependant nous fûmes battus. Cornwallis n’avait que seize vaisseaux ; nous en

avions vingt-deux qui étaient protégés par des batteries formidables établies sur la côte depuis la pointe Saint-Matthieu jusqua Brest. Je desire vivement que, dans une seconde édition de son ouvrage, M. Pillet veuille bien nous dire sa pensée tout entière.

Jusqu'alors je ne puis point accorder autant d instruction à nos marins qu’aux Anglais*, car, pour être conséquent, il faudrait les reconnaître inférieurs en bravoure ou en dévouement au service du roi , et j'avoue que ces deux reproches ne seraient point fondés. Le combat sanglant d’Aboukir a arraché à nos ennemis l’aveu le plus flatteur que pût recevoir notre flotte , « que les Français auraient été vain- « queurs , s’ils avaient été commandés par un « Nelson. » Cet illustre marin reconnaissait plusieurs rivaux dans la marine anglaise, et a fait beaucoup d’élèves du plus rare mérite. Comment peut-on se permettre, d’après ces données qui sont incontestables , de dire « qu a peine « l’Angleterre peut-elle compter quelques offi- * « ciers du second rang de nos marins instruits:»

Oui, les marins anglais nous sont supérieurs, non par leur courage ni par leur patriotisme, mais par leur expérience, qui est la pratique > de la théorie. Je crois que nos élèves font

d’aussi bonnes études que les Anglais; mais ceux-ci sont plus identifiés avec le matériel et

I le personnel de leurs vaisseaux. Un capitaine anglais est presque toujours le meilleur matelot de son bord ; il n’y a pas de manœuvre qu’il 1 ne soit à meme de commander et d’exécuter.

Souvent on le voit mettre la main à l’ouvrage avec le zèle qu’on louerait dans un aspirant. Comment un tel exemple n’électriserait-il pas les êtres les plus apathiques? Osons le dire, le contraire existe à bord de nos vaisseaux. Quand un de nos officiers supérieurs arrive sur le pont, il se croit méprisé, et il prend un air boudeur, si, depuis le lieutenant jusqu’au simple mousse, on ne s’empresse de lui laisser la place libre, pour qu’il se promène tout à son aise, sans des- * serrer les dents avec qui que ce soit. L’officier anglais a peu t-être encore pl us de morgue ; mais il sait l’adoucir par cette communication de Turc à Maure , qui ne compromet point sa dignité, et qui fait ressortir son importance. Pour mieux rendre ma pensée, je dirai que les officiers français commandent par leurs talents et par leur brevet, tandis que les officiers anglais joignent à ces deux avantages celui bien précieux de mériter d’être. considérés comme les plus habiles matelots de tout l'équipage.

Quand on établit une question, il faut la résoudre d’une manière satisfesante pour le lecteur instruit. Je -crois avoir suppléé la stérilité de M. Pillet , qui donnait la supériorité aux marins anglais, sans en assigner la cause. C'est donc par esprit de parti qu'il dit (page 365): ( « L expérience m’a convaincu que nos officiers « de marine, ayant plus 1 obligation de travail - « 1er et de s’instruire , sout véritablement plus « savants et plus manœuvriers que les offi- « ciers de la marine anglaise. Nous avons l'ha- « biludede voir tout en beau chez nos voisins. » Quiconque a lu l'ouvrage de M. Pillet ne peut certainement pas lui adresser ce reproche, excepté pour \' esprit public , la science poli- * tique des cordonniers, et I administration maritime. Du reste, tout est dans sa liste de réprobation. Quel est le voyage où M. Pillet a pu se convaincre par expérience que nos officiers étaient plus obligés de travailler et de s’instruire que les officiers anglais? Cette assertion est d'autant plus surprenante, que toute 1 Europe sait ce que paraît ignorer M. Pillet, « que «depuis vingt-cinq ans, nos officiers de mer « sont claquemurés dans leurs ports, ce qui les « a fait nommer des marins d'eau douce y tan- « dis que les Anglais parcourent le globe dans

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« toutes les directions et dans toutes les sai- « sons. » Que peut répondre M. Pillet à cette vérité constatée par une expérience réelle , et * ' non pas idéale , comme celle qu’il s’est créée dans les pontons? Je me résume. Nos officiers de mer vont de pair avec les Anglais pour tout ce qui constitue le mérite des élèves dignes des Rodney, des d’Estaing, des Jean Bart, et des Nelson. Je crois que les amiraux anglais seraient battus par les amiraux français , si ceux-ci avaient des flottes mieux composées que celles de leurs adversaires. Notre marine pèche par la base, la mauvaise composition des équipages.

Pendant la guerre de la révolution, tous nos efforts se sont dirigés vers les armées de terre; on a négligé la marine et dans le personnel et <* dans le matériel. Il dépend du gouvernement de prouver aux Anglais qu’ils ne seront que nos rivaux, quand des erreurs impardonnables ne les rendront pas nos maîtres.

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