‹ Tableau de la GrandeBretagne, ou Observations sur l'Angleterre vue à Londres et dans ses provinces de M. le maréchalde camp Pillet; avec un supplément. Par M. SarrazinChapitre 5 sur 47 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. Origine de l’anglomanie en France. Véritable cause des maux qui ont accompagné notre révolution.

Dans l’examen de l’ouvrage du général Pillet j’ai copié exactement les titres des chapitres, en mettant fidèlement le numéro de chacun, quand j’ai cru en devoir réunir plusieurs dans un des miens. Mes citations sont faites avec exactitude, afin de faire bien connaître l’auteur, son style et son sujet. Il pouvait donner un excellent ouvrage en suivant les principes de la modération, et sur-tout les lois de la justice : il ne nous a fourni qu’une satire virulente, également indigne et de la franchise militaire

et de la générosité française. Le gouvernement anglais, je l’ai déjà prouvé dans mes écrits précédents, mérite d’être censuré ; mais il y a de l’injustice à faire rejaillir sur une nation entière les torts de l’autorité concentrée entre les mains de quelques individus. Je crois rendre un service essentiel au public en réfutant le général Pillet. Laissons aux gouvernements faibles le funeste talent de dominer par l’erreur et le mensonge : une nation grande et forte a besoin de connaître la vérité pour que ses jugements ne la fassent jamais rougir.

Le général Pillet nous a mal jugés. 11 a cru que nous devions épouser sa querelle et partager sa haine ; il n’a pas réfléchi que nous étions de sang froid , qu’il n’était pas calme , et qu’en blâmant les auteurs des mauvais procédés envers nos prisonniers, nous étions trop sages pour en déverser l’odieux sur une nation estimable qui était la première à gémir des abus de l’autorité. Après avoir attribué au régent Philippe d’Orléans (page i 5 ) notre goût pour l’anglomanie, l’auteur se ravise, et proclame Louis XIV et Fénelon (page 16) comme les introducteurs de cet abus. 11 pouvait aussi bien citer Henri IV, qui dut aux secours de l’Angleterre la possession du trône de ses ancêtres.

Quant à moi, je regarde 1 anglomanie comme un mot vide de sens. Il faudrait donc taxer les Anglais de gallomanie , à cause de leur prédilection pour nos vins et nos eaux-de-vie, puisqu’on appelle anglomane quiconque donne la préférence aux objets que l’Angleterre nous fournit à meilleur marché et de qualité bien supérieure à ceux de nos manufactures?

L’auteur se trompe quand il dit que nous devons nous méfier du caractère des Anglais, et imiter leurs institutions. Les générations sc succèdent rapidement; mais les passions sont éternelles. L’amour, la colère, le courage et l’ambition agitent sans cesse le corps politique, comme les astres influencent le monde physique. La civilisation a modifié les caractères des nations, sans détruire les principes constitutifs qui émanent de la nature. Les enfants qui naissent aujourd’hui à Paris et â Londres ont les mêmes inclinations que ceux qui naquirent â l’époque où César dictait des lois sur les bords de la Seine et de la Tamise, il y a près ’ de vingt siècles. Les institutions que l’expérience a démontré devoir être avantageuses à l’Angleterre flatteraient l’égoïsme de ‘quelques individus soi-disant philosophes , sans nous donner cette tranquillité intérieure qui fait à-

la-fois le bonheur des familles et la prospérité

de létat.

M. Pillet juge avec beaucoup de sévérité (page 20) Montesquieu, Helvétius, et tous nos savants qui ont voyagé en Angleterre. A l’entendre, ce sont autant de gobe-mouehes qui se laissent tous prendre au piège de V adulation anglaise. Il cite une anecdote d’Helvétius, dont la voiture, ayant été renversée, fut promptement relevée et conduite à bras par les paysans jusqu’au château où le seigneur attendait son ami. L’auteur prétend que la chute de la voiture du philosophe avait été préparée d’avance, pour donner aux Anglais une occasion de faire éclater leur enthousiasme pour les savants étrangers. Peut-on s’abaisser à dénaturer ainsi une belle action ? Est-il probable que le seigneur anglais qui se faisait une fête de recevoir Helvétius eût voulu l’exposer à avoir un bras ou une jambe cassés, pour lui faire apprécier l’attachement que lui portaient ses vassaux? •

Je dois censurer l’auteur d’avoir dit ( page 21): « Rien n’est plus commun que de voir verser « une voîture sur les routes d’Angleterre. Mais « elle réunirait tous les philosophes et tous les « savants du monde, qu’ils feraient ce que font

« les voyageurs en pareil cas , se ramasser, s'ils « le peuvent, ou attendre, s’ils ont les os brisés, « des secours qu’il faut aller chercher et payer « assez cher ; car, quant aux spectateurs et aux « passants, s’il y en a, chacun regarde stupide- « ment un moment, et continue sa route. » Il fallait dire que rien n’est plus rare que de voir verser une voiture sur les routes d’Ahgleterre, et que, quand cet accident arrive, chacun s’empresse à le réparer de tout son pouvoir. Voilà une vérité dont j’ai été témoin dans les rues de Londres et sur les routes de Iiarwich et de Douvres. L’adresse des cochers, la bonté des routes et la solidité des voitures rendent très agréables les voyages en Angleterre. L’auteur a commencé son ouvrage avec un peu d’humeur d’avoir été privé si long-temps de sa liberté. Nous le verrons ailleurs faire le plus grand éloge des grandes routes, voitures publiques, postes et auberges. Excusons son aridité sur l’origine de i anglomanie, et voyons s il a mieux réussi dans ses autres arguments contre l’Angleterre.

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