‹ Tableau de la littérature française, 1800-1815 (volume 3)Chapitre 47 sur 58 · CHÊNEDOLLÉ · texte numérisé non relu

CHÊNEDOLLÉ

frère aîné, relança si souvent dans sa retraite, pour lui reprocher avec d'affectueuses gronderies ses oisives langueurs, et son abandon de lui-même. Ces avances devinrent même si pressantes qu'elles ne purent être rejetées sans une sorte d'ingratitude pour le sentiment qui les inspirait. Après mainte ouverture qui offrit au lettré un de ces postes oii la dignité peut se concilier avec la douceur des loisirs nécessaires à un poëte, Chênedollé se laissa donc nommer professeur de littérature à la Faculté de Rouen, puis inspecteur d'Académie, mais sans la moindre visée d'ambition. Car cet oublieux qu'on désirait ^pousser vers le Conseil de l'Université se prêta si peu à des instances dévouées qu'elles finirent par y perdre leur peine.

On ne réussit même pas à stimuler ses défaillances trop désintéressées, par la perspective d'un fauteuil académique. S'il fît quelques pas vers l'Institut, ce fut « pour y serrer des mains amies », mais non pour s'y asseoir. Il aima mieux s'ensevelir de plus en plus en des tristesses dont l'unique diversion sera son poëme sur le Génie de Vhomme^ qui aurait dû voir le jour en 1802, et parut seulement en 1807. (( En faisant cet ouvrage, dit l'auteur, j'avais une grande pensée: je voulais appliquer la poésie aux sciences ; mais celles-ci, je crois, sont encore trop vastes, trop jeunes pour recevoir un pareil vêtement. C'est une erreur de croire que la poésie accompagne l'enfance des sociétés. Pour qu'elle peigne un certain ordre d'idées avec succès, il faut que la civilisation

soit très-avancée, et que ses idées aient déjà un commencement de popularité. Alors, elle s'en empare avec fruit, et les fait entrer en toutes les têtes par sa divine harmonie. Mais aujourd'hui la science n'est 2)as encorenubile; il ne fallait pas songer au mariage. J'aurai du moins frayé la route, et mon livre sera peut-être quelque jour l'occasion d'un autre meilleur. » Ce ton modeste qui ne s'en fait point accroire est trop rare chez les poètes, et même chez les prosateurs, pour ne pas désarmer d'avance ceux qui dans le Génie de l'homme voudraient rencontrer un homme de génie.

Consacrés aux cieux, à la terre, à l'âme humaine, et à la société, ces quatre chants paraîtront, du moins, une de ces entreprises dont le demi-succès serait encore un honneur. Car le plan est d'une hardiesse qui simule un monument, et Joubcrt écrivit avec autorité : « Ce qui caractérise votre talent, c'est l'haleine. L'œuvre semble fondue d'un seul jet. 11 y a là une circulation qui anime le tout. On y voit la vie et le sang. Il y a de l'harmonie pour la pensée, comme pour l'oreille. )> Nous ne rabattrons rien d'un éloge qui ne fut point de complaisance, venant d'un tel juge. Tempérons-le seulement par le regret de no pas trouver ici la souplesse, et la grâce du détail. Oui, la contcxturc de l'ensemble est solide, la facture de l'écrivain a de la tenue, mais non sans une roideur, etuneaustéritéquel'on voudrait détendre, ou égayer. Son style se délie trop du sourire, et de l'agrément. Sa monotone cadence risquerait même de nous as-

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soupir, si des élans soudains ne nous enlevaient parfois vers des hauteurs sereines, mais trop dépouillées et trop nues, où ne réside ni splendeur, ni joie. On y verra le parti pris d'une imagination qui se surveille trop, et se contient toujours, comme si elle craignait de déroger à la gravité d'un ministère sacerdotal. Or, ces airs de grand-prêtre ou d'initiateur ne convenaient guère à Chènedollé.

Il n'eut donc point ici ses coudées assez franches. On sent qu'il traite un sujet accepté du dehors, et non tiré de son propre fonds. Lui qui pouvait être un émule de Théocrite et de Burns, il se trouve un peu dépaysé dans cette métaphysique transcendante vers laquelle le fourvoie sa docilité de disciple trop dévotement soumis à des conseillers qui l'égaraient, en croyant le diriger. Ils ne firent, ces importuns, qu'embarrasser sa conscience de vains scrupules, et déconcerter un esprit trop encUn, par une sorte d'infirmité native^ à se prosterner, le front dans la poussière, devant les élus, ou ceux qui prétendaient l'être. En s'effaçant ainsi, il donnait prétexte à l'indifférence de l'opinion qui, distraite ou paresseuse, a besoin d'être avertie par l'assurance, ou sollicitée par l'appel bruyant de ceux qui briguent son suffrage. Lorsqu'il se fit humble et petit, ses amis eux-mêmes le prirent au mot, et plusieurs qui ne le valurent pas en usèrent avec lui, comme lo chêne de La Fontaine vis-à-vis du roseau.

Quant aux distributeurs de renommée, ils ne l'accueillirent qu'avec indécision et froideur, par une

secrète condescendance pour les relations puissantes qui avaient l'air de le protéger. Au fond, ils le regardèrent du haut de leur grandeur, comme un provincial obstiné qui, ne s'étant classé dans aucune Ecole, fuyait à plaisir toutes les voies fréquentées par la foule. ^ C'est qu'on ne reste pas impunément étranger aux groupes agissants qui ont des sentinelles sur toutes les avenues de la publicité. Vœ soin est un mot qui sera toujours vrai, môme en littérature. Cette inattention, ou cette outrecuidance poliment ironique s'explique aussi par le caractère d'une physionomie qui ne fut pas assez simple. Car les critiques, comme le public, aiment des traits nets et accentués. Or, Chênedollé avait gardé trop fidèlement le reflet des milieux divers ou contradictoires traversés, en deçà et au-delà du Rhin, par ses sym-

1. Voici, par exemple, ce que disait M. de Féletz, dans les Débats : « Pourquoi tant de poëmes ont-ils un titre vague? C'est qu'ils sont très-vagues eux-mênnes, qu'ils n'ont ni un sujet, ni un intérêt unique, que les bornes et les limites n'en sont point déterminées par la nature du sujet; qu'ils n'ont réellement ni commencement, ni milieu, ni fin, et qu'ils ne finiraient véritablement jamais, sans la lassitude de faire des vers, qui saisit enfin le poëte, mais ordinairement bien plus tard que celle de les lire ne saisit le lecteur. Il est certain qu'il faut à de pareils poëmes des titres tellement vagues qu'ils puissent convenir à tout, et qu'ils conviendraient, par exemple, à dix mille autres poëmes aussi étendus, qui traiteraient du même objet, ou des mêmes objets, sans jamais les épuiser. Avec du talent, on surmonte tous les obstaclesj on atténue les défauts, on parvient à se faire lire. C'est ainsi (pie par la beauté d(;s vers, la grAce ou la magnificence des tableaux, le, charme des épisodes, quelcpies |)onin('s philosophiques et descriptifs ^nt vaincu l'ennui qui les accompagne, et échappé à l'oubli qui les menace. L'ouvrage de M. Chênedollé augmentera le petit nombre de ces poëmes estimables dans un genre qui ne l'est pas, littérairement parlant. »

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pathies toujours si ardentes à se passionner pour les personnes, et par suite pour les talents. De là bien des hésitations, bien des disparates qui déconcertaient l'impression du lecteur. De là ces réminiscences qui masquèrent son originalité.

Elle est pourtant visible en toutes les occasions oîi il se joua sans calcul ni arrière-pensée d'imitation, notamment en ces vers dont Joubert disait : « Ils sont d'argent, et font sur moi l'effet du disque argenté de la lune » :

Léman! d'un autre éclat tes flots vont s'enrichir;

La lune, dans le ciel qui commence à blanchir,

Se lève, et fait glisser sur ta superficie

De son frère éloigné la splendeur adoucie ;

El bientôt, de la nuit argentant les rideaux.

De ses pâles clartés peint tes tranquilles eaux.

Ainsi l'illusion, des doux songes suivie,

Jette un rayon mourant sur le soir de la vie.

Voyez, sur le gazon, dormir sans mouvement

Ces feux qui, sur les eaux, flottent si mollement.

Phébé s'y réfléchit, et le zéphyr volage

Caresse tour à tour, ou brise son image.

Oh! combien j'aime avoir, dans un beau soir d'été.

Sur l'onde reproduit ce croissant argenté,

Ce lac aux bords riants, ces cimes élancées,

Qui, dans ce grand miroir, se peignent renversées,

Et l'étoile au front d'or, et son éclat tremblant.

Et l'ombrage incertain du saule vacillant !

Ne dirait-on pas du Lamartine? C'est la même suavité vaporeuse, avec ses mollesses et sa mélodie. C'est déjà le Lac invitant Elvire, comme un cadre tout prêt, au drame de la passion et de ses voluptés mélancoliques. Cette page oii l'on admire la viva-

cité d'une sensation voisine des choses est égalée par ses Etudes poétiques^ composées pour la plupart en 1800, mais qui eurent le tort de garder obstinément l'incognito jusqu'en 1820. Publiées après les débuts des lyres écoutées, elles parurent donc imiter ceux qu'elles avaient devancés. Mais Chênedollé ne s'en affligea pas autrement. Car, loin d'en vouloir aux heureux qui lui faisaient ombre, il fut un des premiers à leur souhaiter la bienvenue. « Je ne de*mande, écrivit-il, qu'à trouver de beaux vers ; c'est un plaisir de plus; je suis fâché d'en rencontrer de mauvais, et j'en souffre. »

Ces paroles ne furent pas vaines ; et, aussi zélé pour la gloire d'André Chénier qu'il avait été négligent pour la sienne, il s'empressa de concourir à la publication d'un trésor dont il avait goûté les prémices. S'intéressant à toute éclosion de fleurs poétiques, (( comme à ses belles roses du Goisel qu'il se plaisait à cultiver de ses mains », il eut le bonheur bien mérité d'applaudir aux préludes de Lamartine, de M. Victor Hugo, et môme d'Alfred de Musset. Ce furent pour sa vieillesse avenante comme des rayons de soleil qui réchaufïèrent son cœur dans la froide saison oii, ne chantant plus, il attestait encore la générosité de sa flamme par la constance des affections.

N'est-ce pas aussi de sa patriarcale demeure que sortit, en 18']0, le groupe de jeunes filles et d'enfants qui vinrent oll'rir des branches de lis à Charles X s'éloignant à jamais de la France, avec

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rantiquc dynastie de nos rois ; adieu chevaleresque et vraiment dii^ne d'un talent que recommandèrent sa candeur et sa fierté? Il y aurait en effet méprise à ne voir que faiblesse ou impuissance dans la réserve d'un poëte qui ne sembla se décourager que pour avoir placé très-haut son idéal, et ne se retira prématurément d*e la scène qu'afm de sauvegarder son indépendance. L'art lui fut toujours un culte, mais surtout intérieur, et pratiqué dans le silence, avec une sorte de mystère, comme s'il n'avait reçu le don sacré que pour ses propres déhces. Bien que, trop lent à cueillir des palmes populaires, il se soit oublié parmi les voluptés de la vie contemplative, quelquesuns de ses vers n'en sont pas moins un des anneaux d'or qui unissent deux générations, celle d'hier et celle d'aujourd'hui.

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