‹ Tableau de la littérature française, 1800-1815 (volume 3)Chapitre 13 sur 58 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

!. Joseph de Maistre; sa biof?raphie. Préludes du polémiste. Le Vendéen piémontais. — Corisidérations sur la Révolution française. Idée mère de ses écrits; le gouvernement de Dieu. — Hommage involontaire rendu à la France et à la Révolution. Manie de prophétiser. Isaie de salon. Le conseiller d'Etat de la Providence. — Le Pape. La dictature spirituelle. Le politique dans le croyant. Arguments temporels en faveur du pouvoir spirituel. La fiction de l'infaillibilité. Tout ou rien. Le rationaliste sans le savoir. — H. Les Soirées de Saint-Pétersbourg. L'origine du mal. L'expiation. La rédemption. L'à-propos du livre; la Terreur et la guerre européenne. Entraînements de la polémique; influence de l'isolement. — Le philosophe. L'homme. L'écrivain. Secret dépit d'un vaincu. Rétractations ou contradictions. Orthodoxie équivoque. Le surnaturel expliqué par des raisons naturelles. Paradoxes, scandales de pensée. Le grand rhéteur. La théologie sécularisée. Son influence posthume.

M. de Bonald disait à l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg : « Je n'ai rien pensé que vous ne l'ayez écrit; je n'ai rien écrit que vous ne l'ayez pensé. » Entre ces deux personnages il y eut en effet cette harmonie préétablie que produit Taffînité des croyances, des affections et des haines. Plus royaliste que le roi, plus papiste que le pape, le comte Joseph de Maistre est aussi un de ces docteurs aux yeux desquels le progrès ne serait qu'un mirage, la liberté qu'une hérésie, la philosophie qu'un orgueil extravagant, et la révolution qu'une révolte crimi-

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iielle contre la vérité. Les catastrophes contemporaines dont il avait été le spectateur et la victime devinrent pour lui comme le texte d'un livre où il commenta ce qu'il appelait les conseils de la Providence. Il y trouva le germe d'une politique et d'une théodicée, dont l'idée fixe fut d'écraser à son tour V infâme^ c'est-à-dire les œuvres de 89 comme celles de 93, et les hommes qui les avaient préparées ou accomplies. S'il demeure le premier parmi les écrivains que suscita l'indignation soulevée par la Terreur, il est donc aussi le prince des sectaires qui, au lieu d'éclairer leur siècle, lui ont déclaré une guerre d'extermination. Entre les partisans de l'ancien droit nul n'a été plus éloquent, plus subtil, plus vigoureux, plus inflexible. Tous ses ouvrages s'enchaînent comme les propositions d'un syllogisme ; et ce que de grands génies n'ont pu faire, il a eu le courage de le vouloir, le bonheur de le pouvoir. J'entends par là qu'il réussit à épuiser son système. De l'ordre abstrait et des régions métaphysiques, il sut conduire ses prémisses à toutes les conséquences qu'elles étaient susceptibles d'entraîner dans le gouvernement religieux, social et civil. Un tel rôle et un tel talent désignent donc en lui le représentant le plus considérable du parti qui, dépouillé, proscrit, ou décimé, ne pouvait apprécier avec calme les causes ou les suites des événements parmi lesquels, témoin ou acteur, il avait connu toutes les extrémités de la souffrance humaine.

C'est à ce point de vue qu'il faut nous placer dès

l'abord pour comprendre ce qu'il y eut de naturel dans les insolences de ce puissant esprit qui, opposant le despotisme à la licence, le demanda non pas à l'autorité temporelle dont il méprisait la faiblesse, mais au pouvoir spirituel qu'il tenta de rendre inviolable, en le proclamant infaillible. Lorsqu'il s'engagea pour la première fois dans la mêlée des controverses, le sang criait encore vengeance, les mauvaises mœurs se compliquaient des idées fausses enfantées comme elles par l'irréligion, et l'anarchie venait de succéder aux crimes, sous un gouvernement qui, oublieux des maux récents, s'acheminait avec une insouciance étourdie vers le fléau d'une guerre européenne. Parmi les obscurités du présent et de l'avenir, il était donc malaisé, même aux plus clairvoyants, d'apprécier avec sang-froid ou sérénité des coups de théâtre dont le dénoûment se dérobait comme une redoutable énigme. A plus forte raison l'impartialité ne pouvait-elle être la vertu de ce patricien né en 1753, à Chambéry, dans le voisinage de Voltaire, nourri de traditions patriarcales, élevé par des jésuites, ruiné par les confiscations d'une conquête française, assombri par les malheurs de sa patrie, devenu le ministre d'une royauté sans couronne, et relégué pendant quatorze ans, de i803 à 1817, loin de sa femme et de ses enfants, près de la cour de Russie, où, pauvre, à peine payé de son chétif traitement, réduit à s'abriter dans une auberge, cl vendre son argenterie pour vivre, à ne point paraître aux revues faute d'un ruban, à ne pas sortir

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par le froid faute d'une pelisse, il sut pourtant, par la dignité de son attitude, par sa probité parfaite et les lumières de sa parole, garder fièrement son rang, imposer le respect aux plus hautains, et pénétrer dans la confiance intime du souverain étranger dont il sollicitait le patronage en faveur de son pays asservi, et de son roi déchu.

Ses rares aptitudes ne se révélèrent qu'assez tard. Sénateur mêlé aux grandes affaires d'une petite principauté, il avait mûri lentement dans le secret d'une vie modeste et studieuse, à l'école de l'histoire, et surtout de cette expérience pratique dont les leçons forment les sages. Quelques brochures, entre autres un pamphlet publié sous le nom de Jean- Claude Têtu, sorte de provinciale populaire oii se manifeste lacreté de son ironie, tels avaient été les préludes d'un maître qui n'attendait qu'une occasion pour entrer en scène. Un mémoire sur les émigrés savoisiens nous montre aussi dans ce Vendéen du Piémont le pu*bliciste qui s'initie à de vastes opérations par des escarmouches brillantes de tirailleur embusqué dans ses montagnes. Parmi ces engagements d'avant-garde se distingue déjà, sous des professions de foi impérieuses et irascibles, l'intuition d'un regard perçant qui interroge le ciel ; comme saint Augustin en présence du monde bouleversé, il cherche l'asile d'une Cité de Dieu, oii les âmes vraiment religieuses puissent se satisfaire enfin par des clartés supérieures.

Ne sourions pas de ces ambitieuses visées. S'il est

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irapei'tineiU de s'ériger en confident de la Divinité, et de la mêler indiscrètement aux menus accidents de la vie commune, le sentiment chrétien a le droit de reconnaître une action providentielle dans ces crises extraordinaires qui provoquent partout l'étonnement ou l'épouvante. Les païens eux-mêmes, lorsque déborda le flot des barbares, se demandèrent souvent avec un religieux effroi s'ils n'étaient pas frappés par le courroux d'une puissance vengeresse. Un trouble analogue devait agiter des esprits atterrés par le scandale de tant de victimes innocentes livrées à de meurtrières fureurs. « Ce mot, nous dit Joseph de Maistre^ était alors dans toutes les bouches : Je n'y comprends rien. Comment les hommes les plus coupables de Funivers ont-ils pu triompher de î univers? » A cette question que se posait la conscience publique, beaucoup firent la réponse de Salvien, écrivant au iv^ siècle: « Nous sommes jugés par Dieu, et c'est pour notre perte qu'a été envoyée cette race qui marche de pays en pays, ravageant tout sur son passage. Elle-même avoue que ce qu'elle fait n'est pas son œuvre. » Ces instincts mystiques avaient eu déjà pour interprète l'imagination candide d'un rêveur ; et dans les maux soufferts par les classes privilégiées Saint-Martin voyait une expiation destinée à rétablir le règne du Dieu véritable chez toutes les nations qu'elle devait visiter.

Inspiré par ses colères, Joseph de Maistre, aussi lui, dénonça donc comme un fait miraculeux cette Révolution dont la fataUté mena souvent en aveugles

ceux même qui crurent la conduire. En face de la France trahissant le Christ dont elle avait toujours été le soldat, et portant sur la croix une main sacrilège, il jugea que le châtiment devait être immense comme le forfait ; et il expliqua par un fatalisme tout judaïque pourquoi notre nation « condamnée à mort » s'était si passivement soumise à Tarrêt dont les jacobins furent les exécuteurs. Il ajoutait qu'en se décapitant les uns les autres, ceux-ci venaient d'accomplir contre eux-mêmes la justice de Dieu, et d'assurer la restauration prochaine de tout ce qu'ils croyaient avoir détruit.

Tel est le sens de ses Considérations sur la Révolution française^ qui datent de 1796, heure à laquelle se produisit parmi nous une recrudescence de regrets et d'espérances, dont le courant, refoulé parle 18 Fructidor et le 18 Brumaire, circula durant l'Empire par des voies souterraines jusqu'au jour où le rappel des Bourbons lui ouvrit une issue victorieuse. Première assise des monuments qu'il édifiera plus tard, cet écrit contient par avance toutes les doctrines du philosophe, et surtout l'idée mère d'oiî elles procèdent, à savoir la foi permanente en un gouvernement providentiel qui est la raison des choses; car, sans lui, l'histoire ne serait plus que chaos et ténèbres. « Nous sommes tous, disait-il, attachés au trône de l'Être suprême par une chaîne souple qui nous retient sans nous asservir» ; et ce principe il l'applique aux récentes épreuves dont ses conjectures cherchent les causes, ou veulent pré-

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voir les résultats. Quels sont les crimes commis par le peuple que le bras du Seigneur a si manifestement frappé? Pourquoi la noblesse et le clergé ontils mérité d'être sacrifiés ? Comment la peine du coupable se reverse-t-elle sur l'innocent ? Quelle étrange vertu demeure inhérente à l'efFusion du sang ? Voilà les problèmes qu'aborde son dogmatisme téméraire, et qu'il tente de résoudre avec une autorité d'accent capable de faire quelque impression sur les sceptiques eux-mêmes.

Si ses aperçus sont plus originaux que plausibles, sa haine contre les auteurs du mal qu'il déplore n'exclut pas du moins de vives sympathies pour la France : car il la croit nécessaire aux destinées des nations voisines, et accepte ce qu'on pourrait appeler sa magistrature européenne. N'écrivaitil pas déjà en 1794 : « D'autres peuples ou peur mieux dire leurs chefs ont voulu profiter, contre toutes les règles de la morale, d'un accès de fièvre chaude qui était venu assaillir les Français, pour se jeter sur leur pays et le partager entre eux. La Providence a dit non. Toujours elle fait bien, mais jamais plus visiblement, à mon avis. Car l'empire de la coalition sur la France et la division de ce royaume seraient un des plus grands maux qui pussent arriver à V humanité. )) ^

Avouons aussi que l'appareil de la guerre qu'il déclare aux idées nouvelles, et le déploiement de ses thèses métaphysiques sont un hommage involontaire rendu à l'ennemi qu'il combat. De la part

d'un royaliste qui entendait partout ses amis réduire la Révolution aux mesquines proportions d'une émeute fortuite, il y eut en effet un singulier mérite à lui restituer son caractère grandiose, et à la considérer comme un fléau réparateur envoyé d'en haut pour régénérer le monde. C'était, en dépit de différences radicales^ abonder un peu dans le sens de ses adversaires qui se justifiaient par des raisons de salut public, et croyaient aussi, par leurs excès, inaugurer un âge d'or pour l'humanité.

Dès ce début s'accuse encore un des traits qui seront le plus familiers à la physionomie du comte de Maistre, je veux dire son goût de prévisions lointaines, et sa manie de prophétiser Tavenir. Ici, la sûreté de sa logique est attestée par des pressentiments lumineux, et par des éclairs qui percent le nuage. Mais notons en passant que le bonheur de ses rencontres va lui devenir un piège. Trop confiant dans (( la force indéfinissable qu'il sentait en lui)), il continuera de prédire en l'absence de Dieu, et alors jouera parfois le rôle d'un Isaïe de salon qui s'expose au ridicule par l'outrecuidance d'une prétention à laquelle les faits donnent de fâcheux démentis. Ne s'avisa-t-il pas d'écrire avec aplomb : (( L'on pourrait gager mille contre un que la ville de Washington ne se bâtira pas, ou que le Congrès n'y résidera pas. »

Nous ne saurions non plus prendre au sérieux toutes les suppositions dans lesquelles se lance sa fantaisie^ lorsqu'il se met en tête de nous initier

aux moindres secrets de la Providence, comme s'il avait assisté de près à ses conseils. Pour grandir la Divinité, il rapetisse tellement les hommes qu'il en arrive à leur refuser jusqu'au sens commun. Les choses lui paraissent d'autant plus divines qu'elles prêtent plus à la moquerie, et il advient ainsi que cet ennemi personnel de Voltaire finit par juger le train du monde avec un sans-façon presque voltairien. Cette impression est sensible surtout dans ce pnmphlet composé sous la dictée des circonstances, et avant les méditations qui lui permirent d'organiser ses idées en un système fortement lié. Il n'en est encore qu'à la guerre de partisans. Ses anathèmes s'affilent en épigrammes. 11 se joue en tirailleur^ même sur le terrain théologique, et semble plus soucieux de blesser ses antagonistes que de les convertir. Usant de raillerie et de mépris plus que de graves arguments, il dédaigne les objections, songe moins à se défendre qu'à prendre l'offensive, et, faute de mieux, veut prouver au moins par sa verve que l'esprit passe enfin du camp des incrédules à celui des croyants.

Du reste, le croyant même va chez lui se transformer de plus en plus en politique, et il sera moins inquiet d'assurer notre salut dans l'autre monde que dans celui dont le bonheur dépend, à ses yeux, d'une alliance définitive entre le trône et l'autel. C"'est c qui ressort d'un ouvrage qu'il édita seulement en d 819, mais qui ne paraîtra pas étranger à la période impériale, si l'on se demande sous quelles influences

il fut conçu. En se faisant couronner par la Papauté, Napoléon avait, sans le vouloir, donné des armes à une puissance qui, dans la France, la Belgique, l'Italie et l'Allemagne, contribua bientôt à susciter contre lui l'effort d'une coalition européenne. Bien que Rome fût réduite en province française, le Souverain Pontife, retenu prisonnier dans le palais de Fontainebleau , avait été relevé plutôt qu^abaissé par des infortunes noblement subies. Aussi la réaction des consciences coUabora-t-elle au livre intitulé le Pape^ manifeste dans lequel M. de Maistre, avec cette intempérance qui est à la fois sa force et sa faiblesse, ose faire de la personne morale ce que l'Empire faisait de la personne civile. Il y impose en effet non-seulement à l'Épiscopat, mais à toutes les couronnes, la tutelle administrative d'une souveraineté infaillible qui échappe au contrôle des conciles comme à celui de toute raison individuelle. En se réfugiant ainsi aux pieds du Saint-Père , pour lui décerner la toute-puissance, et cela sur les rois non moins que sur les peuples, il agissait comme ces nations qui, dans un extrême péril, se ralliant autour du centre menacé, défèrent à un dictateur l'unité du commandement. Pour en arriver là, il n'eut d'ailleurs qu'à suivre la pente de ses principes. Convaincu de cette vérité, que la Providence préside à la direction des choses terrestres, un logicien si obstiné ne pouvait se contenter de cet à-peu-près et de ces vagues formules qui font belle figure dans un discours officiel. Aussi lui fallut-il, à tout prix, rencontrer ici-bas le ministre

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visible de la puissance mystérieuse à laquelle il rapportait tous les événements humains. Sans tenir compte de scrupules ou d'objections qui partaient du sanctuaire même, il montra donc, dans la chaire de Saint-Pierre, le siège de ce pouvoir toujours vigilant qui s'unit sans cesse à l'homme, en dehors de tout intermédiaire, par la permanence de ses oracles. De là cette thèse conclue par cet axiome : « Le dogme capital du christianisme est le Souverain Pontife. » Ce ne fut point l'enthousiasme d'un cœur religieux qui le poussa vers ce coup d'Etat. L'élan spontané de la foi n'y paraît guère, du moins si nous en jugeons par les prémisses tout à fait empiriques sur lesquelles se dresse l'échafaudage de sa construction. Elles sont en effet d'un publiciste qui, altérant l'histoire par des illusions complaisantes , ne plaide que par des arguments temporels la cause de la toutepuissance spirituelle. Lorsque plus tard Lamennais soutint la même doctrine, il tenta du moins de l'étayer sur des spéculations philosophiques. Mais Joseph de Maistre ne s'appuie que sur des faits sujets à controverse, et sur des intérêts de police sociale. Suivant lui;, l'infaillibilité n'est pas un privilège exclusif qu'il réclame pour le chef de l'Eglise, mais un droit commun inséparable de toute souveraineté, et qu'il revendique comme l'essence même de tout pouvoir. Cette prérogative, qui ne serait possible qu'à la condition d'être un miracle toujours subsistant, il nous l'offre comme une fiction indispensable à tout gouvernement, et surtout à celui qui, supé-

rieur aux autres, ne saurait admettre l'interrègne du moindre doute. Assimilant l'intervention directe et constante du Saint-Esprit aux arrêts de la Cour de cassation, ou aux décisions du Parlement anglais, il nous mène à cette conclusion, que le titre dont il investit le Saint-Père est un fait, et qu'il convient de le légitimer comme un droit, pour en finir avec toule chance périlleuse d'opposition et de dispute. Cette conséquence, M. de Maistre ne répugne point à l'accepter ; car il est de ces intrépides qui se refusent aux transactions. Tout ou rien^ voilà sa devise. Il ne connaît que l'absolu, il ne tend qu'à l'universel, et se croit toujours en présence de lois définitives. C'est le tour naturel de son esprit.

Qu'il y ait là, parmi les écarts d'une dialectique d'ailleurs ingénieuse, des échappées d'éloquence, de grandioses perspectives ouvertes sur l'histoire, des esquisses tracées par un pinceau magistral, nous ne le nierons point. Toutefois, ce n'est jamais impunément qu'on s'éloigne du vrai ; et l'on s'en aperçoit ici non-seulement aux fantaisies d'une science captieuse et à l'étrangeté de ses affirmations, mais à des bizarreries de style qui nous autoriseraient à l'appeler le Sénèque de l'école ultramontaine. Aussi ne nous étonnons pas que ces anachronismes évoqués des profondeurs du moyen âge aient été reçus comme une provocation par un public animé d'une vive ferveur pour ses institutions parlementaires. Les dépositaires de la tradition religieuse n'accueilHrent pas eux-mêmes sans ombrage un docteur qui semblait

usurper, sans mandat régulier, la garde du sanctuaire. Leur crainte était fondée. Car on pourrait démontrer par des textes que le comte de Maistre fut souvent un rationaliste sans le savoir, par exemple lorsqu'il définit les dogmes « des lois du monde divinisées, et des notions innées déposées dans les traditions de tous les peuples » , lorsqu'il ramène le christianisme « à des vérités de conscience universelle )) , lorsqu'il admet « des révélations progressives correspondant à chaque transformation sociale », lorsqu'il regrette que l'Église ait rédigé par écrit ses décisions, et se soit ainsi comme enfermée dans des remparts qui l'empêchent d'embrasser le genre humain. — On rencontre donc chez lui plus d'un germe dont l'éclosion serait facilement une hérésie. Ici même, nous voyons qu'il humanise le dogme de l'infaillibilité, puisqu'il le déclare inhérent à l'exercice de toute autorité souveraine, et dit expressément : « Dans l'ordre judiciaire, il est indispensable d'en venir à une puissance qui ait le dernier mot, juge, et ne soit point jugée. Or, dans la pratique, c'est identiquement la même chose de n'être pas sujet à l'erreur, et de ne pouvoir en être accusé.» En résumé, s'il garde les mots orthodoxes, il en change bien souvent le sens et la réalité.

Cependant, il n'y a rien de médiocre dans l'impression qu'il nous laisse, et ses erreurs mêmes ont grand air. Malgré des paradoxes qui nous impatientent, il ne nous déplaît pas non plus d'ajouter que le Uvre du Pape a fait bonne justice des préjugés accré-

dites sur le moyen âge, et sur le rôle qu'y joua la cour de Rome. Oui, il y eut du courage à nous représenter pour la première fois le Pontificat comme un Pouvoir accepté par la République féodale, dont les respects s'inclinaient volontairement devant cet arbitre international qui, dans maint conflit, modéra des passions barbares, et, parmi des violences sans frein, conserva ce droit des gens, ou ces garanties de morale publique et privée en dehors desquelles toute vie commune deviendrait intolérable. Pourvu qu'on n'exagère pas l'importance de ce bienfait, et qu'on fasse aussi la part des déviations ou des abus qui en atténuèrent la portée, nous souscrirons donc à cette réhabilitation, sous bénéfice d'inventaire. Mais l'illusion commence avec la prétention d'appliquer à l'Europe moderne une théocratie qu'ont périmée tant de changements définitifs opérés dans les lois et les mœurs, dans les rapports des princes ou les intérêts des peuples, et surtout dans les esprits aujourd'hui indifférents ou rebelles à des sentiments sans lesquels cette utopie d'un tribunal amphictyonique ne pourrait ni s'établir, ni se maintenir.

Si nous ne consultions que les dates, nous devrions encore ajourner un autre ouvrage du comte de Maistre, et le plus populaire de tous, les Soirées de Saint- Pétershourf/, qui, publiées en 1821, appartiennent à

la Restauration. Mais, outre que la chronologie est trompeuse quand il s'agit d'une étude morale ou littéraire qu'on ne saurait sans inconvénient interrompre et briser en menus fragments, le choix même de ce sujet où il est question du gouvernement temporel de la Providence nous avertit dès l'abord que ces pages furent entre toutes le contre-coup récent de la Révolution française. C'est en effet le décisif épanouissement des idées que l'auteur des Considé*rations avait touchées en courant du premier feu de sa polémique. Aux environs de 93, il entrevoyait déjà des promesses de rédemption dans le sacrifice qui venait de faire couler à flot le sang des justes. Plus tard, le penseur qui promenait sa rêverie morose sur les bords de la Neva découvrit d'autres horizons que la place funèbreoii le bourreau avait porté sa main sur les têtes les plus augustes. Parmi les ravages dont l'Europe était le théâtre, devant ces hécatombes humaines immolées par le génie des combats dans des luttes qui, déplaçant toutes les frontières, faisaient chanceler du Nord au Midi les trônes de tant de rois ou la fortune de grandes nations, il embrassa de ses regards l'histoire universelle si féconde en fléaux qui punissent ou purifient ; et il y reconnut comme une loi de nature démontrant par des signes visibles un dogme religieux sous lequel se cachent d'importants problèmes de philosophie.

Quelle est l'origine du mal ? D'oii vient la démence de la guerre ? Comment justifier les épreuves des

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bons ? Qu'est-ce que la solidarité des jQls d'Adam ? Que vaut la prière ? Que faut-il entendre par le mot terrible à' expiation ? Peut-on concilier la liberté de l'homme et la bonté de Dieu ? Tels sont les formidables Pourquoi auxquels s'attaque ce Platon biblique dont Taventureux essor nous emporte vers des cimes où l'on ressent une sorte de vertige^ mais assez hautes pour que toutes les contradictions paraissent un instant s'accorder en une merveilleuse harmonie. A l'intérêt des idées s'allie la beauté de la forme dans ce dialogue échangé entre trois interlocuteurs, un chevalier français d'ancien régime, vif et léger, mais sincère en. ses propos, un sénateur schismatique dont le sens droit ne demande qu'à se laisser convertir, et le comte de Maistre en personne,, facilement reconnaissable à l'entrain superbe de son ardente parole. Ce cadre, on le voit, se prête bien au mouvement, à la variété du discours, aux surprises de l'érudition, aux boutades imprévues de la verve, à l'escrime serrée de la dispute, comme aux éclats d'une éloquence qui tour à tour nous charme, nous irrite, ou nous égare.

Aussi ne nous hâtons pas de traiter cavalièrement ce gentilhomme de vieille race qui, venant de voir Louis XVI succomber avec tant de pures victimes sous le poids d'une responsabilité lointaine, corn- ' mente par des analogies quelquefois trop subtiles, mais souvent frappantes, le dogme de la déchéance, ou la loi héréditaire du mérite et du démérite. Pour peu que l'on examine les vicissitudes de

l'histoire, il est certain que la destinée de chaque génération ne dépend pas uniquement de ses actes, mais des vertus ou des fautes dont les conséquences lui furent transmises comme un heureux ou triste héritage. Oui, il y a de siècle en siècle un flux et reflux de dettes réciproques, et il importe que chacun de nous le sache, ne fût-ce que pour travailler plus sûrement à la fortune de ceux qui nous suivront. Or, si cette succession de richesse ou de pauvreté morale fait les familles prospères ou indigentes, pourquoi donc ne causerait-elle pas également la grandeur ou la décadence des nations?

Quant aux déductions qu'une logique outrée tire de ce spectacle, elles ont pour excuse l'entraînement de ces souvenirs indignés qui venaient de mettre tant d'honnêtes gens en droit de légitime révolte contre les acteurs d'une tragédie sanglante. Sans faire porter à la philosophie du xviii® siècle la peine des attentats qui la calomnièrent sous prétexte de l'introniser, comprenons pourtant ce qu'il y eut d'irrésistible dans la revanche prise par une croyance opprimée contre les tyranniques injures qui l'avaient si longtemps réduite au silence. Ce n'est pas que nous partagions ce pessimisme impitoyable qui s'acharnait à ne voir dans la nature humaine que la misère de sa chute, et semblait se faire une joie cruelle des châtiments infligés aux coupables. Ces rigueurs sont aussi contraires au devoir du chrétien qu'à celui du philosophe. iMais ne furent-elles pas une réponse provoquée par ces optimistes naïfs dont les chimères fondées

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sur des rêves d'innocence primitive avaient dégénéré si vite en démentis donnés aux idylles de leur fausse philanthropie? Pour des esprits encore émus par les visions d'une orgie forcenée, le dogme de la Providence ne pouvait donc plus avoir cette majesté sereine que nous admirons chez Bossuet parlant à des cœurs dociles et reposés. Il y a toujours de l'excès dans les représailles ; et, si le comte de Maistre courbe trop servilement les peuples ou les rois sous la main d'un Dieu inexorable, son christianisme irrité s'éloigne moins encore de la vérité que ne fit l'irrévérence d'une impiété qui livrait le monde à la merci du hasard. Pour rester équitables, ne le jugeons donc pas comme un penseur désintéressé qui dogmatise à loisir^ et à distance de toute passion, mais plutôt comme un combattant qui monte à l'assaut d'une place ennemie, l'épée nue, et prêt h tout saccager.

N'oublions pas non plus que le bruit des armes retentissait par toute l'Europe, lorsque, dans son observatoire de Saint-Pétersbourg , et pour ainsi dire à la lueur de l'incendie, de Maistre écrivait cette mémorable page: « Coupables mortels, et malheureux parce que nous sommes coupables, c'est nous qui rendons nécessaires tous les maux physiques, et surtout les guerres I Les homn)es s'en prennent aux souverains, et rien n'est plus naturel. Horace disait en se jouant :

Délirant reges, yleduntur Achivi *.

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