‹ Tableau de la GrandeBretagne, ou Observations sur l'Angleterre vue à Londres et dans ses provinces de M. le maréchalde camp Pillet; avec un supplément. Par M. SarrazinChapitre 37 sur 47 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Empire Britannique.

Les géographes ont soin de ne pas confondre l’Angleterre proprement dite avec le royaume uni de la Grande-Bretagne , qui se compose de l’Angleterre, du pays de Galles, de l’Ecosse, de l’Irlande, et des colonies. La population des possessions européennes est de seize millions d’individus; celle des colonies, de plus de quarantequatre millions, en y comprenant le Bengale.

Quant aux richesses de la Grande-Bretagne , je me borne à dire qu elle possède presque tout le commerce de l’univers, dont on peut assurer quelle a, pour ainsi dire, fait la conquête par son or. C’est au rare génie de William Pitt que les Anglais sont redevables du degré de splendeur auquel ils sont parvenus. Profondément versé dans la connaissance des hommes, ce grand ministre prévit que la supériorité de puissance devait être le résultat de la supériorité des richesses. Pitt connaissait notre esprit belliqueux et notre génie entreprenant. Il nous aurait fallu un cardinal de Richelieu pour dé-

jouer les projets du cabinet de Saint-James, où tout au moins un Monck, pour réparer, en temps opportun , les désastres de notre révolution , en nous rendant l'auguste famille des Bourbons, sans l’intervention des alliés, dont les principes versatiles et les prétentions extravagantes ont dénaturé, j’ose même dire, renversé leur magnifique ouvrage de 1814. Si Pitt avait vécu assez long-temps pour être le témoin de l’exécution définitive de son plan primitif, il aurait cru ternir l’éclat de tant de gloire en consentant à la violation du territoire de l’ancienne France; il aurait trouvé un double motif de générosité dans les vertus héroïques de Louis XV III, et dans les beaux faits d’armes qui depuis vingt ans honoraient les vaincus.

Le trait qui fait le plus d’honneur à César est d’avoir versé des larmes sur le triste sort du grand Pompée.

Le successeur de Pitt hérita de ses honneurs, mais non pas de ses talents. Il n'avait qu’à suivre la leçon de son maître. Ce plan de dominer l’Europe par les richesses est attribué par les historiens anglais à Alfred-le-Grand, qui monta sur le trône en 872. Henri V, l'Alexandre des Anglais, nous dicta des lois avec autant d’arrogance qu’eût pu le faire le vainqueur de

Darius. Par le traité conclu à Troies le 20 juin 14 ^0, le monarque 'anglais fut déclaré héritier du trône de France, après avoir flétri son triomphe d’Azincourt par le massacre de plusieurs milliers de prisonniers français. L’Angleterre se vengeait alors de l’invasion de Guillaume-le- Conquérant, motif frivole que les Anglais de nos jours allèguent encore pour justifier leur, sévérité envers notre monarque, leur fidèle allié. Ils n’osent pas avouer la véritable raison d’une conduite si diamétralement opposée à la loyauté de leur caractère national; ils redoutent notre courage impétueux, dont la supériorité est garantie incontestablement par celle de notre population. La grande Elisabeth avait pour principe « de faire le bonheur de son peu- « pie en se fesant respecter autant qu elle res- « peetail les droits de ses voisins, a Aussi le règne de cette illustre princesse est -il encore pour les bons Anglais un sujet d’orgueil , et , pour tous les philanthropes, un objet d’admiration ! * *

Le protecteur Cromwell comprit combien les compagnies de commerce, créées par Élisabeth, seraient avantageuses à l'Angleterre, s’il réussissait à les nationaliser. En i 65 ï, il publia 1 acte relatif à la navigation , qui déclare

confiscables les cargaisons des vaisseaux qui ne seraient pas montés par un équipage composé de su jets de la Grande-Bretagne. Ce fut encore Cromwell qui, en i654, ouvrit à sa nation les marchés du Portugal par un traité avec le roi Jean VI. L’acquisition de Bombai en 1662 , portée en dot à Charles II par une princesse de Portugal , est unfe suite des liaisons si adroitement établies par le protecteur, et la véritable * base de la puissance colossale des Anglais dans l’Indostan. Cependant Louis XIV eut la gloire de leur disputer avec succès l’empire de l'Océan. Dès-lors l’Angleterre rentrait dans les puissances du second ordre. Un peuple de huit millions d'habitants, qui pouvait être attaqué par. l’élite d’une nation trois fois plus forte, devait être facilement subjugué, dès que nous avions la facilité de franchir les mers pour porter le fer et la flamme dans ses propres foyers. Sans cette supériorité maritime que l’Angleterre entretient moins par l’habileté de scs officiers de mer que par la politique de ses ambassadeurs sur le continent, qui pourrait nous empêcher d’aller piller Londres?

La Grande-Bretagne n’a d’autres places fortes que ses vaisseaux, que John Bull appelle avec raison « ses Gibraltars flottants. » Leur des- ! .

traction étant effectuée, on débarquerait sur la côte sans le moindre obstacle , et on marche* rait sur Londres, qui, étant sans remparts, ne pourrait point faire de résistance. La prise de * la capitale n’assurerait point la conquête du royaume. L’Anglais est brave jusqu’à la témérité: il se défendrait à outrance, sun-tout en Ecosse et dans le pays de Galles ; mais nous anrions rempli notre but en nous emparant des trésors de la banque et des immenses richesses • qui sont renfermées dans Londres. Le général Lloyd s’est amusé à publier des plans pour l’invasion de sa patrie. Il a voulu nous donner le change sur les points les plus vulnérables. Il n’a dupé que ceux dont il a reçu une forte récompense. Malgré les précautions du gouvernement britannique et les ruses de ses agents, nous connaissons aujourd’hui, tout aussi bien que les ingénieurs anglais, les ressources de cette puis-: sance, tant pour l’offensive que pour la défend sive. Voici un aperçu de sa population.

A la paix de Westphalie, en 1648, les Anglais n’avaient d’autres colonies que Jersey et Guernesey, habitées par quarante mille individus. Dans l’espace de cent soixante-quinze ans, ils ont acquis, en Europe, Gibraltar, Anholt» Héligoland, le Portugal, Malte, et les îles Io-

niennes; en Afrique, le cap de Bonne-Espérance, Sierra-Léone, Gorée, le Sénégal, Sainte- Hélène, et l’île de France. Je ne parle point de l’Amérique et de l’Asie, puisque tout y est aux ordres de l’Angleterre. J'ai résidé aux États- Unis d’Amérique; je les considère comme la Hollande du Nouveau-Monde, en observant que l’identité du langage rend les habitants des États-Unis plus attachés aux Anglais que les • Hollandais d’Europe. Les riches négociants de Londres, dans leurs moments de gaieté, appellent ces deux nations leurs honnêtes portefaix , loyal pointers. La population des colonies anglaises en Amérique est évaluée a seize cent mille âmes, dont un million de negres; celle des établissements d’Afrique n’excède pas deux cent trente mille âmes, dont deux cent mille esclaves. Le Bengale compte trente millions d’habitants; le gouvernement de Madras, onze millions; Geylan, huit cent mille, et Bombay, soixante mille. Si nous réunissons cette population à celle de l'Angleterre, qui est de onze millions, et à celle de 1 Irlande, qui est de cinq millions, on trouve que l'Empire britannique renferme plus de soixante millions d’habitants, plus que le double de la population de France.

La Russie n’a que quarante millions d’habi-

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tants dans ses possessions d Europe et d’Asie. Après la Chine, l'Angleterre est donc le pays le plus peuplé de l’univers. Comme cette nation est la plus industrieuse, elle a acquis une su- / périorité décidée dans tous les marchés. On peut dire sans exagération qu elle a rendu tous les autres peuples tributaires de son commerce.

Le cabinet de Saint- James n’est parvenu à ce degré de pouvoir qu’en divisant ses rivaux, politique qui fit la grandeur de Rome ancienne, et que Rome moderne employa avec autant -, d’art, quoiqu’avec moins de succès. L’union des Anglais a fait leur force , autant que la guerre qui a dévasté le continent de l’Europe depuis vingt-cinq ans; leçon énergique pour' cent cinquante millions dames qui, par leurs divisions intestines, en sont réduites à la triste nécessité de recevoir des lois dont l’odieux ne peut point être balancé par les plus énormes subsides ! Qui osera nier que les Anglais commandent en maîtres et sur terre et sur mer?

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