‹ Tableau de la GrandeBretagne, ou Observations sur l'Angleterre vue à Londres et dans ses provinces de M. le maréchalde camp Pillet; avec un supplément. Par M. SarrazinChapitre 29 sur 47 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

XLV. Prisons de guerre flottantes ; pontons de Chatham. XL VI. Régime et nourriture des prisonniers sur les pontons. XLVIÏ. Habillement des prisonniers. /XLYIII. Argent adressé aux prisonniers par leurs familles.

Nous voici enfin arrivés au véritable motif qui a fait prendre la plume au général Pillet. Les quatre chapitres que j'analyse étant relatifs au même objet, je n’ai pas uru devoir les séparer. J’aurai soin, tout en évitant la prolixité, de ne rien oublier de tout ce qui peut servir à l’instruction et à l’amusement du lecteur. Je Continuerai à ajouter librement mes réflexions en faveur des Anglais, ou contre eux, selon que la justice m’en imposera l’obligation, en observant qu’il ne s’agit plus du caractère national. Nous sommes dans une région nouvelle.

Les pontons ne sont ni sur terre ni sur mer : ces singulières prisons ont été inventées par la nécessité. Il aurait fallu une armée entière pour garder les prisonniers de guerre qui ont été faits par l’Angleterre, ou mis à sa disposition par

ses alliés du continent européen, depuis 1793 jusqu’en 1 8 1 4- eut recours à des vaisseaux de ligne hors de service. Voici la description qu’en donne l’auteur (page 3 y 3 ).

« Les pontons, ou vieux vaisseaux servant de « prisons de guerre, sont généralement des vais- « seaux de soixante-quatorze. Les prisonniers u occupent la batterie basse et le faux pont, « dont on a retranché à chaque extrémité envi- « ron un quart d’étendue. La portion de la gar- « nison qui n’est pas de service y couche avec « les armes chargées, et la cloison qui les sépare « est mailletée , ou renforcée de grosses têtes de « clous placées sans intervalles. De distance en « distance on a placé des meurtrières par leste quelles peuvent passer des canons de fusil, à « l’effet de tirer , si l’on veut , sur les prison-» « niers. Le reste du bâtiment est occupé par les « officiers et matelots anglais , à l’exception « néanmoins d’un petit espace sous le gaillard «d avant, où est placée la chaudière des pri- « son nier», du carré de la drome, qu’on a qua- « lifié du nom de parc f fermé de tous côtés, u où sont placés les escaliers, et de la portion « de gaillard d’avant, où passe le tuyau de la « cheminée des chaudières. La totalité de cet « espace présente une surface d’environ qua-

( ai 4 )

« rante pieds de long, sur trente-six de large:

« il sert à-la-fois de promenade et d ’étendoir à « mettre au sec les haillons de neuf cents honnit mes. « La moitié de ce nombre aurait pu être placée commodément à bord d'un ponton; mais l’imagination n’en aurait pas été moins exaspérée par l'idée , vraiment triste pour un Français, de voir continuellement la campagne sous ses yeux sans pouvoir aller s'y promener. Cette réflexion a échappé à M. Pillet; et, si j eu juge par moi-même, je crois cjuc cette privation, dont on n'avait pas la perspective de voir la fin, aurait suffi, malgré toute ma philosophie, pour me faire succomber à la force de mon chagrin.

Les pontons étaient surveillés par des troupes de marine. M. Pillet se trompe quand il dit « que ce corps est composé d’hommes coupait blés ou complices de grands crimes, auxquels «le magistrat n'a laissé que 1 alternative d’en- , « trer soldats dans la marine, ou d'être pendus « (page 374).» Ce mode de recrutement n’existe que pour peupler Botany-Bay . L’arme de la marine est bien composée, et on y observe une discipline fort sévère. M. Pillet est plus exact quand il nous dit ( p. 375 ) « quil y avait neuf «pontons dans la rade de Chatliam en ï8i3;

h qu’ils étaient places à des distances qui 11e « permettaient pas aux prisonniers de pouvoir « communiquer par la voix ou par signes, et « qu’ils étaient assez près pour se surveiller réti ciproquement les uns les autres. » 11 a voulu dire que les garnisons étaient à même de se secourir, si les prisonniers s étaient révoltés. Les pontons étaient amarrés par des chaînes au milieu des vases que chaque marée découvre. C’est donc à tort que l'auteur dit « qu’il en résultait « un air putride qui, sans mauvais traitement u ni mauvaise nourriture, aurait suffi pour al- , « térer et détruire en fort peu de temps la santé « la plus robuste. » L agitation causée par le flux et reflux de la marée ne laissait les vases a decouvert que pendant quelques heures, et il ne pouvait point sen exhaler des miasmes nuisibles à la santé des prisonniers. Il en eût été autrement, si le ponton eût été à côté deaux stagnantes , comme à Valcheren et a Cadzand.

Voyons si les autres plaintes de M. Pillet sont mieux fondées.

Je conçois que c’était une bien grande souffrance de résider dans un endroit où l’on ne peut pas se tenir debout, comme on y était réduit dans les pontons, dont la hauteur intérieure des entre-ponts n est que de quatre pieds

Luit dix pouces, rarement de cinq pieds. J'ai été embarqué souvent, et j'avoue que cette position était pour moi une gêne si insupportable, que, malgré les plus mauvais temps, je préférais rester sur le pont, au grand air, que d'être obligé de me tenir dans le vaisseau ou assis ou courbe. A cet inconvénient se joignait 1 excessive clialeur produite par I entassement des prisonniers, lorsque les liubleaux ou sabords étaient fermés. Il était très dangereux de passer rapidement à une température froide; ce qui cependant avait lieu dès qu'on ouvrait les sabords. On risquait d’attraper une fluxion de poitrine. M. Pillet dit (page 378) : « Un pri- « sonnier qui a séjourné dans une prison fermée u d Angleterre pendant plus de trois années ne «saurait 1 éviter, quelques précautions qu’il « puisse prendre; car par-tout, dans les prisons « de terre, dans les prisons flottantes, l encoin- « broment. est le même, et par-tout cet encom- « brement est le fruit d une atroce méditation,

« d un calcul assassin. » On était plus au largo dans les prisons de terre. Les pontons n’étaient pour ainsi dire qu une punition qu'on colorait du nom de précaution. 11 a pu résulter de ces dispositions la mort de plusieurs prisonniers. G est un très grand malheur. Le gouvernement

anglais est très coupable. Mais je suis (lavis qu'il n’y a poiut eu de sa part la moindre intention de faire périr les prisonniers. Je dis plus: s’il avait été démontré que la mort de quelques individus devrait être causée indispensablement par les mesiu'es adoptées, nul doute qu’on les aurait changées. J’ai de très grands torts à reprocher aux ministres anglais ; mais jamais je n’ai pu avoir de preuves qu ils eussent prémédité un assassinat.

L’auteur détaille (page 379) la distribution de l’emplacement accordé aux prisonniers. On avait pour chaque hamac six pieds de long sur quatorze pouces de large. Gomme la carrure d’un homme est de seize à dix-huit pouces d’une épaule à l’autre, on lirait parti de la hauteur, en sorte qu’en attachant un hamac intermédiaire dix-huit pouces plus bas que les deux autres, on obtenait plus de facilité pour se déplacer pendant la nuit, sans néanmoins diminuer les dangers de la corruption de lair. Un nouveau surcroît de souffrances pour les prisonniers était la brutalité avec laquelle on augmentait leur nombre, sans aucun égard pour placer les nouveaux venus, même quand ils étaient officiers. « Leur unique ressource, pour w ne pas coucher sur le plancher humide, dit

( ai* )

t» M. Pillet (p.38i), était ùl acheter une place : « cétait une misérable spéculation pour un pri- « sonnier affamé; il consentait à vendre sa place « afin de se procurer un peu plus de vivres pen- « dant quelques jours ; et, afin de ne pas moult rir de faim , il accélère la destruction de sa « santé, et se réduit dans cette horrible situait tion à coucher sur un plancher ruisselant « d’eau , l’évaporation des transpirations for- « cées, qui a lieu dans ce séjour d’angoisses et « de mort. Ou a fait à l'administration char- « géedes prisonniers de guerre des représentait tions sans nombre sur ce barbare entassement « d’hommes; elle a toujours répondu que l’ami- « rauté n accordait pas à ses matelots dans ses « vaisseaux plus d'emplacement que l'espace « fixé aux prisonniers dans les pontons. Cette it réponse est aussi dérisoire que barbare. »

L auteur a voulu sans doute plaisanter, en fesant ruisseler la transpiration des prisonniers. C’est manquer de respect au public que de violer toute vraisemblance dans une pareille discussion; mais il observe avec raison (p. 38 1 ) que, dans un vaisseau qui est à la mer, une moitié de l'équipage est toujours de service; qu alors chaque matelot a vingt-huit pouces d’espace au lieu de quatorze, et que, dans un

équipage de sept cent soixante-quinze liommes, il n’y en a jamais plus de quatre cents là où on plaçait neuf cents prisonniers. M. Pillet se trompe à son désavantage. Les Anglais nont dans leurs vaisseaux de soixante-quatorze que cinq cents hommes d’équipage, bien rarement six cents. Par exemple, dans l’escadre de Nelson à Aboukir, sur quatorze vaisseaux dont les équipages étaient choisis pour livrer bataille à notre flotte, un seul vaisseau, le Minotaure , était monté par six cent quarante hommes ; tous les autres étaient au-dessous de six cents. Le Léander n en avait que trois cent quarantetrois, tandis que notre vaisseau amiral 1 Orient était monté par mille hommes, nos vaisseaux de quatre-vingts par huit cents , et nos soixantequatorze par sept cents, jusqu’à nos frégates X Artémis e et la Diane, qui avaient chacune quatre cents hommes d’équipage. Cependant nous fûmes battus, malgré la supériorité d instruction que M. Pillet veut bien nous accorder dans la tactique navale. Je lui ai aussi donné gain de cause quand il a raisonné en bon logicien sur l’entassement de nos prisonniers comparativement aux équipages anglais; mais il ne me donne pas souvent la satisfaction de pouvoir me ranger de son avis. Maigre la rudesse

de ses expressions, je dois citer littéralement un autre passage où la vérité et l'erreur se confondent. Le lecteur en fera justice sans avoir besoin de mes réflexions.

« L’atroce administration anglaise des pri- « sonniers de guerre (page 382) ne dit point « que l’air circule librement la nuit et le jour « dans ses vaisseaux de guerre, que les matelots « peuvent descendre ou monter à volonté , « qu’un exercice continuel , une nourriture « abondante et une quantité de liqueurs spiri- « tueuses distribuée à chaque homme, entre- « tiennent les forces d’un équipage, tandis que « les prisonniers de guerre, victimes infortunées « d’une barbarie et d’une cupidité égales , « sont réduits à une nourriture insuffisante et « de mauvaise qualité, et sont privés de l’usage « de toute espèce de spiritueux, quoique ce to« « nique leur soit jugé nécessaire. On refuseaux «prisonniers les boissons spiritueuses, parce « qu’un tel refus entre dans le système de « destruction de leur santé. L’administration « des prisonniers de guerre ne dit pas non plus « qu ils sont enfermés sous les verroux seize heu- « res de suite pendant les nuits d’hiver , et qu’ils « sont aussi hermétiquement fermés qu’une « boîte parfaitement jointe sur laquelle on a

« rabattu son couvercle. Dans ce cachot r/Vifer* « nelles douleurs , l’air est tellement chargé de «vapeurs humides et délétères , que les chan- « déliés s’en imprègnent au point de cesser de « brûler. Ces vapeurs aspirées et expirées tour- « à-tour par des poumons en suppuration « portent bientôt le même genre de mort dans « les individus qui n’en étaient pas encore at- « teints. Elles sont si fétides, si épaisses, si « chaudes, qu’on a vu quelquefois les gardiens « crier au secours , à V incendie , lorsqu’un des « liubleaux ouvert, dans un de ces cas de néces- « sité dont nous avons parlé, portait jusqu’à « eux les exhalaisons brûlantes de ces cachots «infects. Les craintes, ou réelles, ou simulées « des gardiens, ont été quelquefois portées si « loin, 'quon se préparait à faire jouer les « pompes dans les batteries , malgré les re- « montrances des prisonniers qui se voyaient « menacés d’un nouveau fléau, celui de l inon- « dation à travers les grilles de leurs cachots. »

Il y a de la maladresse delà part de M. Pillet d accuser les Anglais de cupidité, de barbarie, et de vouloir détruire la santé des prisonniers, à cause du refus des boissons spiritueuses, lorsqu il sait que notre gouvernement avait fixé les fournitures, et quelles étaient à sa charge. Si

les Anglais avaient été autorisés à faire des distributions d’eau-de-vie, comme les fournisseurs auraient eu en leur faveur le casuel d'une si précieuse circulation, ils n’auraient pas manqué de remplir les ordres de notre gouvernement, sans oublier leurs intérêts particuliers. Voilà donc encore une accusation d’atrocité, de barbarie et d’assassinat contre les Anglais, qu’on ne peut mieux comparer qu à une pierre jetée au hasard, et qui retombe sur le nez de l’auteur. L’air de l’intérieur des pontons ne pouvait être que corrompu, si on négligeait de lê renouveler, ainsi que le rapporte l’auteur; mais il y a -loin de cette insouciance, qui n’occasionait que l’épaississement de l’atmosphère, à la ridicule aventure d'avoir vu des cris de secours et d’ incendie à cause des exhalaisons brûlantes... Mais j oublie que j ai promis de ne point répondre à des assertions que l’auteur se repent bien d’avoir trop précipitamment confiées à l'impression. Nescitvox missa reverti.

M. Pillet nous dit (page 38à) : « On accorde v pour chaque homme prisonnier de guerre « une livre et demie (la livre anglaise n’est que « de quatorze onces de France ) d’un pain gros- « sier et rempli d’eau, une deini-livre ou sept «onces de viande de très mauvaise qualité,

« deux ouces de gruau , et un gros d’ognon :

« c’est la ration du prisonnier. Deux jours de « chaque semaine l’on substitue à la viande une « livre de poisson salé; c’est alternativement de « la morue et du hareng. Les jours du hareng, « les prisonniers l abandonnent au fournisseur, « qui leur donne un sou. Le faux pont et la « batterie de chaque ponton ont obtenu comme « faveur de ne pas recevoir ensemble le pois- « son. La partie des prisonniers qui reçoit la « viande met dans la marmite la quantité ordi- « naire d’eau; et ce jour-là, appelé jour de de- « mi-viande, tout le monde reçoit un lavage « pour soupe. Ce lavage débilite l’estomac au « lieu de le fortifier; mais il offre du moins un « aliment chaud. Deux canots ont le privilège tt exclusif de parcourir la rade avec des proviv sions; elles consistent en beurre, thé, café, « sucre, chandelle, pomme de terre, et tabac. « Ces privilégiés afferment leur droit. Cela seul « suffit pour prouver que les denrées apporta tées sont avariées, de mauvaise qualité, et se « payent sur les pontons un tiers au-dessus du « prix de terre. Pour ces provisions, ainsi que « pour celles que le gouvernement accorde , il « faut prendre ou laisser, il n’y a pas de choix. « La réponse unique que l’on fait à toutes les

Digitize

t< plaintes portées est, dans l’un et 1 autre cas* « That is too good for French-dogs y Cela est « trop bon pour des chiens de Français. »

Pour être cru, M. Pillet aurait dû être moins exagéré. Au lieu de dire too good , il fallait mettre good enougli , ou assez bon, expression assez familière aux Anglais envers leurs propres enfants. Too good , ou trop bon, est une expression de mépris dont on se sert rarement envers les Français, qui, quoi qu’on dise l’auteur, sont estimés et craints des Anglais. Les vivres étant fixés de concert avec notre gouvernement, il y aurait de la mauvaise foi à censurer les Anglais sur cet article. Je suis étonné d'une livre de hareng laissée au fournisseur pour un sou y par ces mêmes prisonniers que nous verrons bientôt dévorer les chevaux et les chiens que leur bonne fortune fesait entrer dans leurs prisons. Ces hommes si atroces y si barbareSy et si cruels , accordaient cependant des faveurs , et consentaient à des arrangements qui, d'après l’aveu de M. Pillet, offraient du moins un aliment chaud. Ils ne voulaient donc pas détruire la santé des prisonniers ceux <pii consentaient à un mode de distribution de la viande et du poisson, qui tendait à favoriser 1 habitude des soldats français, dont

la soupe est l'aliment le plus agréable et le plus salutaire? Tous les Anglais n avaient donc pas le même refrain , c’est trop bon, etc., puisqu’on consentait à laisser bouillir la marmite , lorsqu'on aurait pu, d’après la nature des distributions, ne pas laisser cuire de viande les jours où l’on délivrait du poisson? Si j’avais été sur les pontons, je partagerais sur certains points le mécontentement du général Pillet; mais je crois < pie, sur le plus grand nombre, je lui prouverais, par des arguments irrésistibles , qu’il est dans le cas de ce voyageur gascon qui , par l’originalité de ses aventures, n’obtenait pour toute réponse que ces mots: A beau mentir qui vient de loin.

On doit ranger dans cette série de rapports imaginaires les trente mille hommes ( p. 387 ) morts, en cinq mois, d'inanition, ainsi que les quatre’millo, sur sept mille prisonniers, enfouis dans un coin de terre à Normaticross. Le pain, sans être de première qualité, est bon dans toute l’Angleterre. Quant à la viande, 011 n en mange pas de meilleure en Europe. Laissons parler M. Pillet, que j’aime à voir se réfuter alors même qu’il pense être très énergique dans ses doléances : « Les plaintes des prisonniers devenaient des clameurs. Je portai moi-même

• • . ‘ ( aaC }

«' une plainte au capitaine Presslaud , dont ja- « vais à me louer. Cet officier me traitait bien.

« Le lendemain de ma plainte, des officiers pris i< dans les deux bataillons de milice commis à . k la jjarde de la prison, et quelques particuliers « que nous ne connaissions pas, entrèrent au « moment de la distribution des vivres : ils « «avaient à leur tête Pt esslaud , qui vociférait »

« d affreuses imprécations contre les prison- « niers. On représenta les vivres; et, comme « celte scène avait été préparée , les vivres * « étaient bons ce jour-là. l u procès-verbal au- « quel les prisonniers ne lurent point appelés « constata qu ils étaient de bonne qualité. Clia- « cun des signataires répéta à lenvi que les bram ais étaient des cui/uins , des scélérats,

« qui se plaignaient tou jours; qu'ils étaient Iou-l ' «jours prêts à se révolter, et qu il faudrait eu « fusiller quelques uns pour 1 exemple. »,

Comment se fait-il qu'un capitaine en qui M. Pillet avait confiance , puisqu'il avoue en avoir été bien traité , et devoir même s en louer y par quelle étrange métamorphose, dis-je, cet officier devient-il subitement un tout autre homme? De la veille au lendemain il vocifère d affreuses imprécations ; et, comme il était 'in des signataires du procès-verbal, nul doute

qu il ne comprît le général Pillet dans ses reproches, que j’aime à croire aussi peu fondés' que les accusations de Fauteur. Au moins aurait-il dû nous donner quelque motif apparent de la versatilité du ca\\'\U\n\cPresslaud. Son sileucenons prouve (pie les plaintes des prisonniers étaient dénuées de fondement, et que l'aigreur des An- • glais n était que le résultat des injustes plaintes des chefs des pontons. Je me suis trouvé à bord du vaisseau le Tromp , dans le passage de Dublin à Iloljhead. Les prisonniers furent maltraités. ils se soumirent avec une résignation surprenante à tous les ordres qui furent donnés par le maître d équipage. Pendant trois jours, que dura notre embarquement à cause du mauvais temps, puisque avec un bon vent •nous serions arrivés dans douze heures , nos troupes n’eurent que du mauvais biscuit. On leur refusa de la viande, sous prétexte que le règlement pour cette traversée n’en accordait point au capitaine du vaisseau. Sur ma demande , ce respectable officier s’empressa de pourvoir à tous les besoins des prisonniers*, et, à notre arrivée à Liverpool, les négociants de cette ville nous accueillirent comme des amis; ils donnèrent à l’état-major un grand dîner, suivi d’un joli bal, et ils eurent soin que les

soldats fassent bien réfjaléç. Ces détails sont aussi* authentiques que ceux de M. Pillet. Je les ai publiés en 1 798; et, tout en me plaignant de la sévérité déplacée de quelques agents du gouvernement anglais, j aurais cru flétrir la loyauté du caractère français, si, par un exposé, fruit de la haine et de l’ingratitude, j avais cherche à dénaturer les procédés nobles et généreux des Anglais à notre égard.

Je passe sous silence l'anecdote des femmes de soldats ( p. 390), « qui allaient à terre deux « fois par semaine, et qui rapportaient des pro- « visions quelles fesaient payer à volonté.»

C’est toujours lé conte des cent vieilles veuves . Est-il possible qu un officier général ait pu croire que ces femmes étaient apostées pour la ruine des prisonniers, après avoir dit ’ quelles servaient à procurer aux prison nier s d’autres provisions que celles apportées par les canots? On 11’aura pas manqué d observer que, dans cette liste, il n'y avait point de spiritueux , si essentiels à la conservation de la santé. Les femmes de soldats avaient sans doute un droit particulier pour cette espèce de fournitures. M. Pillet n’en dit rien. Sa plume est comme celle de César sur certains articles , dont la connaissance serait essentielle, il disparaît dans

les nues avec le vol rapide de l'aigle, quand il devrait sillonner la terre avec la tranquille lenteur du bœuf. Son chapitre XLYH de l'habillement des prisonniers ne peut mieux être comparé qua un trou de taupe. Etait-il nécessaire de faire un chapitre séparé pour nous dire « que « chaque prisonnier devait recevoir tous les « dix-huit mois une veste à ma riches, un gilet «sans manches, un pantalon, deux paires de « bas, deux chemises, une paire de souliers, et « un chapeau; qu il ne le recevait pas uqe fois « en quatre ans , et que toutes les fournitures « étaient toujours trop étroites. » ( Page 3 92 ) L’auteur fait l éloge de M. JVoodnve , agent des pontons de Porbsmouth. Il le cite « comte me paraissant vouloir faire le mieux son serti vice, a II observe cependant qu’au moment de la distribution dos chemises, son secrétaire les reprenait moyennant un shelling, vingt-quatre sous: la façon coûtait davantage. L auteur conclut ( p. 3q3 ) que, malgré le zèle de M. ŸVoodrive, la nourriture était en quelque sorte plus mauvaise qu’à Chatham. Pourquoi donc avoir fait léloge de cet agent? On dirait que M. Pillet, persuadé que ces diatribes ne suffiront pas pour piquer la curiosité du lecteur, cherche à le dédommager par l'originalité de ses coutra-

dictions. Sous ce rapport , je suis de l’avis de ce philosophe qui dit « qu il u'y a pas de livre,

« si médiocre qu’il soit, qui ne puisse être vu

« d'un bon côté. »

« Si les prisonniers (page 3q f) ont à souffrir « de grande's privations, des maux réels dans ce « qui concerne leur habillement et leur nourtt riture , ils dont pas moins de difficultés à « éprouver pour recevoir les secours qu ils al- . «t tendent de leur patrie. La famille d’un pan- , « vre matelot, d'un malheureux soldat, se sai- «tgne, s’impose les plus douloureuses privait tions, afin «le lui faire passer une modique . « somme. Le quart d’une somme au^si sacrée « n'arrive pas dans son temps à sa destination ;

« elle devient la proie des préposés a l’admi- * nistration des transports des prisonniers.

« Si le matelot ou le soldat reçoit les lettres qui « lui annoncent un secours, et le plus souvent «telles sont interceptées , s il fait en eonsé- <i «|ueuce une réclamation , la réponse est tou- «t jours, qu'on n’a rien reçu pour lui , qu'on «t n’a aucun avis de ce qu’il demande. H doit « s’estimer heureux si au bout d une année d in- «t stance il reçoit enfin partie de ce qu’on a jt reçu pour lui. Si le prisonnier meurt, s il est « échangé, s il est transféré dans une autre pri-

« son, la sommé est absolument perdue .» Voilà l’accusation ; examinons les preuves à l’appui.

« Un matelot, Louis Bertrand ( page 397 ),

« avait l'avis cpie sa femme lui avait envoyé « vingt- quatre francs; on avait répondu à « toutes ses réclamations , rju on n avait rien u reçu pour lui. Une nouvelle lettre confirme «‘à Bertrand l’envoi des vingt-quatre francs « depuis plus de dix mois. Il est désigné comme « invalide pour être renvoyé en France; on lut « fait signer la quittance des vingt-quatre francs « sans les lui donner. Le jour où il sembar- « qua pour la France, il se désolait de partit « sans ses vingt-quatre francs. L’interprète du «bord en fit généreusement l’avance, sur la « responsabilité écrite du général Pillet; et il « eut toutes les peines du monde à se faire rem- « bourser (page 3 q 8 ). » On serait fort tente de dire à M. Pillet qu’il vient de jouer le rôle de la montagne en travail d’enfant^ qui accouche d’une souris. Il n’a pas même le mérite de ce faible enfantement , puisque Bertrand reçoit enfin ses vingt-quatre francs, qui ne deviennent pas la proie des préposés , comme il lavait si emphatiquement annoncé. Il se trouve aussi à bord des pontons un interprète généreux, qui, quoique Anglais et agent de 1 adpii -

nistration, débourse cette somme sur la responsabilité du général. Bertrand étant échangé, son argent devait être perdu absolument , d’après M. Billet. On se demande comment 1 interprète s'exécuta? pourquoi le général répondit par écrit , et de quelle manière on réussit à se faire rembourser une somme absolument perdue?

Je ne dirai pas au général Pillet de s’occuper de tactique , comme V oltaire disait à maître Adam de faire des perruques ; mais je crois devoir lui” recommander de s en tenir scrupuleusement à la 'vérité. Alors les talents dont la nature l’a doué, et que l'éducation a développés, seront fort utiles à la société. Il importe à« la France de bien connaître 1 Angleterre, et il est peut-être encore plus important à l’Angleterre de bien se connaître elle-même. Ou ne peut obtenir des renseignements impartiaux que par des observateurs éclairés, et des défenseurs zélés des droits de I homme. M. Pillet se trahit souvent dans son plan de dénigrer les Anglais. En voici une preuve non équivoque (page 3qt)) : « M. de Merven , prisonnier déten u « au Crow’n-Prince , était dans l’habitude d en- « voter de temps à autre quelque argent à une « famille pauvre de Litch/îeld , à laquelle il « croyait avoir des obligations. L’argent pas-

« sail secrètement par les mains d'un ami de « Londres. Il arrivait toujours à sa destination. t< Une de ses lettres fut interceptée par l’agent, « et il fallut alors se résigner à envoyer par la « voie permise. Quelque temps avant la ban- « queroute du commis de M. l’agent , M. de « Merven lit remettre deux livres 'sterling au « bur eau de ce commis, à la destination de <.« Litchfield. Cette somme ny est jamais par- « venue; et, lorsque M. de Merven a réclamé, v on lui a répondu qu'on n’avait trouvé cet ar- « ticle écrit sur aucun registre. »

Ainsi nous voyons M. Pillet convenir luimême que cette ville de Lïtch/ield , où trois cents prisonniers français avaient éprouvé des cruautés inouïes ( p. 3yi), fixait néanmoins la reconnaissance de M. de Merven, qui envoyait ' des secours à une famille à qui il avait des obligations; aveu qui, quoique arraché à M. Pillet par son désir de prouver 1 infidélité du commis de l’agent, est aussi honorable pour l’officier français que pour la famille anglaise qui était l’objet de sa noble sollicitude. Observons que M. Pillet ne prouve rien contre la probité de l'agent, puisqu'il ne s’agit qut' de son commis, à qui M. de Merven n’avait pas dû confier son argent sans en exiger un récépissé , avec le

numéro de l'enregistrement. Cotte marche, la seule régulière en fait de comptabilité, se prêt- ' tique en Angleterre tout aussi bien qu’en France. Alors il est impossible qu’une somme, si modique quelle soit, devienne la proie des préposés. M. Pillety au surplus, ne veut nous * laisser aucun doute sur cet article. Je lui dois des remerciements de me fournir par lui-mème un témoignage authentique «le la fausseté de son accusation. -

11 nous dit ( page 4°°) : <' Plusieurs de ces « détails peuvent paraître minutieux; ils doi- « vent intéresser tous les bons Français, puis- « qu’il s’agit de braves matelots ou soldats, aux- « quels, après avoir volé , en Angle terre , le « vêtement et la nourriture, on vole encore les «secours qu’on leur envoie^ Jfc dois signaler . « une autre espece d’abus étranger aux agents,

« et dont les prisonniers ont été victimes. Beau- . « coup de mes lecteurs, qui peut-être auront « rejeté mon livre avec indifférence, auront « un jour des fils, des frères prisonniers en An- « gletcrrc. Si je les ai prémunis par quelques « bons avis je serai vengé. » Profession de foi qui ne laisse plu S aucun doute sur \ impartialité d'un écrivain qui a soif de vengeance. En 1 8 1 1 , la maison Pérégaux fit passer à la maison

Coutts 2,4°o fi ancs pour le général Pillet. Le change était alors en faveur de la France. Cependant MM. Coutts no payèrent que 2,400 francs. M. Pillet ayant réclamé, ces messieurs lui répondirent qu’ils avaient reçu de MM. Pérégaux son compte tout fait en livres ster ling, et qu’il devait s’adresser à cette maison pour régler son compte. « Je suivis l'avis* dit M. Piltt let (page 4 01 )’ j’écrivis à MM. Pérégaux « dans des termes assez sévères, et M. Délais cour, notaire, reçut de leur part la prière de « passer à leur maison de banque pour rectifier « nnc erreur. On lui restitua environ 4°° f r> «J’ai lieu de croire que peu de semblables restitutions ont été faites. » Quel peut être lemotif de cette croyance ? Pourquoi la maison Pérégaux, qui jouit à juste titre de restitue et de la confiance de toute l’Europe, aurait-elle accordé à M. Pillet une justice qu elle refuserait à ses autres correspondants? Croit-il être redevable de ce règlement de compte aux termes assez sévères de sopépître? Dans ce cas, comme dans tant d’autres, il est à regretter que son esprit ail égaré sa raison, et l'on ne doit plus être surpris qu’il ait donné une si fausse direction à sa sévérité envers ses banquiers, et à sa vengeance envers les Anglais. Il eût obtenu un

triomphe bien plus complet, eh n employant que les aimes favorites des chevaliers français ; la justice, la candeur, la politesse, et la loyauté.

île

Page 1