‹ Tableau de la littérature française 1800-1815 (volume 2)Chapitre 46 sur 56 · MILLEVOYE · texte numérisé non relu

MILLEVOYE

; d'une netteté qu'on aime jusque dans ses laneurs ; et l'élégance souffreteuse de cette Muse poindre a pour nous la gr&ce des choses fragiles. Millevoye s'avouait^ du reste, en gémissant, cette irmité native d'où procède le charme douloureux s présages funèbres dont la menace le fit tresillir d'un frisson fébrile. Sa Chute des feuilles n'aille pas fixé sous une forme définitive ces pressen*» nents qui ne cesseront plus de prolonger en bien s âmes l'écho sympathique de leur tristesse rési-* lée? Aussi le trésor des âges s'est^îl pour toujours richi de cette complainte délicieusement dolente ii, traduite dans toutes les langues, est devenue nilière à toute mémoire. Il va droit encore à notre )ur le cri de ce Poëte mourant^ dont le chant plus tense que jamais expire dans la suprême vibration sa lyre brisée. Ce sont là des accents vraiment rfaits. S'ils n'eurent que la brève durée « de la se ou d'un baiser, » ils suffisent cependant pour uver un nom de l'oubli. Nous l'affirmons d'autant lis sûrement que l'on distingue en eux le premier pial de cette inspiration personnelle qui sera l'orinalité de Tart contemporain ; elle se rencontre ici mme un instinct spontané qui bientôt va prendre nscience de lui-même, et deviendra la Muse espé*

Nous avons remarqué déjà qu'à la veille d'un prinnps poétique, l'aube de la saison promise est fêtée r d'harmonieux ébats d'oiseaux qui devancent le /er du soleil. Cela se vit surtout vers 18H, dans

ces années anxieuses, où de vagues impatiences dV venir tounnentaient sourdement tant de jeunes in* telligences, qui, ambitieuses de grandeur morale, et déçues par les illusions de la gloire militaire, rêvaient pour la patrie d'autres destinées que la sanglante monotonie d'une extermination sans trêve. Beaucoup alors, se repliant sur eux-mêmes, soupçonnèrent la sources inconnues dont avait soif une terre desséchée. Or, si Millevoye eut sa note distincte dans ce concert de tristesses ou d'espérances confuses, s'il compte parmi les révélateurs involontaires du mode nouveau qui n'attendait que la venue des maîtres pour éclater triomphalement, ses accents ne furent pas les seuls qui annoncèrent les temp; prochains. Ému par ce voisinage sacré, Ballanche, en son livre du Senti* ment y ne ressemble-t-il pas à l'artiste qui prélude aux symphonies de l'orgue, dans le temple désert où affluera bientôt l'assemblée des fidèles ? Le nombre et le rhythme font seuls défaut à ces effusions de lyrisme prématuré qui se perdirent dans l'ombre silencieuse du sanctuaire. Ce travail réparateur, dont nous recherchons les indices, s'opérait en secret jusque dans les œuvres d'un poète qu'on ose à pcdne rappeler. Oui, même chez un Parny, les symptAmes d'une Renaissance sont parfois sensibles. Tout étranger qu'il fût au malaise salutaire par lequel Tépicnrien se condamne, ce Catulle licencieux connut du moins la passion, et la sincérité de ses joies, ou de ses douleurs. Cette gloire sérieuse dont il se déshérita par ses profanations, il aurait donc su la conquérir,

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s'il avait compris qu'un idéal peut seul commutiiqudr aux désespoirs du cœur le privilège de vivre à travers lea siftdes.

Gé rayon qui manque au front de son Éléoiiort, et brillera plus tard à celui d'Elvire, nous entré*" voyons sa lueur vacillante en d'autres vers que Bé« ranger honora de cet hommage :

Ce livre est plein d'an doox mystère, Plein d'uti bonhenr de pen d'instants; Il rend à mon lit solitaire Tous les songes de mon printemps.

Les Dieux qu'au bel âge on adore Yoddraietit-ils revoler vers moi 7 Veille ma lampe, veille encore :

Je lis les vers de Dufresnoy.

Cet éloge d'une plume féminine est justifié par léS pièces intittllées Souvenirs, Reçtêts, et Figrê briêéêt Car on goûte lihe émotion naïve en ces humbles ro^ mances qui échappent à la fadeur d'un genre discret dite. Puisque nous Chantons ici le mémento des ttépaësés, n'envions pas non plus quelques lignes de bienveillante épitaphe à un heureux traducteur de Propercéy à t)enne-*Baron, dont les reliques étirent plus tard leur petite chapelle visitée par quelques dévots de l'Église romantique. Cet hotnmage était dfl légitimement à certaines élégies qui nous font passer, sans trop de secousse, d'André Ghénier à Lamartine.

C'est qu'une sorte de mélanoolie diffuse flottait

alors dans I^air, comme ces nuées que rëbranlem»it d'un orage va rallier, et résoudre en subites averses. Mais, avant de se réunir en un lit régulier, et d'être un fleuve digne de porter un nom, tous ces filets d'eaux éparses circulèrent au hasard, suivant les accidents d'un sol où ils s'égaraient sans le féconder. U y eut pourtant un moment où pafut se former un courant que l'on put croire navigable, jusqu'au jour où il se perdit dans les sables. Ce fut quand le nom d'Ossian passionna tout à coup des esprits que Jean- Jacques venait d'agiter profondément par l'utopie de la vie sauvage et primitive. Possédés de cette chimère, ils étaient gagnés d'avance à Macpberson, et à d'ingénieuses impostures qu'alimentèrent chez nous les rêves de Rousseau, la sentimentalité de Richardson, les Nuits d'Young, les traditions celtiques, des pastiches d'Homère, dlsaîe, de Miltoa et de Gessner.

Ce qu'il y eut de factice dans cette combinaison fut précisément son gage de succès. Car une génération dont le goût n'avait ni simplicité, ni franchise, était à la merci du faussaire qui flatta ses défauts en associant une apparence de grandeur épique à la sensiblerie des pastorales. L'alliage qui en résulta fut d'autant mieux accueilli que l'estimable traduction de Letourneur avait adouci les rudesses de l'original, pour l'approprier à notre usage. Aussi nos pères ont-ils cru naïvement à ce monde inconnu, comme leurs aïeu» h celui de l'Astrée, à Céladon, et an druide Adamas. On raffola donc de ce Florian

biblique et dantesque dont la vogue contemporaine ou voisine de Werther, d'Obermann et de René répondait à l'appel secret des imaginations . *

Venue d'Angleterre, où elle ne tarda pas à s'évaporer, cette brume s'étendit rapidement sur tous les continents littéraires. En Allemagne, Klopstock avait ressenti ses atteintes. Elle assombrit un instant le ciel d'Italie ; et, parmi nous, ce brouillard enve-* loppa si bien tout le domaine de l'Art que la musique et la peinture, comme la poésie, faillirent en être submergées. Outre que l'ennui de la mythologie païenne favorisait cette contagion, l'exemple de cet engouement partit de haut. Propagé par le goût personnel du maître dont le caprice faisait déjà loi, ce genre, si contraire pourtant à notre tempérament, eut bientôt un puissant prestige^ gr&ce au génie qui le prenait sous le patronage de son admiration . Arnault nous raconte en effet que les vastes pensées de Napoléon se complurent aux mirages de ces fictions héroïques où retentissait le bruit des armes, parmi les lointaines perspectives d'une apothéose. Dans le barde écossais qui divinisait la valeur guerrière, un nouvel Alexandre salua le Rapsode qu'il rêvait peut-être pour ses fabuleuses aventures. Revenant d'Egypte, il se faisait lire un jour je ne sais quel chant d'Homère, quand^ impatienté des sublimes lenteurs qu'il osait appeler «un bavardage )),il prit brusquement un exemplaire d'Ossian, et se mit à déclamer avec enthousiasme un de ses belliqueux dithyrambes.

Un tel suffrage devait avoir une infaillible auto-

iS6 LES POETES DE TRA SITION.

rité| surtout à cette époque où l'emphase était dans les paroles, et le romanesque dans les actes. Sous rimpression récente d'une expédition dont le! me^ veilles avaient comme un air de légendoi oette Iliade qui ouvrait un autre Olympe aux victimes des batailles devait donc tourner aisément toutes les téta». Un peintre n'eut*il pas l'idée de représenter alors Isa cuirassiers de la garde reçus dans le palais de Fingal par les vierges d'Ossian, embrassant iea Walkyries dans les nuages, et, le sabre en maint décorés chacun d'une étoile qui étinœlait au oimiar de leur casque, chevauchant en bottes à réottyire parmi les vapeurs bleu&tres de l'Empyrée? La critique n'eut cependant que des éloges pour cetts singulière conception que nous appellerions Une ca* ricature, si elle n'était signée d'un grand nom«

Nous hésitons nous-mêmes à en sourire • Car laa meilleurs esprits encouragèrent cet ôntratnemwit universel. Conquise elle aussi, M""' de StaM s'ao* corda, cette fois, avec le grand homme que partout ailleurs elle combattait sans relftche. C!omme le général Bonaparte, elle mit Fingal au-dessus d'ÂchillSi et s'ingénia même à justifier par une théorie des prédilections dont elle voulut faire une dootrina. Érigeant en principe cette fantaisie de la mode, stta déclara donc qu'une poésie née sous les frimas do Nord était seule assez puissante pour exalter 1« cours, assez virile pour convenir aux instincts de notre âge philosophique, assez fière pour développer oo stimuler en nous le sentiment de l'indépendaiice.

Intéressant à ses préférences les plus nobles mobiles de la irie humaine, le culte de la raison et l'amour de la liberté, elle alla chercher aux environs du pôle le foyer du stoïcisme qu'elle voulait opposer aux mol<* lesses de cette Muse méridionale u dont les douceurs énervent les Ames, et les précipitent vers la servitude ». Bien que de nombreuses objections s'é* lèvent contre ce parti pris géographique et psycholo** gique, il est juste pourtant de voir dans l'Ossianisme autre chose qu'un travers dont s'amuse l'ironie ; et l^)n ne se tromperait guère en l'appelant le romantisme de l'Empire^

Or, pour exercer une influence épidémique, ces éléments qui étaient comme en suspens dans l'atmosphère avaient besoin d'être condensés par un de ces habiles qui, faute de mieux, s'entendent à épitt les dispositions morales du public, et à saisir au vol Toocasion d'un succès, où il entrera surtout du savoir-faire et de l'à-propos. Toutes les fois que se produisent ces embryons d'École qui surprennent un jour de renommée bruyante, on est sûr d'y trouver la main d'un opérateur adroit à exploiter la curiosité, j'allais dire à jeter de la poudre aux yeux des simples, ou même des clairvoyants. Tel fut le rOle d'un écrivain qui eut son heure, de Baouf^- Lormian. Doué de facultés moyennes, il put se passer des aptitudes supérieures, parce qu'il posséda l'ardeur, l'aplomb^ la dextérité, le coup d'œil, l'éveil et la résolution, en un mot, l'art de prévoir la direct tion dés vents, et d'en profiter pour mener sAreffifnt

sa barque. Ce fut ainsi que, par une sage économie de ses minces ressources, et grftce à des placements intelligents, il réussit à tirer bon parti d'un fonds modeste, qui finit par lui rapporter un assez beau revenu de célébrité viagère.

Né en 1770, en Gascogne, parmi les livres, (car il était fils d'un imprimeur), François Baour s'était déjà paré du nom plus harmonieux de Lormian, lorsque, tout jeune encore, il vint à Paris chercher la gloire que Clémence Isaure promettait à son lauréat, couronné plusieurs fois au Capitole de Toulouse. En ce temps-là, on allait loin avec une épopée, ou tout au moins une traduction en vers. Paraphraser la Jérusalem délivrée par une imitaticm assez infidèle pour avoir un faux air d*originalité, abréger, « corriger ou embellir » les descriptions galantes et les grâces mythologiques du Tasse, ravim le lustre de ce que Boileau appelait trop dédaign^isement du clinquant^ se mettre ainsi sous le patronage d'une gloire consacrée, comme avait fait DeliOe pour les Géorgiques de Virgile, voilà ce qui parut un coup de maître à un débutant qui voulait devenir célèbre le plus tôt possible, sans s'exposer aux chances aléatoires, ou aux lenteurs de l'inventioQ personnelle. Mais ce travail trop h&tif trompa de présomptueuses espérances : au lieu de monter aux astres, il rasa le sol^ et y fut criblé d'épigrammes.

D'autres auraient perdu confiance ; mais un Gascon ne se tient jamais pour battu ; et, profitant de b leçon, Baour remit autrement son ébauche sur le

métier. Bien lui en prit ; car ce courage fut récompensé par la faveur qui accueillit bientôt une seconde édition a d'où il avait, dit-il, enlevé tous les bons vers, pour ne laisser que les excellents » . L'échec de la veille lui pesait cependant sur le cœur ; et, par un accès d'humeur vindicative, il s'improvisa brus* quement satirique.

Cette métamorphose pouvait bien être aussi le calcul d'un joueur avisé se disant, et avec raison, qu'un peu de tapage aide à l'avancement rapide d'une réputation. Toujours est-ii que, s'élançant au plus fort de la mêlée littéraire, il décocha tout à coup, à droite et à gauche, une grêle de flèches* parfois assez fines, qui égratignèrent petits et grands, non sans péril de nombreuses ripostes dont il essuya le choc en ferrailleur impassible et iU'^ ir^ide, qui plus tard montrera gaillardement les cicatrices de ses blessures, comme un vétéran les chevrons de ses campagnes. D'abord inoffensifs , ces duels faillirent pourtant tourner au tragique, lorsque Lebrun-Pindare entra en jeu ; car, n'ayant pas l'habitude des armes courtoises, il se crut en droit de s'attaquer aux misères de la vie privée. Or, c'était £aire la partie belle à un adversaire qui en abusa.

Mais si l'homme de goût ne sortit point sain et sauf d'une bagarre où il y eut scandale, l'homme de lettres s'en inquiéta peu. Disons plus : il s'en félicita comme d'une bonne fortune. Tout Paris ne B'était*il pas égayé des mots plaisants dont il était

l'auteur, ou la victime? Retenu par les mémoires 1« phit rebelles, son nom s'était fait jouTi et n'anit plus à craindre d'être estropié. H échappait donc décidément à Tobecurité. Le pas di£Beile se trounit enfin franchi I Dés lors, sûr d'avoir un pubGe, il ne songea plus qu'à fixer l'attention par le choii d'une spécialité distincte dont il pût ftdre era fkh maine propre, sans avoir à redouter la ooneorrenée des genres connus, et des renonnnéee étahliss.

Pour un esprit aussi entreprenant que prompt i flairer d'heureuses pistes, la recherche ne iiil pis longue. Dans le monde Scandinave récenmient découvert par Letoumeur, il vit une sorte d'Atlantite vers laquelle se portaient volontiers les regards; et, 8ar4e-champ, il résolut de s embarquer pour ceW terre vierge, où il y avait ce une mine d'or » , ocmmia l'avoue ingénument sa préface. Faisant vioIeMSk sa gaieté natureUe, il se mit donc à soupirer au dét de lune, à errer la chevelure au vent près des vagues gtaiissantes, à fréquenter la lyre en main les torrents qui rougissent, à se noyer dans les brouillards, enfin, à courir les nuages peuplés par les héros de Morven.

Si, pour acclimater en Angleterre une fleur saovage éclose dans les landes de l'Ecosse, Macphersoa avait dû mitiger l'âpre saveur de ses parfums, k plus forte raison ne pouvait-on, sans recourir à bien des artifices, l'aoeommoder à un milieu français, etsm^ tout parisien. Ce fut le talent d'un arrangeur qui pratiquait avec industrie toutes les ruses de l'école

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îriptive. Il y avait appris à ne point effaroucher des 3urs ombrageux. Aussi s'empressa-t-il de substi- * les demi-teintes et les nuances vaporeuses à la iité des couleurs brutales. Les accents heurtés et bares de la partition primitive devinrent donc I mélodie exécutée en sourdine par une harpe enne qui ménageait la délicatesse timorée de0 ittantes. Les crânes humains où se buvait la bière 'hydromel, dans le palais de Selma, furent ciselés coupes si élégantes que les plus jolies mains se idèrent sans peine à porter aux lèvres la liqueur [niellée. Bref, Baour-Lormian se fit le Duels ssian, et lui donna ses entrées dans les salons. i\ fastidieuses que nous paraissent aujourd'hui ces sodies, où des acteurs qui ne vivent point ressem* nt à d'immobiles statues de neige dont la blanfor glaciale simule de loin le marbre, mais va se dre au premier rayon, il ne fiiut cependant pas [ter sans égard des fictions qui ont eu leur oppor* ité, puisqu'elles réussirent à captiver nos p^s. «iblions pas d'ailleurs que, dans les arts, la con* ition est parfois un de ces passages détournés qui, s qu'on y pense, conduisent au naturel. Outre ft les erreurs du goût ont leur logique, je dirais sque leur utilité provisoire, comme un breuvage élimine des humeurs vicieuses, et par conséinX épure le bon sens, celte invasion du pagame Scandinave eut au moins son excuse dans la »lude qui devait suivre les interminables redites \ épopées calquées sur le patron d'Homère et de

Virgile, ou plutôt de leurs ingrats imitateurs; car il n'existait plus que des copistes de copistes. Les dieux et les héros antiques n'avaient-ils pas fourni tant d'épreuves que la planche en était usée? Il y eut donc Tattrait du changement dans l'apparition de ces légendes, qui furent assez populaires pour que les noms d'Oscar et de Malvina n'aient point encore disparu tout à fait de notre calendrier, en dépit du ridicule auquel les expose leur déchéance.

Malgré l'uniformité lugubre de ce merveilleux qui n'a pas le moindre sourire, malgré Thorreur de ce ciel sombre et muet dont l'unique soleil est l'éclair de la foudre, et d'où les divinités ne parient que par la voix des tempêtes, malgré la rigidité d'une poésie où l'âme et le cœur semblent pétrifiés et cristallisés comme les stalactites de la grotte de Fingal, ces aventures encadrées dans un décor grandiose durent étonner les imaginations par certains dehors de puissance et d'énergie qui contrastaient avec la fadeur des fleurettes cueillies, sur un Parnasse banal, par tous les fabricants de bouquets à Chloris. Ici du moins se respirait un air salubre qui avait baigné les grèves marines, et habité les cimes des glaciers. Ce souffle hyperboréen, qui apportait la senteur des bruyères, produisit donc sur des nerfs exténués l'eflet d'une sensation réconfortante. Au sortir de ces boudoirs où l'on étoufiait parmi a les myrtes et les roses »^ les plus étiolés crurent renaître, sous cette subite impression de fraîcheur. Elle sem-

bla raviver ces intelligences atteintes d'asphyxie progressive.

Sans doute, ce fut encore une illusion ; car le remède était lui-même la recette équivoque d'un charlatanisme qui trompait ou déplaçait le mal, sans le guérir. Mais, avant d'arriver à la vérité du sentiment et de la couleur, il fallait peut-être traverser ces mensonges, ne fût-ce que pour n'y plus revenir. Ce furent donc comme les degrés qui acheminèrent nos pas encore douteux et tâtonnants vers les libres espaces et la lumière des vastes horizons. Le voile amortissant de ces brouillards devait insensiblement accoutumer des yeux débiles au grand jour des sommets oh d'autres monteront d'un coup d'aile. Baour-Lormian n'eut point le pied assez sûr pour y parvenir ; mais si, croyant escalader un des derniers pics, il a glissé maladroitement, et s'est brisé de roc en roc, il convient d'élever une humble croix à l'endroit de sa chute, comme on ferait pour un touriste trop téméraire qu'une avalanche aurait écrasé, lorsque, seul et sans guide, il tentait l'assaut du mont Blanc.

Ajoutons, pour être cléments, qu'il posséda la science de l'harmonie, et même à ce point qu'un irrévérent disait : « Si on lui mettait du coton dans les oreilles, il ne ferait pas de vers. » Je sais trop que cette musique fut assez vide; mais elle eut pourtant l'avantage de préparer des moules disponibles, et de ménager en quelque sorte des chambres acoustiques à la beauté des sons, qui plus tard

allaient enfin nous faire entendre des sentîmeiils et des pensées.

Telles sont donc les réserves qu'il est équitable de faire, avant de nous écrier avec Lebrun :

Vive Homère l que Dieu nous garde Et des Fingals, et des Oscars, Et du sublime ennui d'un barde, Qui cliante au miJieu des brouillards!

Ce barde, répétons-le, faillit s'avancer jusqu'à la lisière de la terre promise. Mais il marchait en aveugle, sans voir devant lui la colonne de feu; car la foi lui manquait, ou plutôt, il ne crut qu'à lui-môme, c'est-à-dire aux expédients d'une improvisation uniquement soucieuse des succès éphémères dus à l'à-propos. Voilà pourquoi ses Chants goBr ques n'ont pas eu meilleure fortune que ses VetUh poétiques et morales^ funèbre écho des Nuits cfYounji dont il se fit le vulgarisateur bruyant, lorsqu'elles eurent mis à la mode les jérémiades sépulcrales, les cyprès, les saules pleureurs, les mausolées, et celte manie de lamentations qui fut, elle aussi, un signe précurseur du romantisme.

Baour-Lormian ne demandait qu'à recueillir ces échappées de sensibilité vagabonde et anonyine^ dont les instincts ne savaient où se fixer; car il éprouva plus que tout autre les inquiétudes qui s'agitaient autour de lui, dans un public fatigué àes refrains classiques. Mais il était de ceux qui se laissent mener, sans savoir où ils vont ; et cette poésie de

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'avenir vers laquelle Tattirait, à son insu, Timpuljion d'une force étrangère, le toucha seulement 3omme un paratonnerre qui appelle Télectricité pour la noyer dans un puits.

C'est que son style fut celui de tout le monde, l'opaque et incolore vocabulaire des traditions mortes. Son orthodoxie superstitieuse se contenta de rajeunir par des titres, ou des transpositions, les airs qu'il chantait sur le mode antique. De là vient qu'ils produisent reflet d'une parodie. Plus il cherche à innover, plus il parait suranné. On dirait un octogénaire qui veut faire le bellâtre, et se grime en muscadin. II y a chez lui disparate entre le fond et la forme, désaccord entre le geste et la parole. Parfois, et cela dans ses meilleures rencontres, on croit entendre du Lamartine, mais traduit par l'abbé Delille. A tout prendre, il nous ofl*re pourtant un intérêt historique; car, dans ces dissonances qui détonnent, et dont la cause est une langue vieillotte s'appliquant à des sujets nouveaux, nous reconnaissons le conflit des tendances qui s'apprêtaient à se disputer l'empire.

CflAPlTRE VI

Cbênedollé. Un poète aé rop tôt, mort trop tard. Son enfaDce rèteusc. Le vif sentiment de la nulnre. Influences de Hitarol et de Klopstock. 11 est égaré par ses guides. Poème de la Nature, Tristesse et deuil. L'inspecteur d'Académie. Le Génie de rHonan'* Hardiesse du plan. Il était fait pour la pastorale. Il vécut trop isolé. Ses Études poétiques* 11 fêta les nouveaux venus. L'art lui fut un culte.

Nous venons de voir que Baour-Lormian, tout compte fait, n'eut point à se plaindre de sa destinée. Elle lui donna môme plus qu'il no méritait. Car il n'avait que des dehors spécieux; et, s'il eût vécu plus tard, les circonstances n'eussent pas changé son tempérament. 11 serait resté ce qu'il fut, un versificateur prolixe, capable de mettre en œuvre les idées des autres, mais trop voué aux procédés, et trop eipéditif dans l'exécution pour prendre rang parmi les chefs de chœur. 11 n'en fut pas ainsi d'un généreux esprit, de Chônedollé, qui, trop longtemps relégué au fond de sa province, à distance du centre sonore où les noms retentissent, vit son étoile tardive s évanouir dans l'aurore de la Restauration.

Né, le 4 novembre 1769, à Vire, au pays des Basselin et des Vaugelas, des Segrais et des Malherbe, arrière-petit-fils d'un poëte qui fut contemporain de Boileau, il connut^ dès l'enfance, les enivrements de

la rêverie. « A neuf ans, nous dit-il, on me surprenait souvent immobile, sur notre balcon, le regard fixe, contemplant, durant des heures entières, les lumineux coteaux de Burcy, quand la chaleur frémissait ardemment dans les airs. » Du collège de Juilly, qui se souvenait de Malebranche et de son idéalisme platonicien, il revint au foyer paternel, le goût formé par une discipline forte, libérale et toute littéraire. C'était vers 89 ; mais nul souci politique ne troublait encore les joies de son retour ; car, en ses notes confidentielles, il se montre à nous prompt à jouir de son indépendance, naïvement enchanté par le réveil du printemps, errant avec volupté dans son Arcadie normande, partageant ses ravissements entre la nature et les livres familiers où il pouvait la retrouver, c'est-à-dire Buffon, Gessner, Bernardin de Saint-Pierre, et Rousseau. Ému d'un doux enthousiasme par la lecture de la Nouvelle Héloïse^ n'écrivîtil pas un jour à Jean-Jacques pour solliciter k fin d'un manuscrit qui était en cours de publication : hommage d'admiration ingénue à laquelle l'ermite d'Ermenonville répondit avec une ironique, mais patriarcale bonhomie? Dans le journal oîi l'adolescent, épris de beaux songes et curieux d'interroger son cœur, épanchait ses premières impressions, nous rencontrons, à chaque page, de fraîches ébauches qui sont les primeurs d'un talent pittoresque et réfléchi. Cette floraison se serait bientôt épanouie solitairement, et d'elle-même, si la Révolution, comme une gelée d'avril, ne l'avait tout à coup interceptée. Dès

m LES POETES DE TRANSITION.

que sévirent de criminels excès, ChênedoIIé suivit le flot des gentilshommes qui émigraient avec leurs illusions ; car il était trop poëte pour ne pas obéir, comme Chateaubriand, à ce qu'il crut Thonneur. Il fit donc, aussi lui, campagne dans Tarmêe des princes; et, après les angoisses d'un inévitable désastre, il finit par se fixer à Hambourg, où l'appelait Rivarol. (c Venez, avait-on dit, nous vous mettrons en serre chaude, et fout ira bien. » Il vint, en eSèt, et tout alla de mal en pis : car, au lieu de s'abandonner aisément à son heureuse nature qui eût trouvé des voies faciles, cette intelligence, jusque-là disponible, dut subir le joug de celui que sa candeur nommait a un grand homme, le dieu de la conversation » .

Dès lors, tremblante devant la fatuité de ses oracles, elle n'eut pas assez de ressort pour échapper au charme fascinateur de l'éblouissant virtuose, dont la verve improvisatrice lui paraissait infaillible. Pour certains esprits trop défiants d'eux-mêmes, trop prompts à la sympathie, et doués d'une délicatesse toute fëminine,o'est parfois un malheur que de tomber ainsi sous une tutelle oîi s'aliène leur franchise. Cette servitude est d'autant plus périlleuse qu'elle devient douce à leur indolence, et que l'affection leur dérobe recueil. Or, ChênedoIIé courut ce risque. Le tourbillon l'enveloppa si bien qu'il finit par ne pluss'ap* partenir, et perdit le sens de ses propres aptitudes; même quand il cessa d'être sous la tyrannie de ce patronage dangereux, il ne put s'émanciper que timidement. Le faux pli lui resta.

CIlKNKOnLU:.

Vt.'ilà pourquoi il s'eniJL'vra de rêves sublimes. Un régime excitant fit trop fermenter une imagination qui ne devait écouter que les voix du cœur. Du commerce entretenu, pendant deux années, avec un toi de salon, et de la turbulente fécondité de ses causeries provocatrices jaillit, du moins, Tidée première de ce poëme qui s'intitula, plus tard, le Génie de t Homme. Aux méprises d'une admiration qui lui fut un piège s'ajoutèrent aussi les influences d'un illustre voisinage, de KIopstock et de sa Messiadey qui, tout en ouvrant au poôte des horizons ignorés, effraya son courage par les difficultés d'une émulation hasardeuse. Car la vue d'un idéal ardu peut, comme dit Sainte-Beuve, « devenir mortelle » pour ces Muses discrètes qui s'humilient, et s'inclinent trop pieusement devant les maîtres. Or, celle de ChènedoUé, toujours si lente à se risquer, ne se sentait pas l'aile assez puissante pour tenter la gloire des grandes aventures. Elle craignait les regards, et n'était faite que pour la flûte pastorale murmurant ses émotions dans les solitudes où la nature livre aux âmes recueillies le secret de sa gr&ce, et de sa majesté religieuse.

On s'en aperçut bientôt, lorsqu'il eut quitté les cercles savants de l'Allemagne pour les paysages de la Suisse. La vue des Alpes lui fut en effet plus bienfaisante que les secousses d'une critique fantasque, ou l'aiguillon d'un exemple inaccessible. En face de ces montagnes qui avaient porté bonheur à Jean Jacques, il se souvint enfin de ce qu'il était ; et son poëme de la Nature %e dessina fièrement dans une pensée qui

échappait aux séductions d'une amitié mal assortie. Si le salon de Coppet, et sa métaphysique, lui gâta parfois les lacs et les vallées, il eut pourtant là des moments d*essor qui inspirèrent au peintre des tableaux dignes de son modèle ; et M°° de Staël put lui dire sans trop d'exagération : « Vos vers sont hauts comme les cèdres du Liban, »

Mais, h peine libre des liens qui l'avaient tenu captif, ce cœur, «qui aimait à aimer», s'enchaîna de nouveau par un autre servage, qui, cette fois du moins, avait l'excuse de véritables affinités. Car ce fut Chateaubriand qui Tentraîna dans son orbite, et d'autant plus victorieusement que Chênedollé s'était pris d'une mystique adoration (le mot n'est point ici banal) pour la sœur de son ami, pour la charmante Lucile, qui venait de lui engager sa foi, lorsque, atteinte d'un mal inguérissable, elle s'éteignit insensiblement, vers le printemps de 1804. C'est d'elle qu'il écrivait: «Il me semble avoir passé près d'une fleur dont j'emporte le parfum. » A l'intensité des plaintes qu'il confia seulement à des lettres intimes, on comprend combien lui fut cruel un deuil dont l'éloquence nous paraît la plus touchante des élégies. Aussi est-ce l'événement décisif de sa biographie morale.

Mais le secret n'en eût jamais été trahi sans une indiscrétion posthume ; car c'était une de ces douleurs qui s'abritent dans l'ombre, comme au fond d'un sanctuaire. Trop profonde pour devenir une source de chants, elle ne conseilla que le silence au poète que Fontanes, son ami de prédilection, j'allais dire son

frère aîné, relança si souvent dans sa retraite, pour lui reprocher avec d'affectueuses gronderies ses oisives langueurs, et son abandon de lui-même. Ces avances devinrent même si pressantes qu'elles ne purent être rejetées sans une sorte d'ingratitude pour le sentiment qui les inspirait. Après mainte ouverture qui offrit au lettré un de ces postes oîi la dignité peut se concilier avec la douceur des loisirs nécessaires à un poëte, Chênedollé se laissa donc nommer professeur de littérature à la Faculté de Rouen, puis inspecteur d'Académie, mais sans la moindre visée d'ambition. Car cet oublieux qu'on désirait pousser vers le Conseil de l'Université se prêta si peu à des instances dévouées qu'elles finirent par y perdre leur peine.

On ne réussit même pas à stimuler ses défaillances trop désintéressées, par la perspective d'un fauteuil académique. S'il fit quelques pas vers l'Institut, ce fut « pour y serrer des mains amies » , mais non pour s'y asseoir. Il aima mieux s'ensevelir de plus en plus en des tristesses dont l'unique diversion sera son poëme sur le Génie de Vhomme^ qui aurait dû voir le jour en 1802, et parut seulement en 1807. « En faisant cet ouvrage, dit l'auteur, j'avais une grande pensée: je voulais appliquer la poésie aux sciences ; mais celles-ci, je crois, sont encore trop vastes, trop jeunes pour recevoir un pareil vêtement. C'est une erreur de croire que la poésie accompagne l'enfance des sociétés. Pour qu'elle peigne un certain ordre d'idées avec succès, il faut que la civilisation

soit très-avancée, et que ses idées aient déjà un commencement de popularité. Alors, elle s'en empare avec fruit, et les fait entrer en toutes les tètes par sa divine harmonie. Mais aujourd'hui la science n'est pas encore nubile; il ne fallait pas songer au mariage. J'aurai du moins frayé la route, et mon livre sera peut-être quelque jour l'occasion d'un autre meilleur. V Ce ton modeste qui ne s^en fait point accroire est trop rare chez les poètes, et même chez les prosateurs, pour ne pas désarmer d'avance ceui qui dans le Génie de l'homme voudraient rencontrer un homme de génie.

Consacrés aux cieux, à la terre, à l'âme humaine, et à la société, ces quatre chants paraîtront, du moius, une de ces entreprises dont le demi-succès serait encore un honneur. Car le plan est d'une hardiesse qui simule un monument, et Joubort écrivit avec autorité: « Ce qui caractérise votre talent, c'est l'haleine. L'œuvre semble fondue d'un seul jet. 11 y a là une circulation qui anime le tout. On y voit la vie et le sang. Il y a de l'harmonie pour la pensée, comme pour l'oreille. » Nous ne rabattrons rien d'un éloge qui ne fut point de complaisance, venant d'un tel juge. Tempérons-le seulement par le regret de ne pas trouver ici la souplesse, et la gr&ce du détail. Oui, la contexture de l'ensemble est solide, la facture de l'écrivain a de la tenue, mais non sans une roideur, et une austérité que l'on voudrait détendre, ou égayer. Son style se défie trop du sourire, et de l'agrément. Sa monotone cadence risquerait môme de nous as-

soupir, si des élans soudains ne nous enlevaient parfois vers des hauteurs sereines, mais trop dépouillées et trop nues, où ne réside ni splendeur, ni joie. On y verra le parti pris d'une imagination qui se surveille trop, et se contient toujours, comme si elle craignait de déroger h la gravité d*un ministère sacerdotal. Or, ces airs de grand-prétre ou d'initiateur ne convenaient guère à Chênedollé.

Il n'eut donc point ici ses coudées assez franches. On sent qu'il traite un sujet accepté du dehors, et non tiré de son propre fonds. Lui qui pouvait être un émule de Théocrite et de Burns, il se trouve un peu dépaysé dans cette métaphysique transcendante vers laquelle le fourvoie sa docilité de disciple trop dévotement soumis à des conseillers qui l'égaraient, en croyant le diriger. Ils ne firent, ces importuns, qu'embarrasser sa conscience de vains scrupules, et déconcerter un esprit trop enclin, par une sorte d'infirmité native, à se prosterner, le front dans la poussière, devant les élus, ou ceux qui prétendaient l'être. En s'efiaçant ainsi, il donnait prétexte à l'indifférence de l'opinion qui, distraite ou paresseuse, a besoin d'ôtre avertie par l'assurance, ou sollicitée par l'appel bruyant de ceux qui briguent son suffrage. Lorsqu'il se fit humble et petit, ses amis eux-4némes le prirent au mot, et plusieurs qui ne le valurent pas en usèrent avec lui, comme le chêne de La Fontaine vis-à-vis du roseau.

Quant aux distributeurs de renommée, ils ne l'accueillirent qu'avec indécision et froideur, par une

secrète condescendance pour les relations puissantes qui avaient Taîr de le protéger. Au fond, ils le regardèrent du haut de leur grandeur, comme un provincial obstiné qui, ne s'étant classé dans aucune École, fuyait à plaisir toutes les voies fréquentées par la foule. * C*est qu'on ne reste pas impunément étranger aux groupes agissants qui ont des sentinelles sur toutes les avenues de la publicité. Vœ soli ! est un mot qui sera toujours vrai , même en littérature. Cette inattention, ou cette outrecuidance poliment ironique s'explique aussi par le caractère d'une physionomie qui ne fut pas assez simple. Car les critiques, comme le public, aiment des traits nets et accentués. Or, ChênedoUé avait gardé trop fidèlement le reflet des milieux divers ou contradictoires traversés, en deçà et au-delà du Rhin, par ses sym-

1 . Voici, par exemple, ce que disait M. de Félelz, dans les Dihaii : « Pourquoi tant de poëmes ont-ils un titre vague? C'est qu'ils snat très-vagues eux-mêmes, qu'ils n'out ni un sujet, ni un intérêt unique, que les bornes et les limites n'en sont point déterminées par la nature du sujet; qu'ils n'ont réellement ni commencement, ni milieu, ni fin, et qu'ils ne finiraient véritablement jamais, sans la teitade de faire des vers, qui saisit enfin le poète, mais ordinairement bien plus tard que celle de les lire ne saisit le lecteuf . Il est certain qu'il faut à de pareils poëmes des titres tellement vagues qu'ils puissent convenir à tout, et qu'ils conviendraient, par exemple, à dix mille autres poèmes aussi étendus, qui traiteraieut du même objet, ou «le? mômes objets, sans jamais les épuiser. Avec du talent, on surmonte tous les obstacleSj ou atténue les défauts, on parvient à se faire lire. C'est ainsi que par la beauté des vers, la grâce ou la magnificence des tableaux, le charme des épiso4e8, quelques poëmes philosophique* et descriptifs ont vaincu l'ennui qui les accompagne, et échappa à l'oubli qui les menace. L'ouvrage de M. Chènedollé augmentera le petit nombre de ces poëmes estimables dans un genre qui ne l'est pas, littérairement parlant. »

pathies toujours si ardentes à se passionner pour les personnes, et par suite pour les talents. De là bien des hésitations, bien des disparates qui déconcertaient l'impression du lecteur. De là ces réminiscences ^ui masquèrent son originalité.

Elle est pourtant visible en toutes les occasions où il se joua sans calcul ni arrière-pensée d'imitation, notamment en ces vers dont Joubert disait : a Ils sont d'îirgent, et font sur moi Teffet du disque argenté de la lune )> :

Léman! d'un autre éclat tes flots vont s'enrichir;

La lune, dans le ciel qui commence à blanchir,

Se lève, et fait glisser sur ta superOcie

De son frère éloigné la splendeur adoucie ;

Et bientôt, de la nuit argentant les rideaux,

De ses pâles clartés peint tes tranquilles eaux.

Ainsi l'illusion, des doux songes suivie,

Jette un rayon mourant sur le soir de la vie.

Voyez, sur le gazon, dormir sans mouvement

Ces feux qui, sur les eaux, flottent si mollement.

Phébé s'y réfléchit, et le zéphyr volage

Caresse tour à tour, ou brise son image.

Oh! combien j'aime à voir, dans un beau soir d'été,

Sur Tonde reproduit ce croissant argenté,

Ce lac aux bords riants, ces cimes élancées.

Qui, dans ce grand miroir, se peignent renversées,

Et l'étoile au front d'or, et son éclat tremblant.

Et l'ombrage incertain du saule vacillant !

Ne dirait-on pas du Lamartine ? C'est la même

suavité vaporeuse, avec ses mollesses et sa mélodie.

r/est déjà le Lac invitant Elvire, comme un cadre

tout prêt, au drame de la passion et de ses voluptés

mélancoliques. Cette page où l'on admire la viva-

cité d'une sensation voisine des choses est égalée par ses Études poétiques^ composées pour la plupart en 1800, mais qui eurent le tort de garder obstinément l'incognito jusqu'en 1820. Publiées après les débuts des lyres écoutées, elles parurent donc imiter ceux qu'elles avaient devancés. Mais ChênedoUô ne s'en affligea pas autrement. Car, loin d'en vouloir aux heureux qui lui faisaient ombre, il fut un des premiers à leur souhaiter la bienvenue. « Je ne demande, écrivit-il, qu'à trouver de beaux vers; c'est un plaisir de plus; je suis fâché d'en rencontrer de mauvais, et j'en souffre. »

Ces paroles ne furent pas vaines ; et, aussi zélé pour la gloire d'André Chénier qu'il avait été né^digent pour la sienne, il s'empressa de concourir à la publication d'un trésor dont il avait goûté les prémices. S'intéressant à toute éclosion de fleurs poétiques, (( comme à ses belles roses du Coisel qu'il se plaisait à cultiver de ses mains » , il eut le bonheur bien mérité d'applaudir aux préludes de Lamartine, de M. Victor Hugo, et même d'Alfred de Musset. Ce furent pour sa vieillesse avenante comme des rayons de soleil qui réchaufièrent son cœur dans la froide saison où, ne chantant plus, il attestait encore la générosité de sa flamme par la constance des affections.

N'eat-ce pas aussi de sa patriarcale demeure que sortit, en 1830, le groupe de jeunes filles et d'enfants qui vinrent offrir des branches de lis à Charles X s'éloignant à jamais de la France, avec

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l'antique dynastie de nos rois ; adieu chevaleresque et vraiment di^ne d'un talent que recommandèrent sa candeur et sa fierté? Il y aurait en effet méprise à ne voir que faiblesse ou impuissance dans la réserve d'un poëte qui ne sembla se décourager que pour avoir placé très-haut son idéal, et ne se retira prématurément de la scène qu'afin de sauvegarder son indépendance. L'art lui fut toujours un culte, mais surtout intérieur, et pratiqué dans le silence, avec une sorte de mystère, comme s'il n'avait reçu le don sacré que pour ses propres délices. Bien que, trop lent à cueillir des palmes populaires, il se soit oublié parmi les voluptés de la vie contemplative, quelquesuns de ses vers n'en sont pas moins un des anneaux d'or qui unissent deux générations, celle d'hier et celle d'aujourd'hui.

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