‹ Tableau de la littérature française, 1800-1815 (volume 3)Chapitre 28 sur 58 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Marie-Joseph Chénier. Disciple de Voltaire, il fut trop soucieax de transformer la scène en tribune. Charles IX et Louis XVI, le chancelier de l'Hôpital et M. Necker, l'amiral Coligny et La Fayette. — Le Tyrtée de la République. Les pièces de circonstance. Henri VIII, Calas, Caius Gracchus, Fénelon, Timoléon. — Les deux frères : Êpitre sur la calomnie. — L'homme dans le poëte. Jugement de M"« de Staël. — Le satirique. Les nouveaux saints. — Attitude de Chénier au 18 Brumaire, ses tentations. Le brevet de sénateur, et les palinodies de Cyrus. Revanche d'une disgrâce ; Tibère. La scène de Saint-Cloud. Épitre à Voltaire. Destitution, noble vengeance de M. de Talleyrand. Les blessures cicatrisées. — Conversion tardive. Rapport sur les prix décennaux. Justice rendue à ses ennemis ; Chateaubriand lui porte malheur. — Conclusion. Son héritage académique.

A la figure avenante de Ducis s'oppose naturellement celle d'un autre poëte dont le nom, encore très-retentissant sous l'ère impériale, finit par s'éteindre peu à peu dans un silence aujourd'hui plus profond qu'il ne sied. Nous voulons parler de Marie- Joseph Chénier qui, loin de se tenir en dehors et au-dessus des orages, ne s'obstina que trop à mettre son improvisation au service d'un intérêt politique. L'éclat bruyant de sa popularité passagère n'étonnera pas notre siècle qui sait par expérience combien les partis sont indulgents et prodigues pour ceux qui les flattent, sauf à les oublier quand ils n'ont plus besoin de leurs complaisances. Or, ce talent plein d'ambitions remuantes fut un des premiers à donner

l'exemple périlleux d'une muse qui se compromet, aux dépens de l'art, dans la mêlée des colères et des violences.

Propager des doctrines de combat, transformer ses œuvres eii professions de foi, et la scène en tribune ; adapter la tragédie nationale de Laurent du Belloy aux thèses historiques de Mably, etla tragédie romaine de Voltaire aux fureurs emphatiques de Lebrun ; accommoder le Siège de Calais et la Mort de César aux lieux communs qui transportaient d'enthousiasme les héros du Jeu de paume et les vainqueurs de la Bastille, telle fut la poétique de cet agitateur qui courtisa le peuple sous prétexte de l'éclairer^ et le suivit en croyant le conduire. Une idée fixe domine son théâtre. Il voulut ameuter le parterre contre les rois et lés prêtres. Supprimant, sans qu'on les regrette, les confidents et la mythologie, se réduisant à une action austère d'oii l'amour était proscrit, mais acceptant le moule classique et toutes ses servitudes, il y fit entrer non la peinture des caractères, mais des dissertations, des tirades, des manifestes, des harangues, et des plaidoyers.

Tel avait été son Charles IX, long pamphlet oii un apôtre de la tolérance faisait appel au fanatisme de la rue contre celui du palais. Il put en effet dire avec orgueil : a J'ai conçu avant la Révolution une pièce que la Révolution seule pouvait faire représenter. » Oui, il fallait que les tyrans d'alors fussent vraiment bien débonnaires pour permettre ce prologue, ou plutôt cette proclamation anticipée de leur chute

prochaine. Mais peut-être y eut-il moins de courage que ne le pensait Chénier dans le signal dont il s'applaudit. Caria monarchie était déjà blessée au cœur. Aussi fut-il prophète à coup sûr dans ces vers :

Ces tombeaux des vivants, ces bastilles affreuses S'écroulèrent un jour sous des mains généreuses.

Danton le comprit, lorsque assistant à cette soirée, comme au prélude de la bataille, il dit à haute voix : « Si Figaro a tué la noblesse, Charles IX tuera la royauté. » Camille Desmoulins ne lut pas moins clairvoyant; car il s'écriait en plein foyer: « Cette pièce avance plus nos affaires que les journées d'Octobre. » Et pourtant, combien toute cette lave nous semble aujourd'hui refroidie ! En dépit de certaines touches vigoureuses, et de quelques effets dus à la mise en scène, par exemple, le tocsin qui sonne au IV* acte, la bénédiction des poignards, et l'explosion indignée du jeune roi de Navarre, qui de nous supporterait sans impatience tant d'interminables discours, et surtout ces anachronismes perpétuels qui personnifient Louis XYI dans Charles IX, M. Necker dans le chanceUerde l'Hôpital, et La Fayette dans l'amiral Coligny? Mais ces défauts mêmes furent des beautés éloquentes pour des haines qui guettaient l'occasion de s'exalter jusqu'à l'ivresse. Aussi le triomphe de Chénier fut-il une de ces dates qui allaient prendre rang dans les fastes de la Révolution.

Celui qui, la veille, débutait au bruit des sifflets, avec Edgar et Azérnire^ entra donc de prime-saut

dans la gloire. En lui, la République reconnut d'avance le Tyrtée dont les strophes devaient bientôt traduire le Moniteur^ adresser des politesses banales à l'Être suprême, fêter la Raison par des rimes trop raisonnables, et célébrer de loin des victoires dont l'allégresse donna du moins au Chant du départ un faux air d'inspiration. Mais, en attendant l'heure du lyrisme officiel, Henri VIII ^ qui ne tarda pas à suivre Charles LY, continuait la guerre commencée, en livrant aux injures de la foule un tyran bêtement atroce, moitié bouffon et moitié Barbe-bleue, qui gesticule durant cinq actes, pour démontrer qu'il est ce qu'un mari ne saurait être sans encourir un peu de ridicule. Et pourtant, les intransigeants d'alors jugèrent mauvais qu'un des leurs se fût oubHé jusqu'à rendre intéressantes les infortunes d'un personnage royal, d'Anne deBoulen, dont la figure sympathique rappelle vaguement certaines héroïnes de Racine. Aussi, pour obtenir son pardon, Chénier s'empressat-il de revenir aux déclamations sûres de plaire. Son drame de Calas n'eut pas seulement le tort d'envenimer des colères qui n'avaient plus aucun à-propos. Disciple servile de l'étiquette classique, ne s'avisa-t-il pas de l'imposer à un sujet contemporain, de faire parler à des bourgeois de Toulouse la langue solennelle d'Agamemnon, de prêter même à la servante de son héros des élégances renouvelées de Théramène, et le jargon prétentieux d'une métaphysique voisine de \ Encyclopédie?

Bien que nos sympathies soient peu cordiales

pour un poëte qui exploita les passions de la multitude au profit de sa vanité, ou se drapait dans sa toge de tribun, il est cependant juste de reconnaître que les crimes de 93 firent reculer d'horreur un jacobin jusque-là trop aveugle. Oui, en face de l'échafaud où son frère allait mourir noblement, il osa protester enfin contre les malfaiteurs dont il avait été si longtemps je ne dirai pas le complice, mais tout au moins la dupe. Sous la dictature de Robespierre, Caius Gracchus se permit en effet des vérités tardives, mais périlleuses, qui nous paraîtraient plus louables encore, si elles n'étaient point gâtées par la contagion du pathos révolutionnaire. Son Fénelon se recommande aussi par des sentiments d'humanité qui rachètent l'ennui d'une idylle trop béate, oii la sentimentalité de Numa Pompilius se mêle à la philanthropie larmoyante de La Chaussée, aux fadeurs de Gessner, et à des sermons qui eussent fort surpris l'archevêque de Cambray. Quant à Timoléon^ le meilleur éloge de cette pièce est la date de sa représentation. Destinée à braver la Terreur, elle ne put que la flétrir, après sa chute. Car elle dut attendre le 9 Thermidor pour faire applaudir impunément ces vers :

La tyrannie altière et de meurtres avide, D'un masque révéré couvrant son front livide, Usurpant sans pudeur lo nom de Liberté, Koulc au sein de CorinUie un ciiar ensanglanté.

Voilà des témoignages qui protègent Joseph Chénier contre des accusations offensantes pour sa mémoire. Aussi n'écouterons-nous pas les cruelles

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diaUùbes qui portèrent cette épigraphe : « Caïn, ^lias-tu fait de ton frère ? )>Non, un si odieux mensonge n'a plus besoin d'être réfuté. Pour nous en convaincre, il suffira de lire r£/)^Vre sur la Calomnie. Par l'accent d'une poignante douleur, elle persuadera les plus prévenus. Le jour où d'un cœur ulcéré s'échappèrent ces cris d'indignation, leur éloquence fut une démonstration d'innocence ; et il n'est plus permis de conserver un doute sur la sincérité des sentiments qui dictèrent cette riposte :

Ceux que la France a vus ivres de tyrannie, Ceux-là même, dans l'ombre armant la calomnie, Me reprochent le sort d'un frère infortuné. Qu'avec la calomnie ils ont assassiné 1 L'injustice agrandit une âme noble et fière. Ces reptiles hideux, sifflant dans la poussière, En vain sèment le trouble entre son ombre et moi. Scélérats, contre vous elle invoque la Loi. Hélas! pour arracher la victime aux supplices, De mes pleurs chaque jour fatiguant vos complices, J'ai courbé devant eux mon front humilié ; Mais ils vous ressemblaient, ils étaient sans pitié l

Croyons donc à l'amitié des deux frères entre lesquels se dressa la Furie des guerres civiles. Après tout, le plus à plaindre n'est pas la pure victime dont la mort fut aussi belle que ses chants. Car, sans nier les larmes de celui qui eut le malheur de survivre, avouons que, par la témérité de ses actes ou de ses paroles, il a pu donner prise, un instant, à d'injustes soupçons. « Caractère atrabilaire et vindicatif, il était, dit M""' de Staël, à la fois violent et susceptible de frayeur, plein de préjugés, quoique en-

thousiaste de philosophie, inabordable au raisonne-ment quand on voulait combattre les passions quil respectait comme ses dieux pénates, et tellement possédé par l'amour-propre, qu'il s'étonnait sans cesse de lui-même, au lieu de travailler à se perfectionner. » Voilà bien le tempérament d'un fanatique, je veux dire d'un esprit aveugle, étroit, entêté de son infaillibilité, toujours prêt à prendre de grands mots pour de grandes idées, nourri d'illusions et de phrases, jusqu'au jour où, la leçon du malheur profitant à son talent, l'homme parut enfin sous le rhéteur, et put, à bon droit, s'étonner alors d'une verve originale que lui avait refusée sa Melpomène chancelante sur un cothurne usé.

Si Michaud put dire de Joseph Ghénier, « que le peuple avait pleuré plus de ses lois que de ses tragédies », ceux mêmes qui ne partageraient pas les préventions d'un voltairien à outrance ne sauraient pourtant contester le mérite de ses représailles satiriques. Ils estimeront en elles, avec la constance d'une conviction, la franchise du style, une ironie qui emporte la pièce, et la fierté d'un vaincu qui put dire de lui-même :

Oli! qu'aisément comblé d'éphémères honneurs.

De tous nos grands braillards j'aurais fait des prôneurs,

Si, désertant la France, et flattant l'Angleterre,

Ma Muse eût mendié Tor qui nous fait la guerre,

De la cause publique affiché l'abandon,

Acheté par la honte un scandaleux pardon,

Et, quittant le drapeau de la Haison proscrite,

Etalé sans jmdeur un cilice hypocrite !

Mais, ferme dans ma route, et vrai dans mes discours,

Tel je fus, tel je suis, tel je serai toujours.

(lOrgé de honte et d'or, un impudent Maurice,

Du Pouvoir, quel qu'il soit, adorant le caprice,

De tout parti vaincu mercenaire apostat,

Peut vendre ses amis comme il vendit l'État.

Lorsque la trahison marche sans retenue,

Lorsque la République est partout méconnue,

Dédaignant de flatter ses ennemis puissants,

A son autel désert j'apporte mon encens.

Dans sa guerre d'épigrammes contre ces libellistes « qui dînent de mensonge^ et soupent de scandale » , l'esprit ne lui fit pas défaut, non plus que le courage. Car, sous le Directoire, c'était vraiment une puissance que ces folliculaires dont il disait :

Nul n'a besoin d'honneur, tous ont besoin d'argent.

Ses coups d'étrivières flagellèrent donc justement les roués parmi lesquels se cachaient ses diffamateurs anonymes. Mais qui reconnaîtrait le barde rayonnant de 1790 dans ce duelliste pâle et fiévreux qui, les traits contractés par une sourde rage, en est alors réduit à combattre sans trêve toute une meute d'insaisissables ennemis? Il exerçait du moins son droit de légitime défense, quand, au plus fort d'une réaction religieuse dont il méconnut la portée, à la veille du Concordat, et au lendemain du jouroii apparaissait le Génie du christianisme^ il publia, en quelques semaines, cinq éditions successives de ses Nouveaux Saints^ boutade qui se soutient encore par des méchancetés amusantes dont la finesse fait sourire

ceux mêmes qui regrettent d'y rencontrer certains traits d'impiété surannée.

Mais , tout en affectant le stoïcisme , il n'était qu'un faux puritain. Aussi n'aurons-nous pas la simplicité de voir un martyr de la foi républicaine dans cet épicurien fastueux et dissolu qui, sous ses apparences de Spartiate, ne se fit point prier pour applaudir au 18 Brumaire, comme l'attestent des vers où il ne ménageait pas l'encens au Premier Consul. Il est vrai que bientôt il changea de ton, lorsqu'en 1802 il s'irrita d'être inscrit sur la liste des vingt membres éliminés du Tribunat. Ses goûts dispendieux ne furent peut-être pas, non plus, étrangers aux rancunes de cette disgrâce qu'adoucit bientôt, en 1803, le poste d'inspecteur général de l'Université. En effets quand Fouché lui fit espérer un brevet de sénateur, le conventionnel de 93 se laissa tenter encore, et oublia facilement qu'il avait dit autrefois:

De scandaleuses voix que hait la Liberté, Aux yeux républicains, chantent la Royauté.

Pour flatter un caprice du Souverain, il consentit même à terminer par la cérémonie d'un couronnement cette tragédie de Cyrus, oh des allusions transparentes se tournèrent en hommages rendus à la fortune de César. Ajoutons que, pour obtenir le pardon d'une apostasie, le courtisan maladroit laissa traîner encore çà et là, dans quelques scènes, ses oripeaux de tribun. Mais ce fut peine perdue ; car il ne réussit h satisfaire ni le maître, ni le public.

L'indifférence de Tun dédaigna des avances sans crédit, et que démentait un long passé. Quant à l'autre, il châtia cette palinodie par des murmures, et par une tempête de sifflets dont l'explosion retentit jusque dans la rue. Le brevet de sénateur resta donc en portefeuille, et Chénier finit comme il avait commencé, par une chute, mais bien cruelle, puisqu'elle atteignait la personne même.

Il le comprit, et ne songea plus qu'à réparer une faute humiliante. Aussi mécontent de lui-même que des autres, il refoula ses amères tristesses, et relut Tacite avec l'âpreté d'un cœur qui cherchait la revanche, sinon de son honneur, du moins de son amour-propre. Or, le sujet de Tibère lui parut un sûr instrument de vengeance; et, cette fois, ses rancunes le servirent bien. Car, sous une imitation d'ailleurs trop froide et trop savante, on retrouve cette mélancolie que donne aux âmes l'impatience de la servitude. Dans une facture rigide et nue, on aime à surprendre ici

Ces tons maîtres de l'âme, et ces mots pénétrants Qui, jusque sous le dais, font pâlir les tyrans.

Ce fut donc son œuvre maîtresse, et pourtant elle n'est pas irréprochable ; car il y a là plus de discours que d'action, et les personnages y sont trop souvent les confidents de Tauteur ; une érudition indiscrète y parade avec complaisance, et la satire y fait digression. Mais l'ensemble n'en est pas moins un beau moulage exécuté d'après l'antique par un des meil-

leurs élèves de Voltaire. En somme, malgré certaines longueurs, cette peinture du despotisme reste assez digne de son modèle.

La preuve en fut la colère de l'Empereur. Il se fit lirelapièce, àSaiiit-Cloud, par Talma. Les trois premiers actes passèrent sans accident; Napoléon s'agitait même sur son fauteuil, en répétant à plaisir : «C'est beau, très-beau ! » Mais, quand vint, au quatrième acte, ce dialogue de Cneius et de Pompée, où tant de sombres allusions surgissent comme des Euménides vengeresses, tressaillant tout à coup, il se leva brusquement, et ne cessa plus de marcher à grands pas. Enfin, la lecture achevée: « C hé nier est fou I s'écria-t-il, en saisissant le bras de Tacteur. Non, cette pièce ne saurait être jouée î Dites-lui bien cela.» Il n'y avait pas de recours contre un pareil arrêt, et l'auteur de Cyrus dut se résigner à perdre ses chances de réhabilitation.

Un autre eût courbé la tête, mais Chénier n'était pas homme à déserter sitôt la lutte ; et, sans renoncer à Tespoir de ramener l'opinion, ses représailles se firent jour dans VÉpître à Voltaire^ avec un talent dont la verve correcte et la précision élégante n'eurent jamais plus d'énergie. Sous l'entrain de cet opuscule philosophique frémit la fureur concentrée d'un ennemi, Qui conserve le droit de parler en secret,

et brave môme ouvertement la foudre par cette provocation :

Tacite en traits de flamme accuse nos S6jans, Et son nom prononcé lait pâlir les tyrans.

Une attaque aussi directe ne pouvait rester inaperçue; et, malgré l'intervention de Daunou, Joseph Chéuier fut brutalement destitué « dans ï intérêt de la morale y). C'était Fouché qui osait parler ainsi dans les considérants de l'arrêté 1 Ce coup fut douloureux pour un prodigue qui se vit réduit à vendre sa magnifique bibliothèque. Mais il fit bonne contenance, et une épreuve dignement supportée lui valut du moins ce retour de faveur populaire qui est le bénéfice de la persécution. Les enchères furent poussées avec ardeur, et M. de Talleyrand,qui avait pourtant à venger des griefs personnels, acheta gracieusement^ sans compter, toute la splendide édition de Voltaire que le poëte besoigneux venait de publier, pour parer aux premières nécessités d'une détresse imprévue.

Cetle libéralité lui permit de tenir tête à la trombe qui, du reste, passa comme un éclair. Car l'Empereur, regrettant peut-être la brusquerie d'un premier mouvement, ne tarda pas à pourvoir le fonctionnaire déchu d'une sinécure devenue vacante aux Archives. Une pension annuelle de 8,000 francs, et une indemnité régulière de 6,000 francs, servies sur la cassette impériale, finirent par cicatriser définitivement la plaie d'argent. C'était là, disons-le, se montrer magnanime pour un adversaire qui, la veille encore, écrivait en toutes lettres ce vers outrageant : Un Corse a des Français dévoré l'héritage.

Aussi la reconnaissance finit-elle par désarmer un irréconciliable. 11 eut même le bon sens de com-

prendre qu'il était temps de faire oublier, ou pardonner les torts de son humeur ; et la pensée d'une fin prochaine vint en aide à cette métamorphose qui eût été plus méritoire, si elle avait paru tout à fait désintéressée.

Ses collègues de TAcadéraie furent les premiers à lui savoir gré de ce repentir. Car, lorsque Napoléon chargea l'Institut de rédiger un rapport sur les progrès accomplis, depuis la Révolution, dans les sciences et les lettres, ils en confièrent le soin à la plume que cet honneur semblait inviter à donner publiquement un gage de modération inattendue. Cette occasion ne fut point perdue, et bien en prit à un écrivain habitué jusqu'alors à ces controverses ardentes où la voix se fausse ; car sa prose y gagna ce qu'il ignorait auparavant, la mesure et la simplicité.

Devenue circonspecte^ elle sut distribuer l'éloge avec courtoisie, même àdes adversaires qu'étonna trèsagréablement sa justice bienveillante. L'atticisme de Chénier fut donc une nouveauté pour ceux qui l'avaient vu si souvent transporter dans les débats littéraires l'acrimonie des querelles politiques. Ce qui, chez tout autre, ne serait qu'une qualité de l'esprit parut presque un acte de vertu chez un polémiste d'ordinaire si dénigrant, et si dénigré. Delille, Suard, Morellet et Michaud furent tout confus d'une impartialité dont ils ne lui avaient pas eux-mêmes offert le bon exemple. Tandis qu'il louait avec chaleur M""" de Staël proscrite, il eut aussi le bon

goût de signaler aux suffrages du jury l'œuvre de son plus implacable détracteur, le Lycée de La Harpe ; et il le fît en des termes si flatteurs que l'Académie, ratifiant les conclusions du rapport^, ne voulut rien changer à la formule d'un jugement équitable. Chateaubriand se^ 1 lui porta malheur. Car, plus conservateur en littérature qu'en politique, Chénier ne nuisit qu'à lui-même par le pédantisme d'une diatribe qui accusait son manque de clairvoyance, et un esprit fermé à tout instinct de réforme poétique. Dans une révolution dont le sens lui échappait, il ne vit qu'une émeute. Or^ en se refusant à faire généreux accueil à l'esprit nouveau, ce louangeur du vieux temps se condamna d'avance à subir bientôt la peine du talion.

Il ne se doutait guère, parmi ses entêtements d'école, de la distance qu'un avenir prochain allait établir entre les deux noms de Joseph et d'André. Aujourd'hui, passer de Tun à l'aufre, n'est-ce pas aller de l'ombre à la lumière? Et cependant, il fut un jour oii le favori de l'opinion était celui dont on ne parlerait plus guère, s'il n'avait pour patronage la gloire protectrice du doux poëte qui chanta l'Aveugle, et le Jeune Malade. L'erreur d'autrefois est donc réparée. Elle l'est si bien que cette réparation ne nous paraît pas exempte de quelque injustice. En effet, si le Jacobin a été légitimement renversé des tréteaux oii se démena son personnage de théâtre, s'il convient de ne pas ti- ! er de l'oubli le Classique enragé qui ne sut emprun-

ter à Voltaire que la déclamation, et à Lebrun que l'emphase, Joseph Chénier n'est pourtant pas mort tout entier avec les faux dieux qu'il a trop encensés ; et l'on se plaît à relire encore bien des pages où

Il para la Raison du charme des beaux vers.

On a même tant abusé de la rêverie, du pittoresque, et de la couleur que ce style si ferme et si sobre a pour nous un prix singuHer. Nous y retrouvons les plus saines traditions de notre langue, ravivées par une verve de bon aloi,dontla sincérité vaut parfois la verdeur gauloise de Boileau. Son élégie de la Promenade^ ses discours sur l'Erreur^ ou V Intérêt 'personnel^ VÉpître à Voltaire, et la plupart de ses satires sont réellement dignes de l'écrivain qui a dit :

Le goût n'est rien qu'un bon sens délicat, Et le génie est la Raison sublime.

Il est vrai toutefois d'ajouter qu'à ses yeux la Raison fut un mot trop étroit; car il confondit avec elle bien des préjugés qui l'aveuglent, et il eut toutes les superstitions de ceux qui n'adoraient en elle qu'une ennemie de l'ordre politique ou religieux. En cela, il se crut philosophe, et ne le fut pas plus qu'il n'était poëtc dans ses tragédies. Mais n'imitons pas son intolérance, en lui reprochant d'avoii*, comme tant d'autres, trop abondé dans l'esprit de son siècle. Après tout, cet excès eut des excuses, et nous semble préférable aux révoltes de ceux qui, maudissant leur temps, s'en exilent avec colère. Plai-

gnons donc seulement un talent qui eut le tort de s'amoindrir par ses partis pris trop exclusifs. C'est une des causes qui expliquent le discrédit rapide de sa réputation *.

Lorsque Chénier mourut, en 1811, à quarantesix ans, l'Empereur, par une sorte d'ironie qui ressemble à un calcul, voulut donner l'héritage de son fauteuil académique à l'auteur du Génie du christianisme. Le duc de Rovigo fut chargé de la négociation. M. de Chateaubriand se fit un peu prier ; car les libres penseurs étaient en majorité à l'Institut, et « cette tanière de philosophes Teffrayait ». Mais enfin, il se décida, envoya ses cartes, et l'élection eut lieu. Il ne restait plus qu'à prononcer le discours oii le royaliste et le catholique devait faire l'éloge d'un républicain et d'un voltairien. Qu'advint-il de cette situation fausse? Ecoutez ici les Mémoires d' outre-tombe :

l. Chénier a traduit avec exactitude deux chefs-d'œuvre de Sophocle, VŒdipe-roi, et VOEdipe à Colone. Dégagé du souci de l'invention, tout entier au soin de la facture, il réussit à reproduire l'aisance, la simplicité, le nombre et l'harmonie du modèle antique. Aussi son style se distingue- t-il ici par des mérites qui manquent souvent à ses productions originales. Malgré certaines faiblesses de détail, on pourrait dire que ces études, aujourd'hui trop ignorées, sont, à elles seules, préférables à tout son théâtre. Les chœurs eux-mêmes ont été rendus fidèlement, et avec une heureuse souplesse. Il serait à désirer que l'attention revînt à cet essai dont quelques parties rappellent l'industrieuse imitation d'André Chénier. Elles ont une fraîcheur de jeunesse, une fleur de nouveauté qui ne se rencontre point dans ses autres créations. C'est au moins une œuvre toute désintéressée, ce qui fut rare chez ce déclamateur entêté de politique, et habitué à ces anachronismes dont les mensonges passionnés altèrent l'histoire, aux dépens de l'art ou de la vérité.

« Le discours fut porté à Saint-Cloud par M. Daru, et Bonaparte déclara que, &'il eût été prononcé, il aurait fait fermer les portes de l'Institut, et m'eût jeté dans un cul de basse-fosse pour le reste de ma vie. M. Daru me rendit le manuscrit ça et là déchiré, marqué ab irato de parenthèses et de traces au crayon. L'ongle du Kon était enfoncé partout, et je croyais le sentir dans mes flancs. M. Daru ne me cacha pas la colère de Napoléon; mais il me dit qu'en conservant la péroraison, sauf une douzaine de mots, et en changeant presque tout le reste, je serais reçu avec de grands applaudissements. On avait copié le discours au Château ; quelques phrases y furent supprimées, d'autres interpolées; et, peu de temps après, il parut dans les provinces imprimé sous cette forme. )) Si ce récit est fidèle, Joseph Chénier n'imagina jamais un plus beau sujet de satire.

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