CHAPITRE V
M. Étiknne. Le Rêve, Le Chaudronnier homme cTÉtat, Le Pach^ de Suresnes, Les Deux Mères, La Petite École des Pères, La Jeune Femme colère, Brueys et Palaprat. — Le directeur des Débats,-^ Les Deux Gendres, Il y njeunit avec verve d'anciens motifs. Le^ caractères. Le revers de la médaille. Découverte de Conaxa, Uo^ question de plagiat. Confrontation du modèle et de la copie. Trop d'habileté nuit. — L'Intrigante, Un censeur censuré. Son» l'EiH' pire, la comédie fut relativement supérieure à la tragédie. Coneltt' sion.
Youlant caractériser les auteurs gui, sous l'Em-' pire, représeotèreut le mieux la littérature drama*-* tique, nous en trouverons Texpression la plus vraie dans le thé&tre de M. Etienne. Car sa réputation s'épanouit sous le plein éclat de l'astre impérial, vers 1810, entre l'allégresse de nos récentes victoires et le deuil des désastres imminents. Suivons-le donc dans la carrière qu'il parcourut depuis le Consulat jusqu'à la chute du régime qu'il servit avec un dévouement aussi sincère que bien récompensé.
Né le 6 janvier 1778, à Chamouilly, dans la Haute- Marne, M. Etienne débarquait à Paris, en 1796, sans autres ressources qu'une physionomie avenante et une intelligence très-souple qui s'annonça bientôt, sur des scènes secondaires, par des impromptus où s'essayait, sous un air de folie, la malice d'un bon sens avisé qui cherchait fortune. Si le Rêve et k Chaudronnier homme d'État sentent trop la farce
même l'arlequinade, dans le Pacha de Sttrènes cusèrent déjà des intentions qui eurent quelque tée pratique. Ne s'y moque-t-il pas finement de aniteuse manie qui, dans l'éducation des filles, ibue aux arts d'agrément une importance exa- 5e? Sa seconde pièce, les Deux Mères (1802), traanssi de sérieux instincts. Elle s'en prenait à la ligence de ces femmes trop mondaines qui, par )ur du plaisir et coquetterie coupable, oublient devoirs de la maternité. Du même fond pro- 9 la Petite École des Pères. C'est tout un sermon )édagogie domestique. II y inflige une verte rentrance aux parents qui prétendent devenir les larades de leurs fils, et, sous prétexte qu'un père ; être l'amMle ses enfants, ne se font aucun scru* i de les associer à leurs dissipations les plus ivoques. Une leçon vivante signale donc ici les is de cette indulgence aveugle dont la suite se* le mépris d'une légitime autorité, lans la Jeune Femme colère^ la morale est en* ) en jeu. Son rôle y consiste à corriger un défaut une imitation qui l'exagère, à la façon d'un mi* grossissant. Cette méthode homœopathique avait lire déjà les Adelphes de Térence qui nous of- BQt l'exemple de Déméa faisant comprendre à frère Micion,par ses folles largesses^ les dangers BQtratne une faiblesse complaisante jusqu'à la iplicité. Ici, c'est un mari qui, pour guérir le ca- :ère irascible de sa jeune femme, oppose à ses xnrtements des éclats plus furieux encore. Peut-
•m LA COMÉDIE SOUS L'EMPIRE.
être jugera-t-on que ce remède violent ne convient guère à la- douce température d'une lune de miel, et qu'un traitement persuasif serait alors plus vraisemblable. Si l'élève s'avisait de crier plus fort que son maître, il s'ensuivrait un véritable charivari. Lorsque Fénelon entreprit la cure du duc de hemgogne, il ne pacifia ses accès qu'en lui montrant des visages abattus et consternés. Pourtant, malgré ces objections, l'idée reste plaisante; et, comme le spe^ tateur n'eut pas le loisir de la réflexion, il se laissa divertir sans résistance. Nous en dirons autant d'une autre fantaisie intitulée Brueys et Palaprat (1807). Ce n*est qu'une anecdote ; mais elle se reconunande par une tournure toute parisienne, l'agilité du dialogue, un dénoûment agréable, et des vers bien ve nus qui se retiennent d'emblée.
Cependant, ce n'étaient là que des levers de rideaU; et M. Etienne ne leur devait encore que la faveur d'une administration attentive à tirer parti des [dûmes circonspectes et accommodantes. Les prémices de sa verve attirèrent en effet sur lui les regards de M. Maret, duc de Bassano, qui distingua le jeune auteur, alors employé dans les fourrages de l'armée, au camp de Boulogne. 11 l'approcha donc de sa personne comme secrétaire ; et ce fut en cette qualité que M. Etienne accompagna bientôt un des plus laborieux commis de l'Empereur dans sa mi^ion de Pologne. On l'y chargea spécialement de survdllcr les feuilles instituées pour incliner les esprits vers te médiation française. Ce noviciat politique, dont le
2^e fut très-intelligent, le désignait d'avance à un poste de confiance intime. Aussi, lorsque TEmpereur crut devoir mettre la main sur l'ancien Journal des Débats^ s'adressa-t-il à l'habile serviteur qui venait de faire ses preuves de discrétion et de docilité. On s'empressa de lui confier une censure délicate qu'il déroba sous le titre de Directeur. 11 ne tarda pas non plus à remplacer Ësménard comme chef de division de la Presse, au ministère de l'Intérieur ; et il occupait cette situation considérable, quand l'éclatant succès des Deux Gendres lui ouvrit à deux battants les portes de l'Académie : bonne fortune que ses amis lui annoncèrent par un billet portant ce verset emprunté aux actes des Apôtres : Et elegérant Stephanum^ virum plénum Spiritu *.
Ce jeu de mots ne disait rien de trop. Car cette comédie fut incontestablement la meilleure qu'aient vue se produire les premières années du siècle. Ce n^est pas que l'intrigue en soit très-originale , ou trèsserrée. Toute la question se réduit à savoir si un beau-père, indignement exclu du domicile de ses deux gendres, va coucher à la belle étoile, ou trouver ailleurs quelque honnête abri. L'arrivée d'un ami tranche ce nœud ; et les deux égoïstes finissent par restituer, non sans un peu trop de précipitation, les biens qui leur avaient été donnés avec trop de lé* gèreté. Yoilà toute la fable, et elle n'est pas neave. Car, sans parler du roi Lear, ni remonter à un conte
1. Et ik choisirent Etienne, homme plein de l'Cfprit^ ou pleto •l*espnt.
du XIII* siècle, où se rencontre le germe de ce sujet, ringratitude filiale avait inspiré déjà plus d'un grave et piquant réquisitoire, entre autres fÉeoh d» Pères, Piron, s'y faisant le défenseur des vieilles mœurs bourgeoises, s^élève, en effet, mais avec plus d honnêteté que d'éloquence, contre cette tendresse malentendue qui dégrade le caractère paternel, et hi* bitue les enfants à un égoïsme assez ingrat pour renier un jour les plus rigoureux devoirs. La moralité naïve du vieux fabliau se reconnaissait dans la mé* saventure du trop débonnaire Géronte, qui a le tort de nous faire rire, et. parfois b&iller, aux dépens de sa dignité. Bref, il n'y avait là qu'une grossière ébauche, tracée à la bâte par un improvisateur qui n'eut jamais la patience de mûrir ses conceptious. Ce motif était donc disponible encore, et n'attendait, pour paraître avec avantage, que l'industrie d'une main expérimentée. Se l'approprier fut lemé* rite de M. Etienne. D'abord, il crut devoir tempérer l'odieux d'un tableau qui révolte : il y réussit très^adroitement en substituant aux trois fils deux gendres, dont nous détestons la vilenie, mais sans que la nature ait droit d'en murmurer. Pour les rendre plus vivants, il sut donner à chacun d'eux une physionomie personnelle. Ce ne sont plus simplement ici des avares dont l'avidité brutale s'accme au grand jour, mais des fourbes qui voudraient tmnper les honnêtes gens ; car ils visent soit à la con* sidération et au crédit, soit aux honneurs et aui emplois.
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. L'oD, Dervière, se déguise en philosophe humanitaire. Il s'est fait bienfaisant pour être quelqu'un ^ OQ quelque chose. Grand auteur de brochures déclamatoiresy grand orateur de comités bruyants où l'on parade, sans qu'il en coûte rien,
n a poussé si loin Tardeur philanthropiqQe, Qu'il nourrit tous ses gens de soupe économique.
Mais les principes n'y perdent rien ; car ses écrits font tapage de généreux sentiments.
S'il ne sait pas chez lui garder un domestique, Sans cesse il plaint le sort des nègres d'Amériqnt.
L'autre, Dalainville^ est un vaniteux remuant qui s'est mis en tète d'arriver à un ministère, ou tout au moins à une direction générale. Or, pour parvenir à ses fins, il lui faut séduire l'opinion, c'est-à-dire les salons où s'accréditent les noms, où se concertent les influences. Il s'arrange donc de façon à en impo* ser par de beaux dehors, qui lui prêtent des sem« blants de vertus, ou de talents. Surtout, il entend à merveille l'art d'éviter le scandale, ou le ridicule.
Voilà les espèces en faveur desquelles Dupré, leur beau-père, s'est imprudemment dépouillé de tout son patrimoine. Il en est réduit à résider six mois cKez l'un, six mois chez l'autre : encore est-il traité comme un parasite gênant, ou un témoin importun. Mais il ne se laisse pas humilier longtemps par les drAles qui le font repentir de son aveugle confiance.
Au lieu de se résigner à être dupe, il se révolte donc, et songe à s'affranchir, surtout quand son vieil ami Frémont est venu lui monter la tête. C'est alors qu'il prépare une revanche dans laquelle triomphe la dextérité du poète.
En effet, tandis que Piron se borne à expliquer par une raison d'intérêt le piège où tombent les fils dénaturés que l'espoir d'un héritage imprévu décide à se dessaisir du gage dont ils étaient nantis, M. Etienne use d'un ressort tout à fait conforme aux caractères de ses charlatans. 11 les punit par la crainte de la rumeur publique, et c'est leur hypocrisie même qui devient l'instrument d'une juste déconvenue. Dalainville est sur le point de toucher au but que poursuit son ambition ; il croit tenirenfio son portefeuille ; il regoit de tous côtés des compliments, même de son beau-frère qui le déteste; si femme en est toute transportée, elle se voit déjà trônant dans son hôtel, s'étalant dans ses équipages et ses loges, quand éclate soudain une lettre de M. Dupré, déclarant à ses gendres que leurs procédés honteux ont poussé sa patience à bout, que les ressources dont il dispose encore lui permettent de reprendre son indépendance, et qu'il va produire au grand jour une noire ingratitude. On se figure les conséquences de cette menace : elle est comme un coup de foudre. Pris d'un effarement tout à fait comique, voici que les deux Tartufes se jugent perdus, tremblent pour leur pot au lait qui se brise, et se gourmandent à l'envi de mutuels reproches.
Prenez garde, dit le philanthrope au ministre lésigné:
Toas les yeux aujourd'hui semblent fixés sur tous ; Votre élération a fait bien des jaloux; Vous sentez que pour eux Toccasion est belle. De tout Paris, demain, ce sera la nouvelle. Aux mots de fils ingrat, de père abandonné. Je crois voir contre vous le public déchaîné» Pour l'homme qui s'élève, il est impardonnable : C'est nn besoin pour lui de le trouver coupable, La foule des méchants va, vous le pensez bien, Dire qu'un mauvais fils est mauvais citoyen.
Mais Dalainville est en fond pour la riposte : car I a beau jeu contre Dervière. Ne .répond-il pas :
Si je dois du public redouter l'injustice, n peut aussi sur vous exercer sa malice : « Le voilà, dira-t-on, ce mortel bienfaisant. Appui du malheureux, soutien de l'indigent 1 De ses nombreux bienfaits il a rempli la terre : n fut humain pour tous, excepté pour son père. »
C'est ainsi que chacun rejette la faute sur son comiice. Madame Dalainville, la mondaine, la frivole^ )ublieuse, a sa part, elle aussi, dans les récrimina- 3ns communes, et ne manque pas d'être cb&tiée ir où elle a failli. Jugez-en d'après ce joli portrait, quissé par Comtois, le valet qui venge à bon droit s griefs, et ceux de son maître dépossédé. Car, si m souffre au salon, lui^ il p&tit à l'office. N'est-il is le domestique des domestiques, le premier levé, dernier coucbé? On lui relfuse une livrée, on le tient
pour un goujat I Mais il se rattrape bien, dès que sa langue peut impunément se délier I Écouter :
Le désir de briller^ Tamour de la pararoi
Fait taire dans son cœur la voix de la nature.
Elle vous aime au fond ; mais cent futilités
Occupent tout son temps. Si vous vous présentez,
Elle répète un pas, ou bien elle étudie
Quelque rôle nouveau dans une comédie.
Car la mode du jour est d'apprendre aux enfants
Tout, hormis le respect qu'on doit à ses parents.
Le jour de votre fête, elle n'est point venue.
Je n'en suis pas surpris. Comment rauriez-voiu rue?
Madame, à son hôtel, avait spectacle et bal ;
Le soir, elle jouait dans V Amour filial ;
Et vous concevez bien qu'une si grande aCTaife
Ne lui permettait pas de songer à son père.
Aussi Dalainville a-t-il quelque raison de loi adresser cette mercuriale :
N'étiez-vous pas d'un père et l'espoir, et Tappait Qui donc, si ce n'est vous, eAt dû veiller sur loi? Accablé de travail, était-ce à moi, madame. De lui donner un temps que le public réclame?
 ces réprimandes elle ne répond que par des pleurS| ce qui redouble Témoi plaisant de son mari; car il a grand monde chez lui, et il ne faut pas qu'on s'aperçoive de ces larmes : elles Taccuseraient I
Essuyez->les, madame ;
C'est fort essentiel, je vous en avertis :
Ceux qui dînent chez moi ne sont pas mes amis.
Ce sont là des traits excellents, parce qu'ils jaillissent tout naturellement des passions et des carao-
LA COMÉDIE SOUd L'EMPIRE. 34S
f«s. Quelques-uns ont la justesse d'un proverbe, tamment celui-ci :
La charité jadis s'exerçait sans éclat ; A Paris, maintenant, on d*en fait on état.
Agile et net, incisif et franc, le dialogue est ù misson. Nous voudrions tout citer, car chaque tail a son prix. Parmi tant de légères peintures où Qt fixées en passant les mœurs du Jour, détachons i moins la piquante description de ces dîners d'ap- LTat, où se rencontrent
Des hommes en faveur, de graves personnages, Qu'on a soin d'inviter, pour avoir leurs suffrages; Quelques seigneurs venus des pays étrangers, Et s'efforçant en vain de paraître légers; Certains mauvais plaisants courant par tout le monde. Et flairant un repas d'une lieue à la ronde, Misérables bouffons, parasites connus, Des Lucullus nouveaux courtisans assidus ; D'autres dont l'industrie est la seule ressource, Vrais courtiers de bureaux, politiques de Bourse, Chaque jour, de scandale et de propos méchants Fabriquant un recueil ^ pour divertir les grands ; Hommes perdus d'honneur, avides mercenaires, Qui, tour à loUr agents de plaisirs et d'affaires. Par leur impertinence Indignent tont Paris, Et se sont fait vlû nomi à force de mépris»
N'oublions pas non plus l'allusion lancée contre îs faillites qui ne ruinent que les créanciers, et après «quelles, s*élançant dans un brillant équipage, l'es- -00 millionnaire dit nonchalanm[ient :
Je vais m'ensevelir au château de ma femme.
Bref, ce fut un de ces événements qui mettent un
:^ém
nom hors de pair; mais ces joies d'une vicUnre qu'enviaient des regards jaloux furent bientôt troublées par un incident dont le bruit fit tempête dans le silence universel de TEmpire. Le prétexte de tout cet émoi fut la découverte d'une pièce de coll^, intitulée Conaxa, marchand d'Anvers, composée eD 1673 par le jésuite Jacques Rinold, et dénichée dans la bibliothèque du duc de La Vallière. Des rivaux qu'impatientait un concert de louanges s'empressèrent tout à coup d'affirmer que ks Deux Gendres étaient une nouvelle édition de l'ancien scénario. Ce ne fut d'abord qu'une sourde rumeur, circulante voix basse dans les cafés, les athénées et les thé&tres. Puis, la malveillance politique envenimant la question (car il était doux de surprendre en faute un personnage officiel, et constitué en dignité), on prononça tout haut, et on imprima tout vifs les gros mots de plagiat ou de vol. L'orage prit de telles proportions que le protégé du duc de Rovigo dut enfin s'expliquer. Dans une spirituelle préface, il commença par éluder une accusation qu'il traitait avec le sans-façon leste et dégagé d'une conscience forte de son innocence. Il reconnaissait seulement qu'il avait reçu d'un aini, M. Lebrun-Tossa, le canevas d'une pièce en trois actes. Mais, loin de l&cher prise, la cabale, qui soupçonna quelque embarras sous ces réticences, n'eut rien de plus pressé que d'ofiTrir au public l'occasion de confronter le modèle et la prétendue copie.
Le 3 janvier 4812, Conaxa (que M. Etienne
LA OOHEDIB SOCS LmPIU. Stt
s'obstinait k appeler Omaxa) eut donc les hiiougMfs d'une repiésentati<Mi an théâtre de llœpéntrice, alors dii4»é pv Dafal, le ooocnrrent anx dépens duquel M. Etienne portait les palmes ferles de l'Institut. Sur ces entreEûtes, M. L^mn-Tossa, opérant subitement une manœuvre assez équiToque, passa du côté de l'ennemi, et nnt divulguer plus d'an secret de ménage dans une brochure qui se tenninait ainsi : « Quoi I je vous ai donné trois aunes de bon drap d*Elbeuf, et vous jurez n'avoir jamais reca que l'échantillon d'un échantillon de drap! b
En résumé, la situation devint fausse pour l'inculpé qui, tout bien considéré, demeure convaincu d'avoir trop usé de finesse, et de discrétion intéressée. H eût été plus habile d'avouer ce qui n'Atait rien à son mérite.Car, outre que ce n'est point une idée unique et merveilleuse de fonder un motifdramatiquesur un partage entre-vifs, on reste toujours original, kn^sque d'une mauvaise comédie on en tire une bonne, à l'exemple de Molière, qui prenait si volontiers son bien oti il le trouvait . C'eût été le cas d'appliquer cette épigramme du xvm* siècle :
Uq jour Regnard et de Rivière, Ea cherchant an sujet que Ton n'eût point traité, TrouTèrent qu'un Joueur serait on caractère
Qu*. plairait par sa nouveauté.
Regnard le Gt en vers, et de Rivière en prose :
Ainsi, pour dire au vrai la chose,
Chacun vola son compagnon.
Mais quiconque aujourd'hui voit l'un et l'antre ouvrage
Dit que Regnard a l'avantage
D'avoir été le bon larron.
Si M* Etienne eut quelques torts de conduite en cette affaire, le plus grave fut, à coup sûr, de tomber aUHiessous de lui^môme, lorsqu'on 1813 parut Fhh trigante, pièce qu^une interdiction préserva seule de mort naturelle. Il y mettait en scène un honoête négociant qui refusait d'accepter pour gendre un homme de cour introduit dans sa maison par les ma* néges de sa sœur. Au fond^ rien de plus inoffensif que les doléances de ce bourgeois^ dont le bon sens s'écriait :
Mon respect pour la Cour a souvent éclaté, Et nul n'est plU8 soumis à son autorité. Mais que peut-elle faire à Thymen de ma fille 7 Je suis sujet du prince, et roi dans ma famille»
Pourtant, le ministre de la police générale n'en jugea pas de la sorte; et dans ce passage, comme en d'autres semblables, on voulut voir une protestation contre certains caprices omnipotents qui mariaient d'auto* rite des filles nobles, ou de riches roturières, aux o£B* ciers brillants qu'improvisait la fortune de nos armes. Aussi l'ordre fut- il donné de suspendre des représentations où l'animosité des partis pouvait cherdier malice.
L'écrivain qui. Censeur lui-même, fut alors censuré, se trouva donc puni par où il avait péché. C'était lui pourtant qui venait de dire très-haut, en son discours académique : « Si tu revivais parmi nous, divin Molière, quel vaste champ s'ouvrirait devant toi! Sans doute, on t'opposerait de nouveaux obstacles; mais ton courage serait digne de
ton génie. Tu saurais peindre le courtisan sans Dffenser la cour, l'ambition sans atteindre Thomme qai se dévoue au service de la patrie, le flatteur sans OQtrager le sujet qui rend un légitime hommage à Bon Prince... Et, si, malgré tant d'efforts, tes travaux étaient méconnus; si, malgré tant de génie, tes Bhefe-d'œuvre étaient proscrits, tu te réfugierais au pied du trône^ et tu y trouverais encore un grand monarque pour te protéger. Ah 1 sans doute le héros qui d'un bras victorieux rouvrit le Temple des Muses sourirait au plus cher favori de Thalie. Le Souverain qui associe tous les talents à la gloire de son règne est l'appui de l'écrivain qui en accroît la splendeur; le Législateur qui réforme son siècle est le soutien du moraliste qui l'éclairé. Non, Molière, tu ne l'implorerais pas en vain ce monarque invincible I... »
Interprétée par la disgrâce de l'hitrigante, cette tirade contient la moralité de notre chapitre sur la comédie. Non, quoi qu'en ait dit l'homme heureux que son bonheur rendit optimiste, et le haut fono*« tionnaire obligé par la reconnaissance, non 1 Molière n'aurait point eu, sous Napoléon l", les mêmes privilèges que sous Louis XiV. S'il en avait usé avec les anciens jacobins devenus barons de l'Empire aussi librement qu'avec les marquis de son temps, il est vraisemblable que le monarque invincible n'eût pas invité le poëte à partager sa table, et se fût bien gardé de tenir Tentant d'un acteur sur les fonts baptismaux. Sans doute, il est téméraire d'affirmer, par conjecture, que nous serions à jamais
privés de certain chef-d^œuvre auquel fot néoessaiie un patronage tout-puissant; mais nous estimons que la Providence eut ses raisons pour ne pcûot ajourner la venue de notre grand comique jusqu'au sénatus-consulte de 1804. L'expérience de M. Etienne est décisive. Car, lorsque voulant édaiier son siècle, le moraliste invoqua a le LégùUUeur qui l'avait réformé », on ne lui répondit que par une suppression qu'il fallut subir, sans aucuse chance d'appel ; le Législateur avait si bien réformé le siècle que pas une voix n'eût osé défendre le moraliste. '
Faut-il en conclure que « Thalie » , comme on disait, ne compta plus alors de fidèles? Assurément non, et Tétude qui précède démentirait ce pessimisme. Que serait-ce donc si, au lieu de visiter seulement un état-major, nous passions en revue Tannée régulière qui tenait journellement la campagne, et tous les francs-tireurs qui voltigeaient, à droite et à gauche, sur les ailes de cette infanterie poétique? Mais n'évoquons pas ces inconnus, ou ces oubliés : Monvel et son Amant bourru^ Cailhava et ses pastiches de Molière, Dumaniant et ses imbro^ glios, Riboutté et son Ministre anglais^ Eugène de Planard et sa Nièce supposée, Greuzé de Lesser ^ son Secret du mariage j Charles de Longchamps et son Séducteur amoureux j Lafontaine et sa Courtisane amoureuse, Dieulafoy et son amusant qui{Nroquo de Défiance et Malice, Hotfman et son Oriig^ naly François Roger et son Avocat, qui, cette fois,
LA COMKDIK hOl S L'KMIMRK. 349
gagna brillamment sa cause, puisqu'il lui valut un fauteuil d'immortel. ^
Laissons aussi dormir en paix tous les héros des innombrables vaudevilles qui peuplèrent alors tant de scènes grandes et petites : les Belmont, les Dorimont, les Dermont et les Florimont; les Bel ville, les DoriWlIe, les Derville et les Floriville; les Belcourt, les Doricourt, les Dercourt et les Floricourt. Ne réveillons pas non plus les ombres des Gélestines, des Carolines, des Alexandrines, des Cidalises, des Estelles, des Sidonies ou des Pamélas, qui firent alors battre tant de cœurs. Ces noms si impersonnelsy et qui ne varient guère, paratli'aient bien démodés à notre goût dédaigneux, et blasé par l'habitude des sensations violentes. II n'en est pas moins vrai que la comédie fit alors assez bonne contenance^ surtout si on la compare à la tragédie. C'est que,
1. Empruntons à un Maître regretté, à M. Patin^ qui remplaça If. Roger à TAcadémie française, quelques traits de l'analyse judicieuse qu'il consacre à la pièce dont nous parlons : « On y voit une (orpheline obligée de réclamer devant les tribunaux la fortune et le nom de son père qu'on lui conteste, offrant pour obtenir l'un de re- Doocer à l'autre^ s'abslenaut généreusement de produire une lettre propre à établir ses oroits, pirce que cette pièce compromettrait la «ûreté da parent abusé qui la méconnait ». — D'autre part, un jeune homme, espoir du barreau par l'éclat de son talent, engagé à plaider coiitre une femme dans laquelle il reconnaît avec une douloureuse surprise celle qu'il aime, et dont il est aimé, persiste, par devoir et hoonenr, à retenir une cause que maintenant il déteste. 11 eu poursuit, il en assure le succès. Puis, quand il a tenu héroïquement parole^ vainqueur et désespéré de sa victoire, «il vient offrir à celle qu'il a ruinée par vertu, sa main que par vertu aussi elle refuse, jusqu'à la péripétie heureuse et prévue qui rend à l'infortunée une famille, et lui permet d'accepter un époux ». On le voit, M. Roger représente la comédie romanesque.
JÊ
plus naturelle et moins ambitieuse, elle ne s'ingénia pas à chercher fortune hors de son temps. La bonne humeur et l'esprit n'ayant jamais déserté la terre française, il lui suffit d'être de race gauloise pour conserver encore sa gr&ce et sa gaieté, jusque sons des entraves qu'elle avait l'air de porter sans trop de gène.
A défaut des grands sujets d'où l'écartait la crainte de déplaire, elle effleura donc légèrement des su^ faces. Au besoin, elle se faisait honneur d'une maligne réponse de Marton, d'une bonne effronterie de Crispin, d'une naïveté de Lucas, des finasseries de Champagne, du rire argentin de Lisette, des maladresses d'Arlequin, de la sottise de Dubois, dn flegme de L'Épine, en un mot d'une pochade enlevée de verve. Si des liens trop serrés comprimèrent et ralentirent ses mouvements, si elle vit se fermer devant elle bien des régions qu'eût explorées avec profit sa curiosité frondeuse, elle sut du moins badiner avec agrément et décence. Or^ c'est un mérite qui a sa valeur, surtout pour qui sait qu'à la fin de l'Empire le plus populaire de tous les thé&tres, et le moins sujet à la censure, fut peut-être le Cirque Olymr pique y institué par Franconi.