‹ Tableau de la GrandeBretagne, ou Observations sur l'Angleterre vue à Londres et dans ses provinces de M. le maréchalde camp Pillet; avec un supplément. Par M. SarrazinChapitre 30 sur 47 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

XTilX. Mauvais traitements habituels; leurs différentes espèces. L. Maladies auxquelles sont sujets les prisonniers de guerre. 1,1. Échange des prisonniers. T. II. Malheureux oubli des prisonniers de guerre ; excès de leurs souffrances par l'insuffisance de la solde.

Je réunis encore quatre chapitres, parceque l’auteur aurait dû adopter la même marche sous le titre : Des mauvais traitements, maladies, échange , et insuffisance de solde des prisonniers de guerre. Un des principaux mérites d un. ouvrage consiste dans une habile distribution de ses parties, afin que le lecteur soit, le livre à la main, comme un passager sur un bateau; il voyage sans se retnuer, comme le lecteur doit parcourir un livre sans se fatiguer; s il s’ennuie, s’il tourne le feuillet avant d avoir achevé la page, ou le livre est hors de sa portée, ou l’auteur a fait un mauvais ouvrage. Sur soixante chapitres que renferme celui dcM. Pillet, à peine en trouve-t-on six sans laisser tomber le volume des mains et avoir envie de dormir. 11 ne suffit pas de parler d indignation, d’hor-

Dig

reur, de barbarie, et autres mots aussi boursouflés; il faut prouver la justesse de ces sentiments par des faits autlien tiques ejs des raisonnements bien suivis. Tant de modération ne peut pas être le partage d un homme qui a déclaré avoir besoin de se venger. PS imitons point son délire, et continuons à faire connaître ses erreurs, pour en prévenir l'effet, et sur-tout venger l’innocence injustement accusée.

M. Pillet se plaint (page 4° 2 ) de c e qu'on lésait l’appel des prisonniers deux lois par jour. U fallait monter sur le pont. Les jours de pluie, les babils s imprégnaient d humidité. Il assure que plusieurs fois des prisonniers ont été percés de baïonnettes ou estropiés à coups de sabre, pareequ ils ne montaient pas assez vite au gré d’un soldat ivre. Il dit (page 4o3) avoir été témoin, avec le colonel Valable, d’un pareil acte de barbarie. 11 vit tomber un malheureux sous les coups de sabre d un soldat qui reçut une forte entaille au bras. Il ne convenait pas d’ajouter ces derniers mots, et alors on aurait pu croire à X entaille ÿ mais la chute est l’antidote de cette blessure. Un soldat ne tombe pas pour une entaille a\x bras. Cependant M. Pillet! ajoute « qu'il se plaignit de cette brutalité ; c. quon lui répondit que cela n arriverait plus;

« çt ({uafin ([ii il uc pût plus être le témoin et (\,se plaindre de V assassinat de ses compati triotes , on ordonna que le colonel Valable « et lui fussent désormais enfermés avant Vapttpel pour compter. 11 déclare, avec pleine « connais s ance de cause , que plus de cinq « cents Français ont péri de cette manière, sans v qu’il ait été possible d obtenir justice, qu’une « quantité considérable restera estropiée et hors « de service par les coups de feu, les coups de « baïonnettes, les coups de sabre, etc. Quand « l'assassinat a été suivi d’une mort immédiate, * ce qui est arrivé souvent , le rapport du jury «a toujours été justifiable homicid , liomi- « eide justifiable. »

- Comment M. Pillet, qui a montré une si bonne mémoire pour les vin^t-quatre francs de Louis Bertrand , n a-t-il pas pu nous conserver le nom de ce soldat qui reçut une forte entaille? On conçoit difficilement ce qu’il veut dire par Tordre de Yenfermer avec le colonel Valable avant l’appel. Il dut bien se réjouir 'de cette mesure, puisqu' 'étant enfermé il n était plus exposé à se mouiller quand il fesait mauvais temps. Jusque-là je ne vois qu’un soldat blessé au bras y et le général Pillet enfermé avec le colonel Vatable. On a donc tout lieu d'être sur-

pris de voir l’auteur déclarer, avec pleine connaissance de cause , que plus de cinq cents Français ont péri par les coups de l’eu, etc. Le 3 i mai 1811, les prisonniers s’étant insurgés à bord du ponton le Samson , huit prisonniers furent tués, dont un lieutenant, M. Duhausset: (page 4 ° 4 ) différence de 5 oo à 8 est de 493, et on la trouve épouvantable, quand 011 réfléchit qu il est question de assassinats. Je le demande au général Pillet. JS il avait commandé la garnison du Samson , se serait-il conduit différemment de 1 officier anglais? IVaurait-ill pas pris les mesures indispensables pour le, rétablissement du bon ordre parmi les prisonniers?

L’auteur a compris qu'il était sur une question délicate à traiter. Il a lancé son coup de tonnerre , comme Jupiter Scapin , par cinq cents occis , et il s’est jeté sur les terres d' Hippocrate. « Cbaque<jnnée (page 4 o 5 ),l’adminis- « tration renvoie une certaine quantité d’hom- « mes quelle qualifie di invalides , et l’amirauté « anglaise se glorifie de cette conduite, connue « d’un acte d’humanité. Elle est le résultat de « la perversité la plus machiavélique , la plus « infâme. Il eût été digne de la sagesse de rio- « tre gouvernement de faire dresser desprocès-

« verbaux de l’état de ces malheureux invalides « qu’on renvoyait des cachots d’ Angleterre. La « nation française aurait vu à découvert la conte duite et les vues des ministres anglais. Ce « n'était pas des vieillards dont lâge a épuisé « les forces, ou des soldats mutilés dans les comte bats, ou cruellement estropiés par le sort de « la guerre, que le cabinet de Londres rendait « à lciir patrie et à la liberté, c’étaient des jeu- « nés gens, tous d’une constitution originairet< ment robuste, des hommes dans la force de « l âge, mourants de la poitrine, assassinés par if le régime des prisons, et renvoyés au dernier « période de la maladie. On tue les hommes en « état de servir ( page 4o6), puis on les renvoie « en France, afin quils y meurent tout-àufait. Plusieurs de ces infortunées victimes,

« sont mortes dans le passage. »

Je me flatte que M. Pillet ne me reprochera pas d’altérer son texte, ni d’éviter les questions les plus délicates. Je copie littéralement, et toujours les passages où fauteur paraît porter ses * plus rudes coups à ses adversaires. Quoiqu’il n’y ait dans cette lutte ni sabres, ni pistolets, ni canons’, M. Pillet a déjà fait couler avec sa plume cent mille fois plus de sang qu il n’en a versé sur les champs de bataille depuis son en-

Irée au service. A l’inverse de ce roi de la fable qui changeait en or tout ce qu’il touchait, M. Pillet cherche à envenimer les «actions les plus louables. Les Anglais traitent-ils nos prisonniers comme leurs matelots, excepté pour les spiritueux que notre gouvernement refusait-? M. Pillet ne balance pas de les proclamer des assassins , pareeque la chaleur des pontons oceasionait des fluxions de poitrine. Et quand les Anglais renvoient en France les hommes attaqués de cette maladie, l’air natal étant reoonnu très favorable pour la guérison, M. Pillet les proclame encore des assassins. Qu’aurait-il donc dit, si tout échange avait été interdit, ainsi que l’autorisait la conduite de Napoléon, et qu’on eût laissé périr une foule de , malades qui ont été rétablis en France? Oui, les ministres anglais ont fait un grand acte d’humanité, en renvoyant les hommes que l’air natal pouvait rendre à la santé, lorsque le gouvernement français , au mépris du droit des • gens, retenait prisonniers plus de huit mille Anglais non combattants.

Entraîné par une haine irréfléchie, l'auteur , dit ( page 409 ) : « Les ministres anglais seraient « plus humains, s’ils déclaraient une fois pour « toutes qu’on ne fera plus de prisonniers sur

<» le champ de bataille. Les ministres seraient « moins atroces, s’ils obligeaient leurs généraux « à traîner à leur suite dans toutes leurs guerres, u comme en Amérique , des Indiens chargés « de massacrer les soldats français que le sort « de la guerre ferait tomber dans leurs mains. »

Où M. Pillet a-t-il vu que les Anglais, en Amérique , aient fait égorger nos soldats par des Indiens? Je dois, dire, à la louange des marins anglais, que, lors de l’évacuation de Saint-Domingue en i8o3, ils sauvèrent la vie à plus de dix mille Français, qui auraient infailliblement péri dans les combats ou par les maladies, sans , •

leur empressement à nous secourir pour faciliter notre embarquement, et pour ordonner aux nègres de ne pas nous attaquer. J’ai blâmé , dans mon Histoire de la guerre de Russie , l’appareil que mit le gouvernement anglais dans la présentation du cosaque à Hyde - Park. J’ai partagé ce sentiment avec un grand nombre d Anglais respectables, qui voyaient avec peine qu on cherchait à fortifier cet esprit de haine que nous porte le bas peuple. Mais j’ai dû faire apprécier les services signalés que nous ont rendus les Anglais, quoique alors en guerre avec nous, pour combattre par des réalités les chimères de M. Pillet, telles que les

ballots de coton imprégnés de la peste et jetés sur nos côtes, les balles mâchées pour rendre les blessures inguérissables , et les bandes d assassins débarqués aussi sur nos côtes, sans doute ailleurs que les ballots de peste. 11 n’est guère possible d’extravaguer d’une manière plus pompeuse.

Même ignorance pour ce qui est relatif à l’é- . change des prisonniers. Le gouvernement an- , g lais voulait d’abord échanger les nationaux; le gouvernement français voulait faire concourir les Espagnols et les Portugais, afin d’obtenir un plus grand nombre de Français. On rompit les négociations par boutade. 11 a dépendu de Napoléon d’avoir cinquante mille de nos prisonniers, s il avait consenti a commencer lechange des Anglais. Avec toutes les garnisons qui avaient été prises dans la péninsule, on pouvait fournir à l’Angleterre l'équivalent de nos prisonniers, et garder encore des Anglais en France. Je ne partage pas l’opinion du général Pillet, qui dit (page 412) : « Cette négociation « était un piège infâme que le ministère anglais « tendait à la bonne foi du gouvernement fran- « cais. Nous avions un intérêt majeur dans cette « négociation ; nous en avons suivi les moin- « dre s particularités avec une attention éçlai -

« rée ; rien ne nous a échappé. L’on n’a pas pu « nous tromper. Nous desirions 1’écliange avec « une passion difficile, à exprimer. Eh bien! « nous tremblions tous que la France n’accep- « tât définitivement des propositions qui nuit raient remis dans leurs foyers tous les prison- « niers anglais , sans que notre patrie obtînt « peut-être un seul homme véritablement à elle, « un seul citoyen français, ou du moins un seul « Français qui ne fût pas invalide ou mourant. « Les prétentions du ministère anglais et son « habileté diplomatique étaient telles, qu’il re- « cevait tout et ne donnait rien. »

L’auteur lie juge pas à propos d’aborder la question si importante de l’échange. On regrette d’autant plus de lui voir adopter le parti du silence le plus absolu, qu’il a dit avoir suivi avec soin les moindres particularités de cette affaire. Un avis motivé sur les prétentions des deux puissances nous aurait fait connaître l’opinion quoii s’était formée dans les pontons, dont les infortunés habitants étaient si intéressés à la réussite des négociations. Déclamateur sempiternel, M. Pillet, apres avoir dit(p. 4*4) « qu’il leur était démontré que le cabinet de « Londres avait résolu de faire périr tous les « prisonniers, et qu'il avait doublé ses rigueurs

«pour accélérer leur destruction, s'écrie: Je « quitte la plume au souvenir de ce que j’ai « souffert, de ce que j’ai vu souffrir autour ne « moi; 1 indignation me suffoque! Je n’ajoule-- « rai qu ’zm mot : le ciel , dans sa miséricorde, « avait donné à chacun des pauvres prisonniers « français vingt fois le cours de la vio ordinaire «à dépenser, puisqu’ils n’ont pas succombé « tous.» Au lieu d'uii mot, il en dit trente. iSous l’aurions dispensé de cette prolixité dans ses épanchements de cœur, et il nous aurait plus instruits par quelques réflexion** sur l échange qu'il dit avoir étudié avec une attention é claire' e. Il eut été sur-tout fort ctnieirx de connaître par quel coup de baguette magique le gouvernement anglais recevait tout , et ne donnait lien. Je connais M. Mackenzie; je lie crois pas qu’il ait fait d’apprentissage chez les jongleurs indiens pour pouvoir réussir à esçamuter les prisonniers anglais .sans nous rendre les nôtres. M. Pillet nous a fait tm véritable laicin, en refusant de nous faire part de ses découvertes sur ccs négociations, pourvu cependant quelles ne soient pas du répertoire des contes pour rire , dont j’ai déjà parlé si souvent.

Enfin M. Pillet lève le masque; il ne trouve

plus legouvernement anglais digne de ses coups, il attaque le gouvernement français. Voyons si ses traits sont plus pointus. « Le duc de Feltre k (page 419), ministre de la guerre, fatigué par « les lettres dans lesquelles nous lui fesions le « tableau de nos souffrances, eut l'intention de « nous faire toucher la moitié de notre traitev ment , à l imitation du ministre de la marine,

« qui n’a jamais cessé de le faire pour son arme. «Cependant, comme c’était une innovation « pour la guerre, il fallut en référer au conseil «d’état. Les hommes chamarrés de broderies, « que la générosité du maître avait depuis long- « temps mis hors d atteinte de la misère, en re- « jetèrent la proposition à l'unanimité. Ceux « qui font le mal en sentent rarement les effets. « Gorgés de richesses , il n’est pas probable « qu’aucun d’eux, rendu à sa médiocrité pre- « mière, se trouve dans le même état de misère « auquel ils ont condamné leurs compatriotes. « Le gouvernement anglais, pur un sentiment « (le justice autant que pur lu conscience de .« sa dignité nationale , paye à ses officiers pri- « sonniers de guerre leurs appointements. Il a « fait plus : convaincu que, parmi les otages, d « se trouvait beaucoup de jeunes gens sans for- «tune, et qui n’appartenaient à aucun rang

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« dans l’armée, il leur a fait payer, en France, « ioo lti\ sterl. eliaquë année, ou 2 , 4 oo Fr. » On voit <jiie M. Pillet a appris les manœuvres nautiques pendant son séjour à bord des pontons; il vire de bord à merveille. Le voilà devenu le champion de ces ministres dont il avait tant décrié la moralité, au point de vouloir les faire considérer comme une bande de coupe- jarrets. A présent il nous montre ces mêmes hommes animés par la justice , et jaloux du maintien de la gloire nationale. Je trouve même qu il pousse trop loin son rôle de protée politique, lorsqu’il les propose pour modèles au gouvernement français. « Il faut en « convenir ( page 4 20 )> c’est ainsi qu’un gou- « vernement s honore et mérite l’attachement « de ses su jets. Disons plus : c’est ainsi que l es- « prit public se fortifie en faveur d'un gouver- « nement dont le su jet utile et qui l’a bien servi « sait n on être point oublié, quand il est tombé « dans le malheur. Puisse le même état ne pas «se renouveler, et le gouvernement français, « mieux éclairé sur ce que ses officiers ont à « souffrir par l’insuffisance de la solde dans un « pays où tout est hors de prix, étendre à l ave- « nir jusqu'à eux sa justice. »

11 est certain que nos officiers étaient fort à

plaindre d’être réduits à trente-six sous par jour dans un pays où un ouvrier ordinaire en gagne le double, et fort souvent le dépense. Je n’ai jamais pu concevoir pourquoi le même gouvernement traitait les officiers de marine différemment de ceux de l’armée de terre, pourquoi, dis-je, ceux-ci ne recevaient que trentesix sous par jour, sans distinction de grade, tandis que les officiers de marine recevaient la moitié des apppintements de leurs grades res- * pectifs? 11 faut espérer que nous sommes en paix pour long-temps. Dans tout état de cause, la justice du roi nous est un sûr garant qu il ne souffrirait pas qu’on établît deux poids et deux mesures pour déterminer le sort de ses enfants. La réflexion du général Pillet pour que le sujet qui a bien servi ne soit point oublié dans le malheur est fort juste; mais je dois le censurer de sa levée de bouclier contre le conseil d’état, qu’il sait fort bien n’avoir été que le truchement des volontés suprêmes de Napoléon. Leurs appointements ne s’accroissaient pas de cette épargne, dont il ne huit attribuer la véritable cause qu’à l’auteur de tous nos au-

tres maux.

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