CHAPITRE n
Deé influences jusqu'alors isolées avaient besoin d'un centre. Le Pouvoir lui-même allait s'associer à une Renaissance spiritualiite. — Lettre de l'Empereur au ministre de l'Intérieur. — Esprit qù préside à l'institution de l'Université. — M. Roteb-Gollard. Ses origines; prédilections jansénistes. Son rôle sous la RévolatioD, pendant et après la Terreur. — Il devient royaliste par raison. Sa correspondance avec Louis XVIIL — Son attitude sous TEmpire. La philosophie est le refuge de son indépendance. — AppeK à une chaire de Sorbonne, il déclare la guerre au sensualisme. Sa métaphysique vise à la morale, et à la politique. L'Éoole écossaise. La première leçon du maître, mot de l'Empereur. — Il prépare le mouvement libéral de la Restauration. — Esprit de sa méthode. L'homme. L'écrivain. Le politique dans le professeur. Unité de sa vie.
Nous venons d'indiquer les signes avant-coureurs d'une philosophie qui, opposant les traditions si françaises de Descartes à des systèmes importés d'Angleterre, allait remettre en crédit l'autorité du sens commun, et affirmer, au nom de la raison, les vérités sur lesquelles repose toute société. Mais ce ne sont encore que des présages, des tâtonnements isolés, des essais mêlés d'indécision. Aussi l'influence de ces tentatives ne rayonna-t-elle guère au delà de certains groupes. Elle n'atteignit que par hasard les éléments réfractaires, ou même ce milieu flottant sur lequel pesait une léthargie aggravée par un régime dont les contraintes paralysèrent toute faculté d'initiative personnelle. Déçus par les espérances qui avaient fait battre tant de cœurs, les esprits lan-
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guissaieut donc dans une sorte de torpeur. Quelle idée, quel sentiment eût résisté à Tépreuve des mécomptes dont se composait, depuis vingt ans, Thistoire contemporaine? Si la liberté avait démenti ses promesses, la gloire, elle aussi, commençait à ne plus faire de dupes. La politique ne paraissait à la plupart que le jeu sanglant ou perfide de la force ou de la ruse. La morale se réduisait à la pratique des vertus utiles ; elle n'était plus qu'une condition d'ordre. La religion même se voyait traitée comme une garantie de police sociale. Protégée par un patronage défiant qu'elle achetait bien cher, elle avait dû renoncer au droit de controverse et de prosélytisme. U eût semblé aussi superflu de la discuter qu'inconvenant de la défendre. Depuis que les épicuriens du Directoire s'étaient plies de bonne grâce à toutes les formes de la servilité, la conscience publique n'avait donc pas cessé de se dépraver de proche en proche ; et le Pouvoir même, alarmé par l'intensité d'un mal dont pourtant il profitait, finit par désirer qu'une philosophie généreuse vînt enfin communiquer aux caractères la dignité de ses principes.
Nous ne ferons pas, en effet, à Napoléon l'injure de supposer qu'il ait eu l'idée fixe de conspirer contre le sens moral de son peuple, dans l'intérêt de sa puissance. Outre que les hommes de son ordre ont des élans de pensée qui leur entr'ouvrent la sphère des hautes vérités, plus d'un acte digne de mémoire témoigne que l'Empereur ne fut point insensible ou étranger à une renaissance spiritualiste dont l'éclat
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devait rejaillir sur son règne, comme celui de la restauration religieuse qui avait inauguré le Consulat. Sans doute l'autocrate dut avoir des retours de réflexion qui l'avertirent qu'on n'élève pas les intelligences sans les affranchir. Mais ses vues d'avenir étaient aussi trop étendues pour qu'il ne se dtt point qu'une nation appelée à de grandes destinées a besoin d'âmes viriles, et ne saurait se passer de convictions. Je me garderai donc de prêter les calculs misérables d'un machiavélisme corrupteur à celui qui écrivit un jour à son ministre de l'Intérieur la lettre que voici : a C'est avec un sentiment de douleur que j'apprends qu'un membre de l'Institut, célèbre par ses connaissances, mais tombé aujourd'hui en enfance, n'a pas la sagesse de se taire, et cherche à faire parler de lui, tantôt par des annonces indigues de son ancienne réputation et du Corps auquel il appartient, tantôt en professant hautement l'athéisme^ principe destructeur de toute organisation sociale : car il ôte à l'homme toutes ses consolations et ses espérances. Mon intention est que vous appeliez près de vous les présidents et secrétaires de l'Institut, et que vous les chargiez de faire connaître à ce Corps illustre, auquel je m'honore d'appartenir, qu'il ait à mander M. de Lalande, et à lui enjoindre, au nom du Corps, de ne pas obscurcir, dans ses vieux jours, ce qu'il a fait dans ses jours de force pour obtenir l'estime des savants. Si ces invitations fraternelles étaient insuffisantes, je serais obligé de me rappder aussi que mon premier devoir est d empêcher que
M. ROYER-COLLAIU). J'U
fon empoisonne la morale de nïon peuple. Car l'athéisme est destructeur de toute morale, sinon dans les individus, du moins dans les nations. »
Cdui qui parlait en cette circonstance un langage auquel nous reprocherons même rexcèsd'un zèle impérieux jusqu'à l'intolérance, comprit mieux encore sa responsabilité souveraine, quand il créa TUniver* sité qui devait, par la force de ses doctrines, contribuer autant aux éveils d'une libre curiosité qu'au maintien de la discipline, et des traditions conservatrices. Ne cherchons donc pas de petites raisons à de grandes choses ; et, sans absoudre les abus du pouvoir personnel, n'envions point à l'Empereur la part qui doit légitimement lui revenir dans l'œuvre de bien public que le haut enseignement allait ac* complir par la parole de M. Royer-Collard.
Avant de suivre dans le vieux collège du Plessis le professeur illustre avec lequel le spiritualisme cartésien, cette antique nouveauté, rentra officiellement en France, après une disgrâce qui avait duré plus d'un siècle, il est nécessaire de raviver es traits d'une physionomie trop oubliée. Résumons donc les origines d'un personnage qu'on peut appeler le maître de nos maîtres.
Né en 1763, à Sampuis, en Champagne, dans une de ces familles rustiques où la rigidité d'un christianisme patriarcal s'alliait si bien aux traditions du travail et de l'honneur, Pierre-Paul Royer n'eut sous les yeux, dès son enfance, que l'exemple des justes. Élevé par une mère janséniste, mais plus
fidèle aux vertus qu'aux dogmes de ses austères directeurs, il apprit de bonue heure à connaître et aimer les mœurs simples, la gravité, le respect, et une indépendance docile à la règle. De ce foyer sévère il passa chez les Oratoriens, les doctrinaim, comme ils s'appelaient alors, sans se douter qu'un jour ce mot transporté par leur disciple dans la langue politique prendrait une acception tout à fait différente. Puis, sa jeunesse s'écoula dans le studieux recueillement d'une vie provinciale. Curieux surtout de logique, de géométrie et de morale, il lut avidement Clairaut, d'Alembert, Euler et' les grands docteurs de Port-Royal dont il adopta, noo les passions qui sentaient la secte, mais les principes qui fondèrent une École. Nous le retrouvons ensuite à Paris, s'initiant à la science du droit, et mêlé par ses relations à cette bourgeoisie qu'avaient pénétrée les lumières du siècle. Avocat obscur, en 1787, U plaidait à la Grahd'Chambre, sous la tutelle de Gerbier, digne parrain de ses débuts, quand éclata la Révolution, dont l'aurore souriait à ses espé^ rances.
Le 17 juillet i 789, quelques jours après la prise de la Bastille, il siégeait à l'Hôtel de ville, comme secré^ taire du Conseil de la municipalité. Car, à la suite d'une vive improvisation, il venait d'être porté en triomphe par les électeurs de l'ile Saint-Louis qiù l'acclamèrent représentant de leur section. Il lui fallut donc subir des rapports quotidiens avec plus d'un fanatique, entre autres Danton, son compatriote,
dont il se souvint lorsque, sons le Directoire, devant les Cinq-Cents, il terminait un discours par ces mots : « Aux cris féroces de la démagogie invoquant Faudace, et puis l'audace, et encore l'audace, vous répondrez enfin par ce cri consolateur qui retentira dans toute la France : La justice, et puis la jttsticey et encore la justice. » Cette devise fut en effet la sienne dans les épreuves qui firent réfléchir tristement sa conscience politique. Membre de la Commune, il était près de Bailly, le maire de Paris, dans la journée sinistre oii la royauté fit son premier pas vers Téchafaud. Aussi éloigné des Jacobins par son indignation que des Girondins par son bon sens, qui ne leur pardonnait pas un rôle non moins ambitieux qu'impuissant, il ne tarda guère à passer dans le camp des vaincus, et bientôt des victimes. Réduit en effet à prendre la fuite, il s'abrita dans son village natal; et, s'il ne figura pas sur la liste des suspects, il le dut à la vénération qu'inspirait sa mère. La Terreur s'arrêta sur le seuil de cette maison oh la femme forte de l'Écriture osait conserver encore l'image du Christ, sous les regards des inquisiteurs ?Qe fit reculer son courage. On raconte que, revêtu de la blouse du laboureur, son fils poussait les bœufs devant lui, tout en lisant un tome de Platon, de Descartes ou de Bossuet placé sur le manche de sa charme. Toujours est-il que tant de tragiques leçons ne furent point perdues pour un témoin de 89, et de 93. . Il sut entendre ce double enseignement. S'il détesta les excès oil se jette un peuple sans croyances
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et une liberté sans frein, il comprit le spectacle d'une nation unie dans une pensée d'affranchissement; et sa raison, étrangère à toute passion, condamnera les attentats, sans en faire porter la peine à des idées dont il va demeurer l^inflexible défenseur.
Mais rheure de la modération n'était pas encore venue. Pourtant, lorsqu'un long cri de joie annonça la chute de Robespierre, il fut un des premiers à l'œuvre parmi ces bons citoyens que leur patriotisme appelait au poste du devoir et du péril. Député aa conseil des Cinq-Cents par le département de la Marne, dont les collèges lui resteront fidèles jusqu'à sa mort, il éleva la voix, quatre ans avant le Génù au christianisme j pour demander le rappel des prêtres bannis. Mais l'éloquent avocat du culte persécuté ne réussit qu'à se désigner lui-même- aux persécuteurs. S'il ne fut pas déporté par les vainqueurs du i 8 Fructidor, ils cassèrent du moins son élection : ce qui était plus facile que de réfuter ses discours. Exclu comme royaliste, il ne l'était pourtant pas encore, mais allait le devenir. Jusqu'alors il avait conservé pour la dynastie proscrite la piét^ d'un souvenir, sans estimer toutefois que la monarchie fftt la seule condition de salut. Mais, après tant de coups d'État, un patriote ennemi de l'anarchie se prit à désirer, moins par sympathique élan que par raison, le retour d'un principe qui pût opposer aux caprices de la foule la permanence du droit, et consacrer par un caractère inviolable un contrat conclu entre nos traditions et nos libertés. Ce fut alors qu'il entra en
respondance avec Louis XVIII, dont il devint le iseiller intime, tout en répudiant une solidarité npromettante avec le parti des émigrés, c'estlire les meneurs d'une coalition étrangère. Il était aussi trop sage pour devancer les temps e préparait sa prévoyance; et, Tavénement de Impire ayant coupé court à des démarches prémarées qui du reste n'eurent rien de commun avec sprit de conspiration, il se soumit sans murmurer une nécessité qui offrait à ses regrets le dédommaanent de la gloire. Si ses instincts libéraux furent méSj il fut heureux d'applaudir aux conquêtes viles opérées parle génie d'un homme aussi extraorinaire que sa fortune. Pourtant, quelque chose ^tait en lui. Dès l'abord, il regarda comme provioire une autorité qui, intronisée par l'épée, devait >érir par l'épée. Ni l'acclamation du suffrage universel, ni la bénédiction du Saint Père ne rassura es craintes ; et son expérience jugea que la vie Publique ne lui réservait aucun rôle sur une scène ileocieuse à laquelle il voulut rester étranger plutôt [uliostile.
Dès lors, se réfugiant dans la science qui lui eDdait l'indépendance, il tourna toute son actiité vers un monde philosophique dont la réforme evait être moins périlleuse que celle de nos instillions. Car le despotisme de Condillac était le seul l'on pût alors attaquer impunément. L'occasion ( en fut offerte' bientôt par le Maître qui, dans \ idéologues j voyait avec ombrage les sur-
vivants refrognés du régime républicain. Assez généreux, ou assez habile pour ne point garder rancune à un personnage qui se tenait à l'écart, et avait toujours refusé de lui être présenté, TEmpereur fui aise de lui donner une marque d'estime; et,lorsqu'en 1811 M. de Pastoret, promu à la dignité de sénateur, laissa vacante la chaire où il enseignait à la Faculté des lettres Thistoire de la philosophie, aucune objection ne fut opposée au choix que îf. de Fontanes soumit alors à l'agrément du Souverain. M. Royer-CoUard, qui ne se refusait jamais à un devoir, ne déclina pas non plus un honneur qui, sans inquiéter sa responsabilité, l'invitait à une salutaire influence.
On a raconté que la lecture d'un exemplaire de Thomas Reid rencontré par hasard lui révéla sa méthode, et sa doctrine. Sans nier l'action exercée sur une intelligence disponible par l'étude attentive du psychologue prudent qui restaura l'autorité du sens commun, nous n'admettrons pourtant pas que M. Royer-CoUard ait en quelque sorte improvisé sa foi philosophique. Non ; elle était armée de toutes pièces, lorsqu'il monta dans cette chaire à laquelle le prédestinait une éminente aptitude. Habitué à la spéculation, rompu aux sciences exactes, nourri de Descartes et de Leibnitz, il n'eut qu'à se laisser porter pour suivre le courant qui ramenait notre siècle vers des traditions conformes à ses besoins. Le premier germe de ses convictions n'était-il pas d'ailleurs une haine vigoureuse contre ce scepticisme
matérialiste qu'il avait vu se combiner avec la démagogie? Voilà le fléau qu'il se promit de combattre par un enseignement capable de réconforter les cœurs. Trancher la racine du doute, mettre la certitude hors de nos atteintes, discipliner la raison, réprimer ses aventures, imposer des barrières aux témérités, telle était depuis longtemps l'idée constante de ce penseur fait pour gouverner les &mes. Telle ht aussi l'œuvre du professeur. Pour lui, la métaphysique devait viser à la morale, et, par elle, à une politique d'ordre et de sécurité. Aussi ses vues ne se tournèrent-elles point vers d'ambitieuses théories : a La saine philosophie, écrivait-il, est cette ignorance savante qui se connaît^ et à laquelle il faut arriver, quand on est sorti de l'ignorance naturelle, sous peine de faire les entendus, et de juger tout plus mal que les autres. » Celui qui fit cet aveu ne pouvait manquer de se reconnaître dans le rationalisme solide et modeste qui, venu d'Edimbourg, sut guider et affermir les intelligences, sans leur inspirer l'orgueil. Il y retrouva le tempérament de son esprit à la fois défiant et dogmatique, circonspect et résolu, pratique avant tout, et n'appliquant le raisonnement qu'à des principes évidents, ou à des faits démontrés par l'analyse. Il y eut donc harmonie préétablie dans une préférence qui s'accordait avec son inclination propre. Les premières paroles de son cours durent étonner un auditoire qu'un préjugé tenace avait habitué ï chercher dans Condillac le dernier mot de l'orthoioxie. « Toute la science, disait Royer-Collard, peut
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se ramener à deux objets, les esprits et les corps. » Puis, il ajoutait, non sans une nuance d'ironie : (( Quelle expérience nous assurera que la sensation suffit pour féconder toutes les régions de l'intelligence et du sentiment? Parce qu'elle a précédé l'exercice de nos facultés, celles-ci en sont-elle» moins originales, et ne doivent-elles rien à leur propre énergie ? Est-ce la sensation qui perçoit, qui se souvient, qui juge, qui raisonne, ou imagine? Est-ce dans la sensation qu'est tracée la règle éternelle des droits et des devoirs? Quand elle enseignerait l'utile, enseigne-t-elle le beau et l'honnête ? Â.-t-elle inspiré ce vers :
Summum crede nef as animam prœ ferre pudori ?» *
Ces vérités qui nous paraissent maintenant élémentaires furent alors inattendues comme un paradoxe. Il y avait même courage à les proclamer ; car, sous le règne de la force^ elles étaient malsonnantes. Trop éclairé pour ne pas le sentir, l'Empereur eut l'âme assez haute pour approuver. Il lut ce discours que le bibliothécaire du palais avait mis sous ses yeux; et, le lendemain, à son lever, apercevant M. de Talleyrand : <( Savez-vous, lui dit-il, Monsieur le Grand-Électeur, qu'il s'élève dans mon Université une nouvelle philosophie très-sérieuse qui pourra bien nous faire grand honneur, et nous débarrasser tout à fait des idéologues, en les tuant sur place par
1. Regarde comme le plus grand des crimes de préférer la vie à rhomieur.
M. ROTER-€OLLARD. 139
le raisonnement » ? Alors, lui citant quelques passages de cette leçon d'ouverture, il gronda le prince de ne pas la connaître encore. Notons pourtant que 'ô politique s'empressa trop d'y voir avec joie une attaque décisive contre un groupe frondeur auquel U reprochait une opposition clandestine ou déclarée. ^T les conséquences de l'impulsion donnée avaient ttiie portée plus lointaine, si j'en crois M. Royer- ^Uard qui, jugeant ce succès de cour peu philosophique, se contenta de dire à quelques amis : a L'Empereur se méprend. Descartes est plus intraitable au despotisme que ne le serait Locke. Entre nous, la doctrine de l'âme est bien autrement favorable à la liberté que celle de la sensation transformée. Pour l^s partisans de cette théorie, la résistance morale à 1^ force est une inconséquence généreuse; pour ï^ons, elle est un devoir irrémissible. »
Oui, le spiritualisme aura sa part dans le mouvement libéral qui sera une des gloires de la Restauration. Le jour est proche où un rayon de soleil va ^re germer cette semence féconde. Mais, tout en ^ngeant à l'avenir, M. Royer-GoUard ne fut jamais âe ces impatients qui, pour provoquer une popularité bruyante, transforment leur chaire en tribune. Bien au contraire, il débuta sans éclat et sans bruit, avec autant de prudence que de fermeté.
La première question agitée devant ses trois au* diteurs fut même en apparence assez aride. Il se demanda si le raisonnement peut démontrer l'existence du monde extérieur. Mais, en réalité, ce
problème ne tendait à rien moins qu'à convaincre ses adversaires de Timpuissance où ils étaient de nous donner même un critérium de certitude sensible, n les attaquait ainsi Au cœur par leurs propres armes, l'observation et l'analyse. Si, durant deux années, devant un auditoire de plus en plus nombreux, il concentra tout Teffort de sa logique sur ces préliminaires modestes, ce fut pour nous conduire plus sûrement à des conclusions métaphysiques dont l'évidence pût défier toute objection. Il ne voulait ouvrir le feu contre la place ennemie^ qu'après l'avoir investie par des travaux d'approche qui fermaient toute issue à l'assiégé. Yoilà comment ^ sans charlatanisme oratoire, sans le moindre soun de remuer la foule, sans avoir la prétention de dé — couvrir un monde et de fonder un système, il devînt pourtant le chef d'une École à laquelle il apprit & proscrire toute hypothèse, à constater des phénomènes, à les classer, à en déterminer les lois, ft marcher toujours sur le terrain de l'expérience, et k concilier les droits du libre examen avec le respect de ces croyances primitives qui sont le fonds de la raison universelle.
Il fendrait remonter jusqu'à Pascal pour retrouver cet étroit enchaînement de déductions rigoureuses comme des théorèmes, et cette dialectique ardente qui condense toute une série d'arguments dans une de ces formules grandioses où se concentrent les plus essentielles vérités. On voit ses idées se produire comme djune source qui jaillit à flots clairs et pressés,
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^ grossit de maint afQuent, devient fleuve, et se déroule d'un cours tranquille entre les rives que ses e^ui fertilisent. Même quand il n'est que l'interprète du sens commun^ sa parole a cet accent personnel qui commande l'attention, et je ne sais quoi d'impérieux qui est d'un mattre. Bien que ses leçons ne ^ous soient parvenues que recueillies après coup par '^ souvenirs émus de M. Jouffroy, il nous sufBra fonc de lire ces substantiels fragments, pour comprendre l'action dominatrice de son éloquence.
Il avait un verbe à lui, un air de supériorité native, lUie façon de dire qui faisait sentir le poids des choses, et forçait la mémoire à garder une ineffaçable empreinte. Une fois lancé, le trait s'enfonce, et se fixe pour toujours. Soit que du cercle étroit oîi il se confina volontairement il ouvrît des perspectives soudaines vers le monde invisible, soit qu'il s'attaqu&t <^rps à corps à son antagoniste, il se distingua par un ^Q qui n'eut rien du docteur, mais semblait faire légitimement office de souveraineté reconnue. On salue ^nc en lui une de ces intelligences qui régnent par ^it de naissance. On aime la décision d'une pensée que passionne son objet, et qui jouit du plaisir d'enseigner une science aussi neuve pour lui que pour les autres. Cette philosophie qu'il n'a point tirée des livres llntéresse comme la conquête de ses réflexions. S'il séduit, ou plutôt s'il subjugue, c'est qu'il nous communique ses joies austères, je veux dire des convictions dont il a fait Tépreuve, et qui sont la récompense de Tamour qu'il eut pour la vérité.
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Peutrêtre lui reprocherar-t-^n les défauts de se qualités, trop de roideur, trop d'&preté dogmatique, ( une franchise qui ne se gène avec personne. Déjàs'ac cuse ici ce trait de caractère qui plus tard ira s'exagé rant ; car on citera de lui des mots d'une magistral insolence, et des épigrammes ou des ripostes qi écrasent leurs victimes. Ses réfutations ont Tamei tume d'un réquisitoire. Il traite volontiers Terreu comme un attentat, avec une hauteur de dédain qu rhumilie en la condamnant. Ses arrêts sont d'à magistrat de cour suprême, jugeant sans appel, ete dernier ressort. Mais ces rudesses procèdent d'un foi vaillante que l'on n'a plu^ aujourd'hui. Au lia de les blftmer, accusons donc plutôt la mollesse d notre scepticisme.
Sans appuyer sur ces réserves, nous préféron apprécier des mérites qui nous montrent l'homin sous Técrivain, à savoir une rare alliance de finess et de force, d'exactitude et d'imagination, de retenu et d'élan. Il sut animer jusqu'à l'abstraction, et comme Ta dit M. de Rémusat, a mettre du sien dao l'absolu. » Chez lui, pas d'abandon, mais un af savant qui sert de parure à la sévérité d'une argumentation véhémente et acérée, sous laquelle palpiU une âme fière. Solennelle conune un axiome, e1 imprévue comme une impression irrésistible, a verve s'illuminait tout à coup d'éclairs rapides qu projetaient parfois une lueur éclatante comme su la sombre profondeur d'un espace immense. Tell est cette comparaison magnifique : «i La durée es
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grand fleuve gui n'a ni source, ni rive, ni eml>oiichure. Le fleuve coule en nous, et c'est en nous reniement que nous pouvons observer son cours. » Cette vision furtive de Tinfiai est bien du même orateur qui dira un jour devant la Chambre des pairs : « On déporte les hommes, mais les lois fondamentales d'un pays ne se laissent pas déporter. » Il y avait l'assurance d'un législateur dans l'expression simple et superbe de certaines pensées, par exemple dans cette maxime que depuis on a si souvent répétée : ce On ne fait pas au scepticisme sa part; une fois qu'il a pénétré dans l'entendement, 2 Tenvahit tout entier. » A force de tendre à l'irréprochable, il atteignit le définitif, si bien que, de son Hvantmème, il passa pour un ancien. Ce qu'il disait ^ ses contemporains s'adressait à la postérité.
Dans ce style si plein on reconnaît celui qui ne
&tpasimprimer une seule page dont l'intention ne
^t que littéraire, « et n'aurait pas donné une heure
i^ sa vie à un livre dont la lecture ne l'eût point
flairé, ou fortifié » . Il mania naturellement la langue
^es grands classiques, parce qu'il était de leur race,
et avait toujours vécu dans leur commerce. Sa phrase
s'en souvient; elle nous fait parfois songer à Bossuet
par sa majesté, à Pascal par sa rigueur géométrique,
à Montesquieu par sa concision sentencieuse ou pi-
juante, à Rousseau par une logique enflammée qui
îhauffe les plus froides controverses. L'entrain polé-
ique de son enseignement nous laisse pressentir
mpleur et la puissance oratoire qu'il déploiera dans
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les luttes politiques, au service des traditions ou nouveautés que le philosophe avait déjà prises wûêjêjs le patronage de sa raison. En passant de la SoriKNUCB^ à la Chambre des députés, il n'aura donc pas besoin de changer ses armes. L'homme d'État continuera le professeur. A des ministres hostiles au droit conslitutionnel il opposera les mêmes principes qu*à l'empirisme de Condillac. Ses discours sur la loi de sacrilège et la liberté de la presse auront l'autCNrit^ d'un devoir social, comme cette leçon célèbre par laquelle il termina sa campagne spiritualiste. L^ intérêts et les ambitions des partis trouveront en lui le censeur redoutable qui avait commencé par teiûf tête aux sophismes et aux préjugés de secte. Aussi l'opinion finira-t-elle par subir ou accepter ce qu'ou pourrait appeler la dictature de son bon sens. E^ dépit d'un isolement qui ne lui déplaisait pas, ^ deviendra presque populaire, malgré lui, à force d'estime. Représentant le respect de tout ce qui «sf respectable, il se verra comme investi de ce pouvoir moral que confère la dignité du caractère, et la vertu d'un exemple.
Sa vie fut donc la confirmation de la doctrine qull venait de restaurer, non plus comme M"* de Stafl par d'enthousiastes espérances, ou comme Chateaubriand par l'imagination et la [;oésie, mais par la science condamnant l'erreur malfaisante de ceux qm refusaient à l'homme une âme, et à l'àme un Dieu. Cette victoire devait être d'autant plus s&re que le raisonnement l'avait seul remportée, en dehors de
M. ROYER-GOLLARD.
toute alliance susceptible d'inquiéter la société laïque. Par conséquent, la plupart des esprits que n'avait psis entamés la réaction inaugurée par MM. de Bonald et Joseph de Maistre purent applaudir, sans défiance, à une réforme qui les affranchissait en les purifiant, et ne coûtait à personne le sacrifice de sa libre pensée. En restant rationaliste avant tout, H. Royer-CoUard faisait plus pour la renaissance du sentiment religieux que les apôtres de la théocratie ; <^r il ne le rendait point solidaire des paradoxes ou des passions qui risquaient de Taltérer ou de le cor- ^Qipre. Il préparait ainsi ce terrain hospitalier où l6s consciences s'accordent dans une foi commune dont la tolérance prouve que toutes les vérités sont sœurs.