‹ Tableau de la littérature française, 1800-1815 (volume 3)Chapitre 22 sur 58 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Vues générales. L'Empereur veut gouverner les iutelligences comme les affaires. Du protectorat littéraire. — Il y eut une poésie de lEmpire. L'auathème de Lamartine. — Les circonstances atténuantes. — Les préjugés d'école et les traditions ])oétiques sont chez nous plus vivaces que les dynasties. — Le Temple du Goût après la Révolution. — La prose et les vers. Différence de leurs destinées.

Les chapitres que nous venons d'esquisser n'intéressent l'Empire que d'une façon indirecte. Car, s'il est vrai que le signataire du Concordat et le fondateur de l'Université a secondé le double mouvement dont le succès est dû à Chateaubriand et à M. Royer- Collard, il n'est pas moins certain qu'il se montra souvent hostile ou défiant pour les tentatives accomplies sans lui, ou malgré lui, par l'initiative philosophique, surtout quand elles avaient une portée politique. Ce ne fut pourtant pas indifférence, ou dédain. Car un génie éminemment organisateur, et qui eut tous les grands instincts d'un souverain, ne demandait qu'à rallier les talents comme les partis, et à gouverner les intelligences comme les affaires. Doué

\.\ POÉSII- SOUS L'EMPIIIR. . 117

d'une activité qui embrassait tout pour tout envahir, il comprit donc, par intérêt personnel autant que par sentiment de responsabilité supérieure, l'importance d'une action exercée sur la pensée publique. Aussi ne nôgligea-t-il aucune des séductions qu'il jugeait propres à gagner des recrues précieuses pour son cortège. Les ambassades, les dotations, les hauts grades de la Légion d'honneur, le Sénat, toutes les faveurs furent offertes aux réfractaires qu'il voulait enrôler, aux ennemis qu'il espérait désarmer. Mais, habitué à mener les choses en conquérant, il traita les âmes comme les peuples, et protégea les lettres comme la République de Venise, ou la Confédéra-^ tion germanique.

J'entends par là que son sceptre appuya toujours trop, et que ses avances alarmèrent justement tout écrivain soucieux de sa dignité. Il ne vit pas assez que 1 indépendance est pour un talent la source môme de son inspiration, et que l'aliéner c'est changer l'or en monnaie fausse ou douteuse. Au lieu de laisser l'opinion faire les renommées, et distribuer au mérite, par son estime, la seule récompense qui lui plaise, parce qu'elle ne coûte rien à 'sa considération, il prétendit apprivoiser jusqu'aux aigles. Or il advint que d'un coup d'aile ils s'empressèrent d'échapper à son atteinte. C'est que l'esprit, puissance libre et fière, veut, avant tout, être aimé pour lui-même. Il ne donne sincèrement sa bienveillance qu'à ceux qui le respectent. Il attend du pouvoir autre chose que ses largesses, et n'est satis-

lîS LA POESIE SOUS LEMPIUE.

fait OU reconnaissant que s'il rencontre des appréciateurs désintéressés de ce qu'il vaut. Mais des libéralités qui ne sont pas vraiment libérales ne font que des courtisans, ou des ingrats. Aussi l'Empire n'eut-il pas le bénéfice d'une bonne volonté qui ne réussit qu'à effaroucher des caractères ombrageux.

Puisque l'excès d'un zèle trop dynastique le rendit étranger à la plupart des principaux événements littéraires qui se produisirent, souvent contre lui, en dehors des régions officielles oii il était omnipotent, nous ne saurions lui attribuer l'honneur des impulsions provoquées par les penseurs qu'il persécuta, lorsqu'il vit ses caresses impuissantes. Mais il eut pourtant sa part d'influence sur une floraison artificielle qui servit de parure à la scène oii se jouait le drame politique et militaire. C'est ce qu'on appelle la Poésie de l'Empire, mots qui évoquent le souvenir distinct d'un concert où des voix, obéissant à une sorte de direction commune , chantèrent sur un certain mode que comportait le goût d'un public particulier. Les genres qui ne relèvent que de l'imagination furent en effet ceux qui, de tout temps, s'accommodèrent le mieux du régime absolu ; et, depuis Auguste jusqu'à Louis XIV, les Muses ont manqué rarement au plaisir des cours où régnait un maître. Il est donc naturel qu'il y ait eu un Parnasse impérial.

On en a dit beaucoup de mal; et, parmi ces jugements sévères, chacun de nous se rappelle encore

LA PO ESI K SOUS L'KMI>lllE. 149

cet éloquent anathème qui fut la préface des Méditntions : « Je me souviens, disait Lamartine, qu'à mon entrée dans le monde, il n'y avait qu'une voix sur l'irrémédiable décadence, sur la mort accomplie et déjà froide de cette mystérieuse faculté de l'esprit

humain qu'on appelle la Poésie Tous ces hommes

géométriques, qui seuls avaient alors la parole, et qui nous écrasaient, nous autres jeunes gens, sous l'insolente tyrannie de leur triomphe, croyaient avoir desséché pour toujours en nous ce qu'ils étaient parvenus à tuer en eux, toute la partie morale, divine et mélodieuse de la pensée humaine. Rien ne peut peindre, à ceux qui ne l'ont pas subie, l'orgueilleuse stérilité de cette époque Ces hommes nous disaient : « Amour , philosophie , religion, enthou- (( siasme, liberté, poésie, néant que tout cela! Calcul « et force, chiffre et sabre, tout est là ! Nous ne (( croyons que ce qui se prouve, nous ne sentons que (( ce qui se touche. La poésie est morte avec le spiri- (( tuaUsme dont elle était née. » Et ils disaient vrai ; elle était morte dans leurs âmes, morte en eux, et autour d'eux. Par un sûr et prophétique instinct de leur destinée, ils tremblaient qu'elle ne ressuscitât dans le monde avec la liberté ; ils en jetaient au vent les moindres racines, à mesure qu'il en germait sous leurs pas, dans leurs écoles, dans leurs lycées, dans leurs gymnases, surtout dans leurs noviciats militaires et polytechniques. Tout était organisé contre cette résurrection du sentiment moral et poétique; c'était une ligue universelle des études ma-

im LA POÉSIE SOLS J/EMPIHE.

thématiques contre la pensée et la poésie. Le chiffre seul était permis, honoré, protégé, payé. Comme le chiffre ne raisonne pas, comme il est un merveilleux instrument passif de tyrannie qui ne demande jamais à quoi on l'emploie, qui n'examine nullement si on le fait servir à l'oppression du genre humain, ou à sa délivrance, au meurtre de l'esprit, ou à son émancipation, le chef militaire de cette époque ne voulait pas d'autre missionnaire, d'autre

Séïde Il n'y avait pas une idée en Europe qui ne

fût foulée sous son talon, pas une bouche qui ne fût bfdllonnée sous sa main de plomb. Depuis ce temps, j'abhorre le chiffre, cette négation de toute pensée; et il m'est resté contre cette puissance des mathématiques, exclusive et jalouse, le même sentiment, la même horreur qui reste au forçat contre les fers durs et glacés rivés sur ses membres, et dont il croit éprouver encore la froide et meurtrissante impression, quand il entend le cliquetis d'une chaîne. Les mathématiques étaient les chaînes de la pensée humaine : je respire ! elles sont brisées. »

Yoilà des couleurs dignes d'un peintre que nous admirons. Tacite les eût enviées. Mais peul-ôtre sont-elles trop sombres. Car l'équité veut, ce me semble, qu'on atténue un pessimisme où l'explosion d'une haine longtemps refoulée se môle aux entraînements de la verve, parfois môme de la phrase. Aujourd'hui, du moins, le sourire de l'ironie convient mieux que l'indignation h celui qui s'approche, en simple curieux, de ces versificateurs médiocres

i.A iH^Ksii-: sous i;kmimrk. ir.i

dont la collection pourrait se comparer à des statues'; de cire ayant la forme humaine, mais dénuées du, mouvement, et de la vie. Telle est, en effet, l'im-j pression du visiteur qui s'engage dans ce musée, à la porte duquel l'ennui fait si bonne garde qu'il faut un certain courage pour y pénétrer.

Avant d'en franchir le seuil, nous remarquerons d'abord que les grandes époques littéraires furent toujours une exception. C'est une fleur qui s'épanouit à peine tous les cent ans. De plus, les chefsd'œuvre ne dépendent jamais d'un mot d'ordre. Ils n'attendent pas le geste d'un maître pour se ranger! en bataillon, comme des soldats au premier roule-' ment de tambour. Auguste et Mécène auraient eu beau combler d'insighes faveurs Bavius ou Mœvius, depuis leur berceau jusqu'à leur tombe ; Mœ.vius et Bavius ne seraient jamais devenus ni un Horace, ni un Virgile. Il est donc juste de ne point accuser trop durement les hommes d'État qui n'eurent pas le bonheur de féconder un sol ingrat, ou de faire jaillir du rocher les sources de Castalie. Outre que quinze années, surtout si occupées et si remplies, sont peu de chose dans la vie d'un peuple, ou dans un siècle, il eût été plus facile encore à IVapoléon de gagner une seconde bataille d'x\usterlitz que d'inspirer Polyeucte ou Andromaque à Luce de Lancival. Si Ton considère l'histoire universelle trop rare en coups d'éclat, on admettra du moins qu'il faut se résigner aux longs intervalles qui s'écoulent entre les apparitions de ces illustres acteurs dont la pensée

152 LA POESIE SOUS L'EMPlKi:.

joue un rôle immortel. Ces retards sont surtout à craindre au lendemain de ces crises sociales où fermentent les éléments d'un monde nouveau qui n'a pas encore, faute de loisirs, pris conscience de luimême. Ne lui faut-il pas le temps de se recueillir, et de s'éprouver?

D'ailleurs, les débuts de notre siècle ne nous paraissent pas aussi déshérités que se plaît à le dire une prévention exagérée peut-être par l'animosité politique. Nous inclinerions plutôt à croire qu'en général la somme des talents est à peu près la même en toute saison ; mais, les circonstances contribuant à la répartir inégalement, il arrive tantôt que les lots se concentrent dans quelques mains privilégiées (alors, il y a toute une élite de génies), tantôt qu'ils s'éparpillent entre un grand nombre de partageants (ce qui fait que chacun détient seulement une parcelle du trésor commun). D'un côté, c'est une aristocratie, comme on le vit sous Louis XIV; de l'autre, c'est une démocratie, une foule, oii la quantité remplace la qualité. Telle fut, ce me semble, la condition des rimeurs qui pullulèrent sous l'Empire. Si quelques-uns passèrent pour riches, c'est que, le capital poétique étant trop dispersé, presque tous furent pauvres.

Ajoutons que, dans la vie des peuples comme

iWjLU»^''^' r, dans celle des particuliers, la rêverie ne s'associe

ykttv^^^*^f pas facilement à l'action. Ayant besoin d'heures

vacantes et libres que ne dispute aucun autre souci,

les contemplateurs ne pouvaient guère se replier sur

LA POKSIK SOUS i;iv\lPIKt:. 153

eux-mêmes, ni se laisser ravir par de beaux songes, dans ce tourbillon de combats, ou parmi ces incessantes surprises qui tenaient toute l'Europe attentive. Les souffrances de la famille et de la patrie ne suffisaient- elles point à épuiser alors les facultés d émotion? Les jeux de la victoire ne furent-ils pas assez tragiques pour faire une terrible concurrence aux imaginations les mieux douées? Il y avait là de quoi décourager les plus vaillants. Quelle fiction n'eût langui auprès d'Héliopolis et de Marengo? Quel drame, quelle épopée aurait pu rivaliser avec la lecture du Moniteur^ dans les journées radieuses *omme dans les autres?

Au lieu de nous égayer aux dépens de nos pères qui agirent plus que nous, il conviendrait donc plutôt de compatir un peu à une détresse dont fut responsable la gloire coûteuse qu'ils nous ont transmise. Eussions-nous fait meilleure figure si la Révolution, nous surprenant comme eux au milieu des molles occupations d'un siècle insouciant et raffiné, nous avait jetés, brusquement et sans pitié, des boudoirs et des salons à la tribune, à l'échafaud, ou à la frontière ? Certains contes de fées parlent de palais merveilleux soumis à un enchantement qui tout à coup suspend pour des années entières toutes les fonctions de la vie. Eh bien, on peut en dire à peu près autant de la poésie française, si on la cherche dans cet interrègne tumultueux qui s'étend de 1789 à 1800. Plongée en un profond sommeil durant toute la Révolution qui avait bien d'autres

lo4 LA POESIE SOUS L'EMIMBE.

affaires en tête, elle ne se réveilla qu'après cette laborieuse tourmente, sans s'être un instant doutée (car elle était en pleine léthargie) des secousses qui, près d'elle, venaient de renverser un trône, des autels, des institutions, tout l'édiiice du passé. Au lendemain de ce déluge universel^ la Belle au bois dormant se retrouva donc, ainsi que dans la fable, ce qu'elle était avant sa subite torpeur, revêtue de ses atours comme pour une fête, tout enluminée de fard, et portant galamment les modes d'autrefois. Seulement, le temps et sa poussière avaient fané les parures de la veille.

S'il en fut ainsi, c'est qu'en France les préjugés littéraires, par cela seul qu'ils ne gênent personne, sont plus vivaces que les dynasties. Voilà pourquoi, parmi tant de ruines, l'inolfensive poétique de l'ancien régime resta debout, défiant le flot qui n'avait rien épargné. Tandis que la société se renouvelait de fond en comble, les beaux-esprits revenus de l'exil se mirent donc à chantonner les airs connus qui avaient consolé leur émigration, à balbutier des réminiscences qui leur rendaient l'illusion du passé, en un mot, à répéter avec la mémoire du cœur tous les refrains de leur bon vieux temps. Ces ritournelles parurent même délicieuses à des oreilles étourdies par les clameurs des clubs, et qui avaient oublié tonte élégance. Alors que les travaux de Lagrange, de Laplace et de Berthollct ouvraient de si vastes horizons aux sciences exactes et naturelles, au\ mathématiques, à l'astronomie et à la chimie, la

LA POÉSIE SOUS L'EMPIRK. l'i"'

plupart des lettrés, Immbles serviteurs Qes traditions les plus surannées, ne surent, après la dispersion de la société polie, que se traîner dans l'ornière de la routine, et cela en toute sécurité. Car, autour d'eux, nul n'y trouvait à redire. Bien au contraire, les novateurs les moins scrupuleux en politique eussent jugé malséant qu'un téméraire se permit de ne pas considérer comme inviolables les règles de convention déclarées sacro-saintes par les Aristarques d'Académie, ou d'Athénée. Bien des philosophes qui s'étaient réjouis de voir fermer les églises n'eussent pas souffert qu'un profane touchât au Temple du Goût, sur le frontispice duquel ils s'imaginaient lire le nom de YoUaire. Les doctrines respectées par son irrévérence étaient donc devenues l'objet d'un culte superstitieux qui, sans comprendre l'esprit du dogme, en gardait la lettre et les vaines formules avec une dévotion fanatique.

Si Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre avaient préparé les voies à Chateaubriand par une réforme décisive opérée dans des genres récents, et qu'une noblesse héréditaire n'obligeait pas à être ennuyeux, c'est que la prose , appartenant à tout le monde comme un instrument d'usage quotidien, pouvait se mêler à la vie populaire dont elle était toute voisine. Il n'y avait pas là scandale de mésalliance. Mais, étant née patricienne, et n'ayant pas daigné descendre des salons sur la place publique, la langue poétique, par crainte de déchéance, vécut en ci-devant, et ne cessa pas d'exploiter un fonds qui alla toujours s'appauvris-

156 LA POÉSJK SOUS L'KMPIUE.

sant jusqu'à l'inanition. Aussi finit-elle par en être réduite à des pratiques d'école, à des artifices d'atelier, aux ruses du procédé qui s'apprend, en un mot, à de puérils expédients qui prolongèrent une décadence. Nous allons en étudier les symptômes, non sans indiquer aussi les inquiétudes, ou les essais de renouvellement que nous laisse entrevoir cette période de transition durant laquelle, malgré la tristesse d'un ciel morne et froid, travaillait sourdement la sève d'une végétation prochaine.

Page 1