CHAPITRE VII
PiERBE Lebrun. Ses aptitudes précoces. Tout enfant, il e<l distingué par le Premier Consul. Son Ode à la Grande Armée. Lyrisme sincère qui n'eut rien d'officiel. Ode au Vaisseau de V Angleterre. — Retraite de Tancarville. Les inspirations de la solitude. La tragédie d'Ulysse, et Louis XVilL Ses Messéniennes. Jeanne d'Arc. Super flumina Babylonis. Le novateur prudent. Marie Stuart, 1820. La Grèce, et les chants qu'elle lui inspire. Franchise, et simplicité d'accent. MM. Lebrun et Victor Hugo. La Mort de Napoléon. Le Cid d'Andalousie. Ses fantaisies légères. Un trop sage précurseur. Conclusion.
Cette continuité d'insensibles progrès nous deviendra plus manifeste encore, si nous abordons les œuvres de M. Pierre Lebrun. Car elles pourraient être comparées à ces pays frontières oii les langues de deux peuples voisins se pratiquent si couramment que de leur mélange résulte parfois un idiome intermédiaire, dont le vocabulaire composite a l'inconvénient d'être tout local. Puisqu'il parla d'abord celui de l'Empire, ce régime peut à bon droit revendiquer un écrivain qui pleura ses revers, comme il avait célébré ses victoires .
Né en 1785, il était dans sa douzième année lorsqu'un lettré, François de Neulclultcau, ministre de l'Intérieur, distingua l'élégante facilité de ses premiers essais, et ouvrit les portes du Prytanée à celui
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qui devait le remplacer à l'Académie française. A l'âge 011 la plupart ignorent les lois de la prosodie, cet enfant précoce, venu de Provins, le pays des roses, mariait déjà très-joliment la rime et la raison. On se rappelle que ses aptitudes se révélèrent avec assez d'éclat pour attirer bientôt les yeux du Premier Consul, dans une de ces visites qu'au retour d'Arcole et de Lodi il faisait à ses pépinières d'officiers. Le lycéen du Prytanée n'avait pas encore quitté les bancs, lorsque son ode à la Grande Armée parut au Moniteur, presque en même temps que le bulletin d'Austerlitz. Nous avons dit précédemment un mot du malentendu qui fit attribuer ces vers et leur récompense à son homonyme, le chantre du Vengeur, Animé par cette méprise très-flatteuse pour un rhétoricien, il s'élança donc dans la carrière, sous les. auspices de la reconnaissance et du patriotisme.
Aussi se gardera-t-on bien d'appeler officielles, comme tant d'autres, les strophes oii tressaille avec sincérité l'enthousiasme du jeune homme qui, tout ému par le contre-coup des événements extraordinaires où il voyait] la poésie en action, s'écria dès l'abord d'une âme toute française :
Aigle, je m'attache à ton aile ; Emporte-moi dans l'avenir!
Si l'originalité manque rarement à l'ardeur d'une conviction, nous ne saurions confondre des hommages spontanés avec le lyrisme de commande qui fit trop souvent partie du cérémonial dynastique.
M. Lebrun connut si peu les empressements adulateurs qu'un jour sa tiédeur apparente lui valut même un gracieux reproche : « Il a de la verve », dit l'Empereur, qui n'oubliait pas les talents sur lesquels s'était une fois arrêté son regard ; « mais il se néglige, il s'endort ».
Non, il ne s'endormit jamais pour les occasions dans lesquelles le sentiment national l'appelait, lui aussi, sous son cher drapeau, à un poste de combat et d'honneur. Je n'en veux pour preuve que le souffle de Tode oij, dans un style tout voisin de ses classiques, et des meilleurs, il lançait à l'Angleterre cette belliqueuse menace :
Je vois aux plaines de Neptune Un vaisseau brillant de beauté.
Qui, dans sa superbe fortune, Va d'un pôle à l'autre porté :
De voiles au loin ondoyantes.
De banderoles éclatantes Il se couronne, dans les airs ; Et seul, sur riiumide domaine, Avec orgueil il se promène, Et dit : Je suis le roi des mers.
11 n'a pas lu dans les étoiles Les malheurs qui vont advenir; Il n'aperçoit pas que ses voiles Ne savent plus quels airs tenir ; Que le ciel est devenu sombre, Que des vents s'est accru le nombre, Que la mer gronde sourdement, Kt(jnc, messager de temprte, L'alcyon passe sur sa tôte, Avec un long gémissement.
PIERRE LEBRUN. 4Si
A une belle prophétie qui ne devait pas s'accomplir, ou aux dithyrambes enflammés qui accompagnèrent la grande armée dans sa voie triomphale, nous préférons pourtant les fantaisies moins retentis" santés auxquelles M. Lebrun put s'abandonner à loisir, lorsqu'il fut mis à l'abri de la conscription par le patronage d'un haut fonctionnaire, le comte Français de Nantes, qui ne voulut pas exposer le Tyrtée de l'Empire à être enlevé par un boulet de canon, dans une de ces batailles qu'il chantait si bien, mais à distance.
Nommé receveur des droits -réunis, sans être assujetti à résider au Havre, centre de son ressort administratif, le titulaire de cette modeste sinécure alla s'établira Tancarville, parmi les ruines d'un antique manoir habité jadis parles Montmorency ; et, là, sur les rives de la Seine, au miheu d'un site inspirateur, dans une tourelle romantique, dont les meubles mêmes rappelaient le moyen âge, il vit s'écouler (( neuf saisons radieuses » qui lui permirent de se livrer tout entier au bonheur présent, à ses études favorites, et à ses rêves d'avenir.
C'est ce que nous disent ses confidences. Écoutons-les : (( J'avais pour toute compagnie un beau lévrier, pour toute distraction quelques ruches d'abeilles, au bruit desquelles j'allais lire les Géorcjiqiies . Dans une profonde et large embrasure de croisée quelques bons compagnons étaient rangés sur mes tablettes, Homère, Corneille, Pétrarque, Montaigne; ajouterai-je Ronsard, Ossian, et même Clotilde de
Surville? Ronsai^d ! q> éldii beaucoup pour le temps. Avoir lu cent mille vers de Ronsard, en 1808, en plein Empire 1 Je goûtais déjà, par avance, aux sources où s'est abreuvée et plongée la Restauration. J'avais déjà découvert cette étoile de la Pléiade qu'on n'a crue retrouvée que de nos jours. Quant à Clotilde de Surville, je la savais par cœur, je l'aimais, je croyais en elle. J'ai plus tard été instruit du mensonge, mais avec regret. Clotilde s'en est allée, hélas ! avec Ossian, hélas 1 avec tant d'autres illusions de ma jeunesse ! . . . Dans cette retraite éloignée des villes et des grandes routes, je passais donc mes jours, me préparant à de sérieux travaux, commençant de grands ouvrages, écoutant le bruit lointain de nos victoires, ou le mouvement intérieur de mon âme. Le vallon de Tancarville était ma Val Chiusa;']'^ célébrais mes bois, mes tours, ma source, mon vieil if, ma roche de Pierre-Gante. Tout ce qui m'entourait était à moi, à moi, à la manière de Rousseau ; j'en étais plus que le maître^ j'en étais le possesseur. ))
Oui certes, ce séjour lui fut heureux. Car il le dérobait à des influences débilitantes, et à la contagion du faux ; il le rendit à lui-même, il le rapprocha de la nature. Aussi la plupart des croquis esquissés sous ces ombrages ont-ils une fraîcheur de jeunesse, une aisance familière, et une naïveté de sentiment qui nous étonne, si Ton songe à leur date. Plusieurs seraient la digne parure d'une anthologie, par exemple les vers ingénieux qu'il adresse à r//^e Tan-
carville^ ou à ce Hêtre sur lequel il avait gravé son nom, l'élégie intitulée Retour à la solitude^ le monologue philosophique sur la Mer et les Bois, les Stajices aux trois jeunes filles, qui agaçaient un cygne sur les bords d'un étang, et surtout cette pièce des Catacom bes , qu i , composée en 1 8 1 2 , nous montre un disciple d'Horace alliant la science du rhythme à la fermeté de Malherbe, et à la grâce de Racan :
Tout ce qui doit finir est de peu de durée. La gloire ! Ah ! la plus belle et la plus assurée Est-elle plus pour nous, dans le dernier séjour, Que tous les autres biens dont l'amour nous enivre,
Et qui n'y peuvent suivre
Leur possesseur d'un jour?
Ces travaux qui pour elle ont fatigué nos veilles, A quoi bon, si jamais du monde à nos oreilles Ne doit venir ici le sourd bourdonnement? Si, s' arrêtant au seuil de la sombre demeure,
Pour nous ce bruit d'une heure
Cesse éternellement?
Que nous faut-il? un toit, la santé, la famille; Quelques amis, l'hiver, autour du feu qui brille; Un esprit sain, un cœur de bienveillant conseil, Et quelque livre, aux champs, qu'on lit, loin du grand
Assis, la tête à l'ombre, [nombre,
Et les pieds au soleil.
Nous voyons là que M. Lebrun n'avait point conversé sans profit avec les maîtres d'une double antiquité, celle de Rome, et la nôtre. Si cette page que nous abrégons nous venait du ^Y\t siècle, on s'en souviendrait encore aujourd'hui.
Bien d'autres motifs d'un dessin aussi net et d'une
couleur aussi juste pourraient s'offrir avec confiance aux suffrages les moins prodigues, et donner même à des superbes plus d'une bonne leçon de goût. Mais ces notes tempérées n'étaient pas alors en faveur, précisément à cause de leur simplicité. Pour conquérir les succès enviés, il fallait l'appareil des genres nobles, et le faste des rimes solennelles. Tous les vaillants étaient donc tenus de prétendre à des couronnes placées plus haut. Ainsi le voulaient des exigences qu'il ne faudrait point traiter légèrement; car elles eurent l'avantage d'imposer l'effort, et d'animer les cœurs.
Tout éloigné qu'il fût des coteries littéraires oh s'agitaient les impatients, M. Lebrun n'oublia donc point, parmi ses badinages, l'arène ouverte aux athlètes ambitieux d'ovations. Aussi finitil par tenter, à son tour, les sujets héroïques. Mais il manqua l'heure propice. Car ce fut en 1 8 1 4 qu' Ulysse^ sa première tragédie, fit son entrée en scène, presque en même temps que les Bourbons dans leur capitale. C'était jouer de malheur. Représentée en pleine invasion, devant des spectateurs douloureusement distraits par le bruit des armes, pendant que les chevaux des cosaques campaient dans les Tuileries et que l'Empereur gagnait l'exil, cette étude homérique affronta pourtant la concurrence du drame terrible dont la France tout entière était le thé.ltre. Mais un public dispos et rassis pouvait seul goûter une imitation habile oii s'entrevoyaient les beautés naïves et touchantes de l'Odyssée. Or, un grand deuil préoccu-
pait trop les esprits pour qu'ils fussent capables de se détacher de leur idée fixe, et des angoisses présentes. Aussi s'avisèrent-ils de reconnaître le roi Louis XVIII dans Ulysse rentrant à Ithaque, avec l'unique ressource de son arc et de ses flèches. Les uns s'égarèrent en commentaires injurieux pour un poëte fidèle à ses affections, et les autres applaudirent à outrance aux malédictions de Télémaque s'écriant avec colère :
Mon héritage est las de se voir votre proie.
Ces aveugles allusions étaient de pur hasard, et M. Lebrun se garda bien de les encourager, encore plus de les exploiter. Car, s'affranchissant spontanément de tout lien politique par une démission qui le rendait indépendant, il ne songea plus qu'à demander aux lettres et à la vie privée le refuge de sa dignité, de ses regrets, ou de ses espérances. Nous devrions nous arrêter ici, sur le seuil d'une période nouvelle qui n'est plus notre sujet spécial. Mais, outre que rien ne finit ou ne commence brusquement, il convient d'achever le portrait d'un écrivain dont la physionomie nous montre par des signes frappants comment la poésie de l'Empire confine à celle qui suivit. Car c'est chez lui surtout que nous saisirons les transitions qui vont directement de l'une à l'autre.
Elles apparaissent tout d'abord en pleine lumière, dès l'année 1814, dans les explosions oii éclatèrent les civiques tristesses d'un cœur atteint profondé-
ment par les blessures de la patrie. Deux odes en font foi : l'une dédiée à Jeanne d Arc^ la patronne de toutes nos revanches, et l'autre, oîi le psaume Super ftumina Babylonis est paraphrasé par les larmes viriles d'un peuple vaincu, mais tombé noblement, et sans désespérer de l'avenir.
Ces Messéniennes, qui précédèrent celles de Casimir Delavigne, retentirent comme un cri de la conscience nationale. A partir de ce jour, M. Lebrun remplit en quelque sorte un interrègne, durant lequel il fraye la voie aux triomphateurs qu'escorteront bientôt les fanfares de la popularité. « Aimant les nouveautés en novateur prudeîit » , et soucieux de conciher les droits de la raison avec ceux de l'imagination, il y réussira dans une mesure propre à satisfaire les partisans du juste-milieu. Sans doute, ses origines le rattachent à la famille des classiques ; il relève surtout de Racine par la discrétion de son pinceau, par l'élégante pureté de l'expression, et la mélodie d'un style oii nul mot ne détonne, où nulle aspérité ne sort de la trame. Mais ces prédilections ne l'empêchèrent pas d'éprouver plus que la plupart de ses contemporains l'impatience des entraves, et la curiosité de l'inconnu. En même temps qu'il clôt une époque (ce qui est toujours un rôle ingrat), il inaugure donc, mais modestement et sans fracas, la ])lupart des réformes appelées par les instincts de l'opinion.
C'est ainsi qu'il fut un des plus empressés à régénérer la tragédie par des emprunts puisés librement
aux sources étrangères. Inspirée par Schiller, jouée par Talma et M"^ Mars, sa pièce de Marie Stiim^t, si pathétique dans le troisième et le cinquième acte, fit couler bien des larmes en 1820; et, reprise quarante ans plus tard, elle obtint presque la même fortune qu'au premier jour.
Après cette soirée qui réjouit les esprits dégagés de préventions, et scandalisa les autres comme un attentat contre le dogme des unités, M. Lebrun, toujours attentif aux occasions propres à solliciter la verve, ne s'énerva point dans les délices d'un succès ; mais il s'embarqua pour la Grèce sur le Thémistocle, vaisseau d'Hydra, fameux entre tous, et commandé par Tombasis, le glorieux navarque des Cyclades. Ce départ était un beau lendemain de victoire. Car il allait saluer une terre sacrée, sa seconde patrie, et conquérir des sympathies à cette cause libérale dont les intérêts eussent été mieux sauvegardés, si l'œuvre commencée par les poètes n'avait pas été terminée par les diplomates. Il arrivait au bon moment, avant l'invasion des philhellènes, à la veille d'une résurrection, lorsque toute l'Europe fixait ses regards émus sur ce peuple qui, petit par le nombre, mais grand par les souvenirs, se réveillait enfin d'un long sommeil. Aux mouvements généreux qui transportèrent alors bien des âmes, devenues depuis sceptiques par la faute de l'expérience, se mêlait encore pour l'auteur d'Ulysse l'accomplissement d'un vœu personnel. Car l'humaniste s'était promis de faire ce pèlerinage, et de contempler, aussi lui, sa chère Ithaque.
Improvisés pour la plupart sous le ciel dont ils réfléchissent la limpide sérénité, les chants que lui dicta son enthousiasme se relisent encore sans déplaisir, non loin de Chateaubriand et de lord Byron. C'est que la vie est inséparable de la vérité. Or M. Lebrun sut voir avec ses yeux, sentir avec son cœur; et cette bonne foi suffit à rendre ses peintures expressives. D'autres nous saisiront plus sûrement par la magnificence d'une prose éblouissante, ou l'énergie pittoresque d'un lyrisme aussi ardent que coloré. Mais, si l'on aime la sensation discrète, on ne sera point indifférent à un album de voyage, oii se rencontrent des esquisses semblables à celle-ci :
Qui disait que la Grèce était déshéritée ? Montrez-lui, montrez-lui cette voûte enchantée, Ce transparent azur ouvert de toutes parts, Où si profondément j'enfonce mes regards; Ce jour si lumineux, scintillante rosée, Qui descend sur les monts, s'élève de la mer,
Redescend, remonte dans l'air,' Et pleut encore du ciel, sans cesse inépuisée. Montrez-lui de ces monts le suave contour, Et de leurs horizons l'indicible harmonie ; Montrez-lui cette mer, sereine, bleue, unie, Belle des bords charmants qu'elle pare à son tour.
Ceux qui préfèrent des teintes plus chaudes et un dessin plus serré apprécieront au moins, dans ces descriptions, un tour naturel, et parfois un ton enjoué qui prévient à propos toute tentation de surfaire les sentiments, on d'exagérer les impressions par ces piperies involontaires qui dupent à la lois l'auteur et le lecteur. Ici, par exemple, nous sommes avertis
qu'il ne pousse plus de lauriers sur le Parnasse. On n'y cueille que des raisins excellents. Quant à la fontaine Castalie, elle n'est point tarie ; mais un poëte eut la honte, ô profanation 1 de voir un âne s'y désaltérer.
C'en est fait aussi des menteuses périphrases auxquelles un témoin oculaire substitue enfin la franchise du mot propre. Car il n'est pas rare de rencontrer chez M. Lebrun des traits précis et lestes comme ce joli vers où, parlant du Klephte et de ses gaietés belliqueuses, il dit :
Du pistolet joyeux il fait siffler la balle.
Ailleurs sourient aux yeux des images toutes vives, celle-ci, par exemple :
Et je vois le vaisseau, sur l'onde alors glissant, Fuir, et pencher sa voile, ainsi qu'une hirondelle, Quand rasant l'eau, rapide, elle y trempe son aile.
Enfin, l'on pourrait signaler maint passage remarquable par la souplesse d'une versification émancipée, dont les coupes hardies et l'allure dégagée justifièrent l'accueil fait par les romantiques à Téclaireur qui était allé de l'avant, et devait un jour, par son active insistance, contribuer plus que tout autre à l'élection académique de M. Victor Hugo.
Malgré les diflérences profondes qui les séparent, ces deux noms se rapprochèrent même plus d^une fois, du moins par le choix des sujets. Le poëine lyrique dans lequel M. Lebrun, acquittant ses dettes de gratitude (ce qu'on doit toujours honorer), pleura si
éloquemment la mort de son bienfaiteur, le prisonnier de Sainte-Hélène, n'a-t-il pas annoncé tant de strophes à jamais retentissantes qui firent voler si loin la légende napoléonienne sur leurs ailes de feu? Ce voisinage redoutable ne nous rendra donc pas injustes envers celui qui sonna le premier coup de clairon, et cela, sans arrière-pensée politique, sans flatter la fibre populaire, mais par un élan de reconnaissance qui lui valut un échec à l'Académie française, et la perte de la mince pension servie jusqu^alors à l'auteur de Tode sur la Grande Armée,
Ceux qui venaient de le frapper auraient bien voulu barrer aussi le chemin au Cid d Andalousie^ revanche du candidat éconduit pour une oraison funèbre qui fut alors un acte de courage. Mais M. de Chateaubriand sauva de cette nouvelle faute des amis maladroits. Car il couvrit de son égide une tragédie à laquelle on reprochait de prêter un vilain rôle à un personnage de race royale. Après une longue quarantaine, elle finit donc par échapper à des obstacles sans cesse renaissants, inimitiés politiques, hostilités littéraires, ou jalousies de comédiens. Bref, malgré des avaries, le navire enfin lancé voguait librement, lorsqu'à l'heure oii les vents lui semblaient favorables, sans cause ostensible, par un ciel en apparence pacifié, loin des passes dangereuses, il sombra tout à coup, sous voiles.
Ses ennemis avaient été les plus forts. En essayant une fois encore de réconcilier les classiques et les romantiques par de mutuelles concessions, un média-
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teur n'avait réussi qu'à tourner contre lui les deux camps entre lesquels il se jetait^ comme les Sabinesdu peintre David. Les uns l'accusèrent de rester dans l'ornière, les autres de courir vers les fondrières et les précipices. Il était pourtant à égale distance de ce double excès. Mais, en pleine crise, les modérés ont toujours tort ; on ne leur rend justice qu'après le règne passager des violents. Aussi le temps nVt-il pas trop entamé ce drame où l'on peut blâmer plus d'une invraisemblance, où l'action a ses langueurs^ mais dont le dénoûment original est préparé par des scènes d'un effet puissant ou gracieux, qui profitèrent plus tard à l'auteur d'Hernani.
A ces titres ne conviendrait-il pas d'en ajouter d'autres moins sérieux, mais plus sûrs de plaire à tous les goûts? Je veux parler de gentilles bluettes^ où lutine une malice légère que ne renierait pas la Muse de Déranger. Tels sont de gais couplets surldi Républiqtie de Saint-Marin. Ils nous font penser au Moi ctYvetôt. Telle est aussi l'ironique bonhomie d'une autre fantaisie moitié champêtre, moitié satirique, où un philosophe oppose spirituellement ses ambitions à celles des potentats, et les pompes d'un sacre à la sécurité du bonheur qu'il abritait dans ce petit domaine de Champrosay, dont il prit possession le jour même où Charles X entra dans la cathédrale de Reims.
Heureux qui de son espérance N'étend pas l'horizon trop loin; Et, satisfait de peu d'aisance, De ce beau royaume de France, Possède, à l'ombre, un petit coin 1
Un cerisier près de mon Louvre Le cache, et l'indique au regard.
Devant, la Seine le découvre; Et derrière, une porte s'ouvre Sous les ombrages de Sénart.
Pour m'agrandir, m'irai-je battre?
Trois arpents sont assez pour moi.
Dans trois arpents, on peut s'ébattre.
Alcinotis en avait quatre ; Mais Alcinoûs était roi.
Quant à moi, devenu plus sage, Et dans mes désirs satisfait, Peu redoutable au voisinage, Je ne demande à ce village De lot que celui qu'il m'a fait.
Content si m'assurant la vue
De la rivière et du coteau,
J'y puis seulement, sur la rue,
Joindre la place étroite et nue
Que borne en fleurs le vieux sureau.
C'est tout... ; et puis encor peut-être Ce petit bois plein de gazon, Qui se berce sous ma fenêtre, Et semble m'attendre pour maître, Couché derrière ma maison.
Rien de plus... Et, si murmurante Dans ce bois devenu le mien Venait à luire une eau courante, Alors..., si ce n'est quelque rente, Il ne me manquerait plus rien.
Il ne faudrait qu'un dernier tour de main pour communiquera la facilité de ces bagatelles une vertu de longue durée. Sous 1 Vpeu-près d'un style trop
lâche, elles onl le fin sourire, sinon d'Horace àTibur, du moins de Chaulieu à Fontenay. Ce sont les délassements d'un homme de goût, qui, sans porter cocarde, se contente d'avoir de Tesprit, argent comptant.
Nous saurons donc gré à M. Lebrun de s'être abstenu de tout parti pris littéraire, parmi les luttes au milieu desquelles il lui fallut vivre. Ni chef, ni disciple, il n'arbora, ni ne servit aucun drapeau. Quand les courants menaient à bon port, il aima mieux les suivre que de les remonter, mais sans se mettre à la remorque de personne. Chez lui, nul entêtement de doctrine, nul orgueil de docteur. Tantôt, dans ses épîtres, il a l'air, comme Ducis, de causer au coin du feu. Tantôt, dans ses odes, il prend volontiers le ton de Fontanes. Ailleurs, en son théâtre, il continue les Templiers^ et prépare Casimir Delavigne. Plus d'une fois ses élégies côtoient Lamartine, et s'aventurent aux environs des grands lyriques. Partout, ces diverses tendances s'accordent aisément, parce qu'elles procèdent, chez lui, non d'imitation, mais d'un penchant naturel à se renouveler avec souplesse, sans soubresaut, par le travail insensible de l'expérience et de la raison.
Cet exemple ne fut-il pas un assez bon conseil donné par le meilleur poëte de l'Empire à ces générations qui allaient s'élancer dans la vie, comme des conquérants dans une place prise d'assaut ? Ne pouvaient-elles, comme lui, sourire à Tavenir, sans renier le passé; combattre pour la liberté de Tart,