CHAPITRE
Importance sociale de l'art dramatique. Physionomie du théâtre bous la Révolution. Atellanes honteuses. Les grands classiques devant un conseil de révision. Invasion des barbares. — Le théâtre sous le Directoire. Pleine décadence, ses causes. La littérature des réminiscences. L'art devient un problème de mécanique. La nature humaine étudiée dans les livres. Les marionnettes héroïques. Renaissance artificielle de la tragédie. Talma ; il annonce les instincts d'une poétique nouvelle. — Le théâtre sous l'Empire. La raison d'État, et l'intérêt dynastique. Rétablissement de la Censure.
S'il est un genre qui intéresse l'étude de notre vie sociale, c'est, à coup sûr, la poésie dramatique. Car son histoire fut d'ordinaire celle des idées qui révèlent les tendances générales de l'esprit public. Bien que cet art n'ait pas été chez nous, comme chez les Grecs, une sorte d'institution à la fois nationale et religieuse, jamais pourtant il n'a cessé d'être le plus vif plaisir, et comme l'impérieux besoin d'un peuple policé. Tandis que les livres s'adressent au silence de la réflexion, et n'exercent qu'une action
lente ou solitaire, les œuvres applaudies sur la scène u'ont-elles pas d'ailleurs le privilège d'une popularité soudaine qu'improvise en quelques heures la puissance communicative de la parole, le prestige du spectacle, et l'explosion de ces mouvements irrésistibles qui peuvent devenir des courants d'opinion?
Aussi, même dans les temps les plus troublés, nos théâtres s'associèrent-ils aux préoccupations ardentes qui dominaient la foule. Sans doute ils fermèrent un instant leurs portes, après la prise de la Bastille ; mais, dès que l'enthousiasme ou la stupeur d'un premier émoi permit à l'habitude de reprendre son train accoutumé, la Révolution n'oublia point qu'elle était née au bruit des acclamations suscitées par Catilina, Mahomet^ et la Mort de César. Toutefois, si la curiosité se complut alors à d'autres tragédies que celles du forum, l'effervescence de la rue n'était point un milieu propice à la dignité de la Muse. On ne s'en aperçut que trop, en dépit des impostures qui prétendaient l'affranchir, pour la première fois, de toute entrave. On eut beau proclamer bruyamment la suppression de la Censure, elle ne tarda pas à être remplacée par l'hypocrite tyrannie des inquisiteurs qui allaient transformer la scène soit en un Panthéon oiiils couronnaient leurs grands hommes d'une décade, soit en gémonies oii ils traînèrent outrageusement les vaincus.
Sous prétexte de propagande patriotique, ils firent donc d'un noble divertissement une école de déclamation, où la sottise le disputait souvent à la folie.
Sur ce champ de bataille, les opinions vinrent se toiser d'un regard menaçant ; mais entre elles la lutte n'était pas égale. Car il eût été dangereux de siffler des platitudes, ou des infamies. Le Caius Gracchus de Marie-Joseph Chénier ne fut-il pas accusé d'être un modéré? Oui, ce cri du tribun : « Des loisy et non du sang ! » excita l'indignation d'énergumènes qui le dénoncèrent au Comité de Salut pubhc. En revanche, des ovations étaient réservées à ces parodies où l'on chantait la grand'messe avec tout l'appareil sacerdotal, à des Atellanes honteuses comme le Jugement dernier des rois par Sylvain Maréchal, ou au grossier répertoire des pièces incendiaires qui se donnaient pour des leçons de civisme.
La liberté des spectacles venait d'être décrétée lorsqu'un membre de la Convention, le citoyen Génissieux, incrimina dans Mérope le scandale d'une Reine en deuil pleurant la perte du Roi dont elle était l'épouse. La veuve de Cresphonte fut donc proscrite pour avoir osé rappeler à des régicides la royale prisonnière du Temple. Quelles pouvaient être les franchises du talent, au lendemain des massacres, de Septembre? « Les Hébert et les Chaumetle, dit un contemporain, n'emploient pas les ciseaux; ils font usage du lacet. » Nos grands classiques euxmêmes ne sortirent pas sains et saufs de cette épreuve. Le Cid fut, il est vrai, toléré, mais à condition que le Roi Don Fernand, pourtant si débonnaire, devînt une sorte deSanterre, un général de la
garde nationale au service d'une Espagne républi caine. On interdit China,, parce qu'au monologue d'Auguste un sans-culotte s'était écrié: «A la lanterne, l'auteur ! » Dans le Menteur,, Cliton ne put dire impunément :
Elle loge à la Place, et se nomme Lucrèce. — Quelle place?... — Royale..,
A ce mot malsonnant fut substituée la Place des Piques ; la prosodie s'y refusait, mais les clubs l'exigèrent. Racine dut se résigner aussi à des épurations. Tandis qu'//j/i2^eme était condamnée, «comme un monument de l'antique superstition qui faisait agenouiller le peuple devant la femme Capeê», on arrêtait au passage ces deux vers :
Détestables flatteurs, présent le plus funeste Que puisse faire aux rois la colère céleste.
Un correcteur ingénieux remplaça le texte par cette leçon nouvelle : que puisse faire, hélas ! Si l'on consentit à autoriser Tartufe, ce fut sous la réserve d'un dénûment dans lequel ce vers :
Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude,
serait tourné de la façon suivante :
Ils sont passés les jours consacrés à la fraude.
Un patriote se chargea de remanier le Misanthrope* Il en supprima les petits marquis, et le vicomte ; il bannit le roi Henri de la chanson, et accommoda tous
les détails du style aux impérieux caprices du « vocabulaire plébéien » . Quant à Voltaire, qui comptait pourtant bien des amis, il ne put échapper à ce conseil de révision ; et la Mort de César ne fut admise qu'après avoir comparu devant un président du tribunal révolutionnaire, le sieur Goliier, qui retoucha le discours d'Antoine.
On peut juger par là des excès inspirés aux courtisans de la populace par cette fureur de basse flatterie. Sauf deux ou trois noms qui se respectèrent, ce fut vraiment une irruption de barbares. Elle parut si méprisable à ceux mêmes qui l'avaient d'abord encouragée que le Moniteur finit par y voir « une conspiration de Pitt et de Cobourg » , organisée dans le dessein d'avilir la scène française. Nous ne parlerons point ici de ces rêveries malsaines qu'enfanta le délire d'uue ivresse. On ne voyait plus guère, même dans la maison de Molière, qu'étalage d'aventures sanglantes, ou de crimes invraisemblables donnés en pâture à des foules blasées par les émotions quotidiennes delà guillotine. Le cœur humain n'eut plus aucun rôle dans cette exhibition de monstres ; et, si un jour le pubhc s'étonna de se sentir touché par des accents assez pathétiques pour lui arracher des larmes, l'honneur en revint à un étranger, à Kotzebue qui oU'rit à l'hospitalité de la France Misanthriypie et Repentir.
En donnant quelque relâche aux passions, le Dii^ectoirc ne rendit pas la santé à des imaginations mcflades; et pourtant, jam.ais telle alfluence ne se
porta vers les jeux de la scène. INJais ce n'était qu'une cohue d'agioteurs et de parvenus, dont la plupart distinguaient à peine les vers de la prose. Aussi ces rassemblements d'yeux et d'oreilles ne savaient-ils ni voir, ni entendre.
Des causes toutes littéraires contribuent d'ailleurs à expliquer cette inévitable décadence. Je veux dire que l'École classique avait touché ce terme au-delà duquel toutes les choses humaines commencent à décHner, Elle était assurément susceptible encore de penser avec justesse, et d'écrire avec correction; mais, tous les sujets et toutes les formes ayant été comme épuisés par deux siècles d'invention originale, la pire des littératures, celle des réminis* cences, végétait seule, sur un sol appauvri.
On ne créait plus, parce que l'on ne sentait plus* Pour ces versificateurs asservis à des règles mal comprises , la construction d'une intrigue dramatique n'était qu'un 'problème de mécanique, consistant à combiner des redites déclamées par des fantômes dont le langage ne fut que l'imitation, non des maîtres, mais de leurs pâles imitateurs. Dès lors, nul souffle venu de l'âme ne circula dans ces fictions abstraites d'oii la peinture des caractères avait disparu, pour faire place à de creuses tirades. Les triomphateurs du jour furent ceux qui, sans égard pour les situations, les temps, les lieux, ou les personnes, surent le mieux enchâsser dans leurs hémistiches bruyants quelque maxime ronflante dont l'à-propos philosophique ressemblait de loin à une
idée. Aussitôt les auditeurs, surpris de voir enfin apparaître dans une pièce en cinq actes l'embryon d'une pensée, s'empressaient de crier au miracle. Pour les ravir, il suffisait donc d'un lieu commun, d'un rébus ampoulé, de quelque antithèse emphatique, tranchant sur le fond ingrat d'un style décoloré.
Quanta l'analyse des sentiments, elle perdit toute vertu. Car, pour devenir éloquente, elle doit être instinctive. Chez Corneille et Racine, la psychologie de la passion avait eu l'intérêt d'une découverte, et l'attrait d'une nouveauté. Mais, le regard de ces maîtres ayant pénétré si avant qu'il paraissait avoir atteint les plus intimes profondeurs de la conscience, les héritiers de leur tradition, faute de pouvoir aller au delà, se bornèrent à exploiter le trésor légué par des modèles dont ils se firent les serviles copistes. Au lieu d'observer directement la nature, ils ne l'étudièrent donc plus que dans les types conçus par leurs devanciers; et, à partir de ce jour, la tragédie ne produisit, comme dit M'"^ de Staël, que des marionnettes héroïques. Voltaire seul eut assez d'esprit pour simuler la vie par le mouvement de sa verve. Mais il ne transmit pas ce secret à des successeurs dégénérés ; aussi leur stérilité ne réussit-elle point h rajeunir la vieillesse d'un genre qui s'imposait pourtant à la routine littéraire, comme une habitude consacrée tout à la fois par les plus glorieux souvenirs de l'ancien régime, et le patro-. nage des institutions républicaines.
Pour l'approprier aux convenances de l'heure pré-
sente, ils se contentèrent, dans le choix de leurs sujets, d'éliminer les personnages monarchiques^ au profit des noms qui n'effarouchaient pas la susceptibilité d'un auditoire ombrageux. Léonidas, Brutus, Mucius SccTvola, Cincinnatus, Quintus Fabius, Caius Gracchus, Timoléon, et autres héros de môme famille, continuèrent ainsi, pendant plus de dix années, à peupler notre scène. Il y eut là toute une apparente renaissance, mais sans avenir ; car on la devait surtout au grand tragédien qui sut prêter une existence factice et provisoire à ces œuvres mortes.
Nommer Talma, c'est presque résumer les fastes de la tragédie sous le Directoire, et l'Empire. Un masque césarien, un regard tendre ou terrible, des attitudes de statue drapée dans sa toge, un geste épique, l'accent d'une voix sourde ou vibrante, assouplie à la gamme de toutes les inflexions, un jeu concentré que traversait l'éclair de la passion, l'alliance de l'inspiration et de l'étude, de l'entraînement et de la mesure, du naturel et de la dignité, le pathétique jusque dans le silence et le repos : telle fut la magie de cet enchanteur qui réussit à sauver l'indigence des poètes par l'enthousiasme que provoqua son génie.
Parmi ses ressources, signalons surtout les savantes audaces d'un art novateur qui bouleversa victorieusement l'étiquette des traditions, par la fougue ou l'imprévu de son procédé. 11 fut en effet le premier que l'on vit marcher et courir, là oîi se dérou-
lait jadis la pompe réglée des anabases ou des parabases. Il fut le premier que l'on entendit parler et crier, au lieu de s'assujettir à la mélopée d'un récitatif solennellement monotone. Produisant les émotions les plus puissantes par les moyens les plus simples, il ressuscita véritablement Tâme de ces héros qui n'étaient que des ombres inanimées, avant de s'incarner en lui. Dans sa manière s'annoncèrent déjà les instincts d'une réforme qui, en attendant ses poëtes, eut alors son acteur. Ne lui arriva-t-il pas souvent de jouer Racine, comme un interprète de Shakespeare ? Son expression créatrice transfigurait jusqu'aux rôles médiocres qu'elle fit seule valoir par l'illusion d'une fugitive métamorphose. Tous les succès de ce temps furent donc les siens. Parmi bien d'autres preuves, croyons-en ce mot de Raynouard qui, après la mort de Talma, se refusant à la reprise des Templiers^ dit avec esprit : m Non, non, je ne suis pas si sot; je ne veux pas qu'on me sjffie *. ))
1. Talma n'était plus le tragédien de Charles IX, inégal et monotone, fatiguant l'oreille d'une voix gutturale que le travail n'a\ait point encore domptée. Son organe mordant et sonore était maître de toutes les inflexions, depuis les plus douces nuances jusqu'aux accents qui se déchaînent comme l'éclair et la foudre. 11 fut aussi le premier à reproduire la stricte fidélité du costume antique, à rechercher la couleur locale dans l'habit, le décor, et l'accessoire. Il opéra donc la transfusion du drame dans la tragédie. Les contemporains de Lckain défendirent vainement les anachronismcs d'autrefois, la majesté de la marche,'et la musique de la déclamation tradilionnellc. La victoire du novateur fut décisive. Elle Unit par ouvrir les yeux aux plus aveugles, et l'on peut dire que ce grand artiste fit l'éducation du public. 11 rendit ainsi possible une réforme dramatiqu(\
Ces considérations nous conduisent directement à l'Empire, sur lequel ne doit pas peser toute la responsabilité de l'ennui que représente un groupe de rimeurs pleins de zèle, très-appliqués, sachant scander leurs alexandrins, possédant même la recette des horreurs convenables et des catastrophes décentes, mais trop dénués d'initiative, et trop esclaves de préjugés scolaires pour faire autre chose que des amplifications de collège.
Débile postérité des Pradon, des Crébillon et des La Harpe, ils n'inventèrent pas la fausse tragédie ; car elle n'existait que trop avant eux : ils eurent seulement le tort d'en prolonger le mensonge. Mais la faute en est bien aussi aux bravos qui saluèrent ces exercices de rhétorique. Lorsque la République eut sombré, on ne fut point en effet délivré de ces Grecs et de ces Romains dont elle avait tant abusé. Si les rois purent revenir de l'exil, si les costumes changèrent, si le personnel des héros parut se modifier, la poétique persista. J'entends par là que les œuvres du lendemain continuèrent à être anonymes , et que toute idée de patrie finit par leur devenir indifférente. Avant de se déguiser en roi d'Assyrie, le Ninus II de M. Brifaut n'avait-il pas été d'abord un compatriote du Cid? Or, pour opérer ce travestissement, il avait à peu près suffi de changer des noms propres. Car le vocabulaire tragique réalisait la chimère d'une langue universelle. Tous les hommes de tous les temps, chez tous les peuples^ s'y exprimaient de la même façon.
Nous ajouterons que l'avènement d'un régime où l'air libre allait manquer aux imaginations ne fut point fait pour enhardir des essais indépendants. N'avait-on pas à craindre les irritables défiances qui cherchaient partout des arrière-pensées politiques, vraies ou supposées? Oui, en un temps oii les passions dressaient l'oreille, les mots n'étaient plus laissés à leur innocence première. Ce fut ainsi que le drame à' Edouard en Ecosse dut être sacrifié à des raisons d'État. Ayant vu dans l'héritier d'une race proscrite des allusions à la Maison de France, les royalistes accueillirent par des applaudissements frénétiques ces paroles du prince répondant au colonel Cope, qui venait de porter un toast à la mort des Stuarts : « Non, je ne bois à la mort de personne. » Aussi, dès la seconde représentation, FoUché ordonna-t-il que le mot fût effacé. On obéit; mais l'acteur protesta par une pantomime dont l'effet dramatique fut plus puissant encore que le trait supprimé. Au lieu de relever le défi qu'on lui lançait, Edouard jeta son verre, et le brisa d'un geste indigné. Or, ce jeu de scène souleva des transports tels que Chaptal crut devoir interdire la pièce. Une autre fois, ce furent les républicains qui se portèrent en foule à la tragédie du Laboureur et du Roi^ pour y fêter dans la personne de Don Pèdre le spectacle d'une couronne avilie. 11 fallut donc que la Censure intervînt de nouveau.
Sortant alors de l'ombre oii elle se dissimulait, elle n'hésita pas à instituer ouvertement un tri-
bnnal qui ne cessa plus de tenir les partis en respect. Cette intimidation n'eût profité qu'à la concorde publique, si l'intérêt dynastique n'avait trop souvent exagéré des rigueurs d'abord discrètes, ou même justifiées. Reconnaissons toutefois que le Pouvoir fit de sérieux efforts pour rendre de l'éclat aux pures traditions de l'art. Car, dès l'année 1801, des ordres précis imposèrent à la Comédie-Française la reprise trop négligée de notre ancien répertoire, qui retrouva ses honneurs perdus. Mais nul décret n'eut la puissance de lui improviser des émules, et d'inspirer de véritables créations h la timidité d'un goût assez pusillanime pour traiter encore Ducis d'anglomaîie et d'extravagant.