CHAPITRE XXIV
LUI. Projets de l’Angleterre sur l’Europe. LIV. Projets de l’Angleterre sur la Méditerranée. Véritables motifs qui l’ont déterminée à se faire céder Malte.
J’ai presque donné «à entendre que M. Pillet se ferait classer dans le dictionnaire des girouettes, quoique je ne l’aie proclamé q u adroit pilote. Je suis fort embarrassé pour débrouiller sa politique. Sorti des pontons, il n’a pas même le mérite éphémère de fixer notre atîention par dos récits, exagérés, il est vrai, mais cependant inséparables de lintérêt que la loyauté française porta tou jours à l'infortuné. Il donne au gouvernement anglais ( page ^21 ) u le désir « d’obtenir en Europe la possession des grandes «villes maritimes, pour lui servir d’entrepôt, « et assurer en même temps sa domination sur « toutes les puissances du continent. » Il déclare tenir ce plan de la bouche de personnages importants , qu’il ne nomme pas. Pour nous dédommager de cette discrétion, à. la-, quelle pourtant il ne nous a pas habitués, il cite « Pétersbourg , Copenhague , Stralsund ,
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«.Dantzig, Lubeck, Hambourg, brème, Emb- A « den, Amsterdam, Rotterdam, Anvers, Dim- « kcrque , Nantes , Bordeaux , Baïonne , Lis- « bonne, Cadix, Carthagène, Barcelone, Mar- « seille, N T a[)les, Messine, Venise, Trieste, Finie me, Constantinople môme, si jamais les éveil nements le permettent, pour être appetées à ti une prétendue liberté politique et commer- ■tt ciale, sous le nom de villes anséatiques con- « fédérées , ayant des garnisons anglaises pour <S protéger leur liberté maritime ( page 4 22 )• u Au reste l’auteur ne s’est pas dissimulé combien était singulier ce plan des Anglais. Il convient lui-même qu ou doit le trouver extravagant. Cette Franchise apaise la critique; on fait chorus avec notre Sancho Pansa , et on lui demande pourquoi n’a-t-il pas mis dans sa liste anséatique , Stockholm, plu tôt que Lisbonne , où les Anglais tiennent depuis longtemps le gouvernail du vaisseau politique ?
Le lecteur m’excusera de parler marine à un homme qui a resté dix ans sur les pontons ou en Angleterre, où presque tout est marin , de<? puis le prince régent, qui «e peut respirer que l’air marin de Brighton, jusqu'au plus petit misérable enfan t de scpl à huit ans, qui n’est con- 1 teut que quand i! est dans un canot avec une ,
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rame à la main. Je crois que le prince Bernadette, quoique grand amateur des gui nées anglaises et des diamants de Golconde, ne serait pas aussi complaisant pour céder sa capitale qu'il l a été en donnant carte blanche aux Anglais dans Gothembourg. Cette place aurait dû aussi être comprise dans le tableau avec Riga, Colberg, Ostende, Bruges, Gand, le Havre, la Rochelle, Malaga, Gênes, Livourne, Rome, Ancône, et Raguse. Il serait assez plaisant de voir des factionnaires anglais devant la statue de Pierre-le-Grand sur les bords de la Neva, et aux portes du Vatican sur le Tibre. Cela serait-il plus surprenant que de les avoir vus en 1 8 1 4 1 8 » 5 dans Paris, au Muséum, et au
palais Royal?
A cette confédération anséatique l’auteur ajoute (page 4a3 ) une ligue insulaire, « pour «s’assurer tout à-la-fois de la dépendance de « ces villes, et repousser les entreprises de leurs « anciens souverains; Aland, dans la Baltique; « Héligoland, dans la mer d’Allemagne , à l’em- « bouchuredel ’jE’/ûcyles côtes d’Ecosse et d’Àn- « gleterre, vis-à-vis les Pays-Bas et la France; « Santona, destiné à faire un second Gibral- « fczr dans le golfe de Gascogne; Gibraltar, Mi- «norque, Malte, Corfou, les îles Ioniennes,
« formeront cette ligue insulaire. Aland ,
« Santona, M inorque, et Corfou, manquent;
« mais qu’on se donne la peine de lire les écrits « politiques sur la prospérité future de l’Angle- « terre , et on verra que la prétention à leur « possession a déjà été annoncée. Voilà comte ment il faut que la dette publique anglaise « soit acquittée. Il est vrai que , pour que ce « projet s’exécute pleinement , il faut que la « France soit complètement détruite : mais nos « malheurs sont assez grands, n’anticipons pas « sur ceux à venir ( page 4^4 )•
Ce n’est pas tout. L’auteur a mis son sabre hors du fourreau; il annonce un soulèvement à Saint-Pétersbourg. La Suède et le Danemarck se font les alliés de l’Angleterre; la Pologne rentre dans tous ses anciens droits, comme royaume , et Alexandre est forcé de reporter le siège de son gouvernement à Moskou. C’est à cette occasion que l’auteur parle de ces bruits de taverne, « que les Anglais ont fait étrangler 1 em- « pereur Paul, pour avoir osé faire la paix avec « la France. » 11 dit aussi « qu’après la paix de «Tilsitt, les commerçants de Londres eurent « l’impudence d’ouvrir des paris, au café Lloyd, « que V empereur Alexandre ne vivrait pas « six mois • 4[>t'ès le traité d’Erfurt, les mêmes
« paris se renouvelèrent. » Quelles sont les preuves justificatives de ces assertions? L’auteur se borne à dire « que les glaces ont été la « cause de la destruction de l’armée française.
« Si cette campagne a été le résultat d insinuait dons et de coalitions liées par l’Angleterre, il « faut convenir que c’est à un coup de dé, et « non pas à la sage prévoyance de son alliée, « que la Russie a dù son salut. » On se demande quel rapport il peut y avoir entre la destruction de l’armée française en 1812, et les projets politiques de l’Angleterre en 1816. Si lord Grenville ou lord Liverpool avaient eu des relations arn icales avec l’auteur, et que leurs seigneuries lui eussent fait de telles confidences, je ne balancerais pas à les déclarer des ruses de guerre mises sur le tapis pour fouiller dans le fond du sac du général Pillet. C’est l’habitude favorite des diplomates anglais. Us sont bien convaincus que, quand ils seront possesseurs de Saint-Pétersbourg avec une garnison anglaise, il se sera fait un miracle plus grand que celui du passage de la mer Rouge à pied sec par les Israélites. Il est bien plus dans l’ordre des choses possibles qu’il y aura des factionnaires russes , dans quelques années , au palais de C arlton- H ouse, et qu 4 les cosaques
prendront leurs ébats dans Hjde-Pcïrc , si la Russie sait tirer parti de sa position. Ce plan n’est pas du tout gigantesque.
Je dois éviter de tomber dans l eeueil où s’est précipité le général Pillet en sortant des pontons. Il aurait dû finir là son ouvrage; et, quoiqu'il eût souvent parlé sans connaissance de cause, il avait pour prétexte d’arriver d’Angleterre, et il avait le droit de faire gémir la presse pour se venger; mais Pétersbourg et Constantinople., où il n’a probablement jamais été, n’âvaient pas mérité que , dans sa colère , il les condamnât à recevoir garnison anglaise. Quoique le sujet qu’il traite lui soit tout-à-fait étranger, je vais continuer de l’analyser, afin que ceux qui n’ont pas pu se procurer sou ouvrage en aient une idée correcte. Il dit ( page 427 ) « qu’on ne croie pas, je le répète, que je parle « ici par conjectures; je dis ce que j’ai entendu « dire en Angleterre par des hommes qui avaient « dans ce pays la réputation d hommes d état, « de profonds penseurs , dans un temps où I on tt ne fesait. pas entrer dans les chances prévues « les événements de i 8 i 4 ; mais dans un temps « où l’on accordait à la France toute la latitude « de hautes prospérités auxquelles son heureuse « étoile l’avait appelée jusqu’alors. C était pré-
« cisément dans ces hautes prospérités qu'on « cherchait à entrevoir la possibilité d’un grand « déchirement, d’un déchirement futur que l’on «'regardait comme inévitable. Au reste, les pro- « jets de l’Angleterre sur l'Europe sont déjà à « moitié evécutésf grâce à la fausse politique « de tous les cabinets, qui se précipitent aveu- « glément dans l’alliance, c’est-à-dire sous la « domination anglaise. » .
Domination n’est pas le mot technique-, influence est plus appropriée , et sur-tout plus décent en parlant de la France et des autres grandes puissances du continent. A moitié est aussi une hyperbole. Le czar, le roi de Dane- •marck, le roi d'Espagne, l’empereur d’Autriche, et le grand-sultan , partagent mon opinion à ce sujet, ainsi que mon incrédulité sur les confidences faites au général Pillet par les profonds penseurs d’Angleterre, à moins qu’il ne classe dans cette catégorie les hommes dont il a parlé ( page 83 ). « Et vous restez dans une stupide « admiration en entendant les raisonnements «du cordonnier , de X artisan, de l'homme « d'état enfin, qui connaît mieux, dans le fond " d’une boutique, la France, le caractère de ses -'habitants, et leurs véritables intérêts, que « vous ne les connaissez vous-même -, et souvent
v l’homme du peuple ose vous prédire, avec « une effrayante justesse , les destinées de voit tre propre pays, que vous- ne présagez pas. » Je n’avais fait qu’analyser ce passage, j’ai cru devoir le citer en entier, pour donner une idée des hommes d'état qui ont prédit à M. Pillet le bouleversement de l’Europe. Si le hasard fessait que tous les livres fussent brûlés, et qu’on ne conservât que celui de notre auteur, nos descendants seraient portés à croire que tous les oracles, anciens et modernes, avaient été rendus en Angleterre, à en juger par le livre des prophéties du ponton le Crown- P rince, je me trompe, le Brunswick, à bord duquel fauteur a été détenu (page 07 6). Que penser, en effet, d’un pays où l’homme du peuple ose prédire avec une effrayante justesse ? Dans l'Écriture sainte et dans l’histoire ancienne nous voyons ‘quelques êtres privilégiés tâcher de nous dévoiler l’avenir par des expressions presque toujours à double sens. Le peuple anglais dédaigne tout subterfuge, et il prédit juste les destinées de la France. Tel est cependant, au dix-neuvième siècle, le rapport fait par un officier général français!
Ce qu il nous dit (page 4 2 &) sur les maisons anglaises établies à Bordeaux, où elles accapa-
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rent tout le commerce, est contraire à notre caractère national. Un Anglais, un Espagnol, un Turc, ou un Rosse, doivent être également protégés par les lois françaises. Ils nous portent . leurs Capitaux; ils nous sont utiles par leur génie et leur industrie pour activer notre commerce. Il serait impolitique et injuste de ne pas encourager leur zèle, en les mettant en concurrence avec nous dans toute l'étendue du royaume, sauf au gouvernement à prendre les me-
sures qui lui paraîtront les plus convenables pour éviter l'enlèvement de notre numéraire.
Ce n’est pas là l'avis de M. Pillet; il veut qu’on promulgue une loi comme l’acte de navigation de Cromwel, qui prescrit que les équipages des vaisseaux marchands anglais seront composés de nationaux en toutou en partie, et toujours commandés par un capitaine anglais. II se plaint de ce qu’un Anglais, après avoir fait fortune en France, s’en va dans son pays natal avec ses capitaux. « Malheur, malheur au pays ( p. 4 2 9 )i « malheur à la ville, qui permettent chez eux « l’introduction de maisons de commerce' an- « glaises ! la destruction commerciale de ce pays, « son appauvrissement, seront toujours le prix « de l’hospitalité accordée. » Tout ce galimatias prouve que fauteur n’a pas les premières 110-
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tiohs du commerce, qui desire, pour réussir, n’avoir aucune espèce d’entraves. La nature de ses opérations ne laisse aucün doute à cet égard, puisque, la vente et l'achat n’ont lieu que de gré à gl’é entre les parties contractantes. L’autorité ne doit intervenir que pour punir la mauvaise foi, abstraction faite de l’origine du délinquant. Le commerce que M. Pillet voudrait établir peut être comparé à l’air étoicffant que l’on respirait dans les pontons quaud tout était hermétiquement fermé, tandis que, pour prospérer, il doit être libre comme l’air qu’on respire sur les tours de Notre-Dame y je 11e dis pas les tours de JVestminster , pareeque le charbon de terre qu’on brûle dans Londres épaissit considérablement l'atmosphère; et M. Pillet qui connaît cette particularité, quoiqu'il ait oublié d en parler, n aurait pas manqué de s’en prévaloir pour m’accuser d inexactitude.
Fallait-il donc un chapitre séparé pour nous parler de la Méditerranée et de Malte? Il entre, selon M. Pillet, dans les combinaisons de l’Angleterre, de laisser la Morée sous le bâtciî tuFc, et l’Égypte sous le fouet des Mamelouhs. IJ paraît regretter que l Egypte ne produise pas du sucre, du café, de l’indigo, et du coton. Il prétend que c’est un grand malheur (page 43 1)
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pour l’espèce humaine que nous l'ayons tenté sans succès, puisque les Anglais n’ont pas eu la générosité de reprendre ce projet. Il assure que M. Magallon n’avait eu un congé pour quitter son consulat en Égypte, avant l'expédition de 1798, que pour venir en France donner les renseignements propres à diriger les préparatifs de la colonie qu’on se proposait d’y envoyer. Enfin il est d’avis que l’Angleterre ne nous a forcés d’évacuer l’Egypte que dans la crainte que nous ne pénétrassions dans l’Inde par la . mer Rouge. (Page 432 ) Il conclut « par mettre « l'Égypte sous la protection de l’empereur de « Russie, à qui il appartient, ditM. Pillet, d’ac- « complir un projet que nous n avons su quête bauchcr. » C’est sans doute un dédommagement qu’il lui offre pour le consoler de la perte de Saint-Pétersbourg. Il n’en dit rien , quoique le nom d’Alexandrie, qui est le principal port de mer, par son analogie avec celui du ezar, fournît matière à quelque combinaison politi-
que de la fabrique de M. Pillet. U me semble np^ »^e décidant à donner l'Égypte à l’empercur devJft U g S ie, il fallait accompagner ce cadeau d uu p ara ||^j e spirituel de ce prince ave« Alexandre-j e £ randi
ou avec le grand César.