CHAPITRE I
Vues générales. L'Kmpereur veut gouverner les iulelligences ^^^^^ les affaire*. Du protectorat littéraire. — Il y eut une poéii» ^ l'Empire. L'anathème de Lamartine. — Les circouâtancM *-•- . nuantes. — Le» préjugés d'école et les traditions poétique! ^^?j chez nous plu» vivaces que les dynasties. — Le Temple du ^^ ^ après la Révolution. — La prose et les vers. Différence de 1^"* destinées.
Les chapitres que nous venons d'esquisser n*ia*^ ressent l'Empire que d une façon indirecte. Car, ^ " est vrai que le signataire du Concordat et le fondateur de l'Université a secondé le double mouvement don^ le succès est dû à Chateaubriand et à M. Roy«^ CoUard, il n'est pas moins certain qu'il se montra souvent hostile ou défiant pour les tentatives accomplies sans lui, ou malgré lui, par l'initiative philoso* phique, surtout quand elles avaient une portée politique. Ce ne fut pourtant pas indifférence, ou dédûn. Car un génie éminemment organisateur, et qui eut tous les grands instincts d'un souverain, ne demandait qu'à rallier les talents comme les partis, et à gouverner les intelligences comme les affaires. Doué
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d'une activité qui embrassait tout pour tout envahir, il comprit donc, par intérêt personnel autant que par sentiment de responsabilité supérieure, Timportance d'une action exercée sur la pensée publique. Aussi ne négligea-t-il aucune des séductions qu'il jugeait propres à gagner des recrues précieuses pour son cortège. Les ambassades, les dotations, les hauts grades de la Légion d'honneur, le Sénat, toutes les Javeurs furent offertes aux réfractaires qu'il voulait enrôler, aux ennemis qu'il espérait désarmer. Mais, l^abitué à mener les choses en conquérant, il traita les Ames comme les peuples, et protégea les lettres comme la République de Venise, ou la Confédéra- ^on germanique.
J'entends par là que son sceptre appuya toujours ^ï^p, et que ses avances alarmèrent justement tout ^rivain soucieux de sa dignité. Il ne vit pas assez ^ue rindépendance est pour un talent la source inime de son inspiration, et que l'aliéner c'est changer l'or en monnaie fausse ou douteuse. Au lieu de laisser l'opinion faire les renommées, et distribuer au mérite, par son estime, la seule récompense qui lui plaise, parce qu'elle ne coûte rien à sa considération, il prétendit apprivoiser jusqu'aux aigles. Or il advint que d'un coup d'aile ils s'empressèrent d'échapper à son atteinte. C'est que l'esprit, puissance libre et flère, veut, avant tout, être aimé pour lui-même. Il ne donne sincèrement sa bienveillance qu'à ceux qui le respectent. Il attend du pouvoir autre chose que ses largesses, et n'est satis-
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fait OU reconnaissant que s'il rencontre des appréciateurs désintéressés de ce qu'il vaut. Mais des libéralités qui ne sont pas vraiment libérales ne font que des courtisans, ou des ingrats. Aussi TEm*pire n'eut-il pas le bénéfice d'une bonne volonté qui ne réussit qu'à effaroucher des caractères ombrageux.
Puisque l'excès d'un zèle trop dynastique le rendit étranger à la plupart des principaux événements littéraires qui se produisirent, souvent contre lui, ei dehors des régions officielles où il était omnipotent nous ne saurions lui attribuer l'honneur des impuk^sions provoquées par les penseurs qu'il persécul lorsqu'il vit ses caresses impuissantes. Mais il pourtant sa part d^nfluence sur une floraison art 3Sficielle qui servit de parure à la scène où se joua^ ^^ le drame politique et militaire. C'est ce qu'on appeUK^ la Poésie de f Empire, mots qui évoquent le souvent ^ distinct d'un concert où des voix, obéissant à uib ^ sorte de direction commune, chantèrent sur u^^ certain mode que comportait le goût d'un puhli ^ particulier. Les genres qui ne relèvent que de l'ima-^ gination furent en effet ceux qui, de tout temps^ s'accommodèrent le mieux du régime absolu; et, depuis Auguste jusqu'à Louis XIV, les Muses ont manqué rarement au plaisir des cours où régnait un maître. Il est donc naturel qu'il y ait eu un Parnasse impérial.
On en a dit beaucoup de mal; et, parmi ces jugements sévères, chacun de nous se rappelle encore
cet éloquent anathème qui fut la préface des Médi-
tations: a Je me souviens, disait Lamartine, qu'à
^on entrée dans le monde, il n'y avait qu'une voix
sur l'irrémédiable décadence, sur la mort accomplie
et déjà froide de cette mystérieuse faculté de l'esprit
humain qu'on appelle la Poésie Tous ces hommes
géométriques, qui seuls avaient alors la parole, et qui nous écrasaient, nous autres jeunes gens, sous l'insolente tyrannie de leur triomphe, croyaient avoir desséché pour toujours en nous ce qu'ils étaient parvenus à tuer en eux, toute la partie morale, divine et Mélodieuse de la pensée humaine. Rien ne peut peindre, à ceux qui ne l'ont pas subie, l'orgueilleuse
stérilité de cette époque Ces hommes nous di-
^΀nt: «Amour, philosophie, religion, enthou-
* siasme, liberté, poésie, néant que tout cela I Calcul ^ et force, chiffre et sabre, tout est là ! Nous ne
* croyons que ce qui se prouve, nous ne sentons que
* ce qui se touche. La poésie est morte avec le spiri- ^ tualisme dont elle était née. » Et ils disaient vrai ; ^lle était morte dans leurs âmes, morte en eux, et autour d'eux. Par un sûr et prophétique instinct de 1^ destinée, ils tremblaient qu'elle ne ressuscitât dans le monde avec la liberté ; ils en jetaient au vent les moindres racines, à mesure qu'il en germait sous leurs pas, dans leurs écoles, dans leurs lycées, dans leurs gymnases, surtout dans leurs noviciats militaires et polytechniques. Tout était organisé contre cette résurrection du sentiment moral et poétique; c'était une ligue universelle des études ma-
thématiques contre la pensée et la poésie. Le chiS*re seul était permis, honoré, protégé, payé. Comme le chiffre ne raisonne pas, comme il est un merveilleux instrunient passif de tyrannie qui ne^dcmancic jamais à quoi on remploie, qui n'examine nullement si on le fait servir à l'oppression du genxe humain, ou à sa délivrance, au meurtre de Tesprît, ou à son émancipation, le chef militaire de cet; te époque ne voulait pas d'autre missionnaire, d'auti^
Séïde Il n'y avait pas une idée en Europe qui ne
fût foulée sous son talon, pas une bouche qui ne fû^ bâillonnée sous sa main de plomb. Depuis ce temps, j'abhorre le chiffre, cette négation de toute pensée; ^^ il m'est resté contre cette puissance des malhém»' tiques, exclusive et jalouse, le même sentiment, J* même horreur qui reste au forçat contre les fe?^ durs et glacés rivés sur ses membres, et dont il cro^^ éprouver encore la froide et meurtrissante impre^ sîon, quand il entend le cliquetis d'une chaîne. L^^ mathématiques étaient les chaînes de la pensé<^ humaine : je respire I elles sont brisées. »
Voilà des couleurs dignes d'un peintre que nou5 admirons. Tacite les eût enviées. Mais peut-être sont-elles trop sombres. Car l'équité veut, ce me semble, qu'on atténue un pessimisme où l'explosion d'une haine longtemps refoulée se mêle aux entraînements de la verve, parfois même de la phrase. Aujourd'hui, du moins, le sourire de l'ironie convient mieux que l'indignation à celui qui s'approche, en simple curieux, de ces versificateurs médiocre*
LA IM^liSIK bUUS LKMPlRi;. loi
^ont la collection pourrait se comparer à des statues de cire ayant la forme humaine, mais dénuées du 2nou?ement, et de la vie. Telle est, en effet, l'impression du visiteur qui s'engage dans ce musée, à la |K)rte duquel l'ennui fait si bonne garde qu'il faut ao certain courage pour y pénétrer.
.Avant d'en franchir le seuil, nous remarquerons l'abord que les grandes époques littéraires furent toujours une ei^ception. C'est une fleur qui s'épanouit à peine tous les cent ans. De plus, les chefsl'ouvre ne dépendent jamais d'un mot d'ordre. Us n'attendent pas le geste d'un mattre pour se ranger en bataillon, comme des soldats au premier roulement de tambour. Auguste et Mécène auraient eu beau combler d'insignes faveurs Bavius ou Mœvius, lepuis leur berceau jusqu'à leur tombe ; Mœvius et Bavias ne seraient jamais devenus ni un Horace, ni Uû Virgile. Il est donc juste de ne point accuser trop durement les hommes d'État qui n'eurent pas le l)ODheur de féconder un sol ingrat, ou de faire jaillir do rocher les sources de Castalie. Outre que quinze ^nées, surtout si occupées et si remplies, sont peu de chose dans la vie d'un peuple, ou dans un siècle, il eût été plus facile encore à Napoléon de gagner une seconde bataille d'Austerlitz que d'inspirer Polyeucie ou Andromaque à Luce de Lancival. Si Ton considère l'histoire universelle trop rare en coups d'éclat, on admettra du moins qu'il faut se résigner aux longs intervalles qui s'écoulent entre les apparitions de ces illustres acteurs dont la pensée
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joue un rôle immortel. Ces retards sont surtout ^ craindre au lendemain de ces crises sociales où teC^ mentent les éléments d*un monde nouveau qui n*' -^ pas encore^ faute de loisirs, pris conscience de ln£^ même. Ne lui faut-il pas le temps de se recueillir, e^^' de s'éprouver?
D'ailleurs, les débuts de notre siècle ne nous pa raissent pas aussi déshérités que se plaît à le di une prévention exagérée peut-être par Tanimosi politique. Nous inclinerions plutôt à croire qu* général la sonune des talents est à peu près la mèm^ en toute saison ; mais, les circonstances contribuanfli à la répartir inégalement, il arrive tantôt que les lot^ se concentrent dans quelques mains privilégiée^ (alors, il y a toute une élite de génies), tantôt qu'ils^ s'éparpillent entre un grand nombre de partageants^ (ce qui fait que chacun détient seulement une par» celle du trésor commun). D'un côté, c'est une aristocratie , comme on le vit sous Louis XIY ; de l'autre, c'est une démocratie, une foule, où la quantité remplace la qualité. Telle fut, ce me semble, la condition des rimeurs qui pullulèrent sous l'Empire. Si quelques-uns passèrent pour riches, c'est que, le capital poétique étant trop dispersé, presque tous furent pauvres.
Ajoutons que, dans la vie des peuples conune dans celle des particuliers, la rêverie ne s'associe pas facilement à Faction. Ayant besoin d'heures vacantes et libres que ne dispute aucun autre souci, les contemplateurs ne pouvaient guère se replier sur
eux-mémes, ni se laisser ravir par de beaux songes, i^m ce tourbillon de combats, ou parmi ces incessantes surprises qui tenaient toute l'Europe atten- ^i vc. Les souffrances de la famille et de la patrie ne suffisaient- elles point à épuiser alors les facultés d ^émotion? Les jeux de la victoire ne furent-ils pas assez tragiques pour faire une. terrible concurrence aiX3[ imaginations les mieux douées? Il y avait là de i Uci décourager les plus vaillants. Quelle fiction n'eût I^i:igui auprès d'Héliopolis et de Marengo? Quel dpame, quelle épopée aurait pu rivaliser avec la l^oture du Moniteur, dans les journées radieuses ox3ime dans les autres ?
^u lieu de nous égayer aux dépens de nos pères <I^xi agirent plus que nous, il conviendrait donc iplutAt de compatir un peu à une détresse dont fut T^sponsable la gloire coûteuse qu'ils nous ont transiiiise. Eussions-nous fait meilleure figure si la Révo- ^^tion, nous surprenant comme eux au milieu des folles occupations d'un siècle insouciant et raffiné, iU)Qs avait jetés, brusquement et sans pitié, des boudoirs et des salons à la tribune, à l'échafaud, ou à la frontière ? Certains contes de fées parlent de palais merveilleux soumis à un enchantement qui tout à coup suspend pour des années entières toutes les fonctions de la vie. Eh bien, on peut en dire à peu près autant de la poésie française, si on la cher* cbe dans cet interrègne tumultueux qui s'étend de 4789 à 4800. Plongée en un profond sommeil durant toute la Révolution qui avait bien d'autres
affaires en tôte, elle ne se réveilla qu'après cette l^ borieuse tourmente, sans s'ôtre un instant doui^ (car elle était en pleine léthargie) des secousses qm.M près d'elle, venaient de renverser un trône, des tels, des institutions, tout rédifice du passé. Au lei demain de ce déluge universel^ la BeUe ati to; dormant se retrouva donc, ainsi que dans la fabk ce qu'elle était avant sa subite torpeur, revêtue ses atours comme pour une fête, tout enluminée fard, et portant galamment les modes d'autrefoii Seulement, le temps et sa poussière avaient fané 1« parures de la veille.
S'il en fut ainsi, c'est qu'en France les préjugées littéraires, par cela seul qu'ils ne gênent personik^» sont plus vivaces que les dynasties. Voilà pourquoi» parmi tant de ruines, l'inoffensive poétique de Taxicien régime resta debout, défiant le flot qui n'ava^i^ rien épargné. Tandis que la société se renouvelait d^ fond en comble, les beaux-esprits revenus de l'ej^i' se mirent donc à chantonner les airs connus qui avaient consolé leur émigration, à balbutier ies réminiscenceâ qui leur rendaient l'illusion du passé, en un mot, à répéter avec la mémoire du ooBur tous les refrains de leur bon vieux temps. Ces ritournelles parurent même délicieuses à des oreiUei étourdies par les clameurs des clubs, et qui avaient oublié toute élégance. Alors que les travaux de Lagrange, de Laplace et de Berthollet ouvraient de si vastes horizons aux sciences exactes et naturelles, aux mathématiques, à l'astronomie et à la chimie, la
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plupart des lettrés, humbles serviteurs des traditions les plus surannées, ne surent, après la dispersion de la société polie, que se tratner dans Tornière de la routine, et cela en toute sécurité. Car, autour d'eux, nul n'y trouvait à redire. Bien au contraire, les novateurs les moins scrupuleux en politique eussent ingé malséant qu'un téméraire se permit de ne pas considérer comme inviolables les règles de convention déclarées sacro-saintes par les Aristarques d'Académie, ou d'Âthénée. Bien des philosophes qui s'étaient réjouis de voir fermer les églises n'eussent pas souffert qu'un profane touchât au Temple du Coîîr, sur le frontispice duquel ils s'imaginaient lire le nom de Voltaire. Les doctrines respectées par son irrévérence étaient donc devenues l'objet d'un culte ^perstitieux qui, sans comprendre l'esprit du dogme, ^n gaMait la lettre et les vaines formules avec une <î*votion fanatique.
Si Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre avaient
préparé les voies à Chateaubriand par une réforme
décisive opérée dans des genres récents, et qu'une
noblesse héréditaire n'obligeait pas à être ennuyeux,
c'est que la prose, appartenant à tout le monde
comme un instrument d'usage quotidien, pouvait se
mêler à la vie populaire dont elle était toute voisine.
il n'y avait pas là scandale de mésalliance. Mais, étant
née patricienne, et n'ayant pas daigné descendre des
salons sur la place publique, la langue poétique, par
crainte de déchéance, vécut en ci-devant^ et ne cessa
pas dVxploiter un fonds qui alla toujours s'appauvris-
sant jusqu'à rinanition. Aussi finit-elle par en être réduite à des pratiques d'école, à des artifices d'atelier, aux ruses du procédé qui s'apprend, en un mot; à de puérils expédients qui prolongèrent une décadence. Nous allons en étudier les symptômes, non sans indiquer aussi les inquiétudes, ou les essais de renouvellement que nous laisse entrevoir cette période de transition durant laquelle, malgré la tristesse d'un ciel morne et froid, travaillait sourdement \a sève d'une végétation prochaine.