‹ Tableau de la littérature française, 1800-1815 (volume 3)Chapitre 11 sur 58 · DU LA · texte numérisé non relu

DU LA

La Révolution et les Lettres, la Politique et l'Art. — La Terreur , menaces de barbarie; naufrage de toutes les élégances. — Le Directoire et sa licence anarchique. Essais de littérature républicaine. L'Institut, les Écoles normales. — L'esprit public; appels à une dictature. Le iS Brumaire. Le Consulat et ses espérances. — L'Empire et ses coups de théâtre. Littérature d'antichambre et d'Athénée. Symptômes de renaissance.

Quand des troubles profonds bouleversent une so-^ ciété, c'en est fait de toute délicatesse^ et les plaisirs ^ de l'esprit ne sont plus de saison ; car la prospérité des arts et des lettres tient de près à celle des empires, i On le vit bien durant les dix années qui séparent la prise de la Bastille du 18 Brumaire. Parmi tant d'oeuvres fécondes pour l'ordre social, elles ne nous offrent qu'une longue série d'émeutes, de coups

2 INTllODLGTlOiN.

d'État, de guerres civiles ou étrangères, de catastrophes qui rendaient l'avenir aussi incertain que le présent. On dirait un tremblement de terre ouvrant un abîme entre deux mondes. Aussi toute culture fut-elle brusquement interrompue par ces violentes I secousses. Autant la période paisible qui va de 1715 à 1788 avait été favorable aux raffinements du goût et aux travaux de la pensée, autant la crise qui suivit devait être rebelle aux élégances et aux douceurs de la civilisation.

Si la tribune eut alors ses heures d'éclat, si, pour la première fois, la presse révéla son éloquence enflammée, si la science, elle aussi, put se donner encore le plaisir des sublimes découvertes, et s'isola, loin de la mêlée, sur des hauteurs inaccessibles aux passions, ce milieu fut inclément pour l'artiste et l'écrivain; car ils ne sauraient se passer du loisir, de la sécurité, de l'indépendance, et surtout de cette I sympathie commun icative qui stimule les talents 'par la récompense de l'applaudissement public. Étant humaines par excellence, les œuvres littéraires cessent d'être possibles, au moment oii le cœur de Thomme ne se connaît plus, parce qu'il est ou étourdi par les bruits extérieurs, ou entraîné dans le tumulte du combat. Quand les éléments sur lesquels travaille le penseur ou le poëte sont devenus comme une lave incandescente, ils échappent à ses prises, ou brûlent la main qui voudrait les saisir. Ajoutons que l'esprit révolutionnaire fut souvent enclin à décourager ou dénigrer toute distinction

qui fait ombrage aux médiocres. A l'aristocratie des intelligences il opposa plus d'une fois l'envie, la haine, et cette barbarie dédaigneuse qui se plaît à étouffer d'avance tous les germes de supériorité. Il est du moins incontestable que nul talent ne peut se soutenir sans un auditoire d'élite qui l'inspire, l'anime, le modère, et dédommage son labeur par une louange clairvoyante. Privée de ces centres choisis où elle trouve son équilibre, la verve ellemême ne tarde pas à se dérégler. Dans un pêlemêle où l'opinion régnante égare au lieu de diriger, l'autorité faisant défaut à la censure comme à l'éloge, toutes les forces finissent par se dissiper ou s'exaspérer. Voilà pourquoi nul monument ne put s'élever sur un sol mouvant, réduit en une sorte de poussière qui, suivant l'expression de Benjamin^ Constant, devint de la boue quand éclata l'orage. Deux ou trois générations d'orateurs dévorées tour à tour, quelques écrivains dramatiques spirituels ou hardis, mais gâtés par la manie de la déclamation, des poètes émigrant vers le pamphlet ou le journal, des critiques aigris par la polémique, chacun vivant au jour le jour^ et improvisant des pages fugitives que dictait la circonstance ou l'intérêt d'un parti; telle est, à peu près, la physionomie littéraire de l'époque, pourtant si grandiose, oii la France s'éveilla douloureusement à la vie politique. Au lendemain du 9 Therçnidor, le pays ressem- 1 blait à une fourmilière écrasée par le pied d'un passant, ou plutôt à une plage oii des naufragés^

4 INTRODUCTrON.

s'étonnent d'être échappés à la mort. C'est alors qu'on vit proscripteurs et proscrits se coudoyer indistinctement sur la place de la Révolution^ heureux les uns d'avoir enfin abattu l'échafaud, les autres d'être revenus comme par miracle de la prison ou de l'exil. Après ces années sinistres qui avaient humilié la raison, les survivants de la Terreur ne se sentaient plus dignes de se gouverner eux-mêmes, et beaucoup d'honnêtes gens n'osaient plus se fier aux illusions généreuses qui venaient d'être déçues par tant de revers ou de crimes. Un scepticisme universel succédait à la fièvre des passions populaires ; et, désenchantés des théories, ou énervés par la souffrance, les esprits n'éprouvaient guère que le besoin de croire ii la fortune d'un homme auquel la nation épuisée pût abandonner le soin de ses destinées. Dans cette société républicaine de nom et prématurément, mais monarchique par tradition toute récente, entourée d'ennemis implacables, et ne pouvant se défendre sans unité contre les périls qui la menaçaient au dedans ou au dehors, une dictature était donc secrètement désirée par l'inquiétude des cœurs comme une condition de salut public. Mais en attendant l'acteur à qui ce rôle était réservé, la foule se réfugiait, non sans une joie affolée, sur le radeau construit h la hâte avec les épaves de la tempête.

La République étant devenue acceptable depuis que ses faisceaux avaient été brisés, l'oubli du passé, le goût effréné des plaisirs et l'incurie de l'avenir signalèrent tout d'abord ce régime faible, arbitraire.

anarcllique et dissolu qui, sous le nom de Directoire, tut comme la Régence de la Révolution. Méprisant l'opinion et méprisés par elle, les avocats débiles aux mains desquels était tombé le poids trop lourd d'un pouvoir précaire ne méritaient pas la gloire de remettre sur pied une nation qui, du reste, ne conservait d'autre culte que celui de la force. Ambitieux égoïstes et vulgaires, ils ne songeaient d'ailleurs, pour la plupart, qu'à justifier ce mot que M"'° de Staël prête à l'un d'eux : « Nous en sommes arrivés au point de ne plus penser à sauver les principes de la Révolution, mais seulement les hommes qui l'ont faite. » Elle avait manœuvré si maladroitement qu'elle s'était donné pour mortels ennemis jusqu'à ses amis naturels. Une faction détestable ayant réussi à rendre odieuse une cause qui, sans les excès commis, eût mérité d'être chère à tous les bons citoyens, l'intérêt le plus urgent paraissait être d'anéantir ceux qui avaient poussé à bout la patience du bon sens public. Mais le bien ne peut être accompli par les fauteurs du mal. Aussi l'illégaUté, l'intrigue et l'imprévoyance furent-elles les seuls ressorts de ce gouvernement éphémère qui^ par les sophismes d'une tyrannie mesquine, continua le mensonge de la République sans avoir foi dans son avenir. On avait détruit^ mais sans régénérer, aboli les institutions, mais sans changer les âmes ; et, dès que les opprimés cessèrent de trembler, des révoltes aveugles comme toute colère précipitèrent une réaction irrésistible dont le courant devait emporter toutes les digues^

surtout en France où l'on obéit d'ordinaire à la logique absolue des idées exclusives. Des incapables ou des furieux n'avaient donné que trop de légitimes griefs aux timides pour redouter l'irréparable, et aux î sages pour le prévenir. Aussi la nation était-elle prête ] à reculer jusqu'au despotisme par dégoût de l'anar- i chie ; car un homme qui se noie ne marchande pas i ses moyens de sauvetage. Au besoin, il saisirait la lame d'un sabre. Cependant on se résignait au provisoire, comme des malades trop défaillants pour changer de lit. Mais si le Directoire réussit à se maintenir deux années encore après le coup funeste que la force militaire avait porté, le 18 fructidor, à la considération des représentants du peuple, tout principe de vie s'était retiré d'un gouvernement dont les rouages s'arrêtaient d'eux-mêmes^ dès qu'on cessait de les remonter par des expédients. On aurait i pu dire de lui, comme d'un héros de l'Arioste, qu'il i continuait de combattre, oubliant qu'il était mort, y;

Lorsqu'on manque du nécessaire, on songe raré^ ment au superflu. Mais l'esprit français a tant d'élasticité qu'il se relève bientôt de ses chutes les plus • profondes. C'est ce qu'attestèrent, dès les premières ^ lueurs d'espérance, les tentatives essayées pour rai- \ lier les intelligences éparses, et faire enfin jaillir la lumière d'un chaos. Telle fut l'intention du discours par lequel Daunou, inaugurant la fondation de Tins- ." titut, ie 15 germinal an IV (4 avril 179G), traçait un ; imposant programme aux futurs travaux de la docte l compagnie. Les mathématiques et la physique y te- \

INTHODUCTIO.N. 7

naient le premier rang dans le voisinage des sciences morales et politiques, invitées par l'orateur à prendre leur essor « sous les auspices de la philosophie et de la liberté » . Mais cet appel ne fut guère hospitalier pour les beaux-arts proprement dits, auxquels n'était ménagé qu'un rôle officiel et subalterne. Car on exi^ geait d'eux, avant tout, « des garanties de civisme », et la poésie faisait assez fâcheuse figure en face de deux puissances, la géométrie et Tidéologie, qui consentaient à l'admettre dans leur cortège, mais à titre de subordonnée. D'un ton protecteur, le pouvoir lui demandait moins des preuves de talent que des gages de foi politique. N'était-ce pas le temps oii le président du conseil des Cinq-Cents disait hautement à une députation de l'Institut : « Il n'y a de génie que dans une âme républicaine ))?

Nous ne verrons aussi qu'une bonne volonté trèsméritoire, mais peu efficace, dans la fondation de ces Écoles normales qui s'ouvrirent le 1^' pluviôse. Sans doute les leçons de Laplace , d'Haiiy et de Monge laissèrent des traces durables de cette grande conception ; mais la Uttérature, que La Harpe y représentait spécialement, n'occupa qu'un rang tout à fait secondaire dans ces institutions de passage, que l'on pourrait comparer à ces édifices improvisés pour une cérémonie, a et dont on admirerait volontiers la façade, si le corps du bâtiment ne faisait défaut^ )), Parmi nous, on a toujours été facilement dupe des

1 , Cette comparaison ingénieuse est de M, Sainte-Beuve.

8 LNTRODUCTION.

apparences. Or la réalité ne répondait point alors aux promesses des mots flatteurs qui conservaient encore le prestige d^un souvenir, ou la force d'une habitude. Croyons-en M"*^ de Staël déclarant « que le? genres licencieux et frivoles profitèrent seuls de la liberté que l'on pensait avoir acquise dans l'ordre littéraire» . Parler ainsi, c'était mettre le doigt sur la plaie du Directoire. Car, sous l'influence de ces parvenus ou de ces épicuriens qui firent tomber toutes choses en décadence, et poussèrent la licence jusqu'à l'orgie, nulle littérature saine et virile n'avait chance de succès. Pour indiquer la gravité d'un mal qui^ par son excès même, se refuse à la précision de l'analyse, il nous suffira de dénoncer ici le libertinage ou l'impiété qui s'affichait, je ne dis pas seulement dans certaines publications méprisables comme le Dictionnaire des Athées^ de Sylvain Maréchal, mais parmi les œuvres les plus populaires d'écrivains d'ailleurs distingués, tels que Parny^ le poëte de la Gueire des Dieux ^ et Le Mercier, l'auteur des Quatre Métamorphoses. Le sens moral aussi bien que le sens chrétien n'était-il pas effrontément offensé par la corruption cynique ou raffinée dont le scandale s'étalait avec impunité jusque dans la presse réputée sérieuse ? La Décade philosophique ne mit-elle pas en circulation des blasphèmes éhontés dont le poison propageait en plein soleil une contagion qu'un pouvoir étranger à toute croyance encouragea de son indifférence ou de sa complicité? Mais n'infligeons à des écrits aujourd'hui clandestins que la condamnation du silence, et

résumons nos impressions en disant que les discours de Garât ou de Daunou, l'éloge du général Hoche, quelques pages de M*"" de Staël, et une élégie de Marie-Joseph Chénier furent presque les seuls témoignages légués à la postérité par ce projet de littérature républicaine que le Directoire n était pas susceptible |' de mener à bonne fin, lorsque l'épée d'un général lui ? donna le coup de grâce.

Cet attentat dont les suites d'abord glorieuses devinrent plus tard si funestes, nous nous garderons bien de l'absoudre. Car il ne sera jamais permis à un peuple d'abdiquer sa souveraineté,, même entre les mains d'un homme de génie. Nous savons aujourd'hui ce que coûtent ces calculs de la peur; et, à défaut de la conscience pubhque dépravée par de tels exemples, l'expérience nous a sévèrement appris combien sont trompeuses ces prétendues compensations qui échangent l'anarchie contre une aveugle obéissance à la volonté d'un seul. Bonaparte luimême rendit sa fortune ruineuse le jour oii, pour s'emparer de la dictature consulaire , il osa violer la constitution fragile qui avait du moins l'avantage d'être un abri légal pour la France convalescente. Oui, s'il avait attendu que le suffrage spontané de la nation lui décernât un pouvoir mérité par d'éclatants services, cette origine régulière eût imposé des bornes à ses témérités , et ses destinées comme Içs nôtres eussent pris dès lors un autre t6ours. LexlrcîJL eût entraîné pour lui des devoirs; é,t, sans être un^ obstacle à de grands desseins , des engagements ga- cr

rantis par un pacte réciproque auraient pu servir de garde-fou aux chimériques aventures qui épuisèrent l'or et le sang du pays. Marengo et Austerlitz auraient encore illustré nos armes, mais peut-être n'eussent- elles pas été attristées par le deuil de Moscou, de Leipsick et de Waterloo. Tel est du moins le rêve d'un patriotisme éclairé par l'histoire. Tout en faisant ces réserves, nous devons pourtant reconnaître que le 18 Brumaire eut, en réalité, bien des complices. Saignée à blanc par la Terreur, haletante et avide de repos, après tant de convulsions, la France voulait en finir avec des hommes violents sans être forts, et aussi impuissants que décriés. Le flot du mépris grossissait contre eux de jour en jour, et jamais situation ne sollicita plus ouvertement la coupable initiative que semblait légitimer la détresse de tous ceux dont le souci principal fut la sécurité de leurs intérêts, ou le libre exercice des vertus privées. Sans aller jusqu'à prétendre que tout le pays marchait derrière la compagnie de grenadiers qui défila au pas de charge dans l'orangerie de Saint-Cloud, nous ne saurions contester que le malheur des temps voila sous de regrettables excuses les conséquences d'un crime d'État que nos pères ont expié, sans nous instruire par leur châtiment. C'est le cas de dire, avec M. Victor Hugo : « Les générations nouvelles n'ont pas droit de blâme rigoureux envers leurs anciens et leurs aînés. Nous devons nous souvenir que nous étions enfants alors, et que la vie nous était légère et insouciante, lorsqu'elle

était si grave et si laborieuse pour d'autres. Nous arrivons après nos pères. Ils sont fatigués; soyons respectueux. Nous qui profitons à la fois des grandes idées qui ont lutté, et des grandes choses qui ont prévalu, soyons justes envers tous, envers ceux qui ont accepté l'Empire pour maître, comme envers ceux qui l'ont accepté pour adversaire. »

Si Bonaparte, dans l'incomparable splendeur de ses premiers et purs triomphes, apparut comme un libérateur à des esprits désabusés de tout excepté de la gloire, des alarmes égoïstes n'expliquent pas seules cet entraînement. Il fut aussi provoqué par l'enthousiasme qui, fascinant tous les yeux, leur déroba les périls de l'avenir; et beaucoup purent se persuader, à tort sans doute, mais sincèrement, qu'ils sacrifiaient alors la dignité du citoyen à la grandeur de l'État. Cette révolution réussit donc, parce que la plupart, sinon tous, conspirèrent en sa faveur, les uns avec conscience, les autres sans le savoir. Elle fut d'ailleurs bien moins un acte de découragement qu'un téméraire élan de confiance dans les ressources d'une nation impatiente d'étonner l'Europe par les prodiges de sa résurrection. Non, ce ne fut pas à vil prix que se vendit alors la liberté. La preuve en est dans les œuvres du Consulat qui fonda plus d'institutions qu'une dictature sanguinaire n'avait accumulé de ruines. Jamais un siècle ne s'annonça par de plus radieux préludes, et l'on voudrait éterniser ce moment trop fugitif oîi Bonaparte semblait représenter la

Frailce elle-même sortant tout h coup des ombres de la mort.

Mais ces jours seront de courte durée. Car l'Empire est proche. Or, par la nécessité même de son principe, il ne pourra souffrir l'indépendance d'une intelligence ou d'un caractère. Un déploiement continuel de surprises théâtrales va donc devenir de plus eu plus la triste fatalité d'un régime qui, voulant ménager une issue à l'inquiétude d'un peuple habitué aux tragiques émotions, détournera vers de stériles conquêtes une ardeur trop turbulente pour se réduire à l'inertie d'une paix silencieuse. Un jour que l'Empereur, paraissant dans sa loge de TOpéra, fut accueilli par des acclamations moins bruyantes que d'ordinaire, il se tourna, dit-on, vers un de ses aides de camp, et laissa échapper cette boutade : « Messieurs, il nous faudra bientôt entrer en campagne. » Si ce mot n^est point historique, avouons du moins qu'il ne manque pas d'une certaine vraisemblance. Car il caractérise une époque pendant laquelle il suffisait au plus grand nombre d'entendre parler, et de voir agir le seul homme auquel pût appartenir la liberté de la parole ou de l'action . Or son génie extraordinaire ne laissera pas à la curiosité publique le loisir d'éprouver les langueurs d'un ennui redoutable à son omnipotence; et, fixés vers l'horizon, tous les regards suivront avec admiration ou angoisse les merveilles ou les désastres de l'épopée militaire dont il sera le héros et la victime.

C'est là surtout qu'il faudra chercher la poésie.

Car celle qu'une volonté impérieuse prétendit organiser comme une diétraction du despotisme ne sera que Tartificiel décor d'une scène muette. L'éloquence^ elle aussi, ne vivra plus guère que sur les lèvres ou sous la plume du maître devant lequel s'incline la foule des courtisans. Ailleurs pourra fleurir encore le discours d'apparat; de beaux parleurs prononceront même de temps en temps des mots retentissants, ou des formules libérales qui sauvent les apparences. Mais cette rhétorique d'antichambre ou d'Athénée ne sera qu'une vaine parade, et les impostures officielles ne changeront rien au fond des choses, c'est-à-dire à la soumission passive d'un Sénat ou d'un Corps législatif habitués à ne renvoyer au souverain que les échos de sa propre voix. Quant à l'histoire et à la philosophie, on peut d'avance affirmer de l'une que l'Empire fut plus occupé à la faire qu'à l'écrire; et de l'autre, qu'ayant besoin d'air et d'espace, elle dut ajourner des ambitions découragées soit par la crainte de déplaire, soit par les défiances de l'opinion à laquelle les idéologues étaient devenus suspects, non sans raison, pour avoir voulu passer de la théorie à la pratique. On demandait alors au métaphysicien Sieyès ce qu'il pensait : « Je ne pense pas )), répondit-il. Or ce trait résume toute une situation, et nous avertit que la stérilité pompeuse de la littérature impériale est un sujet assez ingrat pour la critique.

Toutefois, nous ne l'aborderons pomt avec ce parti pris qui condamne par ouï-dire, et sur repu-

tation lointaine. Ce n'est pas que nous soyons tentés d'essayer ici le paradoxe d'une réhabilitation. L'avocat le plus adroit y perdrait sa peine. Mais, outre qu'il est toujours intéressant de savoir exactement les choses, il nous en coûte d'admettre que, pendant quinze ans, l'esprit français n'a pas donné le moindre signe de vie, et d'envelopper ainsi toute une génération dans un dédain qui la supprime. Laissons à la passion politique la brutalité de ses exécutions sommaires. Il convient plutôt d'expliquer ou d'atténuer les rigueurs de la postérité par l'enquête des causes qui les justifient, ou les rendent équitables. C'est ce que nous désirons faire. Engageons-nous donc avec impartialité dans une étude qui sera souvent la revue des morts, mais nous réserve aussi le plaisir d'assister au travail latent par lequel se prépare sourdement une rénovation littéraire.

Je II est manifeste en effet, et même à première vue, que les difTérents âges d'une nation se continuent comme les anneaux d'une chaîne indissoluble. Car le monde des intelligences est régi par des lois analogues à celles qui gouvernent l'ordre des saisons^ et l'on sait que la nature ne procède jamais par de brusques soubresauts. Lorsque nous exhumerons des noms obscurs^ il nous arrivera donc de surprendre alors le signe précurseur des progrès qui s'apprêtent. Les dernières journées d'hiver, sous leur ciel pâle, ne laissent-elles pas pressentir le voisinage du printemps, ne fût-ce que par le tiède frisson des brises qui effleurent la surface des dernières neiges?

Il en sera de même des symptômes par lesquels se trahissent, jusque chez les plus médiocres, des instincts confus de renaissance. Oui, il y a là des ébauches, des commencements, et parfois une aube indistincte.

A plus forte raison saluerons-nous comme un lever de soleil l'avènement de deux grandes figures alors rivales, mais depuis réconciliées par une commune illustration, M'°® de Staël et Chateaubriand, dont la gloire est d'avoir ranimé des flammes éteintes, et propagé des souffles inspirateurs. Leurs mérites originaux dominent donc cette littérature dont le souvenir effacé ne rappelle guère aujourd'hui que des formes vides de pensée, une correction timide, une fausse noblesse, une discipline glaciale, des procédés mécaniques, en un mot, des corps sans âme. A eux seuls^ ces deux génies initiateurs suffiraient presque à remplir une histoire, et à lui communiquer l'intérêt qui s'attache non-seulement au talent, mais au courage ; car ils restèrent le front haut et debout, parmi tant d'autres qui courbaient la tête et pliaient le genou. En dépit des faiblesses qui se mêleront parfois à la dignité de l'attitude, nous les suivrons dans leurs luttes avec les sympathies qui honorent de nobles causes défendues par de beaux caractères. Mais, si nos cœurs et nos consciences doivent être avec eux, nous ne serons pourtant pas de ceux qui croient faire œuvre de patriotisme ou de justice en insultant un de nos plus grands noms, et renversent outrageusement les statues élevées à sa mémoire.

IG INTRODUCTlOxX.

Aussi rendrons-nous à César ce qui lui est dû.' J'entends par là que, tout en déplorant ou condamnant les erreurs ou les folies du politique, nous admirerons, suivant les rencontres, le capitaine qui n'eut pas de supérieur ou d'égal, l'écrivain dont la plume valut l'épée, ou même par occasion l'homme d'Etat dont on put dire avec Tacite : Cuncta discordiis civilibus fessa, nomine jjrincipis^ sub hnperium accepit^.

1. Le monde fatigué par les discordes civiles^ avec le titre de prince, Auguste le reçut sous sou ojjéissance. {Annales, 1. I, cl.)

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