CHAPITRE IV
V. Mœurs de la nation dans toutes les classes. VI. Droit commun. Lois de la terre. État civil; naissance; mariage considéré sous le rapport des lois ; testament , etc. *
Le chapitre V ne parle que des mœurs. Je l’aï réuni au chapitre VI qui est relatif aux lois. L’auteur ne parle dans le premier que du vol e§ de la galanterie des dames anglaises. Il s’écrie (page 53): « Les Anglaises mariées sont plus v vertueuses que les Françaises! ! ! Gardez-vous «de répéter plus long-temps cet effroyable « blasphème. La vertu des femmes françaises « est à elles. La confiance illimitée de leurs « époux en rehausse l’éclat. La vertu des fem- « mes anglaises est celle des esclaves qui n’a de *
« durée que celle de la surveillance du brutal « auquel on les confie. Pendant ma détention,
« j’ai lu dans les papiers publics trente plaintes.
« de viols commis par des pères et des beaux» c pères sur la personne de leurs filles et des « filles de leurs femmes , enfants à peine âgés « de sept ans. » J’ai été prisonnier en Angleterre en 1 7 98 . J ’ai -examiné ^intérieur des mé-
nages. J’y ai vu autant de mœurs comme dans les autres pays où j’avais déjà voyagé. Quand bien même une duchesse de Londres se serait oubliée au point de prostituer ses filles, faut-il en conclure que la nation anglaise est sans moralité? Un peuple serait bien à plaindre si l’inconduite d’une famille marquante devait suffire pour fixer l’opinion générale à son égard. Il y a beaucoup moins d’abus en Angleterre, sous le rapport des mœurs, qu’en France, parceque la population est bien moins forte, et que les erreurs du cœur humain sont inhérentes à notre nature et non point à notre caractère national. Vouloir dire qu il y a plus d’assassins, de voleurs et de libertins en Angleterre que dans les autres pays, c’est prouver qu’on ignore jusqu’aux premières lois du monde physique et moral.
Ce qui tendrait à prouver que le crime de viol est moins commun eu Angleterre que partout ailleurs, ce sont les plaintes portées pardevant les tribunaux, sur-tout si nous les comparons avec l’anecdote de l'officier (page 54) à qui les filles répondirent froidement « qu’il « n’avait rien à voir dans leur famille, qu’elles « n étaient pas plus coupables que les filles de « Loth, et que Dieu avait béni la postérité de
« ce pa tria relie. » Celte réponse peut être vraie, mais elle n’estpas vraisemblable. L officier français avait peut-être fies prétentions sur les filles. La jalousie que lui inspirait le voisinage du père lui aura fait craindre un rival. Dans tous les cas, je me persuaderai difficilement qu'une demoiselle ait osé en Angleterre, «levant un étranger, réclamer île son père les droits de sa mère à 1 imitation des filles de Loth. Le fait se serait passé sous mes yeux , que je me serais bien gardé de le publier, à cause de la répugnance qu’inspire un acte si criminel et pourtant commis si gratuitement. Car, eu Angleterre comme en France, il est facile de satisfaire tous ses désirs à cet égard, sans causer dans sa famille le plus horrible scandale. Il ne suffit pas de dire le mal , il faut le prouver; autrement les esprits sages vous retirent leur confiance , et non seulement on sourit de pitié quand vous leur présentez de - tels contes pour rire, mais encore ils refusent d’ajouter foi aux détails les plus vraisemblables. Un auteur ne connaît pas ses véritables intérêts quand il outre- passe de gaieté de cœur les bornes.de la décence et de la raison.
Après avoir fait l’éloge du Code civil français, fauteur dit ( page 07 ) « que le droit comg mun et la loi de la terre se composent , en
« Angleterre, des lois saxonnes, des coutumes « normandes , des bills du parlement , et dor- « donnances royales. Il prétend ( page 58 ) qu il « n’y a pas de nation où les personnes et les pro- « priétés soient moins respectées qu’en Angle- « terre. » Cette opinion est erronée, malgré que Fauteur s’étaye de lord Stanhope qui a pu se plaindre d'un abus, sans néanmoins contester les avantages de la législation anglaise. Comment le général Pillet a-t-il pu avancer (p. 5q) « qu’aucune loi réassurait l état civil des périt sonnes, quoique l église se soit emparée, comte me elle l’avait fait par-tout ailleurs, du droit « de constater la naissance , le mariage et le dé- « cès. » Ce sont les curés et les vicaires qui sont chargés de la tenue de ces registres, comme cela se pratiquait en France avant la révolution, et on est forcé de convenir que, pendant quatorze siècles qu’a duré cette coutume, il ne s’est pas passé plus d’abus que lorsque les maires ont été chargés de la rédaction des actes de 1 état civil. L’auteur s’étonne de ce qu’il suffit « de présente ter un chiffon dressé en forme d’acte de cëlé- « bration, signé d’un nom en l’air, en qualité « de prêtre, pour justifier de son mariage. » Que fait-on de plus en France? On a aussi un nom en l’air, en qualité de maire de telle coin-
mime, ce qui n’est pas plus imposant que le titre de curé de telle paroisse.
Les mariages contractés à Greatna-Green , premier village d’Ecosse sur la frontière d’Angleterre, sont aussi mentionnés par le général Pillet (page 66). Lorsque deux amants veulent se marier contre le gré de leurs familles, ils se rendent chez le forgeron de Greatna-Green , qui reçoit leur déclaration, et leur fournit ensuite sa modeste retraite pour rendre leurs liens plus indissolubles. Ces mariages sont reconnus plutôt par l’usage que par la loi d’Angleterre. Ils sont fort rares, parceque les parents, qui connaissent ce moyen qu’ont leurs enfants d’éluder leur autorité, évitent de les contrarier en consentant à tout ce qu ils paraissent desirer pour leur établissement. Je dois dire que j’ai remarque plus d union dans les familles anglaises que par-tout ailleurs. Cette soumission est-elle le résultat de I éducation ou de la dissimulation ? Je ne me permets pas de prononcer, mais elle existe, et tout observateur sera de mon avis. Je n’ai aucun intérêt à flatter les Anglais, mais je tiens à ne donner que des renseignements exacts sur leur moralité, comme j’ose me flatter de l’avoir fait déjà sur ce qui concerne leurs rapports
politiques et militaires tant en Angleterre que sur le continent.
Il est surprenant que le général Pillet se soit cru permis dinsérer le paragraphe suivant (page 68): « Lorsqu’on veut montrer à quel et point la loi des testamentsest protectrice de la « fraude et prouver l’aptitude à la subtilité, aux « chicanes et à la friponnerie dont sont doués « les hommes de loi qui reçoivent les testa- « ments , on raconte ordinairement en Angle- « terre le trait d’un homme de loi et de témoins « qui pour affirmer que le testateur mort avait « la vie en lui au moment de la rédaction , et « ne pas mentir; lui avaient mis une mouche « vivante dans la bouche. » H y a des abus en Angleterre , parcequ il y a des hommes. Les plus sages lois ne peuvent point empêcher qu’on ne les élude , de même .que le traité de paix le mieux conditionné n empêche point la reprise des hostilités, quand cette extrémité est jugée plus avantageuse que l'observation des conditions jurées cependant sous le serment le plus sacré.
Vouloir dire que la justice a plus d entraves dans un pays que dans un autre, c’est, à mon avis, ne pas connaître les hommes. Je citerai, à
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ce sujet, nn mot qtie je tiens de la bouche de lord Ellcnborough. Je m’étais rendu chez sa seigneurie pour me plaindre du gouvernement et pour lui communiquer mon plan d'attaquer les ministres devant son tribunal pour les forcer à me rendre mes plans, ou à me payer soixante mille livres sterling. Mylord me reçut avec bonté, écouta fort attentivement mes doléances, et me conseilla , en père , de n’avoir rien à démêler avec les tribunaux, de me soumettre aux volontés du gouvernement qui en Angleterre tout comme en France savait se foire obéir des plus mutins, et de bien me persuader qu’on n’était heureux dans le monde qu’en descendant la rivière de la vie paisiblement , au lieu de vouloir la remonter contre le courant. C’était ce dernier acte qu’il assimilait aux procès. Lord Ellenborough est un homme très instruit, d’une figure qui inspire la vénération, et d’une sagesse qui lui a concilié l’estime générale. *’ -
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