‹ Tableau de la GrandeBretagne, ou Observations sur l'Angleterre vue à Londres et dans ses provinces de M. le maréchalde camp Pillet; avec un supplément. Par M. SarrazinChapitre 36 sur 47 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

LXI et dernier. Conclusion. Tableau raccourci de l’Angleterre. Caractère français dessiné par un des auteurs anglais le plus recherché, le docteur Goldsmith, extrait du Citoyen du Monde, ouvrage imprimé en 1 760, lettre lxxviu.

Ici , comme dans tous les chapitres précédents, je copie littéralement le texte de l’auteur. Le mot conclusion était suffisant. A la rigueur il pouvait ajouter : Bizarrerie d’un auteur anglais, sans entrer dans des explications ni sur le caractère de Goldsmith, ni sur l’époque de l’impression de son ouvrage. Une note au bas de la page aurait dû indiquer ces détails qui sont tout-à-fait déplacés en tête du chapitre. Quand on a lu l’ouvrage de M. Pillet, on ne se soucie point de se charger une seconde fois d’une si rude corvée. Avec l’esprit qu il possède, il ne se sera point fait illusion à cet égard; et, pour compléter sa vengeance, il a tâché de réunir dans le court espace de huit pages la quintessence des quatre cent soixante-dixhuit que je viens d’analyser. Il dit (page 479 )

« que l'Angleterre, à cause de sa situation in- « sulaire et de sa position au nord-ouest de « l’Europe, est sujette à des brumes fréquentes, «à des brouillards épais, à de petites pluies « presque continuelles , qui rendent son sé- « jour généralement triste, et donnent à ses « habitants une teinte de mélancolie , une liait bitude de réfléchir, qui font qlie ce peuple « est [dus propre qu’aucun autre à recevoir l iini< pression des grandes passions, à devenir « plus enclin à commettre de grands crimes. » Cette citation dévoile le projet de l’auteur. Il veut faire de l’Angleterre un séjour inhabitable [mur l’espèce humaine. Les brumes sont plus fréquentes qu’en France en hiver; en été, elles sont tout aussi rares. Il en est de même des brouillards. J’observe qu ils n’ont lieu que pendant 1 hiver. 11 m’est arrivé, en janvier 1812, d’avoir besoin dune chandelle en plein midi, quoique ma table fut placée auprès de la fenêtre. Ce brouillard était pour moi un phénomène; je n’en avais jamais vu de semblable : il dura pendant six jours. Il y avait douze ans que les habitants de Londres n en avaient vu de si épais, et qui eût duré si long-temps. Mais la continuité des petites pluies est un conte fait à plaisir; pendant les quatre ans que j ai résidé

en Angleterre, j’ai vu des mois entiers s’écouler sans qu il tombât une goutte d’eau. On n’est ni triste, ni mélancolique; chacun s’occupe de ses affaires avec plus de calme qu’en France pareeq ne cette réflexion est le résultat de l’éducation, et sur-tout de l’exemple donné par les ' pères à leurs enfants. J’ai déjà réfuté l’idée de l'influence du climat pour faire commettre de grands crimes.

On vante à juste titre.les lois anglaises; elles sont le résultat d’une longue expérience mûrie par de grands malheurs. La constitution a subi des modifications que les événements justifient, puisqu’il en résulte que l'Angleterre domine toutes les mers , dispose de tout le commerce, et fait mouvoir à son gré toutes les baïonnettes et toutes les plumes de l’univers. Exceptons-en quelques têtes françaises et anglaises qui sont hors de ligne, apparent ravi nantes. On se trouve bien aujourd’hui d’avoir caserné les troupes , et d’avoir admis des troupes étrangères. La dislocation des milices a produit un très bon effet, puisque les côtes d’Angleterre ont été bien gardées par les Irlandais , et que les mécontents d’Irlande ont été contenus par les milices anglaises. Il y a autant de bonnes mœurs en Angleterre qu’en France. L’auteur n’a pu

juger que de ce qui se passe dans les cimetières , dans les pontons, et dans les lieux publics. La religion est mieux observée en Angleterre qu’en ' France; son influence est mieux sentie dans les familles; les enfants sont plus respectueux envers leurs parents ; les prêtres mettent plus d’onction dans leurs sermons; ils prêchent pour instruire leurs paroissiens, et les diriger dans le sentier de la vertu. On dirait que les prêtres français ne prêchent que pour faire briller leur éloqûence; ils parlent à notre esprit, sans chercher à émouvoir notre cœur. C’est tout le contraire en Angleterre.

' M. Pillet (page 484) ^ a ‘ t 1 éloge des costumes anglais , qu’il trouve plus décents pour les hommes, et plus agréables à l’œil pour les femmes.

Il dit « que l’observation sévère du dimanche (à « l’ivrognerie près) donne à la classe ouvrière des « deux sexes un ton de propreté qui nous man- « que. » Je n’ai point fait cette remarque. Je trouve que nos ouvriers, nos paysans sur-tout, se mettent, le dimanche, tout aussi proprement que les Anglais. Il en est de même de nos costumes. Je trouve même que nos dames se costument avec plus de grâce que les Anglaises. C’était l’avis de M. Pillet quand il donnait aux Anglaises deux mains gauches ( p. 25); quelque

jolie miss l’aura sans doute converti, en lui prouvant que ses deux mains étaient fort adroites . Je me lasse de répéter, autant que le lecteur peut s’en fatiguer, que l’amour des richesses est le gloria patri du cœur humain. Les Anglais, comme les Français, comme tous les membres d’une société civilisée , ne doivent s’en procurer qu’en se conformant aux lois. Les ministres de tous les pays cherchent à obtenir les conditions les plus avantageuses aux intérêts du prince qui les honore de sa confiance. Pouvons-nous blâmer les ministres anglais de suppléer par la ruse à ce que leur population leur a refusé ep forces réelles ? Ce reproche est aussi déplacé que le serait celui qu’on aurait pu faire à la France quand elle commandait à Berlin, Vienne , et Moskou. L’homme n’est qu’un instrument de la Providence, dont il sert à accomplir les décrets éternels, en obéissant à l’impulsion qu il croit recevoir et du devoir et de l’honneur.

J’ai parlé de la dette publique fort en détail; j’en dirai encore quelque chose en parlant de la banque. Je passe à la lettre de Goldsmith sut* notre caractère national. Notre vivacité l’a choqué (page 4^8) : il a cru voir dans nos yeux que nous avions la prétention d’avoir plus d’es-

prit que les autrës hommes. Toutes nos Femmes lui ont paru malsaines et malades. Le pauvre Goldsmith avait sans doùte lui-même la jaunisse. Il assure avoir vu des femmes de soixante ans minaudercomme desjeunes filles de quinze, danser un rigodon, et expirer d’amour, quand c’est de vieillesse. Goldsmith a recours aux antithèses pour se moquer de nos Françaises. Il est probable qu’il aura mal joué au billard, et qu’on l’aura réduit à faire des figures de rhétorique, comme cette belle Vénitienne dont parle Rousseau , qui , irritée de quelques observations de son amant sur un accident quelle avait eu au sein, le chassa de sa chambre', en lui conseillant de renoncer aux femmes pour étudier les mathématiques. Goldsmith critique jusqu’à notre politesse. Il trouve à redire qu’un pauvre le remercie quand il lui a donné l’aumône; cette familiarité lui déplaît. Il est surtout piqué de ce que nous ne savons pas parler tous la langue anglaise. Il trouve que nous sommes nos propres admirateurs, et que nous nous proclamons le premier peuple de l’univers. Il vante nos cuisiniers. Il nous plaint de manquer de viande, même de nappes. Il ose dire (p. 49 1 ) que nous n’avons pas de chemise sur le dos. Il tourne en ridicule les Vierges- Marie s et les

croix qu’il a trouvées sur les routes ou devant les maisons. Enfin il dit qu’il a été choqué de voir des hommes assis , tricotant des bas, tandis que des femmes cultivaient la terre, et allaient à cheval à califourchon. »

M. Pillet répond à M. Goldsmith en disant (page 4 9^ ) «que la population mâle, chez les v Anglais, s énerve chaque jour par la quantité « prodigieuse d’hommes employés à des travaux « qui ne devraient être, dans leurs manufactu- « res, confiés qu’à des femmes. » Il blâme M. Le Roi de tenir un magasin de modes , et il prétend que ce genre de commerce ne peut être bien dirigé que par des femmes. Il assure « que « beaucoup de boutiques ( page 494 ) 1 dans les- « quelles on ne voyait auparavant que des fem- « mes, sont aujourd’hui, en France, tenues par « des hommes, et que c’est encore à notre fuit neste anglomanie que nous devons une in- « convenance aussi choquante. » On voit que l’auteur a voulu finir coijime il avait commencé. Il nous a fait voir l’origine de 1 anglomanie sous le règne de Louis XIV, dont la cour donnait le ton à toute l’Europe ; mais dont les flottes maîtrisaient l’Océan. Après avoir cabriolé dans les boutiques, les tavernes, les prisons, les églises , les pontons , et les auberges , il nous

conduit, pour voir X anglomanie, dans un magasin de modes de la rue Richelieu ! Comme c’est aujourd'hui mardi gras, profitons de l’occasion*; achetons un domino, et allons au bal masqué de l'Opéra qui est à côté. Nous intriguerons les masques en leur disant leurs vérités, ainsi que je l'ai fuit au général P..... Ce lavage de tête adoucira s

Paris, ce 27 février 1816.

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