CHAPITRE I
La fin d*iine école; poetet intermédiaires. ÉcoucoARD LbbruNi le Pmdare français» Il entrevit de loin un nouvel Olympe. Son originalité provisoire. L'hiérophante de la Révolution, lié Tyrtée Jaoobin. LUnfirmité du caractère porte malheur au talent. Habile artisan de mots, il sut défendre les prérogatives de la langue lyrique, il eut U paatkm de son art. L'ode du Vengeur.
Étant impersonnelles par nature, les œuvres de la scène intéressent Thistoire des mœurs plutôt que celle de TÂrt proprement dit. Aussi convient-il d^étu* dier ailleurs les modes littéraires qui furent en vogue à une époque où la poésie n'était pas le culte solitaire de quelques rêveurs perdus parmi des indifférents, mais un plaisir d'habitude, familier à un grand nombre d'intelligences, ou, si l'on veut, une distraction élégante, presque aussi répandue que l'est aujourdliui la pratique du piano. Dans un chapitre préliminaire, nous avons indiqué déjà les symptômes généraux qui, sous l'Empire, signalèrent les tendances du goût, et les entreprises de l'imagination.
Mais ce tableau sera plus fidèle si nous isolons ce^ taines figures que distingue la célébrité de leur nom, ou Tautorité de leur influence. Groupons donc, comme dans une salle d'honneur, les talents qui doivent être mis en vue, pour avoir les uns illustré d'un dernier éclat le déclin des traditions classiques, les autres enrichi notre langue, assoupli notre prosodie, et même soupçonné, par accident, les voies où s'élanceront bientôt les véritables maîtres du siècle présent.
Aux approches d'une Renaissance se rencontrent d'ordinaire des esprits agités, à leur insu, d'une inquiétude pour ainsi dire prophétique. Mais, chez eux c'est moins une force qu'une faiblesse. Car ces instincts, que rien n'encourage dans le milieu contemporain, s'ignorent trop eux-mêmes pour s'affranchir des servitudes qui les paralysent. S'ils essayent de s'épanouir, en dépit de l'air glacial qui les tient engourdis, ces germes, aventurés avant l'heure printanière, sont surpris par les vents, les pluies ou les gelées, et se dessèchent, ou ne produisent qu'à grand'peine des fruits malingres auxquels la rigueur du ciel refuse une pleine maturité. Aussi, malgré leur sève native, n'ont-ils qu'une amère saveur, ou même tombent-ils en poussière sous la main qui voudrait les cueillir.
Tel est aujourdliui le sort d'Ecouchard Lebrun, qui subit plus que tout autre Tinclémence d'une ftpre saison. U doit compter pourtant parmi les précurseurs qui entrevirent de loin les cimes d'un nou-
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îl Olympe. Il donna du moins l'exemple d^accents îrs et superbes qui ne manquent pas d'une origiilité provisoire, en un siècle de raisonnement et de îl esprit, dans le voisinage des fades pastorales, ou 5S petits vers musqués dont la mièvrerie faisait les ^lices des salons et des boudoirs.
Au lieu de courtiser le caprice de la faveur monlîne, il se montra vraiment épris d'une gloire ausre ; car, animé, par accès, d'une flamme intérieure, eut l'ambition d'être une de ces voix harmonieuses lî vibrent à l'unisson des foules. Bien qu'il se soit luvent exalté de propos délibéré, sans que son dé- •e trop rassis rappelle l'enthousiasme de l'ode priitive, il y aurait donc une certaine ingratitude à iller cruellement ce surnom de Pindare français^ li lui fut décerné par une génération trop étrangère 1 sentiment de l'antique. Dans cette méprise voyons utôt un hommage aveugle rendu par l'illusion re- >nnaissante de nos pères à la bonne volonté d'une use qui, pour la première fois, s'associait enfln à illégresse de nos victoires, aux pompes de nos fêtes viques, ou au deuil des grandes funérailles, c'est- •dire aux émotions qui faisaient tressaillir tout 'un îuple.
Quoique ces visées aient été compromises par B fâcheuses défaillances, elles témoignent pourint de facultés qui n'étaient pas vulgaires ; et, sans Ire dupes de la rhétorique artificielle qui déconcerte es élans dignes d'une meilleure fortune, nous avoue- )ns que sous ces erreurs mêmes se manifeste la
vaillance entreprenante avec laquelle Lebrun disait un jour :
Ceux dont le présent est Tidole Ne laissent point de souvenir.
Dans un succès vain et friyole Ils ont usé leur avenir.
Amants des roses passagères, Ils ont les grâces mensongères.
Et le sort des rapides fleurs :
Leur plus long règne est d'une aurore.
Mais le Temps rajeunit encore L'antique laurier des Neuf Sœurs.
Oui, il y eut un véritable courage à concevoir ainsi, parmi les inconstances d'un monde si dissipé, Tidée d'une vocation recueillie, et à parler de long avenir^ en face des insouciants qu'emportaient à la dérive tous les souffles de la fantaisie passagère.
Toutefois, nous avons le regret d'ajouter que l'estime à laquelle le poëte a droit ne va pas jusqu'au panégyriste officiel, dont la complaisance fut si prompte à saluer de ses dithyrambes toutes les causes victorieuses, ou à lancer contre les vaincus d'outrageantes imprécations. Ancien secrétaire du prince de Conti, protégé par Louis XVI qui l'honora de ses bienfaits, Jiebrun ne devint-il pas rhiérophanle de la Révolution; et, après avoir été l'adulateur de Robespierre, n'a-t-il pas vendu son encens à l'Empire, comme à la Terreur? Cette inexcusable versatilité justifia presque ce trait sanglant :
Oui, le fléau le plus funeste D'une lyre banale obtiendrait les accords.
Si la Peste avait des trésors, Lebrun serait i>oudaiD le chantre de la Peste.
Le discrédit qui pèse sur sa mémoire ne tient donc pas seulement à des raisons littéraires. S'il sied d'être indulgent pour des faiblesses atténuées par les blessures d'une &me ombrageuse qu'avaient aigrie ses chagrins domestiques, on ne saurait oublier deux tacbes ineffaçables ; d'abord les invectives du Ty rtée jacobin qui, par une Ode fanatiquci bAta la violation des tombes royales; ensuite, uueépigramme odieuse contre Carnot, dont le seul tort avait été de rester debout, parmi tant de renégats courbés jusqu'à terre devant un maître qu'ils détestaient, tout en accep* tant ses &veurs.
Du reste, ces infirmités morales ne fiirent point impunies, si l'on en juge par les intermittences d'une verve rebelle dont les inégalités confirment cet arrêt :
Le vers se sent toujours des bassesses du cœur.
Poète hargneux, atrabilaire et vindicatif, flatteur des grands et du peuple, chantre de palinodies éhontéeF, il ne fut jamais capable que de soubresauts, et de jets vite épuisés^ S'il tendit au sublime, il n'atteignit le plus souvent qu'à Temphase. Une flone ingrate dénonce chez lui l'aridité d'un sol chétif fertilité laborieusement, à force de culture. 11 a i)arfois de vigoureux coups d*aile, mais qui fléchissent soudain^ conune s'il volait dans le vide. Quand il monte, on sent l'efiort : il faut qu'A se guindé, et s'évertue. Inspirées par sa mémoire, et apprises plutôt que
spontanées, ses hardiesses ont rarement Taisauce d'un essor involontaire.
C'est qu'un sophiste indifférent à l'idée comme au sentiment se cache sous les mensonges d'un lyrisme plein de calcul et de ruse, où tout est pour la montre et Teffet. A défaut de naïveté, d'ardeur soutenue, et de libre invention, nous devons donc nous contenter ici d'une facture savante, de mouvements adroitement combinés, de vers sonores ou puissants, qui tantôt s'exhalent comme des parfums, tantôt semblent sculptés dans le marbre^ ou fondus eq airain. Telle est, par exemple, cette fin de strophe dont l'énergie a tant de relief :
Vivant, nous blessons le Grand Homme; Mort, nous tombons à ses genoux.
On n'aime que la gloire absente; La mémoire est reconnaissante, Les yeux sont ingrats et jaloux.
Nous lui saurons gré surtout d'avoir défendu les prérogatives de la langue lyrique contre la timidité d'une école qui prétendait réduire la poésie à la prose. « Lebrun est un poëte de mots » , disait de lui Fonlanes. — « Mais ce n'est pas déjà si peu», répondit Joubert ; et nous serons tous de son avis. Car la science de l'expression eut alors plus que jamais son à-propos, parmi tant de pusillanimes qui De parlaient plus que le vocabulaire des réminiscences) et des lieux communs. Aussi serions-nous tentés de tourner en éloge ce pastiche satirique dans lequel
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laour-Lormian censurait des témérités dont Tauace lui sembla ridicule :
De rimmortel Lebrun mesurez la hauteur.
Voyez-le déployant son vol dominateur,
Ceint de foudres, d'éclairs y irayeTser VEmpyrée,
Et s'ouvrir dans le vide une route ignorée.
On connaît dans Paris son pouvoir souverain ;
Les vers qu'il martela sont plus durs que Tairai n.
A des insectes-rois il déclare la guerre ;
11 fait rire son arc, enivre son tonnerre,
Boule un bleuâtre éclat en des yeux menaçants,
Ne craint pas de mourir, fier de sortir du tentps.
Fait au front d'un monarque expirer la couronne^ ... .
De la postérité fièrement s'envii'onne.
Dénonce à Flore, aux lis V insolence des vents.
Jusqu'au sein des Enfers porte ses pas vivants.
Peint de gloire et d'orgueil les tlmes effrénées
Se plongeant à sa voix au fond des destinées ;
Et, fuyant d'un essor subit, inattendu,
A travers le péril, et V obstacle éperdu,
Jeune de vei've, il vole en des plaines arides,
Pour imposer silence aux hautes Pyramides, Tente le vaste Olympe; et, libre d'ennemis. S'assied, en conquérant, sur les séries soumis.
Non, certes, tout n'est point bizarrerie dans ces iliances imprévues ; quelques-unes même nous parissent fort heureuses, en dépit de la parodie qui s défigure. Elles furent comme la refonte d'une monnaie trop usée par la circulation. Ce que nous 'Procherons plutôt à Lebrun, c'est d'avoir trop prêtre le dessin à la couleur* U a le contour net et -i^me; mais son pinceau est froid, ou se joue sur n fond grisâtre. Roides et nues, ses images n'ont ^ de charme et de suavité. Elles sont bien contem-
poraines du style inauguré par le peintre David, vers l'époque où nos temples profanés s'ouvraient à la déesse Raison. Plus païen que les Romains elles Grecs, il abusa des fictions allégoriques, et ne sut point, comme André Chénier, vivifier cette mythologie abstraite par l'enchantement des Grftces décentes ou voluptueuses.
Qps défauts, dont il ne porte pas toute la responsabilité, ne nous rendront point injustes pour une plume industrieuse qui sut polir sa matière. On peut sourire du personnage thé&tral qui singeait avec tant de morgue Ânacréon, ou Pindare. On doit flétrir l'Apollon vénal qui se donnait effrontément au dernier enchérisseur. Mais ne faisons pas fi d'un écrivain qui eut la passion du bien dire. Si nulle autre religion ne féconda ses œuvres, celle de l'Art lui fut du moins une conscience, et presque une vertu. Car, sans racheter tous ses torts, elle lui dicta plus d'une page réparatrice, entre autres, l'ode qui valut à la nièce de Corneille le patronage de Voltaire. Ce jour-là, de beaux vers furent une belle action.
U y eut aussi de l'éloquence dans les anathèmes dont il foudroya les détracteurs de Buffon. En cette occasion, il égala presque la majesté du génie dont il disait, à propos des Époques de la nature :
Au seia de rinûni ton âme s*est lancée,
Ta peuplas ses déserts de ta vaste pensée ;
La Natare avec toi fit sept pas éclatants,
Et, de son règne immense embrassant tout Tespace,
Ton immortelle audace A posé sept flimbeaux sur la route du Temps.