SAINT-MARTIN
tendre unit par se réfugier dans une sorte de quiétjsme, qui révéla le monde de la Grâce à son cœur plus encore qu'à sa raison. En ces occasions, son style qui se colore et s'échauffe nous fait oublier les fatigues d'une ascension laborieuse, comme en ces hautes montagnes que Ton a gravies péniblement, pour voir le soleil couchant disparaître derrière les gplendeurs d'un vaste horizon.
Au lendemain des orages qui ont troublé le ciel et bouleversé la terre, le mysticisme fut d'ordinaire l'asile des penseurs découragés, ou trop impatients pour s'attarder aux lenteurs du raisonnement. Tel avait été, vers la fin du siècle précédent, au sein d'une société sceptique ou impie, le théosophe Saint- Martin, ce philosophe inconnu, comme il s'appelait lui-même, âme douce et pieuse, toute dévouée à l'idée divine, supérieure par le sentiment et l'intuition, religieuse avec suavité, mêlant ses chimères à la logique éperdue de l'amour pur, mais enflammée par la ferveur d'un apostolat qui justifia cette parole empruntée à l'un de ses écrits : « Tous les hommes peuvent m'être utiles, il n'y en a pas un qui puisse me suffire ; il me faut Dieu* I »
Il est donc juste de lui consacrer un souvenir. Car il resta fidèle à des croyances délaissées, alors que l'athéisme ou l'incrédulité s'étalait partout en plein soleil. On serait tenté de comparer ce rêveur séraphique aux chrétiens des Catacombes. Lui aussi,
4. Lisez le bel ouvrage de M. Caro : Le Mysticisme au XVI IP siècle.
124 RESTAURx\TION SPIRITUALISTE.
dans le triomphe du matérialisme, ne sauva-t-il pas le feu sacré? Ne se fit-il point un devoir de l'entretenir dans l'ombre par l'ardeur d'une propagande qui eut ses heures de courage entreprenant? Car, si l'inclémence des temps lui imposa trop souvent un rôle ingrat et timide , s'il dut faire ses recrues à petit bruit, et garder une sorte à'incognito parmi les infidèles dont le flot le submergeait , n'oublions pas qu'en 1790, au moment oii les Ruines de Yolney croyaient donner le dernier mot de toutes les négations victorieuses, Saint-Martin fit entendre publiquement une protestation prophétique, au nom de ce spiritualisme qui ne doit pas, qui ne peut pas mourir. Plus tard encore, il eut également son jour d'utilité sociale, quand, à cinquante-deux ans, élève des Ecoles normales, il sortit de sa solitude silencieuse pour engager un duel contre l'idéologie triomphante, et défier en face le professeur Garât, son plus brillant avocat. Lorsqu'il vint railler ouvertement la dextérité de l'escamotage à l'aide duquel un sophiste se flattait d'expliquer tout l'homme par le mécanisme de la sensation, le trait lancé par sa fronde atteignit Goliath au front ; et le défenseur of/icieux de la Providence, comme il disait, eut alors les rieurs pour lui. Il est vrai qu'il compromit parfois le sérieux de sa cause par les utopies d'une imagination qui manqua d'équilibre. Mais, bien qu'il lui soit arrivé, selon l'expression de Joubert, de « monter vers la lumière sur des ailes de chauvesouris », il y aurait ingratitude \\ ne pas lui savoir
HAJ.LANCHK. 1J5
^ré de ractioii occulte qu'il avait exercée, ne fût-ce que par son exemple, sur un mouvement dldées morales qu'il attendit, et pressentit comme une infaillible revanche.
Puisque nous signalons les courants souterrains qui finirent par mêler leurs eaux en un même lit, comment ne pas rappeler aussi BallanChe, ce Socrate lyonnais, dont la plume rencontra plus d'une parole inspiratrice ? 11 est le premier à nous y inviter, lorsque, parlant de lui-même , il termine ainsi sa P«/mfjénésîe sociale : « Les Muses ne m'élèveront pas de tombeau comme à Orphée , les prêtres des saints mystères ne feront point mon apothéose; et pourtant mes écrits laisseront une trace quelconque, je ne sais laquelle. Car, si rien n'est perdu dans le monde matériel, rien n'est perdu dans le monde moral. Dans tous les ordres d'idées.
Le pas d'une fourmi pèse sur l'univers. »
Ce modeste témoignage nous avertit qu'il ne désira jamais le bruit et le grand jour. Il aimait plutôt à s'envelopper de nuages; mais des éclairs y trahissaient sa présence. Timide comme un Éhacin, candide jusqu'à la naïveté, tout épris de beaux songes chrétiens et platoniciens qui ne devaient point se fixer en un corps de doctrines, voguant toujours vers des rivages auxquels il n'abordait pas, vivant comme entre ciel et terre, dans l'ignorance de luimême et de toutes les choses sensibles, il eut pour-
tant une réputation de génie inconnu. Ne couva-t-il pas de grands projets dont on parlait dévotement, à voix basse, dans le cercle d'initiés aux yeux desquels il fut une sorte d'hiérophante ? S'il passa dans le monde à la façon d'un somnambule, si ses apocalypses furent trop inaccessibles à la foule, cependant tout n'est point illusion d'amitié dans la gloire mystérieuse qu'il dut à des œuvres applaudies par le cortège de M""® Récamier, sa belle compatriote, qu'il adora, lui aussi, à distance, comme une Laure ou une Béatrice, c'est-à-dire comme un idéal auquel se dévouait son pur enthousiasme de contemplateur désintéressé.
Doué du sens des choses divines, l'auteur à'Anti^ gone et à' Orphée nous apprend du moins par quelles affinités la métaphysique se confond avec la poésie, dans une âme expansive oii les idées se transforment en sentiments, et les dogmes en symboles. Philosophe inconscient, il nous fait entrevoir, sous l'obscurité de ses rêveries alexandrines , l'avènement prochain de ce spiritualisme lyrique dont les Méditations de Lamartine seront la sublime explosion. « Retournons, disait-il, retournons, il en est temps, aux idées religieuses : car les artistes et les lettrés ne peuvent rien sans elles. » Aussi sa muse pacifique s'avançait-clle tenant à la main une lyre couronnée d'olivier, pour réconcilier, par une synthèse quelquefois aventureuse, le paganisme et le christianisme,, Platon et l'Évangile, Pascal et Voltaire, sainte Thérèse et Jean-Jacques Rousseau, le passé,
BALLANGHE. 127
le présent et l'avenir, le ciel et la terre, en un mot toutes les doctrines rivales ou ennemies dont les dissonances ou les malentendus provisoires se tourneront peut-être un jour en une symphonie universelle et définitive.
CIIAPITRE II
Des influences jusqu'alors isolées avaient besoin d'un centre. Le Pouvoir lui-même allait s'associer à une Renaissance spiritualiste. — Lettre de l'Empereur au ministre de l'Intérieur. — Esprit qui préside à l'institution de l'Université. — M. Royer-Collard. Ses origines; prédilections jansénistes. Son rôle sous la Révolution, pendant et après la Terreur. — Il devient royaliste par raison. Sa correspondance avec Louis XVII l. — Son attitude sous l'Empire. La philosophie est le refuge de son indépendance. — Appelé à une chaire de Sorbonne^ il déclare la guerre au sensualisme. Sa métaphysique vise à la morale, et à la politique. L'Ecole écossaise. La première leçon du maître, mot de l'Empereur. — Il prépare le mouvement libéral de la Restauration. — Esprit de sa méthode. L'homme. L'écrivain. Le politique dans le professeur. Unité de sa vie.
Nous venons d'indiquer les signes avant-coureurs d'une philosophie qui, opposant les traditions si françaises de Descartes à des systèmes importés d'Angleterre, allait remettre en crédit l'autorité du sens commun, et affirmer, au nom de la raison, les vérités sur lesquelles repose toute société. Mais ce ne sont encore que des présages, des tâtonnements isolés, des essais mêlés d'indécision. Aussi l'influence de ces tentatives ne rayonna-t-elle guère au delà de certains groupes. Elle n'atteignit que par hasard les éléments réfractaires, ou même ce milieu flottant sur lequel pesait une léthargie aggravée par un régime dont les contraintes paralysèrent toute faculté d'initiative personnelle. Déçus par les espérances qui avaient fait battre tant de cœurs, les esprits lan-
M. ROYER-GOLLARD. 129
guissaient donc dans une sorte de torpeur. Quelle idée, quel sentiment eût résisté à l'épreuve des mécomptes dont se composait, depuis vingt ans, l'histoire contemporaine? Si la liberté avait démenti ses promesses, la gloire, elle aussi, commençait à ne plus faire de dupes. La politique ne paraissait à la plupart que le jeu sanglant ou perfide de la force ou de la ruse. La morale se réduisait à la pratique des vertus utiles ; elle n'était plus qu'une condition d'ordre. La religion môme se voyait traitée comme une garantie de police sociale. Protégée par un patronage défiant qu'elle achetait bien cher, elle avait dû renoncer au droit de controverse et de prosélytisme. Il eût semblé aussi superflu de la discuter qu'inconvenant de la défendre. Depuis que les épicuriens du Directoire s'étaient plies de bonne grâce à toutes les formes de la servilité, la conscience publique n'avait donc pas cessé de se dépraver de proche en proche ; et le Pouvoir même, alarmé par l'intensité d'un mal dont pourtant il profitait, finit par désirer qu'une philosophie généreuse vînt enfin communiquer aux caractères la dignité de ses principes.
Nous ne ferons pas, en effet, à Napoléon l'injure de supposer qu'il ait eu l'idée fixe de conspirer contre le sens moral de son peuple, dans l'intérêt de sa puissance. Outre que les hommes de son ordre ont des élans de pensée qui leur entr'ouvrent la sphère des hautes vérités, plus d'un acte digne de mémoire témoigne que l'Empereur ne fut point insensible ou étranger à une renaissance spiritualiste dont l'éclat
devait rejaillir sur son règne, comme celui de la restauration religieuse qui avait inauguré le Consulat. Sans doute l'autocrate dut avoir des retours de réflexion qui l'avertirent qu'on n'élève pas les intelligences sans les affranchir. Mais ses vues d'avenir étaient aussi trop étendues pour qu'il ne se dît point qu'une nation appelée à de grandes destinées a besoin d'âmes viriles, et ne saurait se passer de convictions. Je me garderai donc de prêter les calculs misérables d'un machiavélisme corrupteur à celui qui écrivit un jour à son ministre de l'Intérieur la lettre que voici : « C'est avec un sentiment de douleur que j'apprends qu'un membre de l'Institut, célèbre par ses connaissances, mais tombé aujourd'hui en enfance, n'a pas la sagesse de se taire, et cherche à faire parler de lui, tantôt par des annonces indignes de son ancienne réputation et du Corps auquel il appartient, tantôt en professant hautement Tathéisme^, principe destructeur de toute organisation sociale : car il ôte à l'homme toutes ses consolations et ses espérances. Mon intention est que vous appeliez près de vous les présidents et secrétaires de l'Institut, et que vous les chargiez de faire connaître à ce Corps illustre, auquel je m'honore d'appartenir, qu'il ait h mander M. de Lalande, et à lui enjoindre, au nom du Corps, de ne pas obscurcir, dans ses vieux jours, ce qu'il a fait dans ses jours de force pour obtenir l'estime des savants. Si ces invitations fraternelles étaient insuffisantes, je serais obligé de me rappeler aussi que mon premier devoir est ttempècher que
Von empoisonne la morale de mon peuple. Car l'athéisme est destructeur de toute morale, sinon dans les individus, du moins dans les nations. »
Celui qui parlait en cette circonstance un langage auquel nous reprocherons même l'excès d'un zèle impérieux jusqu'à l'intolérance, comprit mieux encore sa responsabilité souveraine, quand il créa l'Université qui devait, par la force de ses doctrines, contribuer autant aux éveils d'une libre curiosité qu'au maintien de la discipline, et des traditions conservatrices. Ne cherchons donc pas de petites raisons à de grandes choses ; et, sans absoudre les abus du pouvoir personnel, n'envions point à l'Empereur la part qui doit légitimement lui revenir dans l'œuvre de bien public que le haut enseignement allait accomplir par la parole de M. Royer-Collard.
Avant de suivre dans le vieux collège du Plessis le professeur illustre avec lequel le spiritualisme cartésien, cette antique nouveauté, rentra officiellement en France, après une disgrâce qui avait duré plus d'un siècle, il est nécessaire de raviver es traits d'une physionomie trop oubUée. Résumons donc les origines d'un personnage qu'on peut appeler le maître de nos maîtres.
Né en 1763, à Sampuis, en Champagne, dans une de ces familles rustiques oii la rigidité d'un christianisme patriarcal s'aUiait si bien aux traditions du travail et de l'honneur, Pierre-Paul Royer n'eut sous les yeux, dès son enfance, que l'exemple des justes. Élevé par une mère janséniste, mais plus
132 RESÏAURATIOiN SPIRITUALISTE.
fidèle aux vertus qu'aux dogmes de ses austères directeurs, il apprit de bonne heure à connaître et aimer les mœurs simples, la gravité, le respect, et une indépendance docile à la règle. De ce foyer sévère il passa chez les Oratoriens, les doctrinaires, comme ils s'appelaient alors, sans se douter qu'un jour ce mot transporté par leur disciple dans la langue politique prendrait une acception tout à fait différente. Puis, sa jeunesse s'écoula dans le studieux recueillement d'une vie provinciale. Curieux surtout de logique, de géométrie et de morale, il lut avidement Clairaut, d'Alembert, Euler et les grands docteurs de Port-Royal dont il adopta, non les passions qui sentaient la secte, mais les principes qui fondèrent une École. Nous le retrouvons ensuite à Paris, s'initiant à la science du droit, et mêlé par ses relations à cette bourgeoisie qu'avaient pénétrée les lumières du siècle. Avocat obscur, en 1787, il plaidait à la Grand'Chambre, sous la tutelle de Gerbier, digne parrain de ses débuts, quand éclata la Révolution, dont l'aurore souriait à ses espérances.
Le 17 juillet \ 789, quelques jours après la prise de la Bastille, il siégeait à l'Hôtel de ville, comme secrétaire du Conseil de la municipalité. Car, à la suite d'une vive improvisation, il venait d'être porté en triomphe par les électeurs de l'île Saint-Louis qui l'acclamèrent représentant de leur section. Il lui fallut donc subir des rapports quotidiens avec plus d'un fanatique, entre autres Danton, son compatriote,
dont il se souvint lorsque, sous le Directoire, devant les Cinq-Cents, il terminait un discours par ■ ces mots : « Aux cris féroces de la démagogie invoquant l'audace, et puis l'audace, et encore l'audace, vous répondrez enfin par ce cri consolateur qui retentira dans toute la France : La justice, et puis la justice^ et encore la justice. » Cette devise fut en effet la sienne dans les épreuves qui firent réfléchir tristement sa conscience politique. Membre de la Commune, il était près de Bailly, le maire de Paris, dans la journée sinistre oii la royauté fit son premier pas vers l'écliafaud. Aussi éloigné des Jacobins par son indignation que des Girondins par son bon sens, qui ne leur pardonnait pas tin rôle non moins ambitieux qu'impuissant, il ne tarda guère à passer dans le camp des vaincus, et bientôt des victimes. Réduit en effet à prendre la fuite, il s'abrita dans son village natal; et, s'il ne figura pas sur la liste des suspects, il le dut à la vénération qu'inspirait sa mère. La Terreur s'arrêta sur le seuil de cette maison oii la femme forte de l'Ecriture osait conserver encore l'irflage du Christ, sous les regards des inquisiteurs que fit reculer son courage. On raconte que, revêtu de la blouse du laboureur, son fils poussait les bœufs devant lui, tout en lisant un tome de Platon, de Descartes ou de Bossu et placé sur le manche de sa charrue. Toujours est-il que tant de tragiques leçons ne furent point perdues pour un témoin de 89, et de 93. Il sut entendre ce double enseignement. S'il détesta les excès oii se jette un peuple sans croyances
et une liberté sans frein, il comprit le spectacle d'une nation unie dans une pensée d'affranchissement ; et sa raison, étrangère à toute passion, condamnera les attentats, sans en faire porter la peine à des idées dont il va demeurer Tinflexible défenseur.
Mais l'heure de la modération n'était pas encore venue. Pourtant, lorsqu'un long cri de joie annonça la chute de Robespierre, il fut un des premiers à l'œuvre parmi ces bons citoyens que leur patriotisme appelait au poste du devoir et du péril. Député au conseil des Cinq-Cents par le département de la Marne, dont les collèges lui resteront fidèles jusqu'à sa mort, il éleva la voix^ quatre ans avant le Génie au christianisme^ pour demander le rappel des prêtres bannis. Mais l'éloquent avocat du culte persécuté ne réussit qu'à se désigner lui-même aux persécuteurs. S'il ne fut pas déporté par les vainqueurs du i8 Fructidor, ils cassèrent du moins son élection : ce qui était plus facile que de réfuter ses discours. Exclu comme royaliste, il ne l'était pourtant pas encore, mais allait le devenir. Jusqu'alors il avait conservé pour la dynastie proscrite la piété d'un souvenir, sans estimer toutefois que la monarchie fût la seule condition de salut. Mais, après tant de coups d'État, un patriote ennemi de l'anarchie se prit à désirer, moins par sympathique élan que par raison, le retour d'un principe qui pût opposer aux caprices de la foule la permanence du droit, et consacrer par un caractère inviolable un contrat conclu entre nos traditions et nos libertés. Ce fut alors qu'il entra en
correspondance avec Louis XVIII, dont il devint le conseiller intime, tout en répudiant une solidarité compromettante avec le parti des émigrés, c'està-dire les meneurs d'une coalition étrangère.
11 était aussi trop sage pour devancer les temps que préparait sa prévoyance; et, Tavénement de l'Empire ayant coupé court à des démarches prématurées qui du reste n'eurent rien de commun avec l'esprit de conspiration, il se soumit sans murmurer à une nécessité qui offrait à ses regrets le dédommagement de la gloire. Si ses instincts libéraux furent blessés, il fut heureux d'applaudir aux conquêtes civiles opérées parle génie d'un homme aussi extraordinaire que sa fortune. Pourtant, quelque chose résistait en lui. Dès l'abord, il regarda comme provisoire une autorité qui, intronisée par l'épée, devait périr par l'épée. Ni l'acclamation dû suffrage universel, ni la bénédiction du Saint-Père ne rassura ses craintes; et son expérience jugea que la vie publique ne lui réservait aucun rôle sur une scène silencieuse à laquelle il voulut rester étranger plutôt qu'hostile.
Dès lors, se réfugiant dans la science qui lui rendait l'indépendance, il tourna toute son activité vers un monde philosophique dont la réforme' devait être moins périlleuse que celle de nos institutions. Car le despotisme de Condillac était le seul qu'on pût alors attaquer impunément. L'occasion lui en fut offerte bientôt par le Maître qui, dans les idéologues^ voyait avec ombrage les sur-
vivants ref rognés du régime républicain. Assez généreux, ou assez habile pour ne point garder rancune à un personnage qui se tenait à l'écart, et avait toujours refusé de lui être présenté, l'Empereur fut aise de lui donner une marque d'estime; et, lorsqu'en 1811 M. de Pastoret, promu à la dignité de sénateur, laissa vacante la chaire oii il enseignait à la Faculté des lettres l'histoire de la philosophie, aucune objection ne fut opposée au choix que M. de Fontanes soumit alors à l'agrément du Souverain. M. Royer-Collard, qui ne se refusait jamais à un devoir, ne déclina pas non plus un honneur qui, sans inquiéter sa responsabilité, l'invitait à une salutaire influence.
On a raconté que la lecture d'un exemplaire de Thomas Reid rencontré par hasard lui révéla sa méthode, et sa doctrine. Sans nier l'action exercée sur une intelligence disponible par l'étude attentive du psychologue prudent qui restaura l'autorité du sens commun, nous n'admettrons pourtant pas que M. Royer-Collard ait en quelque sorte improvisé sa foi philosophique. Non ; elle était armée de toutes pièces, lorsqu'il monta dans cette chaire à laquelle le prédestinait une éminente aptitude. Habitué à la spéculation, rompu aux sciences exactes, nourri de Descartes et de Leibnitz, il n'eut qu'à se laisser porter pour suivre le courant qui ramenait notre siècle vers des traditions conformes à ses besoins. Le premier germe de ses convictions n'était-il pas d'ailleurs une haine vigoureuse contre ce scepticisme
M. ROYER-COLLARD. ISt
matérialiste qu'il avait vu se combiner avec la démagogie? Voilà le fléau qu'il se promit de combattre par un enseignement capable de réconforter les cœurs. Trancher la racine du doute, mettre la certitude hors de nos atteintes, discipliner la raison, réprimer ses aventures, imposer des barrières aux témérités, telle était depuis longtemps l'idée constante de ce penseur fait pour gouverner les âmes. Telle fut aussi l'œuvre du professeur. Pour lui, la métaphysique devait viser à la morale, et, par elle, à une politique d'ordre et de sécurité. Aussi ses vues ne se tournèrent-elles point vers d'ambitieuses théories : « La saine philosophie, écrivait-il, est cette ignorance savante qui se connaît^ et à laquelle il faut arriver, quand on est sorti de l'ignorance naturelle, sous peine de faire les entendus, et de juger tout plus mal que les autres. » Celui qui fit cet aveu ne pouvait manquer de se reconnaître dans le rationalisme solide et modeste qui, venu d'Edimbourg, sut guider et affermir les inteUigences, sans leur inspirer l'orgueil. Il y retrouva le tempérament de son esprit à la fois défiant et dogmatique, circonspect et résolu, pratique avant tout, et n'appliquant le raisonnement qu'à des principes évidents, ou à des faits démontrés par l'analyse. Il y eut donc harmonie préétablie dans une préférence qui s'accordait avec son inclination propre. Les premières paroles de son cours durent étonner un auditoire qu'un préjugé tenace avait habitué à chercher dans Condillac le dernier mot de l'orthodoxie. (( Toute la science, disait Royer-Gollard, peut
se ramener à deux objets, les esprits et les corps. » Puis, il ajoutait, non sans une nuance d'ironie : (( Quelle expérience nous assurera que la sensation suffit pour féconder toutes les régions de l'intelligence et du sentiment? Parce qu'elle a précodé l'exercice de nos facultés, celles-ci en sont-elles moins originales, et ne doivent-elles rien à leur propre énergie ? Est-ce la sensation qui perçoit, qui se souvient, qui juge, qui raisonne, ou imagine? Est-ce dans la sensation qu'est tracée la règle éternelle des droits et des devoirs? Quand elle enseignerait l'utile, enseigne-t-elle le beau et l'honnête ? A.-t-elle inspiré ce vers :
Summum crede nef as animam prœfcrre pudori ? » ^
Ces vérités qui nous paraissent maintenant élémentaires furent alors inattendues comme un paradoxe. Il y avait même courage h les proclamer ; car, sous le règne de la force^ elles étaient malsonnantes. Trop éclairé pour ne pas le sentir, l'Empereur eut l'âme assez haute pour approuver. Il lut ce discours que le bibliothécaire du palais avait mis sous ses yeux ; et, le lendemain, à son lever, apercevant M. de Talleyrand : a Savez-vous, lui dit-il. Monsieur le Grand-Électeur, qu'il s'élève dans mon Université une nouvelle philosophie très-sérieuse qui pourra bien nous faire grand honneur, et nous débarrasser tout à fait des idéologues, en les tuant sur place par
1. Regarde comme le plus grand des crimes de préférer la vie à l'honneur.
le raisonnement » ? Alors, lui citant quelques passages de cette leçon d'ouverture, il gronda le prince de ne pas la connaître encore. Notons pourtant que le politique s'empressa trop d'y voir avec joie une attaque décisive contre un groupe frondeur auquel il reprochait une opposition clandestine ou déclarée. Car les conséquences de l'impulsion donnée avaient une portée plus lointaine, si j'en crois M. Royer- Collard qui, jugeant ce succès de cour peu philosophique, se contenta de dire à quelques amis : « L'Empereur se méprend. Descartes est plus intraitable au despotisme que ne le serait Locke. Entre nous, la doctrine de l'âme est bien autrement favorable à la liberté que celle de la sensation transformée. Pour les partisans de cette théorie, la résistance morale à la force est une inconséquence généreuse ; pour nous, elle est un devoir irrémissible. »
Oui, le spiritualisme aura sa part dans le mouvement libéral qui sera une des gloires de la Restauration. Le jour est proche oii un rayon de soleil va faire germer cette semence féconde. Mais, tout en songeant à l'avenir, M. Royer-CoUard ne fut jamais de ces impatients qui, pour provoquer une popularité bruyante, transforment leur chaire en tribune. Bien au contraire, il débuta sans éclat et sans bruit, avec autant de prudence que de fermeté.
La première question agitée devant ses trois auditeurs fut même en apparence assez aride. Il se demanda si le raisonnement peut démontrer l'existence du monde extérieur. Mais, en réalité, ce
problème ne tendait à rien moins qu'à convaincre ses adversaires de l'impuissance où ils étaient de nous donner même un critérium de certitude sensible. Il les attaquait ainsi au coeur par leurs propres armes, l'observation et l'analyse. Si, durant deux années, devant un auditoire de plus en plus nombreux, il concentra tout l'effort de sa logique sur ces préliminaires modestes, ce fut pour nous conduire plus sûrement à des conclusions métaphysiques dont l'évidence pût défier toute objection. Il ne voulait ouvrir le feu contre la place ennemie qu'après l'avoir investie par des travaux d'approche qui fermxaient toute issue à l'assiégé. Voilà comment, sans charlatanisme oratoire, sans le moindre souci de remuer la foule, sans avoir la prétention de découvrir un monde et de fonder un système, il devint pourtant le chef d'une École à laquelle il apprit à proscrire toute hypothèse, à constater des phénomènes, à les classer, à en déterminer les lois, à marcher toujours sur le terrain de l'expérience, et à concilier les droits du libre examen avec le respect de ces croyances primitives qui sont le fonds de la raison universeHe.
Il faudrait remonter jusqu'à Pascal pour retrouver cet étroit enchaînement de déductions rigoureuses comme des théorèmes, et cette dialectique ardente qui condense toute une série d'arguments dans une de ces formules grandioses où se concentrent les plus essentielles vérités. On voit ses idées se produire comme d'une source quijaillitàflots clairs et pressés,
se grossit de maint affluent, devient fleuve, et se déroule d'un cours tranquille entre les rives que ses eaux fertilisent. Même quand il n'est que l'interprète du sens commun, sa parole a cet accent personnel qui commande l'attention, et je ne sais quoi d'impérieux qui est d'un maître. Bien que ses leçons ne nous soient parvenues que recueillies après coup par les souvenirs émus de M. Jouffroy, il nous suffira donc de lire ces substantiels fragments, pour comprendre l'action dominatrice de son éloquence.
Il avait un verbe à lui, un air de supériorité native, une façon de dire qui faisait sentir le poids des choses, et forçait la mémoire à garder une inefiTaçable empreinte. Une fois lancé, le trait s'enfonce, et se fixe pour toujours. Soit que du cercle étroit oii il se confina volontairement il ouvrît des perspectives soudaines vers le monde invisible, soit qu'il s'attaquât corps à corps à son antagoniste, il se distingua par un ton qui n'eut rien du docteur, mais semblait faire légitimement office de souveraineté reconnue. On salue donc en lui une de ces intelligences qui régnent par droit de naissance. On aime la décision d'une pensée que passionne son objet, et qui jouit du plaisir d'enseigner une science aussi neuve pour lui que pour les autres. Cette philosophie qu'il n'a point tirée des livres l'intéresse comme la conquête de ses réflexions. S'il séduit, ou plutôt s'il subjugue, c'est qu'il nous communique ses joies austères, je veux dire des convictions dont il a fait Tépreuve, et qui sont la récompense de l'amour qu'il eut pour la vérité.
Peut-être lui reprochera-t-on les défauts de ses qualités, trop de roideur, trop d'âpreté dogmatique, et une franchise qui ne se gêne avec personne. Déjà s'accuse ici ce trait de caractère qui plus tard ira s'exagérant ; car on citera de lui des mots d'une magistrale insolence, et des épigrammes ou des ripostes qui écrasent leurs victimes. Ses réfutations ont l'amertume d'un réquisitoire. Il traite volontiers Terreur comme un attentat, avec une hauteur de dédain qui l'humilie en la condamnant. Ses arrêts sont d'un magistrat de cour suprême, jugeant sans appel, et en dernier ressort. Mais ces rudesses procèdent d'une foi vaillante que l'on n'a plus aujourd'hui. Au lieu de les blâmer, accusons donc plutôt la mollesse de notre scepticisme.
Sans appuyer sur ces réserves, nous préférons apprécier des mérites qui nous montrent l'homme sous Técri vain, à savoir une rare alHance de finesse et de force, d'exactitude et d'imagination, de retenue et d'élan. Il sut animer jusqu'à l'abstraction, et, comme Ta dit M. de Rémusat, a mettre du sien dans l'absolu. )) Chez lui, pas d'abandon, mais un art savant qui sert de parure à la sévérité d'une argumentation véhémente et acérée, sous laquelle palpite une âme fière. Solennelle comme un axiome, et imprévue comme une impression irrésistible, sa verve s'illuminait tout à coup d'éclairs rapides qui projetaient parfois une lueur éclatante comme sur la sombre profondeur d'un espace immense. Telle est cette comparaison magnifique : a La durée est
un grand fleuve qui n'a ni source, ni rive, ni embouchure. Le fleuve coule en nous, et c'est en nous seulement que nous pouvons observer son cours. )) Cette vision furtive de l'infini est bien du môme orateur qui dira un jour devant la Chambre des pairs : « On déporte les hommes, mais les lois fondamentales d'un pays ne se laissent pas déporter. » Il y avait l'assurance d'un législateur dans l'expression simple et superbe de certaines pensées, par exemple dans .cette maxime que depuis on a si souvent répétée : « On ne fait pas au scepticisme sa part ; une fois qu'il a pénétré dans l'entendement, il l'envahit tout entier. )> A force de tendre à l'irréprochable, il atteignit le définitif, si bien que, de son vivant même, il passa pour un ancien. Ce qu'il disait à ses contemporains s'adressait à la postérité.
Dans ce style si plein on reconnaît celui qui ne fit pas imprimer une seule page dont l'intention ne fût que httéraire, « et n'aurait pas donné une heure de sa vie à un livre dont la lecture ne l'eût point éclairé, ou fortifié » . Il mania natureUement la langue des grands classiques, parce qu'il était de leur race, et avait toujours vécu dans leur commerce. Sa phrase s'en souvient; elle nous fait parfois songer à Bossuet par sa majesté, à Pascal par sa rigueur géométrique, à Montesquieu par sa concision sentencieuse ou piquante, à Rousseau par une logique enflammée qui échauffe les plus froides controverses. Uentrain polémique de son enseignement nous laisse pressentir l'ampleur et la puissance oratoire qu'il déploiera dans
144 RESTAURATION SPIRITUA LISTE.
les luttes politiques, au service des traditions ou des nouveautés que le philosophe avait déjà prises sous le patronage de sa raison. En passant de la Sorbonne à la Chambre des députés, il n'aura donc pas besoin de changer ses armes. L'homme d'État continuera le professeur. A des ministres hostiles au droit constitutionnel il opposera les mêmes principes qu'à l'empirisme de Condillac. Ses discours sur la loi de sacrilège et la liberté de la presse auront l'autorité d'un devoir social, comme cette leçon célèbre par laquelle il termina sa campagne spiritualiste. Les intérêts et les ambitions des partis trouveront en lui le censeur redoutable qui avait commencé par tenir tête aux sophismes et aux préjugés de secte. Aussi l'opinion finira-t-elle par subir ou accepter ce qu'on pourrait appeler la dictature de son bon sens. En dépit d'un isolement qui ne lui déplaisait pas, il deviendra presque populaire, malgré lui, à force d'estime. Représentant le respect de tout ce qui est respectable, il se verra comme investi de ce pouvoir moral que confère la dignité du caractère, et la vertu d'un exemple.
Sa vie fut donc la confirmation de la doctrine qu'il venait de restaurer, non plus comme M"" de Staël par d'enthousiastes espérances, ou comme Chateaubriand par l'imagination et la [ oésie, mais par la science condamnant l'erreur malfaisante de ceux qui refusaient à l'homme une âme, et à l'âme un Dieu. Cette victoire devait être d'autant plus sûre que le raisonnement l'avait seul remportée, en dehors de
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toute alliance susceptible d'inquiéter la société laïque. Par conséquent, la plupart des esprits que n'avait pas entamés la réaction inaugurée par ]\JM. de Bonald et Joseph de Maistre purent applaudir, sans défiance, à une réforme qui les affranchissait en les purifiant, et ne coûtait à personne le sacrifice de sa libre pensée. En restant rationaliste avant tout, M. Royer-CoUard faisait plus pour la renaissance du sentiment religieux que les apôtres de la théocratie ; car il ne le rendait point solidaire des paradoxes ou des passions qui risquaient de l'altérer ou de le corrompre. Il préparait ainsi ce terrain hospitalier où les consciences s'accordent dans une foi commune dont la tolérance prouve que toutes les vérités sont sœurs.
LIVRH TROISIÈME La Poésie sous l'Empire.