‹ Tableau de la littérature française, 1800-1815 (volume 3)Chapitre 24 sur 58 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Poésie officiello. Les Ditliyraml)es et les Cantates. Les Épithalame». Les Odes baptismales. Le carillon des Anniversaires. — Une leçon de Sorbonne ; le commentaire de l'Eglogne à Pojlion. Virgile prophétisant le siècle de Napoléon. — Les poésies patriotiques et nationales. Un quiproquo. L'imagination ne voit les objets qu'à distance. La légende impériale.

Si l'Empire étouffa les voix satiriques, il n'encouragea que trop un genre qui existait avant lui, mais ne s'épanouit jamais sous un climat plus propice. Je veux parler du dithyrambe et de la cantate, qui jouèrent alors un rôle analogue à celui des feux d'artifice et des grandes eaux, dans les fêtes officielles. L'Ode sur la Prise de Namur est le patron d'après lequel se fabriquaient la plupart de ces produits froidement élaborés par un enthousiasme de commande^ prêt à célébrer tour à tour les solennités de la paix et de la guerre, les victoires, les traités,, les événements de palais, en un mot, tous les fastes dynastique». Encore l'œuvre de Boileau ne fait-elle pas trop méchante figure dans le voisinage de ces strophes dont les élégances banales rappellent ces vieilles tentures qu'on tire d'un garde-meuble, pour décorer une salle de bal, dans un jour de cérémonie. Nous

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allons feuilleter un instant ces archives qui n'ont plus pour nous qu'un intérêt archéologique.

Parcourons, entre autres , les opithalames composés à l'occasion du mariage de l'Empereur avec Marie- Louise. Dans les colonnes du Mercure^ le défilé de ces hommages lyriques ne dura pas moins d'une année. Les noms connus s'y rencontrent à côté des plus obscurs ; mais tous se confondent sous l'habit de cour, et il faut des yeux bien exercés à qui veut discerner ici des physionomies individuelles. Cependant, chacun se travaille et se guindé pour attirer les regards; c'est à qui se signalera le plus par son zèle, au milieu de cette foule oii l'on craint d'être perdu. L'un va trouver dans les Champs Élysées les ombres des Bardes^ et nous les montre groupées autour d'Ossian, pour chanter le héros dont les exploits éclipsent la renommée de Fingal. Un autre suppose qu'en un songe, Alexandre prédit les triomphes et l'hymen du conquérant qui surpassera sa gloire. M. Michaud prête à Virgile l'idée d'ajouter à son Enéide un treizième chant, où il annonce les destinées promises à Napoléon, qui descendra du Troyen Francus, et sera « noble comme Alcide, intrépide comme Achille, sage et grand comme Agamemnon ». Un capitaine d'artillerie, le chevalier Fourcy, évoque Charlemagne, et lui fait débiter un interminable discours, dans lequel, faisant fonctions de chambellan, il présente à leurs Majestés Autrichiennes le contilujateur de ses œuvres guerrières et pacifiques. Ailleurs, c'est Dieu lui-même qui, descendu sur

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la terre, vient bénir dans l'union des deux Aigles l'alliance définitive de deux grands Empires. Carapenon offre à l'Impératrice un bouquet de fleurs qu'il a cueillies sans doute dans les jardins de sa Maison des champs : car le parfum en est bien fade. Tissot fait pleurer « les Nymphes de lister », consolées par celles de la Seine. Mais n'épuisons pas ce catalogue monotone. Ce ne sont partout qu'apostrophes 5 exclamations, prosopopées, métaphores vieillottes, allégories fanées; pas une couleiir qui tranche sur ce fond terne et gris, pas une saillie qui attire l'œil. A peine pourrions-nous détacher de l'ensemble un simple couplet, celui-ci, par exemple, qui fut mis en musique pour la Comédie-Française ; il se distingue du moins par un calembour :

Paris pressé de voir sa Reine Accusait le moindre retard ; Et Vienne voyait avec peine S'avancer l'heure du départ.

Paris disait : Ali ! qu'elle vienne!

Vienne l'arrêtait par ses cris.

Tout Paris voulait être à Vienne ; Vienne voudrait être Paris.

Voilà l'encens qui fumait sur un autel privilégié ! Par là, jugez du reste.

Les chants d'hymen nous en laissent pressentir d'autres qui n'attendirent pas neuf mois pour se produire. Dès la fin d'avril 1811, parut un poëme sur V Heureuse grossesse ([a S. M. Marie-Louise, Impératrice des Français, et Reine d'Italie. Ce sont des vers

latins composés par N. Lemaire, professeur en Sorbonne. « Car c'est aux Muses du Latium, dit le Mercure en Tinsérant et le traduisant, qu'il appartient de célébrer la naissance du Roi de Rome ; et ce sera désormais leur fcte particulière. » Puis il ajoute : «Mais ces Muses n'ayant parmi nous qu'un petit nombre d'adorateurs, la plu^ belle moitié du genre humain serait privée du plaisir de les entendre, si elles n'avaient eu le bonheur de trouver un interprète parmi les plus illustres favoris du Par^ nasse français.)-) Cet élan ne s'arrêta pas; car, avant « l'auguste délivrance », c'est à qui se fait prophète, en deçà comme au-delà des Alpes; c'est à qui s^évertue à tirer l'horoscope « du fils de Jupiter ». Cinquante prix ne furent-ils pas proposés, et disputés par 12,730 candidats?

(( Les muses portugaises, hollandaises^ espagnoles, italiennes et autrichiennes, écrit encore le Mercure^ ont rivalisé de patriotisme avec les nôtres. Elles ont toutes voulu saluer dans le langage des dieux un événement qui intéresse le bonheur de la terre. » Un des recueils composés à cette occasion est un choix essayé parmi 1,300 concurrents, entre lesquels nous remarquons Béranger, Madame Dufresnoy, Esménard, Millevoye, Dupaty, Baour-Lormian, Casimir Delavigne, Loyson^ et Yiennet. Mais leur signature seule les désigne ; car ils éprouvèrent tous l'influence maligne qui senjblait paralyser les mieux doués.

Aussi n'exhumerons-nous pas ces méprises. Chez )e vainqueur des vainqueurs^ nommé Barjaud, on

ne peut guère citer que cette strophe sur les illuminations :

Le Jour pnHe à la Nuit son brillant diadème ; Du règne qu'il prolonii;e il s'étonne lui-même. Vesper a déposé son voile accoutumé; Et, sur un char qui fuit dans l'ombre étincelante,

La Nuit éblouissante Parcourt les cieux surpris de son vol enflammé.

A cette périphrase assez adroitenrient tournée associons encore ces vers de Tissot; car Homère leur porta bonheur :

Ainsi, lorsqu'à l'aspect de l'aigrette flottante Sur le casque d'acier du redoutable Hector, Le jeune Astyanax pousse un cri d'épouvante, Et &e rejette au sein qui l'allaitait encore; Le héros indulgent aux frayeurs de cet Age Dépose avec bonté son casque radieux ; Il berce de ses mains ce fils, sa noble image. L'élève vers le ciel, en demandant aux Dieux

Un Roi, l'honneur de la patrie,

Un Roi digne de ses aïeux :

Spectacle touchant et pieux

Que son Andromaque attendrie Regarde en souriant, et les pleurs dans les yeux.

Quant aux autres, les meilleurs méritent à peine un prix de sagesse.

Vart aujourd'hui n'est rien, et le cmur seul est tout,

disait l'un d'eux. Or, ce qu'affirmait le premier hémistiche de ce vers ne fut que trop démontré par tous les carillonneurs qui mirent bientôt en branle la cloche baptismale de Notre-Dame. Ahl ce n'était point une sinécure que l'office de juger tous ces vétérans de rhétorique! Pour moi, je ne saurais à qui

donner la palme. Est-ce à Denne-Baron, s'écrlant comme Villeroi devant le petit Louis XV :

Enfant, lu ne sais pas encore Que l'univers entier t'adore.

Et que V uni vers est à toi.

Ou bien est-ce à M. Yiennet, ce volt airien endurci,

qui, se rappelant la naisi-ance de Jésus, débutait de

la sorte :

Cieux, répandez votre rosée,

Et que la terre enfante son Sauveur!

Mais non, ne prenons pas au sérieux des vers oubliés plus tard, même par leurs auteurs; et, ne fût-ce que par égard pour les personnes, voyons-y seulement une erreur dont l'esprit du temps fut seul responsable. Ainsi donc, admettons que ces hyperboles furent alors de simples formules qui ne tiraient pas à conséquence. L'avenir l'a bien prouvé.

Je me plais d'autant plus à le croire que cette manie d'adulation atteignit des noms justement considérés, par exemple, un Doyen de Faculté, latiniste excellent, qui, découvrant un nouveau sens dans l'Églogue à Pollion, publia sa leçon de Sorbonne en une brochure intitulée : Virgile explique par le siècle de Napoléon. 11 faudrait lire d'un bout à l'autre cet incroyable commentaire que le Mercure ose appeler, sans sourire, « une discussion lumineuse, éclairée par le flambeau de la critique ». Le morceau étant trop long pour être reproduit, donnons-en du moins une idée par l'extrait suivant :

<( Ma(j)ius (th inteyro sxclorum nascUur ordo.

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Oui, la Justice exilée par nos crimes redescend sur la terre : elle est rentrée dans son temple ; son Code est dans ses mains, et ses adorateurs se pressent en foule vers son sanctuaire :

Jam redit et Virgo,

Ce Code règne sur. nous, et sur les nations les plus éloignées. Napoléon gouverne après l'anarchie, comme Saturne après le chaos :

Redcunt Satwnia régna,

La face de la terre est renouvelée, ses peuples sont ramenés à l'honneur et à la vertu ; c'est une autre race d'hommes^

Jam nova progenies;

et, pour lui imprimer à jamais un caractère de prééminence sur tous les peuples de la terre, un nouveau chef nous est accordé par la Providence ; une dynastie féconde en héros, et consacrée par la Victoire descend des régions célestes :

Jam nova progenies cœlo demittitur alto.

Par lui seul, la fûrocitij des mœur?, la barbarie (les

langues, les hurlements de la fureur, la tyrannie de

l'ignorance, en un mot, Vage de fer a disparu de nos

contrées :

... Quo gens ftrrea i>rimum Desinct...

Par lui seul, la tranquillité se rétablit dans l'Etat, et la concorde dans les familles ; la grâce et l'urbanité

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l'rançaise sont rentrées dans les villes et dans les palais ; les lettres, les sciences et les arts travaillent à l'ornement, au bonheur de la France, et ce bonheur est l'âge d'or véritable ;

Ac toto surget yens aurca mundo. »

Si cette tirade passait alors pour une page de haute éloquence, accordons aussi, sans hésiter, le titre de poètes à ces légions de volontaires que faisait sortir de terre chaque anniversaire du 15 Août; et disons avec un soldat obscur de cette grande armée :

La chandelle qui luit aux fenêtres du pauvre Vaut les feux jaillissants au pavillon d'Hanovre.

Pour chanter ce qu'éprouve et la cour et la ville, Tous les vers ont leur prix^ môme ceux de Mcrville.

A la même famille, mais avec moins de vénalité secrète^ appartiendraient à bon droit les Poésies nationales de Ch. J. L. LœiUard d'Avrigny, officier d'administration, qui voulut, lui aussi, ii^ jeter des fleurs sur nos trophées militaires » . Certes, le sujet en valait la peine ; mais ce chef de bureau prouva seulement une fois de plus, malgré sa bonne volonté, que la poésie ne s'écrit pas au moment où elle se fait. Oui, les Académies avaient beau tresser des couronnes d'immortelles à tant crilomères et de Tyrtées, tous ces concours organisés comme une parade au Champ de Mars ressemblèrent à ces salves de canon tirées par les Invalides, pour annoncer nos victoires. Le fracas se tournait vite en fumée*

Faisons pourtant une exception en faveur d'un entant, de Pierre Lebrun, dont les aptitudes précoces avaient mérité l'attention du Premier Consul, un jour qu'il allait au Prytanée passer la revue de ses futurs sous-lieutenants. x\u lendemain d'Iéna, l'Empereur prenait son café dans les salons de Scliœnbruun, lorsque le comte Daru, ouvrant le Moniteur^ fît un geste de surprise. — « Qu'est-ce donc? dit Napoléon. — Voilà, sire, une ode sur votre victoire. — Ah! une ode! et de qui? — De Lebrun. — Eh bien, voyons; lisez-nous cela. » j^L Daru se mit alors à déclamer des strophes enlevées aussi vivement que les canons autrichiens. Point de doute. C'est un gage de ralliement offert enfin à l'Empire par un récalcitrant^ Ponce- Denis Écouchard- Lebrun, le chantre républicain du Vengeur. Il se décide à faire amende honorable ! Le voilà conquis! Aussi la main souveraine s'empressa-t-elle de signer un brevet qui lui accordait une pension viagère de six mille francs. Hélas ! ce n'était qu'une méprise, et elle ne tarda pas à s'exphquer ; car on sut bientôt que la plume d'un écolier avait écrit ces vers dont l'ailure est vraiment assez hère :

Suspends ici ton vol; d'où viuns-tu, Henomniée? Qu'annoncent tes cent voix à l'Europe alarmée ?

— Guerre. — Et quels ennemis veulent être vaincus?

— Allemands, Suédois, Russes lèvent la lance;

Ils menacent la France.

— Reprends Ion vol, Déesse, et dis qu'ils ne sont plur^i

Le vieillard atrabilaire et quinteuxj qui devait

mourir avec ses rancunes, ne répudia pourtant pas une libéralité qui s'était trompée d'adresse ; et l'Empereur voulut généreusement qu'il profitât de son erreur. Quant au rhétoricien imberbe qui portait le même nom, et depuis le rendit célèbre, sa récompense fut réduite à 1,200 livres, bienfait que sa reconnaissance n'oublia jamais. Sans être excellent, son début avait du moins l'accent d'une émotion involontaire et naïve. Or, voilà ce qui manquait à beaucoup d'autres. Mais viennent les jours à jamais néfastes ; et alors^ prompt à oublier ses maux, ou à pardonner des fautes amnistiées par la gloire, le cœur chevaleresque de la France se laissera toucher par des chants qui, ne flattant plus que le malheur, seront impérissables comme le souvenir de nos triomphes et de nos désastres. C'est que l'imagination ne sait voir les objets qu'à distance. Pour que la ligure de l'Empereur prenne des proportions épiques, il faudra donc qu'elle apparaisse sur le piédestal de Sainte-Hélène, plus merveilleuse encore dans la majesté lointaine de son douloureux exil, qu'elle ne fut sous le soleil d'Austerlitz. Attendons que ce deuil, exploité d'ailleurs par la passion politique, ait fait tressaillir l'âme de la Patrie; et des voix éloquentes comme tout sentiment sincère donneront l'élan aux regrets, aux espérances ou aux illusions que l'instinct populaire confondit en une légende dont la grandeur tragique nous a coulé bien du sang, et bien des larmes.

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