‹ Tableau de la GrandeBretagne, ou Observations sur l'Angleterre vue à Londres et dans ses provinces de M. le maréchalde camp Pillet; avec un supplément. Par M. SarrazinChapitre 34 sur 47 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

LVIII. Voyageurs anglais. LIX. Grandes routes ; voitures publiques; postes ; auberges. t

o Les Anglais de tous les états , de tous les « rangs , dit M. Pillet (page 4^4)» voyagent « beaucoup. Les voyages sont même pour eux « un objet de spéculation. Le lord , l’avocat, le « médecin, le négociant, le manufacturier, le « riche cultivateur, voyagent; et le premier bé« « néfice qu’ils en retirent est ordinairement Ce - « lui d’une relation imprimée de Ce qu’ils ont « vu , dont ils ne manquent jamais de gratifier « le public à leur retour en Angleterre. Le se- « cond bénéfice est d’acquérir, soit au sénat, «soit dans leur profession , une plus grande « célébrité , et d’arriver par conséquent plus « promptement et plus sûrement à la fortune ; «car, dans toutes les conditions, tin Anglais « recherche, avant toutes choses , la fortune. » Eh ! le Français et le Chinois ne cherchent-ils

pas aussi la fortune avant toutes choses? L’auteur a probablement jugé les Anglais d’après lui-même, pour les bénéfices à retirer des voyais

ges. L'impression de sa relation n'a pas manqué d’étre lucrative; il n’était qu adjudant-commandant, et le voilà parvenu maréchal-de-camp, quoique depuis son retour en France il n’ait eu d’occasion d acquérir de la célébrité qu’en publiant ce qu'il s’est imaginé avoir vu en Angleterre. Je dis imaginé y pareeque son ouvrage fourmille d’erreurs, et ne peut qu’être nuisible à quiconque desire connaître la vérité.

On dirait qu’il a voulu se peindre lui-inême, quand il dit, en parlant des relations des voyageurs anglais (page 455) : « Plus on débite, dans « ces voyages imprimés, de contes absurdes, de «mensonges, de calomnies, sur le pays par- « couru, sur le peuple visité, plus V auteur a « de vogue. » Ce résultat a été obtenu par M. Pillet; et la sévérité de la police n’y a pas peu contribué, en défendant la circulation de son ouvrage. On lui a donné le mérite du fruit défendu , qui est sans prix pour des imaginations exaltées. 11 fallait laisser vendre fou vrage , le réfuter par des raisons solides, comme j’ai tâché d’en donner l'idée ; et I on aurait fini par faire servir les feuillets de ce livre à des usages analogues à son contenu; on aurait rougi (lavoir dans sa bibliothèque un salmigondis dégoûtant de diatribes inventées par la haine et

publiées par la vengeance : on aurait plaint l’au- . teur dans son aveuglement, et on aurait rendu justice à l’Angleterre, en partageant sou pamphlet entre le feu et la garde-robe. Cette destination n’aurait pas pu choquer l'auteur, puisqu’on aurait coutribué à faire oublier une erreur qui lui cause des regrets bien cuisants, puisqu il est le premier libelliste qui ait osé dénigrer une nation entière qui occupe un si beau rang parmi les peuples civilisés. Arétin , que le poison de sa plume a rendu fameux, attaqua - • des savants, des grands , des ministres , même des souverains; mais il ne connut pas la folie d attaquer des nations: il sentait que c était l'effort impuissant des vagues de la mer contre les rochers qui s’élèvent dans son sein ou qui bordent ses rivages.

M. Pillet ne se croit rien moins qu'une va- £ gue y il est inébranlable comme un petit Gibraltar dans la triste mer de la dénigra tion. Ne pouvant plus rien dire contre les Anglais, il leur prête son langage; il leur fait assurer que les Français et les Françaises « offrent un spee- « tacle hideux, et hideux au point de ne pou- « voir entrer dans leurs maisons, ou s’asseoir à « leur table, sans en être repoussé autant par « l’odeur insipide des mets et la saleté des mai-

<. très qui les offrent, que par celle des valets « qui les servent » ; et une foule d’autres asseïtions tout aussi absurdes. Je ne puis résister à citer la suivante, pour achever le portrait de M. Pillet. Il dit ( page 458): «(A l'apparition « d’un melon , produit informe de la serre chau- « de, dont l'odeur et le goût ne sont pas plus « supportables l’un que l'autre, on vous deinan- « dera sérieusement s’il croît des melons en « France; une autre fois, si vous aviez mangé

u du bœuf avant de venir en Angleterre

«Avez-vous des raisins en France?» Et c’est cependant ce peuple qui ose prédire les destinées de la France avec une effrayante justesse, à qui l’auteur refuse jusqu’au sens commun. On pourrait lui dire d accorder moins de science aux Anglais sur [avenir, et de ne pas les dépouiller des dons qui leur font apprécier le présent. Leurs yeux sont généralement bons; et, comme ils voyagent beaucoup, il n’est guère vraisemblable qu'ils soient dans le cas de demander s’il y a des melons et des raisins en France, et s’il y a des chevaux et des carrosses à Paris. Je ne sais s’il y a deux Angleterres. Quant à celle qui est à l’occident de la France, je l’ai habitée pendant quatre ans; je garantis

que ses habitants sont tout autres que ceux dépeints par M. Pillet.

Nous sommes pourtant d’accord sur les localités. Il trouve ( page 4 ^°) fl 116 l’Angleterre est parfaitement coupée de grandes routes dans tous les sens. Il vante avec raison la propreté et la commodité des voitures publiques : il aurait dû ajouter, et leur célérité. Un impôt sur chaque voiture est fixé en raison du nombre de voyageurs qu’elle peut contenir. Chacun peut établir autant de voitures qu’il le juge convenable, en payant la taxe voulue par le règlement. La poste aux lettres est mieux organisée qu’en France. Quatre voyageurs sont placés dans chaque mail-coach , qui est une voiture bien suspendue 5 le courrier se met sur le devant , et un gardien armé est sur le derrière extérieurement. Le courrier et le gardien placent chacun un voyageur à côté d’eux , et on met encore plusieurs personnes sur l’impériale. L’Angleterre est une vaste plaine entrecoupée de coteaux à pente douce , en sorte qu’on ne rencontre presque point de rudes montées ni des descentes rapides. J’en excepte l’Ecosse et le pays de Galles. J’ai traversé l’Angleterre de Liverpool à Douvres, en 1798, à mon retour

d’Irlande, et le pays est tel que je le décris. Ce qui fait que quatre chevaux, conduits par un seul cocher avec la plus grande adresse, marchent avec une rapidité supérieure à celle de nos chevaux de poste, malgré les seize personnes que porte souvent un mail-coach. La poste aux chevaux jouit de la même liberté que les voitures publiques, et présente les mêmes avantages. Cette manière de voyager en poste est fort chère quand on est seul. Trois personnes dans une même voiture ne payent pas plus qu’une. Je n’ai pas besoin de faire l’éloge des chevaux ni des postillons. Un maître de poste n’a que de bons chevaux : quand ils sont usés, il les met à la charrue. Si un postillon s’avise de manquer de respect aux voyageurs, ou même s’il demande plus que le règlement ne lui accorde, il est assuré d’être renvoyé de sa place â la moindre plainte que son maître reçoit contre lui.

Laissons parler M. Pillet sur les auberges.

Comme je suis le fils d'un aubergiste, on pourrait suspecter ma véracité. M. Pillet s’est mis à l’abri d’un tel soupçon, quand il s’agit de louer les Anglais. 11 dit ( page 4^5 ) : « Les auberges, « sans avoir la richesse et la beauté (les hôtels « des grandes villes d Allemagne, de l’hôtel d’Es-

« sain à Calais, les auberges sont beaucoup plus « propres, infiniment mieux tenues que les plus « belles auberges de France ; le service intérieur « en est fait par des domestiques des deux sexes; « tous sont décemment vêtus, tous ont les for- « mes et les habitudes des laquais et des fem- « mes de chambre des grandes maisons. Lait meublement des chambres à coucher est sim- « pie, mais très propre ; par-tout un tapis de « pied. Celui des salles à manger, qui servent « à-la-fois de salons ou parloirs, est toujours de « la plus grande propreté. La vaisselle, la ver- « rerie, le linge de table, ne présentent point « les formes grossières qu’on remarque dans « les auberges de France; des nappes ouvrées « fines d'une blancheur éblouissante, des tables « d’acajou du plus beau poli, de l’argenterie en « petite quantité , mais présentant le brillant « qu’elle a lorsqu’elle sort des mains de l’or- « fevre. » Le général Pillet ne sait point se contenir dans de justes bornes. Les Anglais méritent les éloges qu’il leur donne ; mais il est injuste envers les aubergistes français. L’hôtel de Fumcl à Bordeaux, et l’auberge de Cartau à Agen , peuvent aller de pair avec les plus belles auberges d'Angleterre pour l’honnêteté des domestiques et la propreté du service. Je ne parle

pas des beaux hôtels de Paris, qui sont bien supérieurs à tout ce que Londres nous offre dans oe genre. Je reviendrai sur cet article pour motiver mon opinion par des détails sur les hôtels Brunet, la Sablonnière, Jacquier, Thomas’s, etc., à Londres, et quelques unes de nos meilleures maisons de Paris.

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