‹ Tableau de la littérature française, 1800-1815 (volume 3)Chapitre 12 sur 58 · CHAPITRE r · texte numérisé non relu

CHAPITRE r

Esprit de réaction contre la philosophie du XYiii^ siècle et la Révolution. — L'Ecole théocratique. M. de Bonald ; sa biographie. Théorie du pouvoir politique et religieux. Moïse et Lycurgue. La Législation primitive ; l'origine surnaturelle du langage. Défis lancés aux idées du siècle. — Le Dialecticien. L'Écrivain.

Lorsqu'au milieu des pompes de Tilsitt et de Dresde Napoléon parut entouré d'un cortège de rois, il ne déploya pas sa puissance par un acte plus mémorable que le jour oii le sanctuaire de Notre-Dame le vit présider à la réconciliation de la France et de l'Église. Dans cet événement qui répondait aux vœux d'une société où les populations étaient privées de pabteurs, les tombes de prières, et les berceaux de baptême, nous signalerons comme la frontière d'une époque nouvelle dont la première pensée fut de venger la défaite du christianisme vaincu par une guerre de cent ans.

Nous sommes, en effet, bien loin de la période encore récente oii cette antique religion, environnée d'honneurs et de richesses, pleine de vie apparente,

mais dépourvue de crédit moral, était délaissée de toutes parts comme ces édifices chancelants qu'une crainte prophétique conseille de déserter avant qu'ils ne s'écroulent. Au lendemain de l'épreuve qui venait de purifier le temple, et de rendre aux fidèles des vertus trop oubliées dans les jours prospères, tous les esprits sérieux furent saisis d'une sorte d'étonnement, et presque d'effroi. Au plaisir de l'incrédulité succéda tout à coup son malaise, je veux dire le trouble des âmes qui se sentaient isolées et impuissantes. Les meilleurs s'aperçurent alors qu'une force leur avait manqué, parce qu'ils s'étaient trouvés aux prises avec la Révolution sans une foi commune pour tempérer ses colères, sans une règle capable de redresser ses écarts, sans l'appui d'un principe, ou la lumière d'une croyance. Aussi la violence qui prétendait accomplir l'œuvre de la raison n'avaitelle pu fonder que des haines. A l'heure même oii elle se croyait sûre de l'avenir, ses victoires sans lendemain s'étaient tournées en déroute; et, après la chute des fanatiques, les vrais amis de la liberté en furent réduits à marcher tête baissée, à rougir des forfaits dont ils paraissaient solidaires, bien qu'ils en fussent innocents; enfin, à se repentir presque des luttes soutenues pour des idées que le sang versé semblait avoir, si non déshonorées, du moins compromises pour longtemps. Bref, ils comprirent que des représailles allaient faire explosion de toutes parts. Il fallait s'y attendre. Car dans les cœurs, dans les caractères, et les consciences, il y avait encore plus de

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ruines que sur le sol de la patrie ; et, en présence de cette misère universelle, l'opinion ne pouvait être équitable ou modérée. Il est donc naturel qu'égarée par la peur et peut-être aussi par ses remords, elle ait usé de son indépendance reconquise pour maudire tout d'abord non-seulement les hommes qu'elle avait le devoir de détester, mais les doctrines qui n'étaient pourtant pas responsables de leurs crimes, et jusqu'aux principes bienfaisants qui assuraient à tous le droit de penser et de parler librement. Dès le mois de décembre 1794, un des plus chers disciples de Voltaire, celui qu'il avait appelé son fils, le jacobin La Harpe, donnait le signal de ces fâcheuses paHnodies ; et, dans son cours du Lycée, il lançait contre les patriarches de l'École philosophique de véhéments réquisitoires qui ne furent interrompus que par le canon du 13 vendémiaire (5 octobre 1795). Ces escarmouches se changèrent bientôt en une campagne régulière conduite par le Mémorial^ la Quotidienne et la Gazette^ contre le Conservateur et le Journal de Paris ^ oîi Garât, Chénier, Daunou et Rœderer tenaient tête à Fontanes, Fiévée, Lacretelle et Michaud. Mais ne remuons pas ici ces cendres éteintes. Au lieu de nous perdre dans la poussière de cette mêlée, allons droit aux chefs d'une réaction catholique et royaliste qui devait être d'autant plus ardente qu'elle empruntait des arguments puissants aux leçons d'une douloureuse expérience, aux sentiments indignés des honnêtes gens, à la pitié qui vengeait tant de victimes, à des regrets

respectables^ et à des espérances d'ordre social qui furent alors une des formes du patriotisme.

Avant de voir l'esprit politique étouffer ces querelles par le traité de paix qui s'appela le Concordat^ jetons donc un rapide coup d'oeil sur une école qui tenta de discréditer la raison comme un abus, et de démontrer philosophiquement l'inanité de toute philosophie, en un mot, de remonter d'irrésistibles courants. Puisque ces docteurs laissèrent après eux des disciples dont l'influence fut un de nos malheurs, revenons à la source d'une tradition qui dure encore, c'est-à-dire aux œuvres de MM. de Bonald et Joseph de Maistre chez lesquels toutes les révoltes des vaincus s'organisent en système, ou se déchaînent en invectives.

Né le 2 octobre 1754, à Milhau, dans le Rouergue, au sein d'une famille ennoblie par la robe, Louis- Gabriel-Ambroise de Bonald était sorti de l'Oratoire pour entrer dans la compagnie des mousquetaires du roi. Mais ce corps d'élite ayant été licencié en 1776, il se retira dans ses terres, oii il vivait en gentilhomme honoré de l'estime publique, lorsqu'en 1790 les suffrages de ses concitoyens l'appelèrent à présider l'Assemblée provinciale de l'Aveyron. Dans les préliminaires d'un mouvement national il ne vit que des entreprises sacrilèges, et aima mieux se démettre de son mandat que de sanctionner la Constitution civile du clergé. Ce fut un premier ^:\QÇ, doiHié aux émigrés qui lui tendaient la main; et, bientôt après, partant pour l'armée des princes,

il servit sous les drapeaux de Condé jusqu'au jour où, la déroute de ses espérances Tayant conduit dans la cité savante d'Heidelberg, il finit par s'y fixer pour se vouer à l'éducation de ses fils.

Ce fut alors qu'il crut devoir exprimer tout haut les colères qu'il avait sur le cœur. Elles éclatèrent dans sa Théorie du pouvoir politique et religieux^ essai publié à Constance en 1796, et condamné au pilon par le Directoire. Avec une sorte de majesté sacerdotale oîi la hauteur du patricien s'alliait à la rudesse d'une dialectique impérieuse, il s'y faisait le Lycurgue, ou plutôt le Moïse de la théocratie.

En abrogeant les lois d'exil, le 18 Brumaire allait lui permettre de revenir en France, et d'y reprendre en toute sécurité des études qui, pour sa conscience^, étaient un devoir auquel il se consacrait comme à un office de magistrature. Zélé partisan d'une autorité absolue, il pardonna volontiers l'Eropire à celui qu'il traitait d'usurpateur ; mais il se refusa pourtant à ses avances jusqu'au jour oii, grâce aux instances de M. de Fontanes, il consentit enfin, vers 1800, à se laisser nommer conseiller de l'Université. 11 adressa même au Mercure l'hommage discret d'une adhésion tardive , non sans rester royaliste de cœur. Car, en dehors des Bourbons, il n'admettait pas de salut possible ; et, après leur retour, il n'aura qu'un regret, celui de les voir se transformer en rois constitutionnels.

C'est ce que nous annonce d'avance sa Législation primitive^ ouvrage dogmatique oii les formules

de son ci^edo s'ordonnent en bataille. Il nous y propose le décalogue d'une société dont la pierre angulaire est le droit divin qu'il regarde comme l'unique sauvegarde de tout ordre, de tout progrès, de toute civilisation. Combattre le principe de la souveraineté populaire, attribuer à Dieu seul l'origine de tout pouvoir, appliquer la logique à l'histoire pour légitimer, par les syllogismes d'un long et subtil paradoxe, un régime réprouvé par la raison moderne et jugé par le temps, telle est Tintention d'une apologie que termine cet arrêt : « La Révolutioi qui a commencé par la déclaration des droits de l'homme ne finira que par la déclaration des droits de Dieu. )) Il y ajoutait cette menace : « Tout peuple qui ne sait pas trouver en lui le commandement et l'obéissance, obéira à un autre peuple. » Pour préparer le rétablissement de ce qui avait été aboli , il jugeait donc nécessaire d'aboUr d'abord toui ce qui était décidément établi.

La nouveauté de ce livre fut le dessein de soutenir le passé non plus comme un fait, mais comme une doctrine dont la vaste synthèse, embrassant à la fois l'État et l'Église, l'esprit humain et la société, tirait une politique d'une métaphysique. Certes, l'ambition de l'architecte fut singulièrement hardie; mais, si elle fait honneur à la puissance de ses combinaisons, elle ne réussit qu'à construire une théorie fragile dont les conclusions répugnent tout ensemble à la sagesse divine et à la dignité humaine. Absorber la raison dans la révélation, n'est-ce pas en effet nous

ravir notre plus enviable privilège, et professer que le Créateur, par une étrange inadvertance, avait oublié dès l'abord de donner l'intelligence à sa créature de prédilection? En expliquant par un miracle l'origine du langage, et déclarant que Dieu dut apprendre à l'homme, par voie d'autorité, toutes les vérités universelles que nous considérons comme des germes innés, M. de Bonald revenait d'ailleurs, sans le savoir, à l'empirisme de Condillac, et à l'erreur même qu'il voulait combattre. Car exagérer le rôle de la parole jusqu'à lui attribuer la vertu de produire les idées, et dire expressément que « les mots font la pensée », c'est dépouiller aussi notre entendement de toute initiative, c'est le ramener à n'être plus qu'une mémoire docile, c'est enfin transformer nos facultés les plus précieuses en un simple réservoir de phénomènes extérieurs, et de notions enseignées après coup. Il retombait donc dans les errements de l'école aux yeux de laquelle l'esprit, avant la parole, est aussi vide et nu qu'une feuille de papier blanc, attendant des caractères imprimés par une main étrangère. Outre que ces hypothèses détruisent la racine de toute philosophie, confondent la certitude avec le témoignage, et ouvrent ainsi carrière à la négation ou au doute, il est périlleux, même au point de vue purement orthodoxe, de trop prodiguer les moteurs surnaturels. Car employer ce ressort là oii il devient superflu, c'est l'affaiblir là oîi il serait indispensable. Si la raison naturelle n'est plus, elle aussi, qu'un catéchisme de traditions révélées, les

titres du dogme chrétien risquent de perdre, en le partageant, leur caractère le plus distinct ; et la conséquence de ces prémisses sera tôt ou tard le double danger de l'intolérance, ou du scepticisme.

M. de Bonald ne devait pas, du reste^ reculer devant les conclusions pratiques de ses principes ; et, après 1815, dans les assemblées législatives, le député comme le pair de France ne perdra pas une occasion de poursuivre avec un infatigable entêtement toutes les applications de ses témérités spéculatives. Imposant aux questions les plus contingentes de la politique les procédés absolus de la métaphysique, il n'hésita pas à ériger ses préférences en axiomes nécessaires. Il fut un des plus ardents promoteurs des lois portées contre la presse, il fit l'apologie des majorats et du droit d'aînesse, il protesta contre la division des propriétés, il réclama l'abolition du jury, regretta les maîtrises, plaida pour la censure et les cours prévotales, s'éleva contre la liberté de pétition, repoussa toute garantie contraire au bon plaisir du Roi, décida qu'il était « indécent » de confier l'instruction publique à un administrateur laïque, en un mot, considéra la Charte octroyée comme une honteuse capitulation. Dans les débats sur la question du sacrilège, ce fut encore lui qui prononça ces paroles : « Dieu est roffensé, renvoyez le coupable devant son juge naturel. » En résumé, condamnant toutes les formes du régime parlementaire, il déclara a qu'on ne devrait rassembler les hommes qu'à rci;lise et sous les armes, parce que là seule-

ment ils ne délibèrent pas, mais écoutent et obéissent )) .

Est-il besoin de réfuter ces extrémités d'opinion ? Se persuader que la société ne peut vivre sans des institutions mortes, ne considérer comme durable que ce qui a péri, conclure des fautes commises par la raison qu'elle ne cesse de déraisonner, se rejeter de l'impiété dans la théocratie, et de la démagogie dans la féodalité, n'est-ce pas se porter d'un excès à un autre, et ajouter un nouveau mal à celui qu'on se propose de guérir ? De cruels mécomptes peuvent sans doute, dans un moment de lassitude, suggérer ces résolutions désespérées, qui ressemblent aux caprices d'un malade. Mais ce sera toujours, en dépit de l'éloquence, une tâche ingrate et stérile que de s'acharner à la censure impuissante des œuvres accomplies par le progrès des âges, et que nulle force humaine ne saurait changer. Aussi ce credo mystique de la servitude volontaire n'aura-t-il pas d'autre effet que d'exciter plus tard d'unanimes défiances contre une Restauration inaugurée au nom de la paix et du droit. Les événements ne l'ont que trop prouvé ; car on peut dire que les ordonnances de juillet et la Révolution qui suivit furent le commentaire de la Législation primitive.

L'illusion d'un penseur éminent fut aussi de croire que des lois suffisent pour gouverner un peuple, et assurer son bonheur. En supprimant du mécanisme qu'il avait imaginé le rouage de la Uberté, il manqua de cette clairvoyance qui est la première

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condition du sens politique. Comment, en effet, pourrait-on agir sur les hommes, quand on renonce, je ne dis pas à flatter leurs passions, mais à comprendre leurs sentiments, pour les guider et les modérer ? Cette révolte contre l'inévitable est un aveuglement analogue à celui de ces rêveurs qui, brisant tous les liens par lesquels le présent tient au passé, se persuadent que la raison date de leurs chimères, et qu'ils ont vu naître un beau jour la vérité dans le laboratoire où leur orgueil combine de vains systèmes. L'Église elle-même qui sut constamment satisfaire aux besoins des âmes méconnaîtrait ses intérêts et ses devoirs, si elle voulait n'habiter que des tombeaux, et ne chercher la lumière que dans les ombres du passé. Tandis qu'autour de nous tout s'opère au nom de la Uberté, même l'avènement des oppresseurs qui se font sacrer par l'élection populaire, le christianisme ne saurait donc oublier sans péril que l'affranchissement des consciences fut un de ses bienfaits, et ne cessera pas d'être une des forces les plus sûres de son apostolat.

Mais, sans insister plus longtemps sur les chimères d'une politique surannée, considérons un instant l'écrivain qui mérite de survivre au publiciste. Au service de ses dogmes hautains il mit un style dénué d'ornements, et dont l'âpre nudité rappelle ces montagnes du Rouergue qui furent son berceau. Ce législateur austère a le tempérament d'un Romain, ou plutôt d'un Spartiate. J'entends par là qu'il ignore la délicatesse et le charme. « Il

n'aimait pas les Grecs, a dit Sainte-Beuve, et les Grecs le lui ont bien rendu. » Oui, tout atticisme lui fît défaut. Si Joseph de Maistre eut parfois une dialectique ailée qui se souvient de Platon, M. de Bonald appartient de préférence à l'école de Condillac et de Condorcet. Empruntant à ses adversaires la méthode qu'il retourne contre eux, il a, lui aussi, le goût de Tabstraction, et une sécheresse trop étrangère au souci de plaire ou d'émouvoir. Il se résignait du reste à l'impopularité qui pouvait en résulter, et la prenait même pour un bon signe. Un jour qu'on insistait devant lui sur la différence de l'accueil fait au Génie du christianisme et à la Législation primitive^ ne lui arriva-t-il pas de répondre : <c C'est tout simple, fai donné ma drogue en nature^ et lui, il l'a servie avec du sucre. » Voilà bien le langage d'un esprit qui ne connut jamais les endroits sensibles par lesquels le cœur se laisse toucher. Au lieu de rendre la vérité insinuante, le théoricien et l'homme de parti lui communiqueraient plutôt je ne sais quel air scolastique dont l'insolence impérieuse choque et rebute. Dure et cassante, son expression a un rigorisme de sens qui tyrannise l'attention. Il affecte l'habitude des affirmations absolues qui n'admettent pas de réplique, et promulgue ses décrets sur les hauteurs d'un Sinaï oii se trouvent des buissons, mais sans flammes, des nuages, mais sans éclairs. Logicien délié qui ne craint point les redites, la monotonie, l'abus des citations et l'appareil des raisonne mentsles plus comphqués, il jette sur les esprits une

sorte de filet dont les mailles sont tellement serrées, qu'elles étouffent leur proie : elle a cessé de vivre dès qu'elle est prise.

Aussi faut-il quelque patience pour suivre ses déductions de théorème en théoième. Mais s'il sacrifie sauiî regret son talent à son système, ses livres gardent encore l'empreinte profonde des passions au milieu desquelles ils furent comme forgés en pleine fournaise. Le souffle d'une foi intrépide anime donc les fantômes qu'il évoque, et l'impétuosité de ses exaspérations a le caractère naïf d'un premier mouvement. Quand il veut bien renoncer à Taridité technique de la théorie pure, pour justifier ses idées par des faits, et caractériser les opinions qui l'irritent, il devient même moraliste incisif, et riche en traits heureux qui relèvent sa diction. C'est alors qu'il juge avec autorité, décrit avec relief, mêle de l'esprit à sa polémique, et delà finesse à la sûreté de son observation. Parfois aussi l'éloquence lui vient à force de raison, et par cette vertu que donne à la parole l'accent d'une conviction. Tantôt la chaîne de ses arguments se soude tout à coup à une formule qui brille comme un anneau d'or. Telles sont par exemple ces fortes pensées : a II ne faut pas que la loi conspire avec les passions de l'homme contre sa raison. — En morale, toute doctrine moderne et qui n'est pas aussi ancienne que l'homme est une erreur. — Le but de la philosophie est moins d'apprendre aux hommes ce qu'ils ignorent que de les faire convenir de ce qu'ils savent, et surtout de le leur faire prati-

quer. » Tantôt ses définitions ou ses sentences s'imposent comme le verbe d'un oracle. Homme public, témoin de l'influence exercée par nos idées, il n'en exagérait pas trop les conséquences lorsqu'il disait avec énergie : « Un ouvrage dangereux écrit en français est une déclaration de guerre à toute l'Europe. » Vauvenargues ïi'eût pas non plus désavoué les sobres et saines réflexions que voici : « Le beau en tout est toujours sévère. — L'auteur d'un ouvrage sérieux a complètement échoué quand on ne loue que son esprit. — Si les grandes pensées viennent du cœur, les grandes et légitimes affections viennent de la raison. — Rapprocher les hommes n'est pas le plus sûr moyen de les réunir. » Ailleurs, sa gravité s'arme d'ironie, et s'aiguise en une pointe acérée, ici par exemple : « Des sottises faites par des gens habiles, des extravagances dites par des gens d'esprit, des crimes commis par d'honnêtes gens, voilà les révolutions. »

Mais sa plume a rarement le secret de forcer le lecteur à une adhésion immédiate. Il lui arrive d'ordinaire de nous étonner sans nous convaincre, et sa logique toute grammaticale n'est pas exempte d'une sorte de charlatanisme inconscient. Même quand il tient une vérité, il la rend invraisemblable, parce qu'il la ramène trop à la mesure de ses préjugés. Il est si évidemment prévenu par ses amitiés ou ses aversions qu'on soupçonne malgré soi les principes qu'il énonce d'être gratuits, et les faits qu'il invoque d'être plus ou moins contestables. Yoilà ce qui fai-

sait dire à un critique cependant très-bienveillant pour sa personne, à Joubert : « On rencontre chez M. de Bonald de singulières conséquences : il semble qu'on y tombe par un casse-cou, et l'esprit se sent quelque chose de démis. Il n'y a souvent dans ses écrits que l'insistance d'un homme qui affirme résolument. // se trompe aDec une force 1 Or, avoir fortement des idées, ce n'est rien. L'important est d'avoir des idées fortes, c'est-à-dire oii il y ait une grande force de vérité. // faut se piquer dêti^e raisonnable, et non pas d'avoir raison, de sincérité et non pas d'infaillibilité. » On ne saurait mieux juger le docteur intraitable qui, fermé à toute vue d'avenir, sera aussi hostile aux télégraphes et aux chemins de fer qu'aux franchises de la pensée. Il lui fallut pourtant leur rendreplus d'un involontaire hommage, ne fût-ce que par des violences qui, chez lui, sont un aveu de faiblesse. N'est-ce pas du haut d'une tribune, et au sein d'un parlement^ qu'il lança contre les parlements et les tribunes des anathèmes qu'on croirait contemporains de Grégoire Vil et d'Innocent III ? Il se vit donc cerné par les idées qu'il prétendit anéantir ; et, pour guerroyer contre elles, il dut se servir des armes qu'employaient ses adversaires^ Il lui échappa môme plus d'une distraction qui déconcerta son attitude ; car il s'oublia parfois jusqu'à mêler à ses doctrines les plus rétrogrades des opinions de rencontre qui en seraient la meilleure réfutation. Mais n'abusons pas contre lui de ces Surprises. Mieux vaut honorer dans ce champion du

passé la constance d'un caractère, et la bravoure d'un talent inébranlablement iidèle à un drapeau que ses actions d'éclat rendirent plus impopulaire encore. Par une dernière ironie de cette malicieuse fortune qui déjoua toutes ses espérances, un vaudevilliste, M. Ancelot, lui succédera dans son imposant fauteuil de l'Académie française , et sera chargé plus tard de son oraison funèbre.

Pourtant, bien que la plupart de ses principes aient succombé avec lui, saluons dans sa personne un de ces rares esprits qui ennoblissent une défaite. Aujourd'hui, le souvenir du publiciste nous semble bien lointain ; il n'est plus que le grand homme d'une secte vaincue. Mais le philosophe n'a pas disparu tout entier. Intelligence de premier ordre, il a même droit à une part de reconnaissance, pour la généreuse ardeur qu'il mit à restaurer les croyances morales d'une société qui tombait en ruines. Son Traité du divorce fut un de ces actes réparateurs qui recommandent en lui l'homme et le citoyen *. Digne de comprendre mieux que tout autre l'importance publique d'une question oii quelques-uns ne voyaient qu'un règlement de police privée, il s'éleva jusqu'à l'éloquence lorsque, s'adressant aux législateurs du nouveau code, il fit entendre ce cri parti du cœur : « Commandez-nous d'être bons, et nous le serons. Faites oublier à l'Europe nos désordres à force de

1. Quelques-uns même pourront encore ici lui reprocher l'excès de <n zèle.

sagesse, comme vous avez effacé notre honte à force de succès. Vous avez fait de la France la grande nation par ses exploits ; faites-en la bonne nation par ses mœurs et ses lois. C'est assez de gloire, c'est trop de plaisirs ; il est temps de nous donner des vertus. )> Condillac et ses disciples témoigneraient aussi de sa valeur militante ; car ils n'eurent pas d'ennemi plus résolu, ni plus courageux que le spiritualiste qui définissait l'homme une intelligence servie par ses organes. Dans ses études sur les premiers objets des connaissances morales^ il commença le siège du sensualisme ; et, si d'autres, à sa suite, s'élancèrent brillamment à l'assaut, il eut le mérite d'ouvrir la tranchée. Tant que le problème de notre existence soUicitera la curiosité des penseurs, il sera donc juste de compter les solutions données par M. de Bonald parmi celles qui commandent non l'assentiment, mais l'attention et le respect.

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