‹ Tableau de la GrandeBretagne, ou Observations sur l'Angleterre vue à Londres et dans ses provinces de M. le maréchalde camp Pillet; avec un supplément. Par M. SarrazinChapitre 9 sur 47 · VII. Cours de justice. Gens de loi. VIII. Étude des lois · texte numérisé non relu

VII. Cours de justice. Gens de loi. VIII. Étude des lois

Le chapitre VIII n’étant qu’une continuation du chapitre VII, j’ai cru devoir les réunir pour l’agrément du lecteur et la facilité de mon travail. Nos justices de paix , les tribunaux de première instance, les cours royales et la cour de cassation remplissent le même but que les shériffs, les comtnon pleas , la cour du ban du roi, et la cour de l’échiquier. Les gens de loi sont aussi nombreux en Angleterre qu’en France. Que! est le pays oîi il n’y a pas des chicaneurs? II leur faut donc des agents qui les dépouillent , en favorisant leur inclination à tracàsser leurs Voisins. Les procureurs , no- ' taires et avocats, qu’on appelle sollicitor, attorney et councellor, sont aussi adroits que partout ailleurs. Ils vous promettent toujours gain de cause quel que soit le résultat de votre affaire, leurs mesures sont si bien prises qu’il vous est impossible de les frustrer de leurs honoraires. Quelques uns ont l’habitude de les

porter au double de leur valeur. Si vous réus-

sissez, vous acquittez le tout; si vous êtes condamné, votre Cicéron s avance vers vous avec la mine consternée. 11 pousse un profond soupir; et, si vous lui demandez le motif de son dhagrin , il vous répond , la larme à l’œil :

« Vous êtes malheureux. Je souffre plus que « vous de 1 injustice qu’on nous fait éprouver.

« Je veux vous convaincre que vous n avez pas «de meilleur ami que moi. Voilà votre mé- « moire, qui se monte à 200 livres sterling. Il « est acquitté. Donnez-moi la moitié de cette « somme , et qu il ne soit plus question de « rien . »

Quelle différence de cette conduite tortueuse avec la noble franchise d’un officier anglais !

C’est 1 éducation qui crée de nouveaux hommes. L intérêt nous rend imitateurs jusqu à un •

certain âge. La jérémiade que je cite est à la J lettre ; elle m’a été débitée avec un sérieux qui faillit me faire éclater de rire. Je ne veux cependant pas imiter le général Pillet en jugeant tous les légistes anglais par la conduite d’un de leurs confrères ; je dois même ajouter que j’en ai connu plusieurs d’un vrai mérite et d’un désintéressement peu commun. M. Henri Clifford a été mon avocat pendant trois ans. Il savait que j’étais maltraité par les mi pis très ; il

- ét

refusa l’argent que je lui envoyai, quoiqu'il ne fût pas dans l’aisance, et il me dit qu il était assez payé par mon estime et mon amitié. Il faut conclure de l’hypocrisie de mon procureur et de la loyauté de mon avocat que le vice et la vertu sont communs à tous les pays, et qu’il y aurait de l injustice à affirmer qu il y a plus d’abus dans tel pays que dans tel autre, comme je trouve déplacé de dire qu il y a moins de talents en France qu’en Angleterre, etc.

Par exemple, je suis forcé de blâmer ce que dit le général Pillet (page 80): « Aucune de « nos assemblées n’a fourni de véritables hom- J- « mes detat, excepté l’assemblée constituante, u où se trouvèrent réunis tant de talents et si u peu de connaissances positives , assemblée « qui renferma dans son sein M. de Mirabeau,

« le plus grand homme d’état que la France «ait eu, et M. Cazalès, homme d'état encore « dans ï enfance. Ce n’est pas que nous soyons « moins propres que les Anglais à devenir « hommes d’état: mais la science politique était « complètement ignorée en France avant la « révolution ; elle y était même dangereuse.

« Aussi n y avait-il pas de nation plus igno- « rante que la nôtre en matière de droit pu- « blic,.. Tout le monde est docteur ès lois en

« Angleterre;. mais cette noble profession a ses « rangs marqués, suivant l’application qu’on « en veut faire. Tous les Anglais riches voyait gent sur le continent. Presque tous étudient « et approfondissent avec un soin particulier « une science qui doit les conduire un jour à « la réputation ou à la fortune, qui doit contt solider ou augmenter la prospérité de leur « pays.... L’Allemagne est aussi riche que la « France est pauvre dans la science du droit «public.»

Comment s’imagine-t-on que le général Pillet appuie des assertions si ridicules ? Il va jusqu’à nous assurer « qu’en Angleterre les hom- « mes d’état , les grands fonctionnaires sont , « pour la plupart; collaborateurs des feuilles « périodiques qui circulent dans les trois royau* « mes , et que ces feuilles n’ont rien de l’hor- « rible stérilité, de la fade abondance, de la t> basse flatterie, ou -de la pédanterie des nô- « très...*, » Il dit encore (page 83) « que les tt feuiHes anglaises sont riches de matériaux « amassés dans tous les pays par les premiers « hommes de la nation, par ces voyageurs qui <( ont été méditer, 1 étudier dans les terres étran- « gères. » Après avoir exhalé sa bile 'contre nos journaux, il prétend qu’un cordonnier anglais,

dans le fond de sa boutique, connaît 'tnieux la France, le caractère de ses habitants, et nos véritables intérêts, que nous ne les connaissons nous-mêmes. Après avoir lu ce passade, le livre m'a tombé des mains, persuadé qu’un tel radotage n’avait pas pris naissance dans «ne tête bien saine. Cependant j'ai voulu achever le chapitre, et j’ai lu (page 85) plusieurs noms anglais, parmi lesquels je li ai point trouvé ni lord Grey , ni lord Grenville , ni plusieurs autres hommes à caractère de la création de Fauteur. En France il ne trouve à peine que deux ou trois hommes de cette trempe depuis vingt-cinq ans, Mirabeau et Cazalès.

Les Anglais, et sur-tout les Allemands, ont du être aussi satisfaits qu étonnés de se voir adjuger la pomme de la science de préférence ‘aux jurisconsultes français, qui jouissent depuis long-temps tl’une bien grande réputation. Montesquieu, Helvétius, Volfaire , Diderot , d Alembert, Malesherbes, et tant d autres savants qui honorent la France, réfutent victorieusement les raisonnements vraiment bizarres du général Pillet. Comment peut-on dire que nous ignorons la science politique, lorsque toute l’Europe convient que nous sommes les créateurs de cette science, et que nos ambassa-

deurs occupent le premier rang par la finesse de leur esprit et par l’étendue de leurs connaissances? Quand on a osé dire que tout le monde est docteur en Angleterre , on peut bien transformer les journalistes anglais en prodiges de lumière. Il n’est pas vrai cependant que les grands fonctionnaires soient collaborateurs des journalistes. Ils font insérer dans les papiers publics les articles qu’ils croient essentiels à leurs vues; mais cela est très rare, et n’a lieu que dans quatre journaux, le Times pour la famille Wellesley, le Morning-Chronicle pour les membres de l'opposition , le Morning-Post pour lord Liverpool, et le Courrier pour lord Castlereagh. J’entrerai dans de plus amples détails au chapitre supplémentaire des journaux.

Qu’on ne cherche pas à nous persuader que les artisans anglais sont supérieurs en connaissances aux artisans français, bu Angleterre , comme en France, les cordonniers font des souliers, les tailleurs des habits, et les perruquiers des perruques. Le soir on va lire les journaux dans une taverne. Sous prétexte de prendre une part bien vive aux discussions du parlement, l’artisan abandonne à sa femme les soins de sa boutique, et va satisfaire sa passion

pour la bière ou l’eau-de-vie. Le désir de boire a bien plus d'influence que le patriotisme dans les réunions des artisans anglais. Quand la tête est échauffée par la liqueur, on crie, on s’égosille contre le despotisme des ministres et Vénormité des taxes. Quand la raison a disparu, le sommeil le plus profond s’empare des orateurs. Dès qu’on se réveille, on n’a pas le plus léger souvenir des orgies de la veille: on se met gaiement à l’ouvrage, et le soir on recommence à se griser, à la faveur des journaux.

Or, je le demande à tout homme de bon sens, y a-t-il de quoi rester dans une stupide admiration (page 83) en entendant de semblables raisonnements de la part d'un cordonnier ? Je vénère les hommes d état que l’Angleterre possède j mais je crois que la France n’a rien à lui envier sous ce rapport, ni même sous celui des journaux. J aurai bientôt occasion de prouver cette double opinion. *

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