‹ Tableau de la littérature française, 1800-1815 (volume 3)Chapitre 46 sur 58 · CHÊNEDOLLÉ · texte numérisé non relu

CHÊNEDOLLÉ

la rêverie. « A neuf ans, nous dit-il, on me surprenait souvent immobile, sur notre balcon, le regard fixe, contemplant, durant dos heures entières, les lumineux coteaux de Burcy, quand la chaleur frémissait ardemment dans les airs. » Du collège de Juilly, qui se souvenait de Malebranche et de son idéalisme platonicien, il revint au foyer paternel, le goût formé par une discipline forte, libérale et toute littéraire. C'était vers 89 ; mais nul souci politique ne troublait encore les ioies de son retour ; car, en ses notes confîdentielles, il se montre à nous prompt à jouir de son indépendance, naïvement enchanté par le réveil du printemps, errant avec volupté dans son Arcadie normande, partageant ses ravissements entre la nature et les livres familiers où il pouvait la retrouver, c'est-à-dire BufTon, Gessner, Bernardin de Saint-Pierre, et Rousseau. Emu d'un doux enthousiasme par la lecture de la Nouvelle Eélo'ise^ n'écrivitil pas un jour à Jean- Jacques pour solliciter la fin d'un manuscrit qui était en cours de publication : hommage d'admiration ingénue à laquelle l'ermite d'Ermenonville répondit avec une ironique, mais patriarcale bonhomie? Dans le journal oii l'adolescent, épris de beaux songes et curieux d'interroger son cœur, épanchait ses premières impressions, nous rencontrons, à chaque page, de fraîches ébauches qui sont les primeurs d'un talent pittoresque et réfléchi. Cette floraison se serait bientôt épanouie solitairement, et d'elle-même, si la Révolution, comme une gelée d'avril, ne l'avait tout à coup interceptée. Dès

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que sévirent de criminels excès, Chênedollé suivit le flot des gentilshommes qui émigraient avec leurs illusions ; car il était trop poëte pour ne pas obéir, comme Chateaubriand, à ce qu'il crut l'honneur. Il fit donc, aussi lui, campagne dans l'armée des princes ; et, après les angoisses d'un inévitable désastre, il finit par se fixer à Hambourg, oii l'appelait Rivarol. (( Venez, avait-on dit, nous vous mettrons en serre chaude, et lout ira bien. » Il vint, en effet, et tout alla de mal en pis : car, au lieu de s'abandonner aisément à son heureuse nature qui eût trouvé des voies faciles, cette intelligence, jusque-là disponible, dut subir le joug de celui que sa candeur nommait « un grand homme, le dieu de la conversation )) .

Dès lors, tremblante devant la fatuité de ses oracles, elle n'eut pas assez de ressort pour échapper au charme fascinatcur de l'éblouissant virtuose, dont la verve improvisatrice lui paraissait infaillible. Pour certains esprits trop défiants d'eux-mêmes, trop prompts h la sympathie, et doués d'une délicatesse toute féminine, c'est parfois un malheur que de tomber ainsi sous une tutelle où s'aliène leur franchise. Cette servitude est d'autant plus périlleuse qu'elle devient douce à leur indolence, et que l'affection leur dérobe recueil. Or, ChônedoUc courut ce risque. Le tourbillon l'enveloppa si bien qu'il finit par ne plus s'appartenir, et perdit le sens de ses propres aptitudes ; môme quand il cessa d'être sous la tyrannie de ce patronage dangereux, il no put s'émanciper que timidement. Le faux pli lui resta.

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Voilà pourquoi il s'enfiévra derôves sublimes. Un régime excitant fit trop fermenter une imaî^ination qui ne devait écouter que les voix du cœur. Du commerce entretenu, pendant deux années, avec un roi de salon, et de la turbulente fécondité de ses causeries provocatrices jaillit, du moins, l'idée première de ce poëme qui s'intitula, plus tard, le Génie de l Homme, Aux méprises d'une admiration qui lui fut un piège s'ajoutèrent aussi les influences d'un illustre voisinage, de Klopstock et de sa Messiade^ qui, tout en ouvrant au poète des horizons ignorés, effraya son courage par les difficultés d'une émulation hasardeuse. Car la vue d'un idéal ardu peut, commue dit Sainte-Beuve, « devenir mortelle » pour ces Muses discrètes qui s'humilient, et s'inclinent trop pieusement devant les maîtres. Or, celle de Chênedollé, toujours si lente à se risquer, ne se sentait pas l'aile assez puissante pour tenter la gloire des grandes aventures. Elle craignait les regards, et n'était faite que pour la flûte pastorale murmurant ses émotions dans les solitudes oii la nature livre aux âmes recueillies le secret de sa grâce, et de sa majesté religieuse.

On s'en aperçut bientôt, lorsqu'il eut quitté les cercles savants de l'Allemagne pour les paysages de la Suisse. La vue des Alpes lui fut en effet plus bienfaisante que les secousses d'une critique fantasque, ou l'aiguillon d'un exemple inaccessible. En face de ces montagnes qui avaient porté bonheur à Jean Jacques, il se souvint enfin de ce qu'il était; et son poëme de la Nature ?>Q dessina fièrement dans une pensée qui

échappait aux séductions d'une amitié mal assortie. Si le salon de Coppet, et sa métaphysique, lui gâta parfois les lacs et les vallées, il eut pourtant là des moments d'essor qui inspirèrent au peintre des tableaux dignes de son modèle ; et M"^ de Staël put lui dire sans trop d'exagération : « Vos vers sont hauts comme les cèdres du Liban. )>

Mais, à peine libre des hens qui l'avaient tenu captif, ce cœur, «qui aimait à aimer », s'enchaîna de nouveau par un autre servage, qui, cette fois du moins, avait l'excuse de véritables affinités. Car ce fut Chateaubriand qui l'entraîna dans son orbite, et d'autant plus victorieusement que Chênedollé s'était pris d'une mystique adoration (le mot n'est point ici banal) pour la sœur de son ami, pour la charmante Lucile, qui venait de lui engager sa foi, lorsque, atteinte d'un mal inguérissable, elle s'éteignit insensiblement, vers le printemps de 1 804. C'est d'elle qu'il écrivait: «Il me semble avoir passé près d'une fleur dont j'emporte le parfum. )> A l'intensité des plaintes qu'il confia seulement à des lettres intimes, on comprend combien lui fut cruel un deuil dont l'éloquence nous paraît la plus touchante des élégies. Aussi est-ce l'événement décisif de sa biographie morale.

Mais le secret n'en eût jamais été trahi sans une indiscrétion posthume ; car c'était une de ces douleurs qui s'abritent dans l'ombre, comme au fond d'un sanctuaire. Trop profonde pour devenir une source de chants, elle ne conseilla que le silence au poëte que Fontanes, son ami de prédilection, j'allais dire son

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