‹ Tableau de la littérature française, 1800-1815 (volume 3)Chapitre 27 sur 58 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Ducis. Premiers symptômes de rénovation. Il avait des lueurs de génie paralysé par le goût de son temps. Il acclimate timidement Shakespeare. — L'homme fut supérieur au poëte. Son silence sous la République. Ame patriarcale et religieuse. Attitude indépendante sous l'Empire. 11 refuse le Sénat. — Poésies familières et intimes. Philosophe pratique, il eut l'âme tragique, et fut l'ouvrier de la première heure.

Ducis, voilà l'initiateur duquel datent les premiers symptômes de rénovation. Rappelons donc ici les exemples qu'il avait donnés ; et, bien que son nom appartienne surtout à l'âge précédent, mettons en lumière la mémoire d'un écrivain qui eût été digne de long souvenir, si les préjugés de son siècle n'avaient étouffé ses instincts créateurs. Ses œuvres qu'on ne lit plus nous prouveront combien ses contemporains furent rebelles à toutes les tentatives de réforme dramatique.

En répondant h cette curiosité qui porta les esprits vers l'Angleterre, et se manifestait en politique par les doctrines de Montesquieu, en littérature par les traductions de Letourneur, Ducis eut h lutter contre des résistances dont il ne put triompher qu'à grand'peine. Lekain ne fut-il pas le premier à refuser les rôles qu'il lui offrait, et cola parce qu'il « ne pourrait faire digérer ces crudités à un parterre nourri des beautés substantielles de Corneille, et des exquises

douceurs de Racine » ? Ce n'était que trop vrai ; car lorsque Ducis essaya d'acclimater Macbeth, tous les Aristarques poussèrent un cri d'épouvante. Comment eussent-ils toléré cet effroi, ces effarements, ces hallucinations, ces secondes vues, cette diablerie, ces sorcières, cette horreur fantastique, cette autopsie sanglante du cœur humain s'étalant tout vif dans ce drame où la logique du crime et du remords crée une sorte de fatalité qui, précipitant sa victime vers un abîme, l'entraîne comme une paille dans un tourbillon? Ce fut à qui étoufferait le scandale (( de cette verve allobroge » . Il fallut donc accommoder à la mode du jour des audaces qu'on taxait de barbarie. Encore ne pardonna-t-on pas les concessions les plus circonspectes. Aussi serait-il superflu d'expliquer plus longuement pourquoi Ducis, perdant toute confiance en lui-même, dut fausser son modèle par des adoucissements qui prétendaient en corriger la sauvagerie.

Ce fut à ce prix qu'il réussit à faire agréer, par surprise, un genre. bâtard auquel le jeu de Talma communiqua seul un semblant de beauté. Hamlet^ aussi lui, fut forcé de se réduire au ton sentimental des Nuits d'Yung. Voici du reste une lettre qui témoigne des transes de l'auteur. Il écrivit alors à Garrick: « Vous m'avez trouvé sans doute bien téméraire de risquer une telle pièce sur le Théâtre- Français. Sans rien dii:e des irrégularités dont elle abonde, le spectre qui parle si longtemps, les comédiens de campagne, et le combat au fleuret m'ont

paru des ressorts absolument inadmissibles. J'ai bien regretté pourtant de ne pouvoir y transporter l'ombre terrible qui expose le crime, et demande vengeance. J'ai donc été obligé en quelque façon de créer une pièce nouvelle. J'ai tâché seulement de faire un rôle intéressant d'une reine parricide, et de peindre surtout dans l'âme fière et mélancolique d'Hamlet un modèle de tendresse filiale. Je me suis regardé, en traitant ce caractère, comme un peintre religieux qui travaille h un tableau d'autel. »

De même, Othello ne passa qu'à la faveur d'un dénoûment heureux. Dans cette pâle esquisse de Roméo et Juliette ne cherchez donc ni l'alouette, ni le rossignol, ni la scène du balcon. L'original ne s'entrevoit ici que de loin, confusément, et à travers un brouillard. Ses hardiesses se noient dans un style inégal ou fade que traversent, comme par hasard, des lueurs fugitives. Ces bégayements aujourd'hui presque ridicules étaient pourtant ce qui rendit autrefois possibles ces œuvres prématurées. Aussi ne leur imputons pas des erreurs communes au temps dont elles gardent l'empreinte. Assurément le poëte se fit trop d'illusion quand il écrivit, à propos de son Roi Lear: «J'aime à traverser des abîmes, à franchir des précipices ; je sens qu'au fond je suis indisciplinable. » Avouons encore que son ami Thomas allait trop loin, lorsqu'il disait : «Vous êtes le missionnaire du théâtre ; vous faites la tragédie comme le Père Bridaine faisait ses sermons, parlant d'une voix de tonnerre, criant, pleurant, efl'rayant l'auditoire,

comme on effraye les enfants par des contes terribles. » Mais, s'il faut rabattre quelque chose de cet éloge, Ducis, par d'heureux mouvements et des scènes pathétiques, n'en a pas moins justifié cette boutade de La Harpe : « C'est bien heureux que cet homme n'ait pas le sens commun; car autrement il nous écraserait tous. » -

Obligé d'approprier à son auditoire un génie auquel on était réfractaire, il a donc quelque droit à notre gratitude, pour avoir tenté de révéler le théâtre de Shakespeare à une nation qui, suivant son expression, (( exige tant de ménagements, quand on veut la conduire par les routes sanglantes de la terreur » . Aussi n'avons-nous point envie de sourire, lorsque, le jour de la Saint-Guillaume , nous le voyons orner sa maison de fleurs, comme s'il célébrait une fête de famille. Sans surfaire sa valeur, n'oublions pas non plus que, malgré des couleurs un peu trop romanesques, sa tragédie à'Abufar ou Idi Famille arabe se recommande par la sincérité de l'inspiration biblique, et l'accent d'une âme toute patriarcale. Après la chute de Robespierre, entre le voyage de Volney et l'expédition d'Egypte, dans l'intervalle qui sépare Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand, Ducis sut émouvoir un âge de fer par cette image embellie de la vie pastorale ; et sa touchante peinture répondit bien aux vagues appels des imaginations qui commençaient à s'attendrir.

L'homme ne nous sera pas moins sympathique, et vaut bien la peine qu'on en dise un mot. Com-

ment ne pas aimer en lui le philosophe qui conserva son ingénuité de cœur au sein d'une société corrompue ? Écoutez l'anachorète qui, du fond de sa Thébaïde, disait un jour : « En vérité, il ne nous faut qu'une cabane dans ce lieu d'apparition où nous ne sommes que des ombres occupées à en voir passer d'autres, et oij les mots d'établissement, de projets, de gloire, de grandeur ne peuvent exciter que la pitié.,. Mais, sur ce grand fleuve delà vie, parmi tant de barques qui le descendent rapidement pour ne le remonter jamais, c'est encore un bonheur que d'avoir trouvé dans son batelet quelques bonnes âmes qui mettent leur cœur en commun avec vous. On entend le bruit de la vague qui nous dit que nous passons, et l'on jette un regard sur la scène variée du rivage qui s'enfuit. »

Comment ne pas estimer aussi le républicain qui, transporté par les magnanimes espérances de 89, laissa pourtant échapper bientôt de sa conscience indignée ce cri de courageuse douleur : « Que me parles-tu, Vallier, dem'occuper à faire des tragédies? La tragédie court les rues. Si je mets le pied hors de chez moi, j'ai du sang jusqu'à la cheville. J'ai beau secouer en rentrant la poussière de mes souliers, je médis comme Macbeth : Ce sang ne s'ef' facera pas. Adieu donc la tragédie ; fai vu trop cVAtrées en sabots pour oser jamais en mettre sur la scène. C'est un rude drame que celui où le peuple joue le tyran. Mon ami, ce drame-là ne peut se dénouer qu'aux Enfers. Crois-moi, Vallier, je donne-

rais la moitié de ce qui me reste à vivre pour passer l'autre dans quelque coin du monde, où la Liberté ne fût point une Furie sanglante. »

Comment enfin ne pas admirer le chrétien fidèle à ses croyances dans un siècle impie, et qui «baisait les degrés de l'autel où avait officié saint Féneloii^ ainsi que les pierres d'un sanctuaire domestique » ? Qui n'envierait surtout la sérénité de cette admirable page où l'amertume d'un deuil cruel s'associe à la douceur d'une résignation religieuse: «J'ai embrassé ma mère pour la dernière fois, à cinq heures et demie du soir, le 30 du mois dernier (juillet 1787), sans qu'elle ait pu me voir, ni m'entendre. Elle a rendu à Dieu son âme pure et chrétienne, après soixante-dix ans d'une vie exemplaire. Vous savez, mon ami, com.bien elle m'aimait. Elle a été ma mère dès mon enfance, et presque dans ma vieillesse. Elle m'a toujours porté dans son cœur, comme elle m'a porté dans son sein... Grâce à Dieu, mon ami, j'ai presque fini ma carrière, qui n'a été qu'une suite d'embarras et de douleurs. J'ai appris de ma mère la grande leçon de l'homme et du chrétien ; j'ai appris à souffrir. Si je sens une longue épine se tourner sur mon cœur avec tous ses piquants, je me tairai; et j'espère que mes douleurs secrètes me seront comptées dans un monde où tout est justice et vérité. Mon cher ami, j'ai mis ma confiance dans le Dieu de ma mère ; je lui demande de me conserver à jamais cette foi profonde, et de mourir comme elle sous la bénédiction céleste. Je n'aimerai jamais

personne, sans lui souhaiter, du fond de mon cœur, une mort aussi douce, et aussi sainte. »

Sous le Consulat et l'Empire, sa tenue ne fut pas moins digne. Il était de ceux que leur renommée désignait à une flatteuse attention ; et, dès ses premières campagnes, le général Bonaparte fixa ses regards sur un poète dont il goûtait en connaisseur le verbe héroïque et grandiose. Au retour de l'expédition d'Italie, il voulut même assister avec lui à une représentation extraordinaire de Macbeth; et, dans sa loge, il donna la première place au grand i tragique derrière lequel il affectait de s'effacer. Plus tard, lorsqu'il se disposait à partir pour l'Egypte, le conquérant désira vivement l'enrôler dans son escorte J de savants et de lettrés. Mais celui qui, tout jeune, " n'avait point osé franchir le détroit pour voir, face à face, Shakespeare joué par Garrick, recula, cette fois encore, devant la glorieuse aventure qui eût pour- ■ tant découvert à ses yeux l'horizon de ce désert auquel il venait d'emprunter les personnages du vieil Abufar, du brûlant Far-Han, et delà mélancolique Zuléma. Les avances de Bonaparte ne furent pas refroidies par cet échec. Campenon nous raconte en effet qu'invité à la Malmaison Ducis eut un jour avec le Premier Consul la conversation suivante : « Comment étes-vous donc venu ici, Ducis ? — Dans une bonne voiture de place qui m'attend à votre porte, et me ramènera ce soir à la mienne. — Quoil un fiacre 1 à votre âge 1 cela ne convient pas. — Général, je n'ai jamais eu d'autre voiture, quand le tra-

jet m'a paru trop long pour mes jambes. — Non, non, vous dis-je, cela ne se peut pour un homme de votre âge. Je veux tout arranger. — Général, repartit le poëte apercevant une bande de canards sauvages qui traversaient un nuage au-dessus de sa tête, vous êtes chasseur. Yoyez-vous cet essaim d'oiseaux qui fend la nue? Il n'y en a pas là un seul qui ne sente de loin l'odeur de la poudre, et ne flaire le fusil du chasseur. Eh bien, je suis un de ces oiseaux ; je me suis fait canard sauvage. »

Ses actes ne démentirent point ces paroles. Car trois numéros du Moniteur annoncèrent en vain qu'il était nommé sénateur. Mais ce refus, ne l'attribuons pas à un parti pris d'hostilité farouche, ni à une tapageuse ostentation d'indépendance. Luimême, il nous éclaire sur les motifs de son attitude par une lettre fort belle, oii nous lisons ces aveux : (( Je pourrais dire avec Corneille, en reconnaissant la distance infinie qui me sépare de lui :

Mon génie au théâtre a voulu ra'attacher,li en a fait mon fort; je dois m'y retrancher. Partout ailleurs, je rampe, et ne suis plus moi-même.

Il m'est impossible de m'occuper d'affaires; elles me répugnent, j'en ai horreur. Le mot devoir me fait frémir. Si j'étais chargé de grandes et hautes fonctions, je ne dormirais pas. Mon âme se trouble aisément;, et ma sensibilité est pour moi un supplice. Mes principes religieux me rendraient plus propre à une solitude des déserts qu'à toute autre condition.... Je

suis catholique, poëte, républicain, et solitaire. Voilà les éléments qui me composent, et ne peuvent s'arranger avec les hommes en société, ou avec les places. Je vous donne ma parole d'honneur que j'aimerais mieux mourir tout doucement, à Versailles, dans le lit de ma mère, pour être déposé ensuite auprès d'elle, que d'accepter la place de sénateur. Je n'aurai qu'une physionomie, celle d'un bonhomme, et d'un auteur tragique qui n'était pas propre à autre chose. )) Béranger ne dira pas mieux; peut-être même n*a-t-il pas dit aussi bien.

On le voit: aucun calcul de popularité n'entra dans ce no7i qu'il articula d'une voix si ferme. Pour lui, ce fut affaire de tempérament, et amour décidé de la retraite. Il eut sans doute le sentiment de ce qu'il valait, puisqu'il lui arriva de dire, avec une sorte de candeur : « 11 y a dans mon clavecin des jeux de flûte et de tonnerre. Comment cela va-t-il ensemble? je n'en sais rien; cependant cela est ainsi.» Mais, tout en se mettant à son rang, il ne cessa pas de préférer à l'éclat des honneurs l'ombre de l'ermitage oîi il ne lui déplaisait point de se laisser oubUer, si j'en crois ces confidences adressées à un ami : « Il m'est fort indifférent que les hommes du jour me fassent passer pour un imbécile. C'est me rendre mon rôle facile jouer, si j'étais homme à en jouer un. Je ne ferai aucuns frais, ni pour soutenir, ni pour détruire cette behe réputation. Je trouve cela trop commode i)our y rien changer. »

Dans cet asile où s'abrita sa lière pauvreté, il

vécut heureux de ce bonheur « qui n'est qu'un malheur plus ou moins consolé ». Nulle inquiétude d'avenir n'y troublait la paix de ce sage qui écrivit avec tant de simplicité : « Je ne dois rien à personne, j'ai du bois pour une moitié de mon hiver, un quartautde vin dans ma cave, et dans mon tiroir de quoi aller pendant deux mois. Mon petit dîner, qui est mon seul repas, est assuré pour quelque temps, comme vous voyez; et je le prendrai chez moi, à la même heure.... Mais le chapitre des accidents, des maladies ?... A cela je réponds que Celui qui nourrit les oiseaux saura bien aussi venir à mon aide. » N'eut-il pas d'ailleurs pour compagne sa Muse toujours fidèle , non celle de la terreur et de la pitié, comme autrefois, mais une muse d'intérieur, toute famiUère, qui rêvait, elle aussi, à perte de vue, pour son plaisir, (des pieds appuyés sur les vieux chenets du roi Dagobert, et du bon évêque saint Éloi» ? Ce fut elle qui lui rendit si délicieuses ses promenades « à travers les plaines de rose bruyère, ou bien entre des buissons couverts de fleurs, et qui chantent ». Elle lui murmura tout bas de jolis vers où brille plus d'un paysage dont la fraîcheur justifie ce mot de Ducis, disant à propos de La Fontaine :

Je ne l'apprenais pas, je le savais par cœur.

Ce fut elle qui, sous la charmille, improvisa, sans le moindre soupçon d'amour-propre, ces petits poëmes d'arrière-saison oîi, par des notes tantôt plaintives et tantôt enjouées, il fit pressentir soit le

spiritualisme religieux de Lamartine, mais comme par d'inconscients préludes, soit la philosophie pratique de Déranger , mais radieuse de certaines clartés que l'épicurien et le frondeur sceptique ne connut jamais. Ici, le novateur se révèle encore par échappées ; car sa description du Presbytère de Rocquencourt^ son Caveau, ses Pénates, sa Musette, son Ruisseau, et son 7e5/«men;f procèdent de sources ignorées jusqu'alors. Même quand la langue faiblit^ on y sent je ne sais quoi de cordial et de sain, de la candeur, des sentiments naturels, l'effusion d'un cœur ouvert aux joies innocentes, une sérénité souriante, et parfois les douces amertumes du croyant visité par l'épreuve, mais réconforté par la Foi et par l'Espérance. De ces opuscules on pourrait détacher d'ingénieux motifs auxquels manque seulement l'industrie d'une expression définitive. La sienne va trop à l'abandon; mais^ si le tissu de son style est lâche, il n'a rien d'artificiel, et s'égaye de fleurettes qui ont une grâce toute champêtre.

Bien que ces fantaisies nous agréent plus que son théâtre, il serait pourtant ingrat de dédaigner ce Shakespearien de hasard qui eut l'âme vraiment tragique. Mal servi par des instruments insuffisants pour la tentative qu'il osa, réduit à des moyens prosodiques dont la fausse noblesse fut un obstacle à son essor, déconcerté par l'ironie ou les révoltes de l'opinion, il eut, malgré tout, le mérite de s'être laissé ravir par un attrait irrésistible vers le poëte extraordinaire qu'il entrevit, sans avoir pu l'approcher directement.

C'est quelque chose d'avoir éprouvé cette inquiète curiosité de l'inconnu. Sans doute, le souffle divin ne fit qu'effleurer son front , et il en ressentit à peine le lointain frisson ; mais les maladresses mêmes de son instinctive émulation furent au moins un de ces signes qui intéressent l'histoire. Nous n'irons pas jusqu'à dire avec un homme d'esprit que Ducis (( accomplit une révolution sans le vouloir, comme cela est arrivé parfois à la garde nationale » ; mais nous lui saurons gré d'avoir été l'ouvrier de la première heure, de cette heure ingrate où la vérité du lendemain n'est d'ordinaire qu'une utopie exposée aux sarcasmes de la routine. Quand les suffrages de l'estime publique le désignèrent à l'Académie pour le siège où il remplaça Voltaire, il put donc à bon droit paraître le patron d'un genre nouveau. Car ses élans indécis furent un pas décisif vers des voies inexplorées.

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