‹ Tableau de la GrandeBretagne, ou Observations sur l'Angleterre vue à Londres et dans ses provinces de M. le maréchalde camp Pillet; avec un supplément. Par M. SarrazinChapitre 43 sur 47 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

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Théâtres. <

Covent-Garden et Drui'ylcine sont les deux théâtres les plus fréquentés 4 . On peut les comparer à l’Odéon et au théâtre Français, avec la différence que ceux-ci sont très éloignés", tandis que les deux salles anglaises sont presque contiguës, en sorte que si on ne trouve pas ' ce que 1 on desire dans l’une, on peut voir dans la voisine. C’est assez l’usage des plus belles nymphes , avant de jeter le mouchoir. Mais quand elles ont fait leur choix, il est fort difficile de leur résister, tant elles sont adroites pour faire réussir leur plan. Je doute que nos plus fines coquettes de Paris surpassent les habituées de Drurj lane.Je ne sais si c’est parceque ce théâtre est plus élégamment décoré que Codent - Gardé n , mais j’ai remarqué plus de soin dans la toilette des femmes qui le fréquentent, je dirai même plus de décence, et un meilleur ton.

Le grand Opéra, Kings théâtre , est mieux situé que les deux précédents ; il est dans le

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Hay- Market, entre Piccadilly et P ail- Mail, deux des plus belles rues de Londres ; il est construit comme les théâtres d’Italie. Chaque loge est une chambre à part. Le parterre coûte douze francs : on y est assis fort commodément; les premières loges coûtent vingt-quatre francs. A Covent- Garde n et à Drurylane , on ne les paye que sept- shillings , huit francs et douze sous; le parterre coûte la moitié. Madame Catalani a fait les délices de Londres pendant mon séjour dans cette ville. Elle ne jouait qu’au grand Opéra , n’ayant consenti à paraître à Covent-Garden que dans les grands concerts qu’on appelle oratorio ; ils n’ont lieu qu’en carême, le mercredi et le vendredi. Les Anglais aiment passionnément ce genre de musique , qui n’a pas pour moi les mêmes attraits qu’un de nos- opéra comiques. Parmi les oratorio auxquels j’ai assisté, plutôt par complaisance que par goût, je parlerai de celui intitulé : Grand Sélection of sacred music , quoique le Messie de Handell et la Création de Haydn lui soient bien supérieurs. Mon choix m’est dicté par mon désir de faire connaître le soin avec lequel le gouvernement anglais tire parti des moindres circonstances pour diriger l’esprit publie. ^7-' ?

Le Grand Sélection étant annoncé comme le triomphe de madame Catalani , la salle de Covent-Garden fut remplie de bonne heure.

Dans ees réunions, on doit être en grande toilette, irifull dress , ce qui signifie les dames “coiffées en cheveux , et les hommçs en bas de soie ; mais on n observe pas scrupuleusement ce règlement, à moins qu'on n'aille dans les premières loges, où j'ai remarqué la tenue la plus élégante et une politesse envers les dames dont on est tout surpris, quand on va habituellement dans les autres parties du théâtre. L’attente des spectateurs ne fut pas trompée. Après * une ouverture fort brillante, miss Rennell , assez bonne chanteuse, et M. Braharn , le Lais des Anglais , se firent applaudir, ainsi que madame Salrnon. Madame Catalaju fit le plus grand plaisir dans un air italien ; elle causa un enthousiasme universel dans Britons, Strike home ! Revenge jour countrj’s wrongs, etc.

Anglais, aux armes ! Vengez les insultes faites à votre patrie, etc.; je fus moi-même étonné d entendre cette cantatrice qui m’avait accoutumé aux sons les plus mélodieux, prendre le ton le plus grave, tranchons le mot, le plus militaire.

La seconde partie commence par les trois

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premiers versets du Te Deum laudamus .

L’exécution fut parfaite. Braliam déploya * beaucoup de talents dans l’air Slow Brohe tlie light, etc., l’aurore commençait à paraître, etc. Quoique cet acteur soit tou jours entendu avec la plus grande satisfaction , la présence de ma- ; dame Catalani produisait un esprit d unpa- •' tience qui dut déplaire aux autres acteurs. Tout * ce que ceux-ci chantaient paraissait toujours trop long, tandis qu’on trouvait trop courts les airs de la favorite. Elle avait beau tousser pour faire connaître au public qu’elle était fatiguée ; on ne finissait de faire tapage que quand on la voyait disposée à obéir au terrible ordre du bis,

. • qui s’exprime par les habitués de Londres par

t le mot français encore. Pourquoi mettait-elle tant de science et de sentiment dans le dolce arnor qui termine la military bravouva de Pucitta, délia tromba , il suon guerriero , etc.? Quand on croyait que sa voix était épuisée, on était stupéfait d’entendre encore des sons plus élevés, d’où l’artiste passait à des tons plus bas avec autant de facilité que si elle eût tenu une conversation avec ses amis.

La troisième partie est digne des deux autres pour la composition de la musique et pour son exécution ; mais les paroles sont plus

adaptées au génie nationan Après une antienne de l'Ecriture sainte, madame Salmon chante hijoJ io romance : The night was dàrk , keen blew the wûnd , poor senseless Emma felt it not , etc., la nuit était obscure, et le vent soufflait avec violence, la pauvre Emma, presque sans vie, ne le sentait pas’ etc. Quoique la voix cio madame Salmon soit du second rang, le public fut injuste , en ne récompensant pas par quelques applaudissements les efforts quelle fit pour les mériter. On était plein d impatience pour entendre la bataille de Trafalgar par Bra/uim. L oratorio avait été imprimé et vendu en très grande quantité. Le récitatif est court, mais fort éloquent. « Nelson est l’ob- « jet des regrets de la Grande-Bretagne. L’éclat « de ses lauriers ne saurait se ternir, puisqu’ils « sont arrosés par les larmes de toute la nation.» Nelson et Braham sont les deux colonnes d ller cule, le nec plus ultra des Anglais, le premier pour acquérir de la gloire, et 1 autre pour chanter son héros. L T n voisin, plus savant en finances qu’en littérature, ne cessait de me dire que Nelson chanté par Braham était Achille célébré par Homère , quoique j'eusse eu la bonhomie de lui observer qu'il y avait une trop grande différence entre 1 Iliade et

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( 321 ) ^ ^ une chanson , pour pouvoir établir la plus légère comparaison. Jamais je n’avais entendu applaudir avec tant de fracas.

Il me vint une idée aussi bizarre que celle de comyrarer'Braham à Homère y je la communiquai à mon voisin X anti-homérique ; je lui observai que, pour (pie la fête fut com dote, il aurait fallu faire paraître le spectre de Nelson , quand Braham chantait le troisième couplet, où il est dit : En gland confessed lliat wery mon y tliat day lias doue his daty. L’Angleterre déclara que chaque homme . dans ce jour, avait fait son devoir. Il aurait dû avoir ses habits couverts de sang, tel qu il était au moment de sa mort à Trafulgar. Cet homme me répondit « que la police ne le permettrait jamais, « pareeque l émotion serait trop forte , tout u l’auditoire fondrait en larmes, et probable- « ment sortirait du théâtre. » Lu me disant ces derniers mots, il avait déjà ses paupières humides. Je rompis la conversation, et je lui parlai de Kemble et de sa sœur madame Siddons.

Il trouvait (pie le rôle de Shylock , dans le Marchand de V enise , était le triomphe de Kemble y et que sa sœur se surpassait dans lady Mackbelh. Cette opinion me parut assez juste de la part d’un Anglais qui admirait dans

Kemble l’art avec lequel l’acteur peint tous les mouvements d'un marchand agité par le double désir du gain et delà vengeance, et, dans madame Siddons, cet héroïsme de l'ambition qui donne assez d'énergie à un être faible et timide pour surpasser les plus grands scélérats. Je lui avouai que je n étais pas de son "♦avis, et que je regardais le rôle d’un juif qui s'obstine à vouloir couper une livre de chair à un chrétien, comme fort peu convenable au rare talent de Kemble, et que jetais même surpris que Shakespear n'eût pas trouvé un sujet si bizarre indigne de son génie.

Je suis admirateur de madame Siddons. La nature et l’éducation ont beaucoup fait en sa faveur; mais le temps, qui ne respecte rien, lui a fait sentir (pie son règne était passé. Dans sa dernière représentation , elle s’arrêta plusieurs fois après les passages où on avait coutume de l’applaudir, et elle eut la mortification de s’apercevoir que l’enthousiasme n'était plus le même que jadis. Une danseuse qui a de bons jarrets peut encore à cinquante ans plaire au public par ses grâces et son agilité. On est plus exigeant pour les actrices qui jouent le rôle d’amoureuses. Il faut, avec de Insensibilité et? de la grâce, cette jeunesse que le bon sens fixe » • •

pour les folies des amants. La beauté n’est pas de rigueur; mais, quand elle se trouve réunie aux autres qualités, tout en va beaucoup mieux pour les auteurs et pour les spectateurs. Madame Siddons n’a jamais été jolie; mais elle a de beaux traits qu’un amateur reconnaît aisément, malgré les rides que lui ont causées ses travaux et ses chagrins. Elle débuta sur le théâtre de Drurylane en 1783, et elle ne s’est retirée qu’en i 8 i 3 , avec une fortune considérable, mais bien acquise. Madame Siddons est autant estimée par ses vertus que par ses talents; elle a mérité, comme son frère, d’être admise dans les meilleures sociétés de Londres et des principales villes de province.

Les autres acteurs sont très propres à remplir leurs rôles ; mais ils n’ont pas un mérite supérieur. On ne peut pas en citer un sans commettre une in justice envers ceux dont on ne parlerait pas ; j’en excepte Sinclair et 1 Mathews. Le premier chante aussi bien qu 'Elleviou , et l’autre est aussi bon comique que Brunet. J’ai souffert pour Sinclair, qui, dans une représentation du Jugement de Mydas , espèce d’opéra comique, fut obligé- de répéter jusqu’à quatre fois la charmante romance, P ray , Goody , please to moderate the ran-

j pn

cour of jour tongue , etc. « De grâce , ma v bonne, modérez la malignité de votre lan- « gue, etc. » Le lendemain, les journaux félicitèrent l'acteur de cette marque de faveur de la part du public qui lavait enivre' jusquà quatre fois, sans oublier de foire' l’éloge du lion goût du parterre, en rendant si bien justice au rare talent de Sinclair. Nous n’avons point à Paris d exemple de ces conteurs de fariboles, qui , dans les entractes, viennent faire rire le public, en imitant les divers personnages qui composent tout un ménage. J’ai vu Mathews faire le maître, la maîtresse, les enfants, le domestique, la servante, et jusqu'au elîien de la maison. J’en levais les épaules de pitié, tandis que les personnes qui étaient à nffies côtés en pleuraient de plaisir. Je n’étais étonné que de la volubilité de sa langue , et de la flexibilité 'de son gosier, dont les intonations variaient avec assez de précision pour faire connaître le personnage parlant par la bouche de Mathews.

A Paris, on lui donnerait un brevet de ventriloque. A Londres, il est lé rival de Kemhle et de Brakam, dans les bonnes grâces de John Bull. v * .

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