CHAPITRE
I. Revtu- (Us morts; les principaux genres. Tendances prédominantes. Des milliers de poètes sans poésie. L'Age des bouts rimes. Les romances clievaleresques^ les bagatelles d'album. La versification est un talent de société. — La légion des traducteurs. Avant d'innover, on se remet à l'école de l'antiquité. — La manie mythologique, la poésie toute faite. — If. Vogue de l'Epopée. Les Rhapsodes de Lycée et d' Athénée. Les grands écoliers. Triomphe de la rhét'irique. LUCE DE Lan'CIval, et l'Enfance d'Achille. Gampenon, et fEn/'ani prodigue. Piirre du Mesnil, et Oreste. Denne-Bahon, Héro et Lémidre. — Sujets tirés de l'antiquité nationale. Tardieu de Saint-Marcel, et la France délivrée. Le vicomte d'Arlin- COURT, et la Caroléide. DORION, et la Bataille d'Hastings. Phili- «ert >L\sso\, et les Helvétions. Parny, et les Hose-croix. MillevoyEj et Charleniagne ù Parie. Creczé de Lesser, et les romans de chevalerie. Réhabilitation du moyen âge. Un grain de sel gaulois. La Philippéide de M. Vjennet. — La poésie fugitive. Legouvé. — Goût du solennel. Le décorum et l'Empire. — IIL La poésie didactique, signe de décadence. Pastorales, Bucoliques, Géorgiques de salon. L'école descriptive. Les lieux communs anonymes. Apprentissage de la forme. — Les épigrammes. Monde de critiques et de régents.
Ce qui nous a frappés tout d'abord, c'est la multitude des urnes funèbres qui peuplent les Catacombes de la poésie impériale. Les insectes qu'un jour voyait naître et mourir sur les bords de l'Hypanis ne lurent pas, en effet, plus innombrables que les essaims de versificateurs qui voltigeaient alors dans l'air. Ce ne sont partout que dixains, sixtains, quatrains, chansons, ariettes, couplets, boutades, épigrammes, ma-
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drigaux, charades, logogripbes, énigmes, contreénigmes, allégories, inscriptions, impromptus, devises, moralités, pensées, compliments, bouquets, épitaphes, piécines, piécettes, badinages, stances régulières ou irrégulières, bluettes de sociétés savantes, de Jeux Floraux ou de soupers anacréontiques, en un mot, mille riens cadencés, jqui foisonnent à Tenvi dans tous les recueils lyriques éclos en foule à chaque retour de printemps, sous ces titres engageants : L Almanach des Muses ^ les Saisons du Parnasse y l Abeille française^ les Loisirs de Polymnie et d' Enter pe^ les Etrennes des Dames ^ r Athénée des boudoirs ^ le Chansonnier des Grâces. Les moindres babioles semblaient avoir du prix pour un public longtemps sevré de ces menues friandises qu'on se passait de main en main, comme des dragées dans une bonbonnière. Si vous ne craignez pas d'ouvrir ces répertoires d'où s'exhalent des bouffées de musc qui donnent la nausée, vous rencontrerez h chaque page des fadeurs comme celles-ci : Les Ailes d'Adonis ou les Dam/ers de l'amour^ le Plaisir et le Bonheur^ le Testament de Cupidon^ Èpître à Damis, la Jeune Thaïs, le Retour du bien-aimé, la Rose et la Violette^ Adieux sous le saille pleureur, le Baiser justifié, Aux Mânes de mon épouse, le Souvenir du ménestrel, le Troubadour.
Ce dernier mot surtout semble avoir eu pour nos pères un singulier prestige ; car on le rencontre à toutes les pages des anthologies. Un des plus sérieux rédacteurs du Mercure n'écrivnit-il pas « qu'on ne
LA (N)i:siK sous LIvMPIKK. 159
saurait prononcer ce doux nom sans émotion, parce (ju'il rappelle les jeux innocents de l'amour et de riionneur » ? Les ermites aussi sont fort en faveur, mais non ces austères anachorètes dont M. de Montalcmbert sera l'historien. Ceux qu'on aimait alors ressemblent plutôt à des paladins d'opéra : ils n'ont endossé le froc que par désespoir de cœur ; ou bien, ce sont d'aventureux Don Juan dont la robe de bure cache une cuirasse armoriée, et le rosaire un poignard. Leur barbe postiche est prête à disparaître en un clin d'oeil, et ils sont toujours alertes pour les équipées galantes. En un mot, c'est le beau temps des romances chevaleresques et langoureuses. On en roucoule dans tous les salons; tous les pasteurs d'Arcadie, et tous les bergers du Lignon se sont donné rendez-vous sur les rives de la Seine. On dirait qu'après tant d'années orageuses, dans le voisinage des champs de bataille, toutes les âmes éprouvent le besoin de s'attendrir, et que toutes les imaginations soupirent après un idéal d'oubli voluptueux, ou de félicité sentimentale dont elles cherchent la vision dans je ne sais quelle évocation complaisante d'un moyen âge tout parfumé de lis, fleur symbolique d'une dynastie vaguement regrettée.
Cette mélancolie, pleine d'une confuse attente et comme de vœux secrets, nous explique la vogue de ces petites élégies dont plusieurs firent leur tour de France, de châteaux en châteaux, sur l'aile de mélodies touchantes qui enchantèrent nos bisaïeules. Ici du moins, la musique sauva les paroles. Nous en
conviendrons môme : ces timides appels faits à une Restauration désirée sans qu'on se l'avouât ont encore retenu le charme indéfinissable des espérances que le malaise d'une affection fidèle mêlait aux banalités du motif lyrique.
Mais en dehors de ce genre qui eut une sorte d'à-propos, parce que sa naïve inconscience répondait à des instincts royalistes et romantiques, on ne voit alors que bagatelles d'album qui encombrent jusqu'aux plus graves Revues, et y suppléent à la pohtique. Leur profusion égale leur insignifiance, et témoigne que, dans le vide produit par le silence universel , la poésie dépourvue d'aliment devint de plus en plus un petit talent de société. On s'amusait à ce délassement, comme on jouait du clavecin ou de la harpe. On changea de plume ainsi que d'aiguille, pour broder indifféremment de la prose ou des vers, comme on eût fait de la tapisserie ou de la dentelle. Le sens du goût s'était tellement oblitéré qu'il ne subsistait plus aucune notion de l'art, et de ses difficultés. Si encore cette ignorance avait eu la candeur de l'inexpérience qui n'a rien appris ! Malgré la gaucherie de ses tâtonnements, elle aurait peutêtre rencontré quelques bonnes fortunes. Mais elle se crut savante, et, voulant le paraître, elle ne se rappela que trop les leçons des régents qui maniaient la férule avant 89.
Pour être réputé poëte, no suffisait-il pas de connaître des recettes de rhétorique, et des éléments de prosodie? La pratique des humanités étant plus que
jamais une exception rare, on sortait facilement de pair lorsqu'on avait jadis fréquenté les collèges; et, la manie de versifier passant pour être l'emploi le plus délicat des loisirs, tous ceux qui visaient au bel air payèrent tribut à ce caprice de vanité. Les historiens et les philosophes s'en mêlaient donc, aussi bien que les mathématiciens ; et l'épidémie s'étendit à tous les échelons de la hiérarchie administrative, depuis les auditeurs au Conseil d'État jusqu'aux commissaires de police, depuis les préfets jusqu'aux juges de paix, depuis les colonels jusqu'aux chirurgiens-majors et aux vétérinaires.
Faute de mieux, la plupart (et ce furent les sages) firent comme ces fonctionnaires en retraite qui, pour se rajeunir et tuer le temps, se mettent à dérouiller leur latin^ à lire et relire leurs classiques. Aussi, de tous côtés, s'empressa-t-on de revenir aux anciens. Ce fut à qui traduirait en vers Ovide, Tibulle, Horace, Virgile, Lucrèce, Homère ou Anacréon ; et ces interprètes infidèles se persuadèrent qu'ils embelhssaient leurs modèles, en les défigurant par des maladresses dont l'ingénuité nous désarme. Oui, loin de nous en moquer, nous serions tentés plutôt d'éprouver une sorte de compassion sympathique pour cette société convalescente dont la mémoire, afi'aibhe par une fièvre cérébrale, essayait bravement de raviver à force de travail ses souvenirs disparus. M. Jourdain n'écouta pas avec plus de zèle ses maîtres de grammaire ou de philosophie. Mais ne souriez point de celte bonne volonté. Car, après les catas-
trophes qui avaient brutalement supprime les principaux centres d'études libérales, retrouver était plus utile qu'inventer^ et apprendre valait mieux qu'imaginer.
Il arriva que plusieurs rencontrèrent ainsi, par accident, ce qui manquait surtout alors^ la franchise de l'expression directe; un commerce fortifiant leur fit donc oublier de temps en temps les mensonges d'une rhétorique sénile. Parmi les hésitations de l'à-peu-près, et à travers maintes langueurs, bien des mouvements souples, certains traits heureux, et des façons de dire plus vivantes triomphèrent enfin, par hasard, de ces défaillances natives qu'aggravaient les infirmités de l'École. Tout en éludant, abrégeant, allongeant, et altérant leurs textes, quelques-uns s'échauffèrent à la flamme étrangère; et, même sans être victorieux, ils s'aguerrissaient dans la lutte. On pourrait citer, entre autres, Denne-Baron que ses prédilections avaient conduit vers Properce, dont il sut rendre parfois la grâce voluptueuse, avec un bonheur qui rappelle tout ensemble les accents d'André Chénier, et le pinceau de Prud'hon.
C'est que les plus vaillants se sentirent peu sûrs d'eux-mêmes , et n'osèrent se risquer loin des regards d'un maître. Un ciel libre eût effrayé leurs ailes dépaysées. Du reste, l'exemple venait de loin, et de haut. Carie chef du chœur avait été Delille,
Du i*iii(ic bijoutier cliarinant, Qui joint le strass au diaiiiunl; Et brillante l'or de Vir^^ile.
La Ilarpc, aussi lui, ne s'empressa-t-il pas d'enjoliver, ou d'épurer la Jérusalem délivrée par une paraphrase qui lui valut cette malice d'Andricux :
Rassurez-vous; mon Arniidc est de glace, Disait La Harpe à son cher directeur; Clorinde est plate, Herminie est sans grâce; Mes vers dévots ont quelque pesanteur : Un saint ennui du plaisir prend la place. Car ce n'est point par un orgueil d'auteur, C'est en chrétien que je traduis Le Tasse, Pour mes péchés, et pour ceux du lecteur.
Parmi les noms qui surnagent tant bien que mal, entre deux eaux, il faut mentionner encore Baour- Lorraian, ne fût-ce que pour ce quatrain spirituel qui lui servit d'épitaphe :
Ci-dessous gît Baour, le Tasse de Toulouse, Qui mourut in-quarto, qui remourut in-douze, Et qui, ressuscité par un effort nouveau, Pour la troisième fois mourut in-octavo.
Quant aux émules qui, marchant sur leurs traces, se vouèrent à la version latine, les passer en revue serait faire un inventaire après décès. Bornons-nous donc à leur appliquer ce trait satirique lancé contre l'un d'eux par un contemporain :
On dit que c'est un pauvre sire, Mais je n'ose le répéter; Pour s'en convaincre, il faut le lire.
Et j'aime encor mieux en douter.
Nous conclurons en disant que, propagé par les théories de Lessing, de Winckelmann, et de Raphaë]
Mengs, le goût de l'antique répondit alors à un engouement universel qui se manifestait aussi dans la peinture. Tandis que David opposait à l'afféterie d'un art dégénéré l'austérité d'une religion classique dont le culte superstitieux s'accorda bien avec le souvenir récent des fêtes instituées en l'honneur de la Jeunesse, de la Vieillesse, de la Reconnaissance, de l'Hymen, de la Raison, de la Liberté, de l'Être Suprême, il était naturel qu'un mouvement analogue se produisît dans l'ordre littéraire. Mais, d'un côté comme de l'autre, cette fantaisie ne suscita que des œuvres artificielles et inanimées. Car la sève intérieure manquait trop à ces cerveaux arides pour que la simplicité des grands modèles ne se tournât pas en vaine déclamation.
De là ce retour de la modo vers les Grecs et les Romains. De là toutes les fictions empruntées à une mythologie fastidieuse, et accueillies avec autant de faveur que l'archaïsme académique des HoraceSy du Brutus^ ou des Sabines. De là ces lieux communs aussi surannés que les tailles courtes et les turbans de nos arrière-grand 'mères, mais qui eurent alors l'avantage d'être une poésie toute faite pour des esprits réduits à improviser ces plaisirs littéraires dont la France se passerait moins facilement que de pain quotidien. On en éprouvait un impérieux besoin, après une si longue disette; et, par suite de leur abstinence forcée, ces affamés trouvèrent de la saveur au {)lus mince régal. Une renaissance païenne s'associait bii n d'ailleurs à celle du césarisme, ainsi
qu'aux émotions patriotiques d'un peuple qui avait eu la joie d'assister à ces triomphes où le conquérant de l'Italie reparut dans sa capitale, escorté par les dépouilles de Venise, de Milan, de Florence et de Rome. La vue de ces statues captives dut ramener la curiosité vers les arts d'une cité républicaine à laquelle le Consulat, tout en préméditant l'Empire, avait emprunté les costumes officiels et les titres de ses principales magistratures. On comprendra donc qu'en présence de ces trophées, précieux butin de la victoire, la langue poétique ait été aussi hospitalière que nos musées pour ces dieux et déesses, dont la bienvenue fut si fièrement célébrée dans ces vers de Yictorin Fabre :
Ces illustres bannis que le droit de la guerre A deux fois réservés aux vainqueurs de la terre, Ont trouvé dans nos murs, pour fixer leurs destins, Et l'olivier d'Athène, et l'aigle des Romains. Le Capitole même, où n'est plus la victoire, A vu passer comme eux du parti de la gloire Ses Héros, ses grands Dieux, ses Pénates mortels. Sans changer de patrie, ils ont changé d'autels. La Rome des Césars n'est plus aux bords du Tibre: Rome de Léon X, et Florence encore libre, Des chefs-d'œuvre d'un siècle ennobli par les arts Ont payé nos succès, enrichi nos remparts.
Malgré l'indigence qu'attestaient de monotones réminiscences, plus d'un aveugle se crut un Homère et eut l'imprudence d'affronter les voies périlleuses
166 LA POESIE SOUS L'EiMPIRE.
que le génie seul a le droit de fréquenter. Parmi les départements entre lesquels se partageait VEmpii^e des Muses^ comme on disait alors, l'Épopée fut de beaucoup le plus hanté par les rhapsodes. Il est vrai qu'ils n'avaient guère souci de se mettre en frais d'invention. Ils se portèrent en foule vers les routes battues et rebattues, si bien que leurs perpétuelles redites ont l'air de travaux de collège proposés à des rhétoriciens qui se disputent des prix. On se bornait à faire jouer le lourd appareil des invocations, des songes, des récits, des descriptions, des allégories, des dénombrements, des rencontres^ des descentes aux enfers, en un mot, les ressorts d'une machine *usée par un service dix fois séculaire. Il y a là toute une légion de grands écoliers, à la tête desquels figurent des professeurs émérites qui, faute de mieux, découvrent une épopée dans tel sujet dont la matière suffirait à peine à un madrigal, ou à une anecdote.
C'est ainsi que Luce de Lancival ne bâtit pas moins de six chants sur le spirituel épisode d'Achille trahissant le mensonge de son déguisement par le choix de l'épée qu'Ulysse mêle à ses joujoux. Une autre plume universitaire, Gampcnon, délaye en deux mille vers les trente lignes oii l'Évangile raconte la parabole de V Enfant prodicjne. Que dire de Pierre du Mcsnil consacrant aux malheurs d'Oreste quinze mille alexandrins, que l'Institut se crut obligé de lire? Car l'auteur du rapport sur les prix décennaux (( s'étonne d'y rencontrer quelques rimes insuffisantes^ ou tout à fait fausses », jugement qui
prouve qu'alors la critique valut parfois la poésie. C'est encore un ancien qui inspire à Denne-Baron ses quatre chants sur Héro et Léandre, qu'il noya définitivement dans une amplification dont les tirades soporifiques nous gâtent cette fine épigramme de Martial, si gentiment traduite par Voltaire :
Léandre conduit par l'Amour En nageant disait aux orages :
Laissez-moi gagner les rivages, Ne me noyez qu'à mon retour.
Quelques-uns cherchent fortune en pays moins explorés ; mais ils travestissent leurs personnages sous des costumes si étranges que. nous admirons seulement ici la patience d'un jury condamné, par devoir, à choisir son lauréat dans ce néant. Ceux-ci pourtant ont du moins l'originalité d'un titre, comme Tardieu de Saint-Marcel qui, dans la Finance délivrée^ empruntant à nos annales un motif digne de meilleurs vers, écrase une dernière fois les Sarrasins, avec Charles Martel, dans les plaines de Tours. Mais ne lui demandons point le sens historique ; il ne s'en doute pas plus que le vicomte d'Arlincourt, dont la Caroléide^ avec ses vingt-quatre chants, n'a guère laissé d'autre souvenir que ce trait :
L'amour, qu'est-il?... Un orage cruel, Entrecoupé de l'arc-en-ciel.
Notre antiquité nationale n'a donc point alors porté bonheur à ceux qui voulurent y cueillir le
rameau d'or. C'est ce qu'atteste encore la Bataille dHastiiigs^ qu'un narrateur prosaïque et diffus, nommé Dorion, perdit obscurément, à l'époque même oîi Napoléon songeait à envahir « la perfide Albion ». Si Voltaire osa dire du chantre de riliade :
Plein de beautés et de défauts, Le vieil Homère a mon estime.
Il est, comme tous ses héros, Babillard outré, mais sublime :
qu'eût-il pensé de cet improvisateur qui remplit de ses interminables harangues cinq chants sur dix? Aussi ne troublons pas le repos de la tombe oii il repose , à côté de Philibert Masson , l'auteur des Helvétiens signalés pourtant à l'attention de l'Empereur, en séance académique, le lo nivôse, an YIII. Les infortunes guerrières de Charles le Téméraire leur avaient seules valu cette distinction. Car je soupçonne que la fureur épique fut encouragée par le goût d'un souverain qui, dans les conceptions de l'art, devait naturellement aimer l'image des combats.
Mais le désir de lui plaire ne conférait point une vocation, et des esprits bien doués le prouvèrent plus d'une fois, à leurs risques et périls : témoin Parny, ce demi-Tibulle, qui, au lieu d'écrire « mollement »
Des vers inspirés par les (irâces, Et dictés ])ar le sentiment,
se prit, aussi lui, clans un piège, lorsqu'il composa ses Bose-croix, sorte de lanterne magique où sa spirituelle souplesse ne lui servit pas à dissimuler les longueurs d'une fable dépourvue d'unité, d'action et d'intérêt. La même méprise égara Millevoye qui, dans sa languissante ébauche de Charlemagne à Pavie, s'époumona vainement, et dut aggraver sa phthisie par les efforts qu'il fit pour enfler sa trompette. Le grand homme qui releva l'empire romain en Occident ne pouvait manquer d'être en faveur sous l'aventureux capitaine qui prétendit renouveler ses destinées grandioses. Aussi des profanateurs nombreux osèrent-ils attenter alors aux gestes carlovingiens. Mais ils ne méritent qu'une mention posthume dans un catalogue.
Entre ces pâles fantômes, nous ne distinguerons qu'un nom, très-oublié pourtant, celui de Creuzé de Lesser, intarissable trouvère qui a droit à quelque bienveillance, pour avoir un des premiers sauvé de la poussière nos romans de chevalerie, et les cantilènes populaires de la vieille France. Ce chaos, il tenta de l'organiser en un cycle qui ne comprend pas moins de cinquante mille vers. Il en résume ainsi les principales phases :
J'ai retiré des anciennes archives
La Table ronde, et ses scènes naïves.
Aux vrais Gaulois plus tard j'ai présenté
Leur Amadis, et sa fidélité ;
Et Galaor, preux un peu moins fidèle,
A fait une ombre k ce brillant modèle.
no LA POESIE SOUS L'EMPIRE.
Mais aujourd'hui, par mon ardeur lancé, Et pour finir comme j'ai commencé, Fiers paladins, amour, clievalerie, Je vous invoque, et toi surtout, Roland, Toi, dont la gloire est à jamais chérie, Toi, le patron de tout Français vaillant.
Cette justice rendue à notre littérature primitive lui assure, du moins, une place parmi les vulgarisateurs qui réhabilitèrent le moyen tige trop méconnu par les préjugés dédaigneux des philosophes, ou la morgue des pédants. Il faut aussi lui savoir gré d'avoir déridé par quelque enjouement le sérieux glacial de la muse héroïque. Car il a des pages dont e naturel nous délasse de cette fausse noblesse qui était le ton habituel de ses confrères. Nous citerons, par exemple, ce fragment du sixième chant d'Amadis. On en goûtera l'aisance, et le tour familier :
Du temps présent je disais pis que pendre: Voilà que Dieu, de mes plaintes lassé, Me transporta soudain au temps passé, Qu'avec chaleur il m'entendait défendre.
Faut-il vous peindre, hélas! ce que je vis? De toutes parts, châteaux-forts, ponts-levis; De toutes parts, régnait la violence :
Pour les hameaux point de tranquillité, Point de repos, peu de virginité; Chaque donjon était une puissance.
Force seigneurs, d'ailleurs peu délicats. Touchaient leur hien sur les rouies pul»li((ues, Exerçant hli, de leurs mains héroïques, Un beau métier que je ne dirai pas.
Puis disjiulant et de ruse et de crimes, Ilnlr'eux sans cesse ils allaient s'égorgeant. Rentrés chez eux, ils demeuraient veillant, 0«i, s'ils dormaient, rAvaient à des abîmes.
Dans ces cliAteaux, la terreur des tyrans Vengeait un peu le malheur des victimes. En vain pour moi, parmi tant de fureurs, Je recherchais les arts consolateurs ; Je regrettais tant de plaisirs tranquilles. Du temps passé le charme s'effaçait, Et las bientôt d'un spectacle effroyable. Je dis à Dieu : « Rendez-moi, s'il vous plaît, Le temps présent qui ne vaut pas le diable. »
Bien que trop lâche, le style de ces vers nVt-ilpas quelque affinité lointaine avec le badinage de "Voltaire, ou plutôt deGresset? 11 nous ramène à des traditions effacées, à cette ironie malicieuse qui nous réussira toujours mieux que les grands airs, où la voix se force pour monter au sublime.
Il en fut ainsi de M. Yiennet*, et de sa Philips pide, œuvre qui date de la même époque, et dont plusieurs passages se font lire encore, non sans un certain plaisir, parce qu'un esprit gaulois s'y débat sous le poids des 16,000 vers qui le tiennent enseveli tout vivant, comme Encelade dans sa prison de l'Etna. Jugez-en par la boutade que voici :
Quel triste amas de superstitions
A tourmenté ce monde sublunaire !
Sur ces fléaux de nos religions
Le sage en vain nous prêche, et nous éclaire.
L'homme toujours aura des visions,
Et les plus fins feront les bons apôtres,
1. Ne confondons pas dans la foule un poëte qui eut souvent, et longtemps, l'originalité d'un bon sens très-acéré. Il composa, sous le premier Empire, des ÉpUres « distinguées, mais qui se sentent de la contrainte du temps. Ce sont des belles fleurs venues en serre chaude », dit M. Cuvillier-Fleury, dans un spirituel article sur Arbogaste,
Pour exploiter la sottise des autres.
Une béate en ses rêves pieux
Croit voir un spectre; une autre s'imagine
(Ju une statue a remué les yeux.
Et va le dire à sa bonne voisine.'
Le bruit circule, et s'accroît en marchant.
lout le quartier l'atteste en frémissant
Un mage alors s'empare du miracle.
Il tait un conte, il yjoint un oracle ;
La ioule accourt, et porte son argent •
Les charlatans arrivent à la file •
Eu moins d'un siècle, on les compte par mille.
Bien qu'irrévérente et un peu vulgaire, la verve de ce passage ou de tel autre nous fait regretter que d agréables talents, se fourvoyant à la poursuite d'une gloire chimérique, aient alors lâché la proie pour 1 ombre. Les imprudents ressemblent à cet original qui, parti pour la chasse au lion, revint tout aise d avoir attrapé une cigale.
Bien en prit donc à ceux qui restèrent fidèles à leur aptitude, et au génie d'une race narquoise; car on pourrait composer une anthologie fort amusante avec de simples pièces fugitives qui ont plus de droits à notre souvenir que tous les triomphateurs des concours décennaux. Qui de nous, par exemple, ne préforera pas à la Rosamonde de M. Brifaut, homme d esprit pourtant, et du plus fin, celte bluette de ■Legouvé ;
Une Lais perdit l'amant le plus fidèle
On la disait en pleurs; un ami court chez elle :
11 la trouve riant en face d'un miroir •
« Vous nu» surprenez fort, dit-il à la donzelle (( Je vous croyais au désespoir. »
« — Ali ! lui répond soudain la belle, « C'est hier qu'il fallait me voir !
Qui ne donnerait la Maltéide^ la Davidéide, ou la Mérovéide, pour cette fantaisie de Lebrun :
Philis n'a point d'esprit, mais sa bouche est si belle
Qu'à celle de Vénus elle peut s'égaler;
Je ne l'écoute point quand je suis auprès d'elle,
Mais je la rei^arde parler.
Cette veine si française^ on n'osa pourtant l'exploiter qu'à la dérobée. Car le solennel prévalut; il s'accordait mieux avec le décorum d'une cour oii l'on aima trop cette pompe artificielle qui éblouit les yeux. D'ailleurs la poésie légère eut à faire pénitence de ses péchés récents, qui étaient devenus scandale. Vers la fin du Directoire, un de ceux qui contribuèrent le plus à propager le fâcheux exemple de la licence ne fut-il pas réduit à rougir de ses imitateurs, qui lui faisaient injure par un libertinage éhonté? Oui, Parny lui-même disait alors, en reniant ses disciples :
Quel est ton nom, divin enfant? — L'Amour.
— Toi! l'Amourl — Oui, c'est ainsi qu'on m'appelle.
— Qui l'a donné cette forme nouvelle?
— Le temps, la mode, et la ville, et la cour.
— Quel front cynique ! et quel air d'impudence ! Mais qu'aperçois-je? un masque dans la main! Des pieds de chèvre, et le poil d'un Satyre ! Quel changement!...
Reconnaissons-le donc : l'Empire, au lendemain d'une orgie, eut la sagesse de comprendre que la
littérature avait besoin d'être assainie par une sévérité réparatrice. S^il ne réussit pas h guérir les vices d'une société trop relâchée pour devenir capable de ces œuvres viriles qui méritent la gloire, il lui imposa du moins certaine bienséance extérieure, et coupa court à la contagion. Voilà ce qu'il faut ne pas trop oublier en face des efforts tentés pour encourager le goût des lettres sérieuses. Les Muses se convertirent même si bien que leur gravité nous fait mourir d'ennui. Ce fut un autre excès; mais la conscience publique cessa d'être offensée par des outrages qui déshonorent la plume. Si l'épopée concourut à ce résultat, il est donc juste d'en tenir compte à sa médiocrité présomptueuse.
Ce défaut, nous allons le retrouver encore, mais sous des formes plus tolérablos, dans la poésie didactique, dont la stérile abondance fut la suite d'une impulsion qui datait de ràs;^ précédent. Plus d'une cause explique le long règne de ce genre qui fleurit à toutes les époques d'épuisement et de décadence. Ressource commode pour qui manque d'invention, ne devait-il pas se développer de plus en plus sous l'influence d'une philosophie qui bannissait Dieu de la nature, et ne vit dans notre inlelligence qu'un servile écho du monde extérieur? La sécheresse de
l'espritcritiquetendaitaussi à substituer l'analysedes phénomènes sensibles h l'étude du cœur humain, et la mémoire à cette inspiration supérieure qui s'ali-
mente de sentiments et de pensées. Ajoutons que la curiosité fut vivement sollicitée par les progrès de la science^, et invita les lettrés ù s'engager dans une voie qui menait aux succès faciles. Se rapprochant de la prose, pour se faire accepter plus sûrement par des indifférents, le vers se mit donc à enseigner et à disserter, sans renoncer toutefois au désir de plaire. De là tant de poëmes descriptifs éclos vers la seconde moitié du xvni^ siècle.
Venues de l'étranger avec Gessner et Thompson, les Pastorales et les Bucoliques s'acclimatèrent sans peine, en un temps où les imaginations blasées s'amusaient volontiers à des rêves d'innocence primitive, et 011 les économistes prirent l'homme des champs sous le patronage de leurs doléances. Le talent ne fit point défaut à cette école ; car il y en a dans les Saisons de Saint-Lambert, comme dans les Jardins de Rosset, et les Mois de Roucher. Mais ces beauxesprits ne furent que des citadins habitués à demander aux livres Tétude de la nature, et non à vivre près d'elle dans une intimité quotidienne. Aussi n'eurent-ils ni l'exactitude lumineuse de l'expression, ni la candeur d'un accent personnel^ ni la naïveté de la rêverie, ni la franchise de l'observation. Ces hommes de salon prétendent nous faire aimer ce qu'ils n'aiment pas eux-mêmes; et, dominées par un parti pris littéraire, leurs peintures ne sont trop souvent que les jeux d'une fantaisie mondaine. Car ils n'entrevoient les objets qu'à distance, à travers des souvenirs classiques; ou, s'ils se risquent à les
regarder en face, ils sont trop prudes pour ne pas les affadir par des gentilleeses de boudoir. Tantôt ils ont l'air de puiser en des cahiers d'expressions des images toutes faites ; tantôt ils s'ingénient en raffinements précieux, ou en minauderies grimaçantes. Vagues et maniérés, tous leurs paysages se ressemblent donc par des couleurs convenues dont l'à-peu-près ne rappelle rien de distinct^ ni de précis. Ce ne sont guère que les lieux communs d'un pinceau routinier qui s'étudie laborieusement aux coquetteries d'une grâce fardée. Dans ces tableaux mensongers se rencontre à chaque page soit une emphase sentimentale qui agace les nerfs, soit une timidité qui, n'osant appeler les choses par leur nom, dédaigne, condamne, éUmine, ou dérobe comme vulgaire tout détail expressif et familier.
Les travers qu'avaient mis en vogue des noms applaudis ne pouvaient que s'exagérer en passant des maîtres aux disciples; et la dictature d'un brillant esprit que ses contemporains appelèrent trop fastueusement le Virgile français ne ramena point le goût vers l'intelligence du simple^, du grand, ou du vrai. Delille, en effet, comme toutes les renommées pojjulaires,eut son cortège d'imitateurs. Mais, en le parodiant à leur insu par des pastiches, ils ne réussirent qu'à discréditer ses procédés; et cette émulation indiscrète transforma ses qualités ^mômes en abus dont le ridicule saute aux yeux. L'excès du mal étant toujours voisni du remède, ils nous rendirent du moins, à la longue, un service dont ils ne se dou-
talent guère ; et, par l'ennui qu'ils inspiraient, ils contribuèrent indirectement à la fortune des talents qui bientôt les firent oublier.
Si ce mérite involontaire n'est point de ceux qui nous obligent à la reconnaissance^ ne refusons pas cependant tout à-propos à un mouvement qui eut son utilité relative. Après une crise sociale qui avait dispersé dans l'exil ou dans les camps toute une génération dont les premières études ne purent s'achever, il n'était pas mauvais, ce me semble, que la langue française se remît à des exercices dont l'unique visée fût l'adresse de l'exécution. Avant de prendre un essor indépendant, n'avait-elle pas besoin de s'assouplir, de s'initier aux ruses de la facture, d'essayer les ressources du vocabulaire, de s'enhardir sous la discipline de la difficulté vaincue, et de faire ainsi cette année de rhétorique dont les meilleurs ne sauraient se passer?
Tel est, à mon sens, le profit des efforts tentés par des plumes qui luttèrent, parfois victorieusement, contre des sujets oii la forme était le principal. Le vers français devint donc un apprentissage analogue à la pratique du vers latin. Tous ces motifs de développement, oii l'idée ne fut qu'un prétexte à l'industrie du détail^ ne ressemblent-ils pas un peu à ces modestes devoirs oii l'écoHer commence à se faire la main? Grâce à cette gymnastique, certains poètes finirent par se dégourdir, et réussirent même à manier leur outil avec une dextérité remarquable. Aussi n'aurait-on que l'embarras du choix, si l'on
voulait en offrir de jolis écliantilloiië auxquels s'appliqueraient assez bien, comme un éloge mêlé de blâme, ces vers oii Campenon représente les fleurs artificielles :
Oui, loin des champs, il est une autre Flore,
Que l'art fait naître, et que Paris adore ;
Vous ne verrez, dans ses temples trompeurs,
Que festons secs, que guirland(î inodore .
Là, quand l'hiver nous livre à ses rigueurs.
Un faux printemps se l'eproduit sans cesse;
Et, sous les doigts de la jeune prêtresse
Qui par son art ose imiter les fleurs,
Le lin docile en pétale se plisse.
Se frise en feuille, ou se courhe en calice.
Sur ces bouquets, méconnus des zépkirs,
Un pinceau sûr adroitement dépose
L'or du genêt, le carmin de la rose,
Ou de l'iris nuance les saphirs.
Puis on les voit, dans nos folles orgies,
Au sein des bals, loin des feux du soleil.
S'épanouir aux rayons des bougies.
L'œil a])plaudit à leur éclat vermeil ;
Mais sur ces Heurs, enfants d'une autre Flore,
Je cherche en vain les -pleurs d'une autre Aurore,
Campenon aurait pu distinguer sur ces fleurs jusqu'à ces gouttes de rosée qu'il n'ose nommer que par périphrase; car elles s'imitent, elles aussi. Mais ce que nous chercherions en vain, soit en sa Mcifson des champs, soit en d'autres œuvres analogues, c'est l'âme, le scntimenl, la vérité, la vie, à savoir le secret de cet art souverain qui est la poésie môme ' .
1. Campciioii sut toiinii;!- (mi vers lacilcs des détails socs ou techniques. Jugez-eii par cette tlescriplioii du Paratonnerre :
Que si la mie en Ioiik ^iH"" tranchant Ouvre son sein, le IV-rnic, et l'ouvre encore,
Sans dénier toute estime à un genre protégé par le souvenir de Delille, de Fontanes et de Cliênedollé, permettons-nous donc de préférer à la monotonie du style descriptif telle ou telle épigrammedontla pointe réveillait alors des lecteurs assoupis.
Ici du moins, la langue française reprit sa franchise, et sa verdeur. Oui, quand on vient de subir les mignardises de ces agronomes « qui ornent de fleurs le soc de Triptolème »^ on est prêt à faire bon accueil même à des méchancetés trop brutales qui décochent la flèche sans l'enjoliver, par exemple à celle-ci :
11 m'appelle petit auteur :
EH bien ! c'est un petit malheur.
En attendant que l'on me dise
De quelle taille est mon censeur,
Je le mesure à sa sottise,
Et suis frappé de sa grandeur.
Tel est encore ce coup de boutoir administré à
Et de nos toits tout à coup s'approchaiit. Semble y porter l'effrayant météore, N'aVez-yous pas la tlèche de Franklin, Qui, vers les cieux s'ouvrant un sur chemin, Dresse sa tige, atteint la foudre errante, Et de ses feux aussitôt s'emparant, Du haut du fer où leur flamme serpente. Guide à vos pieds leur courroux expirant; Tandis qu'au loin les cloches du villaye. Que font mouvoir l'ignorance et la peur, Vont dans les airs tous noircis de vapeur, De leur vain bruit irriter le nuage.
Nous n'en persistons pas moins à dire que l'accent passionné fit trop défaut à tant de redites pastorales. Ces versificateurs oublièrent • pj'il en est de la camiiugne comme de l'amour; pour la bien chanter,
C'est peu d'être poëte, il faut être amoureux.
Luce de Laiicival par le môme écrivain , Fabien Piliet, qui se trouvait du reste en cas de légitime défense :
J'ai lu les vers dont il m'assomme, Mais je les ai lus sans humeur.
Si tous ses madrigaux sont d'un méchant auteur, Son épigramme est d'un hon homme.
On avait la fibre fort chatouilleuse dans ce monde de critiques et de régents, où se coudoyaient tant de vanités rivales et jalouses. En voici un nouveau témoignage qui, pour être anonyme, n'en sera pas moins le bienvenu.
Du Dieu des arts obscurs persécuteurs, Je ris, pédants, de vos complots barbares : Je ne crains point vos plats inquisiteurs, Vos agrégés, ni vos sots en simarre.
Je dompterai tous vos grimauds latins ; Nouveau Samson, j'en aurai seul la gloire. La charge sonne; avancez. Philistins :
Et toi, Dorval, prête-moi ta mâchoire !
Parmi ces duels d'amour-propre ligurôrcnt plus d'une fois des acteurs en vue, notamment Baour- Lormian et Lebrun, dont les épées s'étaient croisées dans cette attaque, et cette riposte :
Lebrun d(! gloire se nourrit; Aussi, voyez comme il maigrit!
— Sottise entretient l'embonpoint; Aussi IJaour no maigrit point.
Puisque l'épigiammeseivit alors d'asile aux gens
d'esprit, profitons-en pour sauver aussi de l'oubli cette bagatelle d'Andrieux :
Que de coquins dans notre ville, Monsieur Herpin, sans vous compter !
— Morbleu ! cessez de j)Iaisanter, Un railleur m'écliauffe la bile !
— Hé bien! soit : je change do style; Déridez ce front mécontent.
Que de coquins en notre ville.
Monsieur Herpin, en vous comptant !
Cette correction malicieuse n'est-ellc pas d'un tour fin et spirituel? iMais j'aime mieux encore la gaieté philosophique de l'impromptu suivant qu'inspirait à la plume d'Andrieux une promenade aux Catacombes :
De ces demeures redoutables Les froids et mornes habitants Sont devenus fort bonnes gens :
Point ennemis de leurs semblables, Point serviles, point arrogants, Point envieux, point irritables, Point menteurs, et point médisants, Et point bavards insupportables.
Ma foi! quand je songe aux vivants, Je trouve les morts fort aimables.
On le voit donc : l'arme de l'ironie ne se rouilla jamais en terre gauloise. Mais César ne lui permettait pas de se jouer ailleurs que dans les querelles littéraires, ou contre les travers généraux qu'on peut fustiger sans irriter les puissants. Aussi est-ce à titre de rareté que nous terminerons notre esquisse par ces deux traits qui eurent la chance d'échapper à
l'œil vigilant de la censure. Liin est un jeu de mots assez inoffensif :
Du grand Napoléon je suis l'admirateur; S'il me croit son sujet, je suis son serviteur.
L'autre, intitulé Dialogue de Bertrand et de Bonaparte^ cache un cri de colère contre les hécatombes des champs de bataille. Le voici :
Sire, il ne reste plus un seul lioinine dos nôtres. — Ami, fais-toi tuer; je vais en clierelier d'autres.
Cette épigramme perdue dans le Mercure pourrait être la moralité de notre étude ; car elle explique mieux que toutes les raison? littéraires l'inanité de la poésie impériale.