CONCLUSION
sans se brouiller avec les traditions ; revendiquer leur indépendance, sans se déguiser sous des costumes étranges ou étrangers, et compromettre parfois certaines qualités de notre génie national ? — Mais non : ces plaintes seraient de l'ingratitude. Car, s'il est vrai que, sous les neiges d'un long hiver, le sol de la France littéraire ne perdit pas toute sa chaleur; si, dans la morte saison de l'Empire, et, malgré des cieux incléments, la poésie eut encore ses fidèles, quelques-uns même privilégiés, nous reconnaissons pourtant qu'ils ne possédèrent point les dons supérieurs, et qu'une individualité puissante manquait aux mieux doués. Aussi n'accorderons-nous que de l'estime à leur bonne volonté. Il nous suffira donc d'avoir atténué les arrêts d'un dédain trop rigoureux, et rétabli dans leur cadre des figures intéressantes pour les lettrés. Ce devoir de justice accompli, nous allons revenir aux noms de mémoire durable, à ceux qui laissèrent des traces dans le roman, l'éloquence, la critique, l'histoire et la politique, en un mot aux talents et aux génies qui seuls méritent d'être appelés vraiment les représentants, ou plutôt les sauveurs de l'esprit français.
FIK.
Littérature religieuse et philosophique.
MoRELLET (l'abbé André) [1727-1819]. Né à Lyon, étudiant dc Sorbonne, précepteur en Italie, il revint à Paris en 1752. Introduit dans les salons littéraires de M°^° Geofirin et du baron d'Holbach, il y apprit le scepticisme, sans aller jamais jusqu'à l'athéisme. Accueilli par Franklin en Angleterre, par Voltaire en Suisse, pensionné par le roi, il remplaça Tabbé Millot à l'Académie, en 1783. La Révolution l'ayant privé de toutes ressources, il vécut de son travail, et eut l'honneur de sauver, en 1792, avec les archives de l'Académie, les manuscrits du Dictionnaire. Membre du Corps législatif en 1807, il avait un esprit fm et railleur qui le fit surnommer par Voltaire VAbbé mords-les. Il s'était engagé dans les luttes philosophiques par la publication du Manuel des inquisiteurs, tiré du Directorium inquisitorum, qu'il avait eu sous sa main, à Rome. Parmi de nombreux écrits, les plus connus sont des Mélanges de littérature et de philosophie [1814-18], et des Mémoires d'un intérêt médiocre [1821]. Joseph Chénier le caractérisait ainsi :
Eafant de soixante ans qui promet quelque chose.
Sknac de Meilhan (Gabriel) [1736-1803]. Né à Paris, fils d'un premier médecin de Louis XV, tour à tour maître des
1. Sans vouloir épuiser la liste des noms qui intéressent le mouve-ment religieux, philosophique et poétique, nous croyons pourtant devoir ajouter à notre tableau littéraire cet appendice où fij^^urent la plupart des écrivains qui, aujourd'hui plus ou moins oubliés, eurent un moment d influence ou de notoriété passagère.
-*i36 APPENDICE.
l'cquêtes, intcndaiit d'Aunis, de Provence et de Hainaut, puis intendant de la guerre en 1775, il éniigra sous la Révolution, et devint un des confidents de la Tzarine Catherine II. Après une publication amusante, mais apocryphe, les Mémoires d'A7ine de Gonzayue, princesse Palatine [1786], il composa des Considérations sur le luxe et les richesses [1786], puis sur VEspi^it et les mœurs [1787], enfin sur le Gouvernement, les mœurs et les conditions en France, avant la Révolution [Hambourg, 1795]. En 1813, on édita deux de ses œuvres posthumes, un roman historique, r Émigré, et des Portraits ou caractères des personnages distingués de la fin du xviii^ siècle. Son style a du trait et de la finesse. On en jugera par ces pensées :
La fierté est le sentiment de ce qu'on est, sans mépris des autres.
L'orgueil est le sentiment exagéré de ce qu'on est, joint au mépris des autres.
L'amour-propre est flatté des hommages; l'orgueil s'en passe; la vanité les publie.
On se constitue homme d'esprit, sans esprit, avec un peu d'art et beaucoup de hardiesse.
Notre amour-propre contribue plus à nous tromper que l'artilicc des autres.
Naigeon (Jacques-André) [1738-1810]. Né à Paris, ami du baron d'Holbach, et disciple de Diderot, il ne vécut que d'emprunts, et laissa une réputation d'athée fanatique. Auteur du Militaire philosophe [1768], du Dictionnaire de philosophie ancienne et moderne [179i], d'un Mélange de pièces sur la religion et la morale [1770], et do Mémoires sur Diderot, il fit paraître un Commentaire des Essais de Montaigne, en 1802. Joseph Chénier lança contie lui cette épigramme :
Or, connaissez -vous en Erancc (îertain couple sauvageon, l'risant peu la tolérance, Messieurs La Ilarjje et Naigeon?
I^artout CCS doux l^rométliées, \Ont lurmer mortels nouveaux.
La Harpe t'ait les athées, Et Naigeon l'ait les dévots.
hiiMMS (Charles-François) [1742-180U|. iNé à Tryc-Chateau ^Oise), lils d'un uiail.re d'école, élevé au collège d'Har-
PfiUSATELUiS 467
court, sous le patronage" du duc de La Rochefoucauld prolcsscur de rhétorique à Lisioux, puis avocat au l'arleneit en 1,-0, d devint l'ami de Lalunde, prit goût à
on e-'T'r' '''"^/'fo de ramener à cette science ou tes le. légendes de la mythologie : ee qui fut l'objet
M la Fdbh- par l astronomie [in-i, 17811. Ce rvstc^me J^ule hù.,t« par Badl, attes^tait 'un es rit'^-iSr^t laidi. En 1,,8, il avait exécuté, entre Belleville et bagneux un télégraphe que devaient perfectionner plus
h it L rn'îi • T" . ^'"'"'"^ professeur d'éloquence ■dîne au Collège de France en 1787, et membre de
bes dëïr r7 '"7'P««"'/" ''88, il adopta les principes de la Révolution; mais, député de Seine-et-0 se à
ki él; n" 1' '' f*"."" '°"^^" ^'' Cinq^Cents, et
^nïi r^r "'■■ *-' *^°"'"''it '« "t président du
Corps législatif ; ce qui ne l'empêcha pas de continuer
es études scientifiques. Son plus important ouvrage est
Tentyja, et laissa, avec une traduction des discours clioi- Ms de Ciceron, plusieurs manuscrits sur les cosmogonies ou théogonies, et les hiéroglyphes égyptiens. '
Saint-Martin (Louis-Claude de) [1743-1803]. Né à Amboise .1 commença par étudier le droit; puis, lieutenant au S n ent de Foix en 1763, il fut initié à la curiosité philosophique par un ouvrage du protestant J. Abbadie, Vah de se eonnaitre soi-même. Il se trouvait en garnison à Bordeaux, lorsque les doctrines toutes nouvelles de quelque» mystiques, Martmez Pasqualis, et Swedenborg, pass o, t' lièrent son cspnt contemplatif. Dès lors, quittant le servTce militaire, , .se voua définitivement à la conception d'un
i ti'ord 'V'"'""," «^-«"«'-»«P"'-. et qui lui valu le su nom de rAçoso;5/.e ou Philosophe inconnu. Il puldia sous le voile de l'anonyme, les ouvrages suivants : Des etreurs etdeave,-aé[nr6]; Tableau nStureldesrappmsli
*.s,r [1 ,M01 , hl^ouvelHomme [r,m];deVEsprit deschoses.
ou Coup d' œil philosophique aurla nature des êt)'es[\SOO] ; ot le Ministère de V homme-esprit [1802]. Il traduisit aussi trois ouvrages de Jacques Boehm, r Aurore, la Triple vue, et les Trois principes. Son style est fort énigmatique. Il ne devient clair que lorsqu'il s'attaque aux sensu alistes. Voltaire, après avoir lu le titre de son livre sur les Erreurs et la vérité, avait dit : « S'il est bon, il doit contenir cinquante volumes in-folio sur la première partie, et une demi-page sur la seconde. » En 1799, il publia un poëme épico-magique intitulé le Crocodile ou la Guerre du bien et du mal sous Louis XV. Dans sa préface, il déclare (( qu'on ne devrait faire des vers qu'après avoir accompli des miracles ; car les vers ne doivent avoir pour ol^jet que de les célébrer ». C'est ce qui fit dire à l'abbé Grégoire : « On ignore si Saint-Martin a opéré des miracles ; mais son poëme n'est pas merveilleux. » Ne le jugeons point d'après une ôpigramme. Pour bien connaître cette candide intelligence, lisez le bel ouvrage de M. Caro (Essai sur la vie et la doctrine de Saint-Martin.) Voici quelques-unes de ses pensées :
L'orgueil est comme le ver : on a beau le couper en morceaux, chacun de ces morceaux reprend la vie, et devient un nouveau ver.
La véritable bravoure, c'est le sentiment de notre supériorité sur le corps.
L'intelligence de l'homme doit être traitée comme les grands personnages de l'Orient, qu'on n'aborde jamais sans avoir des présents à leur olîrir,
A force de dire à Dieu : Notre père! espérons que nous l'entendrons dire un Jour : Mon fils!
J'ai vu que les hommes étaient étonnés de mourir, et qu'ils n'étaient point étorincb de naître; c'est là cependant ce qui mériterait le plus leur surprise et leur admiration.
Ne mets pas ton argent dans ta bourse, pour être plus prompt à l'aire l'aumône.
Delislk i)k Sali:s (Jean-Baptiste Isoard, connu sous le nom de). [1743-1816]. Né à Lyon, menibre de l'Académie des inscriptions et belles-leltres, il fui. surnommé le singe de Diderot. Il conq)osa nmi Pi dlosophie de la nature |I709], une Histoire des hommes [1781, 11 volumes], et au lendemain (1(^ la T(;rr(!in', un Mémoire en faveur de Dieu.
'!()! LLoGiNE (Etienne- Antoine), |17jirG-182i>l. Né à Avignon,
PROSATEURS m)
ongagé dans les ordres, il romporta, en 1772, un prix d'éloquence proposé par l'Académie de Montauban. Venu k Paris en 1773, il dut k un éloge du Dauphin, père de Louis XVÏ, le titre de vicairc-g-éuéral et de prédicateur du Roi. Sous la Révolution, il combattit les décrets portés sur la constitution du clergé. Devenu évoque de Troyes, après avoir adhéré au Concordat, il donna sa démission, lors de l'arrestation de Pie VII, et adressai l'Empereur des remontrances qui le firent incarcérer ;'i Vincennes jusqu'en ISl'i-. La Restauration en fit un archevêque de Vienne, et un pair de France. Il est connu par son panégvTique de saint Louis, et sa polémique religieuse.
Maury (Jean-Siffrein ; cardinal) [1746-1817]. Né à Valréas (Comtat Venaissin) fils d'un cordonnier, venu à Paris comme abbé-précepteur, il obtint en 1772 une mention académique pour un Éloge de Fénelon. Des sermons, et les Panégyriques de saint Louis et de saint Augustin l'ayant mis en vue, il put, grâce à ses relations avec d'Alembert et Marmontel, entrer à l'Académie en 1785. Député du clergé aux États-Généraux de 89, il osa, presque seul, défendre l'Église et la Royauté contre Mirabeau. Sa parole habile était prête à tout sujet, et sa présence d'esprit lui donnait autant d'autorité que son talent. Après la clôture de l'Assemblée constituante, ayant émigré en Italie, il reçut du Pape l'évcché de Montefiascone, la barrette de cardinal, et devint ambassadeur du comte de Provence, près du Saint-Siège. Autorisé à rentrer en France [1804], il fut nommé par l'Empereur archevêque de Paris, malgré le Saint-Père; mais, en 1814, il dut se retirer, et alla tristement finir ses jours à Rome, où il expia sa désobéissance par quelques mois de captivité au château Saint- Ange. Orateur abondant, mais emphatique, logicien serré, rhéteur instruit, écrivain solide, il a laissé, parmi ses œuvres, un Essai sur l'éloquence de la chaire, qui parut en 1810.
PoRTALis (Jean-Étienne-Marc de) [1746-1807]. Né au Beausset (Provence), avocat au parlement d'Aix à vingt et un ans, il se signala dès l'abord par le talent qu'il déploya dans une (lonsultation sur la validité des mariages proies-
tmits en France, 1770. Aprôs deux causes célèbres plaidées conlre Beaumarchais et Mirabeau, il devint administrateur de sa province. La Révolution l'ayant forcé de clicrcher un asile k Lyon, il reparut à Paris en 1793, fut arrêté, et ne recouvra la liberté qu'après Thermidor. Député de Paris au Conseil des Anciens [1795], proscrit au 18 Fructidor [4 septembre 1797], il s'enfuit en Allemagne, revint en 1800 ; et, nommé conseiller d'État en 1801, prit part à deux œuvres considérables, le Code civil et le Concordat. Directeur des affaires ecclésiastiques [1801], puis ministre des cultes [1804], il remit en vigueur un décret contre les congrégations, passa au ministère de l'intérieur, et en 1806 fut élu à l'Académie française. 11 a laissé un traité remarquable par l'esprit de tolérance, le sentiment chrétien, l'impartialité philosophique et la clarté du style. ïl a pour titre : Be l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique durant le xviii^ siècle.
SiEYÈs (Emmanuel-Joseph) [174-8-183C]. Né à Fréjus, fils d'un directeur de la poste, élevé dans l'étude de Locke, de Condillac et des économistes, chanoine en Bretagne [1775], député du clergé aux Etats de cette province, vicaire général et chancelier de l'église de Chartres [178i], il fut le conseiller-commissaire de ce diocèse à la chambre supérieure du clergé de France, lorsque les États-Généraux furent convoqués. Il publia trois importantes brochures : Vices sur les moijens d'exécution dont les représentants de la France pourront disposer en 1789; — Fsscvl sur les privilèges ; —Qu'est-ce que le Tiers? Tout. Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l'ordre politique? Rien. Que demande-t-il? A devenir quelque chose. Ces écrits exercèrent alors une puissante influence sur l'opinion. Député de Paris, il obtint dès l'abord que le Tiers se constituât en Assemblée nationale. Rédacteur du Sermeîît du Jeu de paume, il imagina le mode de répartition des impôts, soutint la nécessité d'une garde Jiationale, insista sur le renvoi des troupes campées entre Paris et Versailles, mais s'opposa, dans la nuit du 4 août, à l'abolition delà diîne, en disant : « Ils veulent êtn^ libres, et ne savent i)as être justes. >» De sa brochure sur les Biens ecclésiastiques,
PROSATFX'US 471
data le déclin do sa popularilr. 11 inspira pourtant la division de la Franco en départements et districts. Mais accusé d'avoir i)rovoqu6 les journées des o et G octobre, il se renferma de plus en plus dans un silence iiTité, qu'il rompit seulement pour demander l'institution d'un jurv civil et criminel. Appelé à la Convention après le tO août 1702, il fut du parti de la Plaine, vota la mort de Louis XVI, présenta sur l'instruction un projet qui fut rejeté, devint mcFiihre du comité de Salut public, renia, dit-on, ses lettres de prêtrise sous la Terreur, mais racheta de coupables faiblesses en devena^it, après Thermidor, un des chefs du parti légal et modéré. Il prit une part active aux négociations qui amenèrent le traité de Bàle [1795], fut l'adversaire déclaré de la Constitution de l'an III, refusa un siège dans le Directoire, lors de sa création, mais entra au Conseil des Cinq-Cents où il fit une vive opposition à Carnot et Barthélémy [5 septembre 1707]. Élu lui-même Directeur le 16 mai 1799, il contribua plus que tout autre à la révolution de Brumaire, et devint le second des trois consuls provisoires qui prirent en main le pouvoir. Annulé par son puissant collègue, il chercha du moins à corriger les excès d'une redoutable omnipotence par le frein d'une constitution. Mais Bonaparte ne l'accepta qu'en partie ; alors Sicyès se retirant reçut en dédommagement le titre de sénateur et la belle terre de Crosne. Il se laissa nommer comte par l'Empire, ce qui ne l'empêcha pas de lui faire une sourde opposition dans le groupe des idéologues. Pair de France, dans la Chambre des Cent-Jours, il blâma l'acte additionnel, dut fuir comme régicide au retour des Bourbons, se réfugia en Hollande, et ne revint en France qu'après 1830. En 1832 il obtint un siège à l'Académie des sciences morales. Métaphysicien politique, il eut la gloire d'inaugurer les principes de 89. Plus écrivain qu'orateur, connaissant les hommes sans avoir le goût de les conduire, hardi d'esprit, mais circonspect et timide, trop absolu dans ses vues, trop nourri d'abstractions, il ne manqua ni de profondeur, ni de force, mais non sans péril d'erreur et d'utopie. Il n'en exerça pas moins une influence considérable dans le domaine de la pensée ou de l'action.
Garât (Dominique-Joseph, comte) [1 749-i 833J. Né h Bayonno, il débuta jeune encore dans les lettres par des succès académiques, VÉloge de l'Hôpital [1778], ceux de Suyer, Montausier et Fontenelle [1779, 81, 83]. Il avait de l'imagination, du mouvement et de la couleur, mais était redondant et diffus. Quand V Athénée ouvrit ses cours, il y professa l'histoire avec un certain éclat. Député du Pays Basque aux États-Généraux en 1789, il y parla peu, mais rédigea pour le Journal de Paris une analyse intéressante des débats parlementaires. Successeur de Danton au ministère de la justice [12 octobre 1792], il eut le douloureux office d'aller lire à Louis XVI son arrêt de mort. Ministre de l'intérieur après la chute de Roland [14 mars 1793], il fut aussi faible qu'imprévoyant. Jeté en prison, mais délivré par Thermidor, il dirigea l'instruction publique avec le titre de commissaire général, obtint une chaire de philosophie à l'École Normale, et fut élu à l'Académie des sciences politiques et morales. Ambassadeur à Naples, membre du Conseil des Anciens [1798], sénateur et comte de l'Empire, il courtisa toujours les causes victorieuses. Membre de la Chambre des Députés pendant les Cent-Jours, il cessa d'être un personnage sous la Restauration. Rayé de l'Académie française en 1815, il se consola par le meilleur de ses livres, ses Mémoires sur M. Suard et le xvin° siècle [1820]. Il avait composé des Considérations sur la Révolution [1792], des Mémoires sur la Révolution [1795] des Éloges funèbres de Joubert [1795], Kléber et Desaix [1802], des Notices sur Ginguené, Thomas, Mirabeau, etc. Professeur, il fut un des derniers représentants du sensualisme.
Markciial (Pierre-Sylvain) [1750-1803]. Né à Paris, il débuta par des pastorales signées ^e Berger Sylvain. Sous-bibliothécaire du collège Mazarin, mais bientôt destitué pour avoir parodié le style des prophètes dans un ouvrage intitulé Livre échappé au déluge [\1H\], il publia, en 1784, un Almanach des honnêtes gens, où il s'avisa de remplacer le nom des sainis f)ai' rciix des persoiuiages célèbres en tout geiH'e ; ce qui lui valut d'être enfermé dans une maison de correction. Il donna dans les excès révolulioniiai-
PROSATKLRS 4T3
ivs; mais, h'ion qu'il professAt rathéismo,il sauvapoiirtant plusiours ooclésiasliqiios. Les ouvrages do co sophiste justement oublié sont : Bergeries [1770]; le Pibrac moderne [1781]; Fragment iVun poème sur Dieu ou le Lucrèce moderne [1781]; l'Age d'or, recueil de contes pastoruuœ [1782] ; Code d'une société d'hommes sans Dieu [1797] ; Voyage de Pythagore [1790] ; le Dictionnaire des athées [1800].
Lacretelle (Pierre-Louis, dit rAîné) [1751-1824]. Né à Metz, avocat au barreau de Paris en 1778, lié avec les encyclopédistes, couronné en 1876 pour un Discours contre les peines infamantes, Y^âviisRii modéré des idées nouvelles, député suppléant à l'Assemblée constituante , membre de la Législative, il vécut dans la retraite sous la Convention, entra au Corps législatif en 1801, et, en 1802, remplaça La Harpe à rÂcadémie. 11 n'accepta rien de l'Empire, et combattit la Restauration dans le Mercure et la Minerve. Il est Tauteur des articles de Logique, Métaphysique et Morale contenus dans VEncyclopédie méthodique. Il a laissé V Éloquence judiciaire et la philosophie législative, le Roman théâtral, deux volumes de Portraits et tableaux, des Études sur la Révolution. Il y a dans ses écrits du solide et de l'ingénieux, témoin ces pensées :
Ce n'est point par les vrais plaisirs, c'est par les faux que l'homme se déprave.
Regagnez par des égards ceux que vos succès fatiguent.
Il est des erreurs qu'il faut savoir tout aussi bien que les vérités, afin de les détruire par elles-mêmes.
Ronald (Louis-Gabriel-Ambroise, vicomte de) [1733-1840]. Né près de Milhau (Aveyron), à Mouna, il émigra en 1791, et ne revint en France qu'après la proclamation do l'Empire, pour rédiger le Mercure avec Chateaubriand et Fiévée. Ami de Fontanes, conseiller de l'Université impériale en 1810, député do 1815 à 1822, pair de France en 1823, membre de l'Académie depuis 1816, il ne cessa pas de dévouer sa parole et sa plume à la défense du droit divin et de la théocratie. M"^"^ de Staël appelait ce champion de l'Eglise et du pouvoir absolu \e philosophe de l'antiphilosophie. Ses principales œuvres sont : la Théorie du
pouvoir politique et religieux [179G], la Législation primitive [1802], des Recherches philosophiques sur les premiers objets des connaissances morales [1818], des Mékmg es littéraires, politiques et philosophiques. Voici quelques-unes de ses pensées :
L'homme est une intelligence servie par des organes.
Le repentir est une seconde innocence.
L'ordre va avec poids et mesure; le désordre est toujours pressé.
11 y a beaucoup de gens qui ne savent pas perdre leur temps tout seuls; ils sont les fléaux des gens occupés.
Le beau est toujours sévère.
Les faibles se passionnent pour les hommes, et les forts pour les choses.
11 faut croire au bien pour le pouvoir faire.
La pire des corruptions n'est pas celle qui brave les lois, mais celle qui s'en fait à elle-même.
Les grandes découvertes, dans les sciences, ne sont pas des idé^'s complètes, mais des idées fécondes.
Maistre (Joseph-Marie, comte de) [1753-1821]. Né à Clianibéry d'une famille originaire du Languedoc, fils d'un président du sénat de Savoie, il fut d'abord substitut, avocat-fiscal-général [1774], puis sénateur [1788]. Cette compagnie était alors judiciaire. Lorsque son pays eut été envahi par la France (1792), il refusa le serment, et chercha refuge k Lausanne où le roi Victor-Emmanuel le chargea d'une correspondance politique avec le bureau des affaires étrangères. On le somma de rentrer k Chambôry, sous peine de voir ses biens confisqués. Il n'hésita pas à demeurer lidcMe à son roi. Alors parurent ses deux premiers opuscules : Adresse de quelques parents de militaires savoisiens à la nation française [179i-], et Jean-Claude Têtu, maire de Montagnole, distri<l de Chambéry, à ses chers concitoyens, les habitants du Mont- Blanc fl79o]. (>; ])amphlet visait à ])r()V0([uer une restauration royaliste. Un an après, il j)rcnait son rang de publicistc, de penseur et d'écrivain, enpubliant ses Cowsidérations sur la liévolution française [1 vol. in-8]. U;ippelé en Piémont 1 1797], à la veille du jour où son roi dut abandonner ses États déterre ferme, il liit réduit bientôt ;\ s'cxib^'' (le nouveau. Aj)i'ès doux iiiis de; séjour à Venise, il devenait tour à tour gi'and cliaiicelier i\r Sardaigne [1799], puis envojié extraordinaiic à Siiint-l^étersbourg
[1802], poste où il demeura quinze ans, jusqu'en 1817; il reçut alors le titre de ministre d'I'^tat. 11 avait écrit en 1809 son Essai sur les principes générateurs des constitutions politiques, et des autres institutions françaises (iu-8, 1814). Il Y censurait lamanie de constituer. Le Fape, [Lyon, 1819, 2 vol. in-8] obtint un succès de curiosité retentissante par des vues paradoxales. Ses autres ouvrages, composés pourtant aux: environs de l'Empire, sont tous posthumes. L'Église gallicane dans ses rapports avec le Souverain Pontife [Paris, 1821, in-8], prétend réfuter les doctrines de Bossuet, Pascal et Port-Uoyal. Les Soirées de Saint-Pétersbourg parurent en 1821, [Paris, 2 vol. in-8]. Ses Lettres à un gentilhomme russe sur l' inquisition espagnole datent de 1815. Son Roman de la Philosophie de Bacon, oii l'on traite différentes questions de philosophie rationnelle [Paris, 1836, 2 vol. in-8] est une attaque violente contre les sensualistcs ou matérialistes. Ses Lettres et opuscules inédits [Paris, 18o3, 2 vol. in-8] sont un recueil choisi dans une correspondance précieuse pour l'histoire, et aussi spirituelle qu'éloquente.
Destutt de Tracy (Antoine-Louis-Claude) [1754-1832]. Né dans le Bourbonnais, originaire d'Ecosse, colonel d'infanterie, puis maréchal de camp, et député à l'Assemblée constituante en 1789, il se montra partisan éclah'é des libertés politiques ; ce qui ne l'empêcha pas d'être arrêté comme suspect sous la Terreur. Membre de l'Académie des sciences morales en 1795, puis du comité de l'instruction publique, sénateur en 1799, il devint académicien en 1808. Le 2 avril 1814, il proposa au Sénat la déchéance de l'Empereur. Louis XVIII l'appela à la Chambre des Pairs, où il ne cessa de voter avec le parti constitutionnel. Ses principaux ouvrages furent {Idéologie proprement dite [1801], la Grammaire générale [1803], la Logique [1805], VEssai sur le génie et les ouvrages de Montesquieu [1808], le Traité de la volonté [1815], le Commentaire sur l Esprit des Lois [1819], et des Mémoires recueillis par l'Institut.
JouBERT (Joseph)' [1754-1842]. Bien que ce nom appartienne à la suite des études que nous traiterons datis un autre
47G APPENDIGR.
volume, il est assez mêlé au mouvement philosophique et religieux pour que nous lui consacrions dès à présent quelques lignes. — Né à Montignac (Périgord), il professa d'abord chez les Doctrinaires de Toulouse, dut y renoncer à vingt-quatre ans par raison de santé, puis vint à Paris, où il se lia très-intimement avec Fontanes. Quand celui-ci fut nommé Grand-Maître de l'Université impériale, il le fit inspecteur-général, et conseiller. Durant sa vie, ce connaisseur exquis fut un oracle pour un cercle choisi. Ses conseils étaient écoutés par ceux mêmes qu'on réputait des maîtres. Il laissa des Pmsées, Maximes et Letti^es recueillies par sa veuve en 1842.
Laromiguikre (Pierre) [1756-1837]. Né k Lévignac (Rouergue), membre de la congrégation enseignante de la Doctrine, il professa les humanités, puis la philosophie dans différents collèges de son ordre, entre autres à celui de l'Esquile [Toulouse, 1784]. Venu à Paris pour assister aux leçons des Écoles normales, il eut des relations étroites avec Garât, fut associé de l'Institut {sciences morales), et devint membre du Tribunat. Mais, éliminé de ce corps, il délaissa la politique pour se vouer à la philosophie dans sa chaire du Prytanée français {Louis-le-Grand) jusqu'au jour oii il se vit appelé à la Sorbonne [181 1-1813]. Bi])liothécaire de l'Université, il laissa les œuvres que voici : Projet cV éléments de métaphysique \\19^, Paradoxes de Condillac, ou Réflexions sur la langue des calculs [1805, 1 vol. in-8]. Leçons de philosophie, ou Essai sur les facultés de Vâme, [1815-17, 2 vol. in-8].
Cabanis (Pierre-Jean-Georges) [1757-1808]. Né k Cosnac, près de Brives, en Corrèze, envoyé k Paris pour y achever ses études, il commença par cultiver la poésie, k laquelle l'invitaient ses ra[)[)orLs avec Uoucher; il avait même entrepris une traduction d'Homère, lorsque, pour obéir aux instances pab.'rrielles, il se consacra décidément à la médecine, où il devait se faire un grand nom. Nommé professeur d'iiygiène, puis de clinique k l'Ecole de médecine, il appartenait à riiistilut depuis sa création. Voici les lih-es di- ses écrils : Traité lin degré
de certitude en médecine [1797]; Coup d'œil sur les révolutions et la réforme de la mcdecine [180i-] ; Lettre posthume sur les causes premières, adressée à M. Fauriel, et publiée en 1824 par M. Bérard. Mais le plus important de ses ouvTagcs fut le traité des rapports du physi<iue et du moral. Dominé |)ar un parti pris sensualiste, il attribue trop d'importance à Taction des organes, à l'intluence de l'âge, du sexe, du tempérament, de la maladie et du régime. Il serait injuste pourtant de croire que Cabanis ait nié l'existence de l'âme bumaine. Bornons-nous à dire que les préoccupations du savant furent trop exclusives.
VoLNEY (Constantin-François, Cuassebœuf Boisgirais, comte de). [1757-1820]. Né à Craon (Mayenne), fils d'un avocat, il commença par étudier la médecine; mais, un goût irrésistible l'entraînant vers les reclierches d'érudition, il délmta par un Mémoire sur la chronologie d'Hérodote. Critiqué vivement par Larclier, ce travail lui valut l'attention de l'Académie, et l'amitié du baron d'Holbacb, qui le présenta dans le cercle littéraire de M™° Helvétius. Un petit héritage qu'il recueillit en 1782 lui permit de partir pour rOrient. Le liavre-sac au dos, il resta huit mois chez les Druses, dans un couvent du Liban, pour apprendre l'arabe, et demeura quatre ans en Egypte, ou en Syrie. Le récit de son Voyage [1787, 2 vol.], eut un grand succès, que raviva la publication d'une brochure intitulée Considérations sur la guerre actuelle des Turcs [1788], et la vogue d'une feuille politique, la Sentinelle, dont il était le directeur. Nommé député aux États-Généraux de 1789, par le tiers-état de la sénéchaussée d'Anjou, il suscita dans l'Assemblée constituante la discussion sur les biens du clergé, et fit voter le décret en vertu duquel la France s'interdisait toute guerre de conquête. En 1791, parurent les Ihiines, ou Considérations sur les révolutions des empires; l'esprit de parti fit grand bruit autour de cet ouvrage aussi froid que déclamatoire et irréligieux. Suspect de royahsme sous la Terreur, et jeté en prison, mais délivré par Thermidor, il devint professeur à l'École Normale, et, après la suppression de sa chaire en 1795, s'embarqua ijour les États-Unis, où il reçut grand accueil
de Franklin et Washington. A son retour, nommé membre de l'Institut, il favorisa le 18 Brumaire; et, tout en refusant de partager le Consulat avec Bonaparte, entra au Sénat comme vice-président. En 1814, il signa la déchéance de Napoléon. Philologue laborieux et pratique, il se proposa de simplifier l'étude des langues orientales par un alphabet unique, en caractères européens. Philosophe, il eut l'esprit étroit d'un sectaire. Il appartenait au groupe maussade, mais honnête, des idéologues. Ses œuvres complètes ont été publiées en 1821-22 (8 vol. in- 8). Elles comprennent la Loi naturelle ou Catéchisme du citoyen [1793]; De la simplification des langues orientales[{l^'6] ; Tableau du climat et du soi des États-Unis [iSO'i] ; la Chronologie d'Hérodote [1808]; Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne [1814] ; V Alphabet européen appliqué aux langues asiatiques [1819]; Discours sur V étude philosophique des langues [1819]; V Hébreu simplifié [1820].
GuiLLON DE MoNTLÉON (l'abbé Aimé) [1758-1842]. Né à Lyon, ihéologien et controversiste, il dut son heure de célébrité à une brochure intitulée le Grand crime de Pépin le Bref [1800]. 11 y révélait sous le voile d'un pseudonyme le projet conçu par Bonaparte de se faire nommer empereur, et sacrer par Pie VII.
CuiLLON (Marie-Nicolas-Sylvestrc) [1706-1847]. Né à Paris, chanoine honoraire de l'église mélropolitaine, professeur d'éloquence sacrée à la Faculté de théologie, évéque de Maroc, il alaisséun liecueil de brefs et instructions du Saint- Siège, relatifs à la Révolu! ion français- [1799]; des Discours religieux [1802-1816]; une édition de La Fontahie comparé à ses modèles et à ses imitateurs [1803]; une Réfutation de l'abbé de Lamennais [183:;]. 11 réveilla l'étude des Pères de l'Eglise, et fut un prêtre aussi iiisliiiil, (pie tolérant.
Saint-Simon (Claude-Henri, comte dk) [1700-1825]. Né à Paris, petil-lils du duc de Sainl.-Simon, officier en Améj*i(jue, dans la guerre de l'indéiiendance [1773], colonel à vingt-trois ans, il quitla \r sci'vice en 1788, poin- se livfcr à des projets [>lus on moins chimériques.
Partisan de la Hcvolution, à demi ruiné par des entreprises fnianciùres sur la vente des biens nationaux [1790- 97], il se proposa de reconstituer Tordre social. Il ne réussit qu'à tomber dans une misère telle qu'il prit le parti de se suicider. Mais un coup de pistolet qu'il se tira dans la tète ne lit que lui enlever un œil. Revenant alors à ses rêves, il forma une école dont les disciples comptèrent des noms éminents, (Aug-ustin Tbicrry, Aug-uste Comte, Olinde llodrigues, Bazard, Enfantin.) Il voulait, par la science et l'industrie, améliorer le sort des classes pauvres. Des paradoxes contraires à toute police morale et sociale compromirent une doctrine qui ne résista pas au ridicule, quand elle voulut passer de la théorie à la pratique. Ses écrits principaux furent V Introduction aux travaux scientifiques du xix'^ siècle [1808], une Nouvelle Encyclopédie [1810], De la réorganisation de la société européenne [1814]; puis, sousla Restauration, Vîndustrie [1817], l'Organisateur [1820], le Système industriel [1821], le Catéchisme des industriels [1824] et le Nouveau christianisme [1825].
RoYER-CoLLARD (Picrre-Paul) [1763-1845]. Né à Sompuis, près de Vitry-Ie-Français (Marne), avocat à vingt ans, au barreau de Paris, il devint secrétaire de la Commune, en 1792; mais, au 10 août, il se démit de ces fonctions. Député de la Marne au Conseil des Cinq-cents [1797], il y défendit les émigrés, les proscrits et les prêtres. Exclu de l'Assemblée au 18 Fructidor, il entra en relation avec Louis XVIII". Nommé sous l'Empire professeur à la Faculté des lettres et à l'École normale, en 1811, il fut, sous la première restauration, directeur' de l'imprimerie et de la librairie, puis, sous la seconde, conseiller d'État et président du Conseil de l'Université. Député de la Marne, royaliste libéral, chef des Doctrinaires, il dut à ses discours sur les lois d'aînesse et le sacrilège une tf'lle popularité qu'il fut réélu par sept collèges électoraux à la fois, en 1827. Président de la Chambre en 1828, il prévit les dangers de la situation, et voulut k's conjurer, jusqu'au jour où, le courant devenant irrèbistifjle, il signa ['adresse des 221, sans croire qu'elle dût
entraîner la chute de la Monarchie. Après 1830, il demeura silencieux sur son banc de député, et )\e reprit la pai'ole qu'aux funérailles de Casimir Périer. Plus tard, il crut devoir combattre les lois de Septembre contre la presse périodique. 11 faut voir en lui le maître de cet éclectisme philosophique et politique qui restaura le spiritualisme et le régime parlementaire. Il appartenait à l'Académie depuis 1827. Il reste de lui des discours publiés par M. de Barante, et des fragments philosophiques recueillis par son disciple Joulfroy. Citons quelques-unes de ses pensées :
Le gouvernement représentatif n'a pas devancé nos mn'urs.
Le droit divin transféré de l'Église dans l'État n'est qu'une fausseté historique.
Les partis changent de couleurs et de discours, de mesin-es et de poids, au gré des circonstances : ils ])rùlent, s il le faut, ce qu'ils ont adoré, ils adorent ce qu'ils ont brûlé. L'hypocrisie est leur vertu, les embûches sont leur tactique ; ils ne se déploient que quand ils ont gagné les hauteurs. N'avons-nous pas vu les factions, à mesure qu'elles saisissaient le pouvoir, violer avec une audace inouïe les mêmes principes qu'elles avaient proclamés la veille avec tant de faste, et pousser l'indépendance jusqu'à insulter à la crédulité des vaincus?
Fondez la liberté de la presse, vous fondez du même coup toutes les libertés.
La plus constante erreur de la Révolution, ce fut de vouloir faire la liberté avec la despotisme, l'égalité avec le privilège, et trop souvent la justice avec la cruauté. 11 est temps de le savoir après trente années : la liberté ne se fait qu'avec la liberté, la justice avec la justice.
Lévis (Pierre-Marc-Gaston, duc dk) [170i-i830]. Né au château d'Ajac (Languedoc), niendjre de l'Assemblée constituante, émigré de 1702, blessé à Quiberon, il s'occupa sous l'Enqnre d'économie politique et de nu)rale. Louis XVIII le fit [)air de France et académicien. Il j)Ublia des Considérations morales sur les pianccs [1816J, des Souvenirs, portraits et maximes [1813], et rA»f//c(pr?'c au commcneeuinit du xix'' siècle [181 i]. Les pensées suivanles l'ont lioiiiifMjr à son esprit :
Tel court au danger qui n'oserait l'attendre.
I>es co'urs .-ensibles demandent (pi'oii lesainu^, les personnes vaines veulent qu'on les préfère.
Sans les regrets, on ne saurait pas que l'on fut heureux.
On n'aime plus quand les sacrilices coûtent; ou n'aime pas quand on s'aperçoit (pi'on en fait.
La plupart des peines n'arrivent si vite que parce que nous faisons la moitié du chemin.
Quaml la flatterie ne réussit pas, ce n'est pas sa faute, c'est celle du flatteur.
On sollicite le premier bienfait; on exige le second; et souvent le troisième est arrivé que la reconnaissance est encore en chemin.
Ne comptez pas sur la justice de ceux dont l'esprit manque de justesse.
Pour remplacer la bonté qui nous manque, nous avons imaginé la politesse qui n'en a que les apparences.
Il est rare qu'on fasse un bon marché en achetant des espérance» par des privations.
La critique est un impôt que l'envie perçoit sur le mérite.
Peu de gens gagnent à être vus de bas en haut.
Les succès couvrent les fautes, les revers les rappellent.
Frayssinous (Denis de) [i76o-184l]. Né à Curières (Aveyron), protégé par M. de Fontanes qui distingua son talent de prédicateur, professeur à la Faculté de théologie de Paris, inspecteur d'Académie et chanoine de Notre- Dame, il salua dans Napoléon P"^ un envoyé de Dieu, comme aussi dans les Bour])ons des ministres de la Providence. La Restauration le fit prédicateur de Louis XVIII, censeur royal, membre du conseil de l'instruction publique, évéque d'Hermopolis, grand maître de l'Université [1822], académicien, comte, pair de France et ministre des afiaires ecclésiastiques [1824]. Il rappela les Jésuites, fut chargé de l'éducation du duc de Bordeaux ; et, après l'avoir accompagné dans l'exil, ne revint en France qu'en 1838. Bien que ses conférences aient été publiées seulement en 1825, elles datèrent de l'Empire, et furent en
■ partie prononcées aux Carmes [de 1801 à 1809]. On a de lui sa Défense du christianisme (ensemble de ses sermons) [1843], les Vrais principes sur les libertés de l'Église gallicane [1818], les Oraisons funèbres de Condé [1818], du cardinal de Talleyrand, archevêque de Paris [1821], et de Louis XVIII [1824].
Nfxkkr de Saussure (M™° Albertine-Adrienne) [176o-i8M]. Née à Genève, fille du célèbre géologue de Saussure, et femme de Jacques Necker, professeur émincnt, elle composa un ouvrage intitulé : De l'éducation progressive, étude du cours de lame (3 vol. in-8) Les deux premières j)aii.ies sont consacrées à l'enfance, et la troisième à lu
m APPENDICE.
vie des femmes. C'est un livre ingénieux, comme le prouvent ces pensées :
L'enfance est un état plutôt qu'un âge; et l'on y retombe toujours quand la volonté est désordonnée, violente et dépourvue de raison.
La probité reconnue est le plus sûr de tous les serments.
Il y a des gens si sensibles qu'ils nous affligent de nos propres douleurs.
L'esprit est le zéro qui ajoute aux qualités morales^ mais qui seul ne représente que le néant.
On ne fait jamais le sacrifice de son caractère, qu'on ne s'en applaudisse ensuite.
On ne doit pas s'étonner si l'intelligence des femmes est précoce, et si les progrès des hommes sont tardifs : on ne parle aux unes que du présent, et aux autres que de l'avenir.
M. de Fontanelle disait : « De mémoire de rose on n'a point vu mourir de jardinier » ; jolie leçon pour les jeunes personnes qui ne veulent pas se soumettre aux leçons de l'expérience.
L'humeur des autres ne doit jamais nous en donner ; c'est comme si l'on se noircissait le teint, parce qu'on rencontre un nègre.
Ce qui prouve en faveur des femmes, c'est qu'elles ont tout contre elles, et les lois et la force, et que cependant elles se laissent rarement dominer.
Maine de Biran (Marie-François-Pierre-Gonthier, chevalier) [1766-1824]. Né à Ghanteloup (Dordogne), fils d'un médecin, élevé àPérigueux, garde du corps sous Louis XVI, porté au Conseil des Cinq-Cents en 1797, membre du Corps législatif en 1809, sous-préfet de Bergerac, questeur de la Chambre sous la Restauration, conseiller d'État en 1816, député en 1818, il avait fait à l'Empire une assez vive opposition, en 1814. Il débuta par un Mémoire sur V influence de l'Habitude, couronné en 1802; puis il étudia la Décomposition de la pensée, rédigea pour la Biographie universelle l'article Leibnitz, et composa en 1821 ses Nouvelles considérations sur les rapports du physique et du moral. M. Cousin édita ses œuvres [1841, 4 vol.]. M. Naville, de Genève, a pubHé Maine de Biran, sa vie et ses pensées [18u7, in-12; 2° édit. revue et augmentée, 1874, in-8.]
AzAïs (Pierre-Hyacinthe) [1766-1845]. Né à Sorèze, d'abord orgaiiisl,<^ coinoie son père, puis professeur au Prytanée de SaiiiL-Cyr, il fut l'auteur d'un double système philosophique et physique qui fit grand bruit au début du
xix* siècle. Il consistait à expliquer par la loi des compensations toutes les vicissitudes dejla destinée humaine, et par la loi de V équilibre tous les phénomènes de la nature. Il n'admettait que deux forces : V expansion et la compression, qui, par leur action et leur réaction, produisent l'harmonie universelle. C'était présenter sous une forme souvent subtile, parfois très-ingénieuse, la doctrine d'un métaphysicien oublié, à.' Antoine de Lasalle [1756-4826], mort à l'Hôtel-Dieu en s'écriant : « L'amour remporte la victoiiT ! » Caractère pacifique et cœur mystique, Azaïs fut proscrit après le 48 Fructidor. Caché dans un hospice par des sœurs de charité, il devint, à la fin de l'Empire, inspecteur de la librairie. Destitué en 4815, il se fit le collaborateur de sa femme, qui continuait Berquin {le Nouvel Ami des enfants). Ce fut une compensation pour cet optimiste qui prenait son parti de toutes les épreuves. Ses œuvres sont : Des compensations dans les destinées humaines [1809]; Système universel [4810, 8 vol.]; Du sort de l'homme dans toutes les conditions [1821, 3 vol.], et un Cours de philosophie générale [8 vol., 1823-28].
ViLLERs (Charles-François-Dominique de) [1767-4845]. Né à Boulay, en Lorraine, devenu officier d'artillerie, il émigra pendant la Révolution, et alla se fixer à Lubeck. Il se proposa dès lors de faire connaître en France la littérature et la philosophie d'outre-Rhin. Sa partialité pour l'Allemagne, et une brochm^e publiée sur la prise de Lubeck par les Français indisposèrent à bon droit contre lui le gouvernement impérial. Il obtint cependant une chaire à Gœttingue, après le couronnement de Jérôme Bonaparte. Il la perdit en 1844. Ses relations avec les lettrés allemands lui permirent de donner à M™® de Staël des renseignements précieux pour son livre De l'Allemagne. Ses titres sont un Essai sur l'esprit et l'influence de la réformaiiony couronné par l'Institut, en 1803, et la Philosophie de Kant [1801]. Il fut le premier à révéler ce nom k la France,
; Constant de Rebecque (Benjamin) [4767-1830]. Né à Lausanne, dans une famille protestante originaire de France, il vint à Paris en 1796, après une jeunesse inquiète et
dissipée. Il se signala par un discours où il plaida viclorieusement devant le Conseil des Cinq-Cents la réintégration de ses coreligionnaires, proscrits par la révocation de l'édit de Nantes. Appelé au Trilmnat après le 18 Brumaire, il en fut éliminé bientôt, pour son esprit d'opposition, et dut s'exiler. Hôte assidu des cours et des universités allemandes, il épousa une parente du ministre prussien le prince de Hardenberg. Rallié à la monarchie constitutionnelle en 1814, il accepta de Napoléon, durant les Cent-Jours, le titre de conseiller d'Etat, et prit part à la rédaction de VActe additionnel. Banni par Louis XVIII, mais amnistié en 1816, après une apologie de ses actes récents, il fut élu député en 1819, et devint un des chefs de l'opposition. La Révolution de 1830 en fit un président du conseil d'État. Malgré la distinction de son talent, et une influence considérable, il n'eut jamais le crédit que vaut la dignité du caractère. Il y avait un scepticisme secret sous l'éloquence de ce publiciste désenchanté, qui fit de la politique libérale sans estimer les hommes, et professa la religiosité sans avoir la foi. Ses principaux écrits sont : De l'esprit de conquête, et de l'usurpation dans leur rapport avec la civilisation européenne [1814], ardente philippique contre Napoléon ; Cours de politique constitutionnelle [1817-1820] ; des Discours de tribune; des articles publiés dans la Minerve, le Courrier français et la 'Renommée. On doit au philosophe un traité De la religion considérée dans sa source, ses formes et ses développements [1824-30]; une étude sur le Polythéisme romain [1832]. Son chef-d'œuvre est Adolphe, dont nous parlerons ailleurs, [1815]. II traduisit en vers Wallenstein, de Schiller.
Say (Jean-Baptiste) [1707-1832J. Né à Lyon, attaché d'abord à uiK^ maison de banque, il se prit d'un goût très-vif pour les études écon()nii(pies, rédigea le Courrier de PrO' vence publié pai- Miralxîau, et devint secrétaire de Clavière ministre des linances. En 17i)i, il publia la Décade philosophique, littéraire et politique av(Uî Andrieux, Chamfort, (jinguéné, et Amaury-Duval. Membre duTribunat en 1799, il prépara son principiil onvi'îige : Traité d'économie politi-
que, ou Simple exposition de la manière dont se forment, se distribuent et se consomment les richesses [1803]. Cet écrit se distingue par la méthode, l'esprit d'observation et la clarté du style. Éliminé du Tribunat, il fonda une grande filature de coton que découragèrent en 1812 les prohibitions du blocus continental. En 1814, il édita un Abrégé des principes fondamentaux de l'économie politique. Cet ouvrage fut traduit rapidement dans toutes les langues. En 1815, parut son Catéchisme d'économie politique. En même temps il vulgarisait ses doctrines à V Athénée; plus tard il se vit appelé à la chaire d'économie industrielle, fondée au Conservatoire des Arts et Métiers [1821] ; puis, en 1830, à celle du Collège de France. Son enseignement se résume dans son Cours complet d'économie politique [1828-301.
Ancillon (Jean-Pierre-Frédéric) [1767-1837]. Né à Berlin, petit-fils de l'historien du xvii^ siècle, pasteur, professeur à l'Académie militaire de Prusse, secrétaire de l'Académie de Berlin [1803-1814], gouverneur du prince royal Guillaume IV, conseiller d'État, ministre des affaires étrangères [1831-37], il publia en 1803 un Tableau des révolutions du système politique de l'Europe, depuis la fin du xv^ siècle, (4 vol. in-8). Ses Mélanges de philosophie et de littérature sont aussi fort estimés [1801, 1817, 1823.] Il appartenait à une famille chassée par la révocation de l'édit de Nantes.
Chateaubriand (François-Auguste-René, vicomte de) [1768- 1848]. Né le 4 septembre, à Saint-Malo, élevé aux collèges de Dol, Rennes et Dinan, sous-lieutenant au régiment de Navarre à dix-sept ans, capitaine à dix-neuf, engagé dans la société de La Harpe et Fontanes [1788-91], il débuta par une idylle V Amour de la campagne, insérée dans VAlmanach des Muses [1790]. Parti pour l'Amérique en 1791, il revint en 1792, et prit en juillet le chemin de Coblentz. Blessé au siège de Thionville, transporté mourant à Jersey, il passe en Angleterre, y donne des leçons de français, et publie en 1797, à Londres, un Essai sur les Révolutions anciennes et modernes considérées dam^ leurs rapports avec la Révolution française. Rentré en
France après le 18 Brumaire, associé à la rédaction du Mercure, il insère dans ce recueil, en 1801, Atala ou les Amours de deux sauvages dans le désert. Puis parait, en 1802 le Génie du christianisme , applaudi par La Harpe, Fontanes, Joubert, la jeunesse et les salons, mais vivement critiqué par Morellet, Ginguéné et M. J. Chénier. Nommé secrétaire d'ambassade à Rome [1803], et chargé d'affaires dans le Valais, il donna sa démission après l'odieuse exécution du duc d'Engliien. En 1805, René signala sa rentrée littéraire. Il partit en 1806 pour la Grèce, la Syrie, l'Egypte, Tunis et l'Espagne. Les Martyrs [1809], et l'Itinéraire de Faris à Jérusalem [1811] furent l'inspiration de cette Odyssée, En 1807, un article sur le Voyage d'Espagne de M. de La Borde lui avait fait retirer le Mercure \ et, en 1811, élu par l'Académie où il remplaçait M. J. Chénier, il ne put prononcer un discours qui déplaisait au maître. Exilé un moment à Dieppe en 1812, il attendit avec une sourde colère la chute de l'Empire. En 1814, ses ressentiments éclatèrent dans sa première brochure J)e Buonaparte et des Bourbons, Sans le suivre dans toutes les phases de sa vie politique, rappelons qu'ambassadeur en Suède, lorsque Napoléon revint de l'île d'Elbe, il suivit le roi en Belgique, fut son ministre d'État, reçut le portefeuille de l'intérieur, et fit, à ce titre, le Rapport sur l'état de la France (Moniteur de Gand.) Élevé à la pairie après les Cent-jours, il perdit son titre et sa pension de ministre d'État, pour sa brochure intitulée Le la monarchie selon la Charte [nov. 1816.] Dès lors, passant au camp de l'opposition ultra-royaliste, près de MM. de Villèle et de Corbière, il fonda, en 1818, avec MM. de Lamennais et de Bonald, le joiunul le Conservateur, pour y combattre la Minerve et le Censeur. La mort du duc de Berry ayant mis fin à cette polémique [1820], il se rapproclia do la cour, écrivit les Mémoires touchant la vie et la mort du duc de Berry, et reçut, sous le second ministère du duc de Richelieu, l'ambassade de Berlin dont il se démit en juillet 1821. M. de Villèle étant devenu chef d'un nouveau cabinet, il fut nommé ambassadeur à Londies [avril 1822], puis plônipoL<;ntiaire au congrès de Vérone, où, malgré l'Angle-
teire, il fit décider l'intervention armée de la France contre la Révolution espagnole. Enfin, ministre des affaires étrangères en décembre 1822, il se vit, dixsept mois après, disgracié brusquement, en juin 1824. Cette fois, il se fixa dans l'opposition libérale; et, rédacteur du Journal des Débats, fit aux ministres une guerre qui atteignit le trône. Ce fut alors qu'éditant ses œuvres complètes, il publia le Dernier des Abencérages, les Natchez, son Voyage d'Amérique, et la tragédie de Moïse. En 1828, M. de Martignac lui donna l'ambassade de Rome, qu'il résigna, en août 1829, à i'avénement de M. de Polignac. Quand éclatèrent les ordonnances de juillet 1830, il tenta d'inutiles efforts pour en conjurer les suites; et, le 7 août, protesta, à. la Chambre des Pairs, contre le nouveau régime auquel il refusa son serment. Dès lors, ses loisirs lui permirent de reprendre la plume. Il édita ses Études historiques (4 vol. in-8), avec sa brochure De la Restauration et de la Monarchie élective; plus ou moins engagé dans des menées légitimistes qui ne l'empêchaient pas d'avoir des relations avec le parti républicain, il fut arrêté, puis traduit devant le jury [juin et octobre 1832]. Un an après il plaidait, à Prague, la cause de la duchesse de Berry. Mais il comprit que la retraite convenait mieux à sa dignité qu'un zèle militant. Définitivement découragé, il ne sortit de sa solitude que pour donner en 1836 [in Essai sur la littérature anglaise, et en 1837 une traduction littéraire en prose du Paradis perdu. En 1838 parut le Congrès de Vérone, et en 1844 la Vie de Rancé. En môme temps, il continuait et révisait ses Mémoires d'Outre-Tombe, dont il aliéna la propriété, pour assurer le repos de ses dernières années. Il s'éteignit quelque temps après les journées de juin, le 4 juillet 1848.
Sénancour (Étienne-Pivert de) [1770-1846]. Né à Paris, fils d'un contrôleur des rentes, il s'enfuit de la maison paternelle pour échapper au séminaire de Saint-Sulpice, où son père voulait l'enfermer. Réfugié en Suisse à vingt ans, il y fit un mariage d'amour, malgré une difformité physique dont la tristesse assombrit son humeur. La
perte de celle qu'il venait d'épouser, l'isolement de sa jeunesse, la ruine de sa fortune, et l'influence de Jean- Jacques, dont il devint le disciple exalté, furent autant de causes qui le tournèrent de plus en plus vers une mélancolie précoce. Rêvant, aussi lui, la réforme de l'ordre social et religieux, il se perdit soit dans un athéisme désespéré, soit dans un panthéisme mystique où s'évanouit la personnalité humaine. De là des écrits originaux, mais gâtés par des paradoxes. Telles sont ses JRéveries sur la nature primitive de l'homme [Paris, 1799, in-8], où il représente comme une déchéance tout ce qui n'est pas la vie primitive, patriarcale et nomade. En 1804, Oberman (2 vol. in-8) est encore une rêverie grandiose personnifiée dans un type où se comhinent Werther et René, c'est-à-dire le sentiment de l'infini, le dégoût de la réalité, l'amhition sans objet, et l'inertie du génie incompris ou incomplet. Il publia bientôt après ['1805] un livre intitulé : De l'Amour selon les lois primordiales et selon les convenances des sociétés modernes. Georges Sand y retrouverait son bien. Ses Observations sur le Génie du christianisme [1816] sont une critique injuste et passionnée. Ses Libres méditations d'un solitaire inconnu sur le détachement du monde [Paris, 1819] exposent une profession de foi misanthropique. Il fut encore l'auteur d'un roman, Isabelle, publié sous forme de lettres. Il compta parmi les rédacteurs du Constitidionncl. Son style est harmonieux, grave et parfois coloré, mnis souvent abstrait et monotone.
BiciiAT (Marie-François-Xavier) [1771-1802]. Né à Thoirette, en Bresse, élève de Mai'c-Antoine Petit docteur à Lyon, et Desault professeur à Paris, il commença, en 1707, ces cours d'anatomie qui lui valurent une réputation européeinie. Médecin de riIôtei-Dieii à vingt-neuf ans, il s'est fait un nom impérissable par des ouvrages spéciaux {Traité des membranes [1800], Anatomie générale, Anatornie descriptive) entre les(pi(^Is nous devons mentionner, comme une oeuvre capitale, ses Recherches pliilosophiques sur la vie et la mort [1800]. Distinguant la vie aiiimab' <!(' la vie organique, il y montre comment elles
agissent tour à tour sur toi et tel organe. Los doctrinos du savant sont oxclusivomont physiologiquos. Broissais (François-Josopli-Victor) [1772-1838]. Né à Saint- Malo, chirurgien de marine, pendant six années, puis médecin aux armées do l'Empire, il fit les campagnes de Hollande, d'Allemagne, d'Italie et d'Espagne. Nommé en 1814 médecin et second professeur à l'hôpital militaire du Val-de-Grâce, il y remplaça, en 1820, le baron Desgenettes; enfin il obtint en 1830 la chaire de pathologie et de thérapeutique générale à la Faculté de médecine. Bien que ses ouvrages aient un caractère spécial et teclinique, par exemple VHistoire des phlegmasies chroniques [1808], le Traité de la physiologie appliquée à la pathologie [1822], Annales de la doctrine physiologique [iH2'i.-'i'^]\ le Traité de l'irntation et de la folie [1828], nous devons le signaler ici comme un des chefs de l'école physiologique.
Gérando (Marie- Joseph, baron de) [1772-1842]. Né à Lyon, élève des Oratoriens, il prit les armes lors du siège de sa ville natale [1793], et faillit y périr. Fait prisonnier, il s'évada en Suisse, parcourut l'Italie, revint en France Ters 1795, et, faute d'emploi, s'enrôla dans l'armée de Masséna, au 6° chasseurs. Tout en guerroyant, il obtenait un prix académique par un mémoire sur cette question : (( Quelle est l'influence des signes sur l'art de penser ? >^ Attaché au ministère de l'intérieur en 1799, puis secrétaire général, il accompagna Napoléon dans la campagne d'Italie. Maître des requêtes en 1808, membre de la junte administrative de Toscane et de la consulte des États romains en 1811, bientôt conseiller d'État et intendant de Catalogne [1812], il rentra au conseil d'État sous la seconde Restauration. Professeur de droit administratif à la Faculté de Paris en 1819, révoqué en 1822, rétabli sous le ministère Martignac [1828], il fut élevé à la pairie en 1837. Il était membre de l'Académie des inscriptions, et des sciences morales. Philosophe, il releva de Gondillac, comme le prouve son premier travail sur les Sigiïes et l'Art de penser [1800]. Il modifie pourtant, et atténue le sensualisme du maître par des aperçus originaux qui
corrigent l'excès du système. Sa théorie du langage devint plus précise encore dans son livre sur VÉducation des sourds-muets [1827]; une nouvelle étude sur la Gténération des connaissances humaines [Berlin, 1802] servit de base à son travail le plus important, à YHistoire comparée des systèmes de philosophie [3 vol. 1804] cfue complétèrent ensuite ses notes posthumes [8 vol. 1822]. Un autre ouvrage : Du perfectionnement moral [2 vol. in-8, 1824], se distingue aussi par des vues sages et une morale généreuse. Dans ce penseur il y avait un philanthrope, comme le prouvent des écrits moins scientifiques, mais dont l'intention pratique fit honneur à l'homme lui-même. Tels sont : le Visiteur du pauvre [1820], le Cours normaldes instituteurs primaires [1832], et un traité sur la Bienfaisance publique [4 vol. in-8°, 1829-45]. Il rédigea de plus des Institutes de droit administratif [4 vol. in-8°, 1829-45].
Droz (François-Xavier-Joseph) [1793-1851]. Né à Besançon au sein d'une famille de magistrats, il s'enrôla en 4792 dans le bataillon du Doubs, où il devint capitaine à l'élection. Après avoir servi pendant trois ans comme officier d'état-major à l'armée du Rhin, il professa les belleslettres à l'École centrale de Besançon, puis alla se fixer à Paris [1803] où la protection de M. Français, de Nantes, lui valut un emploi dans l'administration des Droitsréunis. En même temps, introduit dans la société d'Auteuil, l'écrivain débutait, sous le patronage de Cabanis, d'Andrieux et de Ducis, par un roman sentimental intitulé Lina. En 1806, son Essai sur l'art d'être heureux réussissait par la sérénité d'une philosophie pratique et souriante, où l'on peut voir les confidences d'une Ame tempérée qui a trouvé le bonheur dans le bon sens et la modération de ses désirs. Après avoir concouru, en 1811, pour VÉloye de Montaigne, et mérité l'attention de l'Académie française, il entreprit de concilier les divers systèmes des moralistes dans un livre qui obtint le prix Montyon : {De la philosophie morale [1823]. L'année suivante il entrait lui-même à l'Acadétnie, et justifiait ce choix par sou Histoire du régne de Louis XVI [1839-42,
PROSATEURS. m
3 vol. in-8], ouvra^fi^e où il veut démontrer que de sages concessions auraient pu prévenir la Révolution et en changer le cours. Ses dernières années furent consacrées à des travaux que recommande l'accent convaincu d'une âme religieuse. Du déisme de Jean-Jacques il passa sans brusque secousse à une foi précise : conversion qui lui inspira les Pensées sur le christianisme, et les Aveux d'un philosophe chrétien. Il appartenait depuis 1832 à l'Académie des sciences morales. Si son nom ne fît pas beaucoup de bruit dans le grand public, il vécut du moins et mourut en sage. Son optimisme a de l'onction et de la bonhomie, ce qui n'empêcha pas cette épigramme :
Droz a fait un traité sur le bonheur de l'homme; Aussi, quand l'Institut lui décerne la pomme. Il accepte avec joie, et se dit : Oh ! mon Dieu, Il faut toujours savoir se contenter de peu.
Parmi ses titres scientifiques, n'oublions pas non plus un Cours de législation générale, des Études sur le beau dans les aKs[1815]; ses Applications de la morale à la politique [1825]; et une Économie politique [1829].
Ballanche (Pierre-Simon) [1776-1847], Né à Lyon, il commença par diriger un vaste établissement de librairie et d'imprimerie, héritage de sa famille. En 1813, après plusieurs voyages en Italie, il vint se fixer à Paris où l'accueillirent d'illustres amitiés, parmi lesquelles il faut signaler M"^ Récamier, U^^ de Staël, Chateaubriand, et Joubert. Religieux jusqu'au mysticisme, il débuta, quelques jours avant l'apparition du Génie du christianisme, par un livre d'esthétique, Du sentiment dans ses rapports avec la littérature, œuvre originale, mais incohérente, que Nodier compare à une ébauche de Michel-Ange [1802]. En 1808, il publia des Fragments, composés d'élégies en prose, souvenirs mélancoliques d'une jeunesse maladive et d'une passion malheureuse. En 1815, il symbolisa dans Antigone conduisant Œ]dipe les misères humaines, et la résignation religieuse. Son Essai sur les institutions sociales lui fut inspiré en 1818, parle désir de concilier l'autorité
et la liberté, l'origine divine de la société, du langage et du pouvoir avec la loi d'un perfectionnement progressif, qui affranchira l'homme de tous les maux auxquels le condamne l'expiation de la faute primitive. Le vieillard et le jeune homme est un entretien sur le passé du monde et sur son avenir [1819]. L'Homme sans nom nous représente sous de sombres couleurs les remords d'un régicide. Ici, le mysticisme va jusqu'au fatalisme. Dans ses Essais de palingénésie sociale, (renaissance du monde) il démontre que, si tout périt dans l'ordre physique et moral, c'est pour renaître sous une forme meilleure. Orphée est le tableau des âges héroïques qui précédèrent l'histoire. La Vision d'Hébal évoque les temps antérieurs à la création, et pressent l'avenir de l'humanité. Dans la Ville des expiations, il plaide par une fiction toute idéale l'abolition de la peine de mort. Tous ces poëmes ont pour centre l'idée fixe d'embrasser les destinées de la race humaine se réhabilitant de sa déchéance originelle par des vertus morales, à travers une série d'épreuves providentielles Mais ce beau rêve se dégage péniblement des allégories ou des symboles qui enveloppent la pensée sociale et philosophique. Durant toute sa vie, Ballanche oscilla entre le passé et l'avenir, dans de généreuses contemplations où la science de l'érudit et la logique du métaphysicien prennent le ton du poète et de l'hiérophante. Il entra en 1844 à l'Académie française.
Wronsky (Hoené) [1778-1833]. Né en Pologne, à Posen, naturalisé français, officier d'artillerie au service de la Russie, il était lieutenant-colonel, quand il vint se fixer à Paris, pour s'y livrer à la culture des sciences, et à des recherches plus ou moins fantastiques. Il prétendait par exemple avoir découvert, un vendredi, à deux heures de l'après-midi, sur le quai de Marseille, l'identité de YObjet et du Sujet, de l'esprit et de la matière. Un négociant du Midi, nommé Arson, lui avait acheté 200,000 fr. la vérité absolue, et voulait cpi'on la lui livrât. ïl s'en suivit un procès, il publia V Introduction à la philosophie des mathématiques [1811]; la Philosophie de l'infini [\ H ['t]\ la Philosophie de la tachnie (dyorithtnétique [1815]; le
Sphhu\ journal politiciiic qu'il combattait lui-môme dans une autre feuille, pour accorder les contraires; le Messia- 7usm€ [1831] qui prétendait réconcilier la philosophie et la religion. C'est un mystique dont la tête ne fut pas solide.
POËÏES
Traducteurs.
Cli':mknt (Jean-Marie-Bernard) [1742-1812]. Connu sous le nom de Clément de Dijon (lieu de sa naissance), il fut célèbre par l'acrimonie de son caractère. Il avait attaqué Voltaire dans une épitre qu'il supposait écrite par Boileau, ce qui lui valut cette riposte :
Toujours ami des yers, et du diable poussé, Au vigoureux Boileau j'écrivis l'an passé; J'igaore si mon style aura pu lui déplaire. Mais il m'a répondu par un plat secrétaire.
En 1800, il publia une traduction abrégée de la Jérusalem délivrée. Il réduisit ses chants de vingt à seize ; et, sous prétexte de supprimer le clinquant du Tasse, changea l'or en plomb. Aussi ne réussit-il qu'à faire valoir l'oiîuvre d'un rival, Baour-Lormian, qui fut du moins sensible à la grâce et à l'harmonie de son modèle.
Fariau de Saint-Ange (Ange-François) [1747-1810]. Né à Blois, il débuta par une ode au roi de Danemark (1768). En 1771, ses premiers essais, des traductions d'Ovide, méritèrent les éloges de La Harpe, et le patronage de Turgot, qui lui fit donner une pension sur VAlmanach royal. Employé dans l'intendance militaire, après le y Thermidor, puis professeur de belles-lettres à l'École centrale de lu rue Saint-Antoine, il devint académicien
Pli 1810, et mourut Ja même amiée. Il était fort laid, s'il faut en croire cette épigramme :
Ovide osa nous raconter Gomment Jupin donna le change Aux belles qu'il voulait dompter, En prenant mainte forme étrange; Mais aujourd'hui Jupin se venge En le faisant ressusciter Sous la figure de Saint-Ange.
Il traduisit en vers les Fastes (1804), VArt d'aimer (1807), et le Remède d'amour (1811); les Métamorphoses (1800- 1808) furent son œuvre la plus soignée. Son vers est élégant et souple, comme on en jugera par ce fragment :
En amour, au barreau, l'éloquence a son prix ;
Romains, à l'éloquence exercez vos esprits,
Nous défendons par elle un coupable, et par elle
Aussi bien que Thémis on désarme une belle.
Ménage ce talent, et cache bien ton art ;
L'esprit doit être aisé, naturel et sans fard.
D'un vain déclamateur évite l'étalage ;
Borne-toi pour ta belle aux mots du simple usage.
Uo style plein d'enflure, un langage affecté.
Fut souvent tout le tort d'un amant rebuté.
Que le lien, plein de feu, soit doux, facile et tendre :
En lisant tes billets elle croira t'entendre.
Peut-être sans les lire on te les renverra ;
Ne désespère pas, un jour on les lira.
Le temps du fier taureau fait un esclave utile.
Le temps au frein qu'il mord rend le coursier docile ;
Le métal d'un anneau s'use au simple toucher :
Quoi de plus mou que l'eau, de plus dur qu'un rocher ?
L'eau qui tombe le perce. ()n aime qui nous aime;
Persiste, et tu vaincras Pénélope elle-même :
Le siège d'ilion se prolongea dix ans;
Mais Ilion enfin fut prise avec le temps.
Carré (Pierre-Laurent) [1758-1825]. Né à Paris, élève de Delille, professeur de belles-lettres, nommé par Fontanes H la Faculté de Toulouse, il fut toute sa vie un lauréat de concours académiques. La Convention l'avait invité à composer des hymnes pour ses fêtes nationales. Lebrun admirait cette strophe de TOde sur la Vieillesse :
IMus le chêne compte d'hivers, Plus il déploie un vaste ombrage; Le fleuve, en «'approchant des mer», Accroît l'orgueil ae son rivage;
POETES. 494i
Ton sort n'est pas moins glorieux, Et, sur la fin de ta carrière, Rivale de l'astre des cieux.
Tu te couches dans la lumière.
Il Iradiiisiten vers, SOUS l'Empire, le Bouclier d'Hésiode.
DiDOT (Firmin) [1764-1836] traduisit en vers {les Bucoliques de Virgile (1806), elles Mî/Wes de Théocrite (1810-1836). Il composa aussi une tragédie sur Annibal.
Gaston (Marie-Joseph-Hyacinthe de) [1767-1808]. Né à Rodez, proviseur du lycée de Limoges, il iit la tragédie à'Xrtaxerce, et traduisit VÊnéide. C'est contre lui que Lebrun lança ce trait :
De cet homme que j'ignore En vain me suis-je informé; Depuis qu'on me l'a nomme, Je le connais moins encore.
Sa version est sèche et monotone, mais il eut la bonne volonté de reproduire son texte presque vers pour vers. Le style fit trop défaut à ce travail de patience dont on put dire avec raison :
Gaston, ce maigre traducteur, Dont la sanLô fat si fragile.
Ne présente aux yeux du lecteur Que le squelette de Virgile.
Parmi les traducteurs de VÉnéide, mentionnons aussi François Becqdey qui publia, en 1808, les quatre premiers livres, et mérita cette épigramme :
Becquez traduisant comme un sot Fait un superbe mot-à-mot.
Il acheva son œuvre en 1828.
Dard (Pierre-Antoine-Noël-Bruno, comte ) [1767-1829]. Né à Montpellier, lieutenant et commissaire des guerres de 1783 à 1789, emprisonné comme suspect sous la Terreur, nommé ordonnateur en chef de l'armée, l'an V, secrétaire général du ministère de la guerre après le 18 Brumaire, puis conseiller d'État et intendant de la maison impériale en 1805, intendant général du pays de Brunswick, en 1806, ministre plénipotentiaire, et chargé
du portefeuille de la guerre, en 1813, M. le comte Daru fut un de ces hommes d'État qui concilient le goût des lettres avec de hautes et laborieuses fonctions. Sa traduction d^Hoï'ace est restée une des plus voisines de l'original, du moins si l'on considère l'esprit et le style. Par une cpitrc en vers, il engagea Delille à être plus juste pour la Révolution, à chanter ses pures renommées, et à revenir enfin dans sa patrie. Sa Cléopédie ou Théorie des réputations^ est une satire élégante et spirituelle, d'où nous détacherons ces vers :
Que n'avez-vous paru depuis quelque vingt ans ? Ou eût parlé de vous : c'était là le bon temps. De l'abbé Fontenay la çazette timide, Grâce à la pension encore plus aride, A peine en huit grands jours avait pour aliment Le renvoi d'un ministre, un mot du parlement, Ou le petit orgueil d'un noble de province, Traîné pour mille écus par les chevaux du prince. Mais en revanche alors, le public et Fréron, Même eu vous critiquant, vous auraient fait un nom : Le public, ennuyé d'une paix éternelle, Aimait avoir au moins les auteurs en querelle; Un petit bavardin griflbnné tous les jours Répandait les bons mots, les vers, les calembours; Pour ne les pas savoir il n'était pas d'excuses, Et nous lisions encore les Almanachs des Muses.
TissoT (Pierre-François) [1768-1 Soi]. Né à Versailles, professeur de poésie latine au Collège de France, membre de l'Académie française en 1833 ; il traduisit en vers les Bucoliques de Virgile (1801), et publia des Études sur ce poëte (182o-1830), ainsi qu'une Histoire de la Révolution /■mjiçaise (1833-1836).
AiGNAN (Etienne) [1773-1824]. Né à Beaugency-sur-Loire, élu par l'Académie en 1814, il fit une traduction de VIliade, où Ton retrouva prés de 1,200 vers plus ou moins «empruntés à l'un de ses devanciers, (luillaumc^ de Hochefort (1731-1788), membre de l'Académie des inscri()lioiis. (<es luicins le firent siinioinmcr h'. Cosaque de l'Institut. Ajoutons que dans sa [)i'ér;ife il avait singulièrement malhaité celui qu'il déj)Ouillait. Il traduisit aussi le Vicaire de Wakefieldy el composa deux ti-agédies : la
Mort de Lonia XVI, imprimée quelques semaines après le régicide, et Bnoichaut ou les Successeurs de Clovis, 1810.
Brlguières de Sorsum (Autoine-André) [1773-1823]. Né à Marseille, attaché à l'état-major du général Dessoles, il suivit à Cassel le roi Jérôme, qui le créa baron de Sorsum. Il traduisit, sous les auspices de Fontanes, Sacountalay les Poésies de Soutliey, Macbeth, Coviolan, la Tempête, et /c Songe d'une nuit d'été. En 1806, il concourut pour le prix de poésie avec Millevoye et Victorin Fabre, mais n'obtint que l'accessit. Le sujet fut la Mort de La Peyrouse. On y lit ces vers :
Non, d'un ingrat oubli n'accuse point la France ; Elle a sur l'Océan fait voler V Espérance, Et, des iles de l'Inde au bout de l'univers, Interrogé pour toi les écueils et les mers. Deux fois, pour te chercher^ les plages antarctiques Ont vu se déployer nos drapeaux pacifiques; Mais l'infidèle Echo des bords où tu gétnis, Hélas ! n'a pas porté ta voix à tes amis.
Saint-Victor (Jacques-Benjamin-Maximilien Bins de) [1775- 1858]. Né à Nantes, royaliste ardent, arrêté en Bretagne, vers la fin de 1813, et détenu jusqu'à la chute de Napoléon, il fut en droit de légitime revanche dans les odes que lui inspirèrent ses haines politiques, et qui parurent en 1814. Mais nous préférons à ces cris de colère sa traduction d'Anacréon. Son modèle lui a porté bonheur ; qu'on en juge par ce fragment :
Tout l'or du roi de Lydie N'a rien qui touche mon cœur :
Monarques, votre grandeur Ne me cause point d'envie.
Sur mon front toujours Joyeux Mes doigts enlacent la rose; D'un parfum délicieux Avec volupté j'arrose Et ma barbe et mes cheveux.
Dans ma course passagère, Le jour qui luit a mes yeux Est le jour que je préfère; Car du lendemain les Dieux Ont voulu faire un mystère.
Tant qu'un soleil pur t'f^clauC;
Fête l'Amour et Bacchus; Crains toujours quelque surprise.
Et qu'Atropos ne te dise :
Cesse tes jeux, ne bois plus.
Girodet illustra ces odes, qui méritaient cet honneur.. A cet esprit souple et distingué nous devons aussi un Tableau de Paris, VEspératice et le Voyage du Poète.
MoLLEVAUT (Charles-Louis) [1777-1844], né à Nancy, fît un poëme descriptif sur les Fleurs, et traduisit en vers Catulle, Tibulle et Properce. De lui est cette pensée :
Qui ne vit que pour soi vit pour bien peu de chose.
Poésie lyrique.
Écodchard-Lebrun surnommé Lebrun Pindare (Ponce-Denis) [1729-1807]. Né à Paris, fils d'un valet de chambre du prince de Conti, devenu secrétaire de ses commandements, pensionné par la cour, sous le ministère de M. de Galonné, il chanta successivement Louis XVI, la République et l'Empire. Son caractère ne valut donc pas son talent. Rappelons pourtant qu'il eut l'heureuse pensée de recommander à Voltaire la petite-fille de Corneille, réduite à la misère (1760)). Bien des orages troublèrent son foyer. Il ne put vivre avec sa femme, qui, après quatorze années de mariage, dut se séparer de lui. Ses aptitudes lyriques s'étaient annoncées dès l'âge de douze ans. A peine sorli du collège Mazarin, il concourut, en 1749, pour le prix de poésie. En 1755, il fit paraître une ode sur les Tremblements de terre; il y déplorait la mort du jeune fils de Louis Racine englouti dans le sinistre dont Lisboime venait d'être victime. Après que le Parlement eut confirmé la sentence du Ghâtelet qui brisait son mariage, Lebrun lan(;a contre ee tribunal des ïambes intitulés : Alcée aux juges de Lesbos. Il devint ensuite le Pindare, ou le Tyrtée officiel de la Convention. Publiées par Ginguené,
ses œuNTes se composent d'Odes, d^Élégies, à'Épîtres, à'Épigrammes, de Fables, des Veillées du Parnasse, et d'un Poème sur la Nature. Pai'mi ses inspirations se distinguent surtout ses strophes à Voltaire, en faveur de M^^^ Corneille, ses Odes sur l'Eiithousiasme, sur Buffon, sur le Vaisseau le Vengeur, sur le Projet de descente en Angleterre, et sur l'Athéisme.
Détachons quelques vers de son ode sur Dieu :
Atome d'un instant, poussière fugitive,
Homme né pour la mort, parle: as-tu fait les cieux?
As-tu dit à la mer : Brise-toi sur la rire?
As-tu dit au soleil : Marche et luis sous mes yeux?
Et contre l'Eternel un vermisseau conspire ! Et, rampant dans un coin de ce vaste univers, L'homme chasserait Dieu du sein de son empire ! Il nommerait sagesse un délire pervers !
L'impie atteste en vain le néant, ou l'absence D'un Dieu que les remords révèlent aux forfaits ; Et moi, j'ose attester l'invisible présence D'un Dieu qu'à l'univers révèlent ses bienfaits.
Rappelons aussi les accents qui terminent l'ode sur le Vengeur :
Plus fiers d'une mort infaillible, Sans peur, sans désespoir, calmes dans leurs combats, De ces républicains l'âme n'est plus sensible
Qu'à l'ivresse d'un beau trépas,
Près de se voir réduits en poudre, Ils défendent leurs bords enflammés et sanglants : Voyez-les défier et la vague et la foudre,
Sous des mâts rompus et brûlants.
Voyez ce drapeau tricolore Qu'élève, en périssant, leur courage indompté. Sous le flot qui les couvre, entendez-vous encore
Ce cri : Vive la Liberté !
Ce cri!... c'est en vain qu'il expire, Etouffé par la mort et par les flots jaloux ; Sans cesse il revivra repété par ma lyre !
Siècles, il planera sur vous !
Crouzet (Pierre) [1753-1 841]. Né à Saint-Waast, en Picardie, professeur, puis principal au collège deMontaigu (1791),
oOO APPENDICE.
directeur du Prytanée de Saint-Gyr, en 1801, et de l'École militaire de La Flèche, en 1808, enfin proviseur du collège Charlemagne et correspondant de l'Institut en 1809, il composa un poëme sur la Liberté (1790), un Discours en vers sur l'Homme, et une pièce militaire intitulée Fortunas; elle fut jouée au Prytanée, à la distribution des prix. Il y mettait en scène un héros plébéien qui, sous l'Empire, renouvela le trait du chevalier d'Assas. Il y avait là plus de patriotisme que de talent.
Thkveneau (Charles-Simon) [1759-1821]. Né à Paris, il se fit une sorte de célébrité par un poëme dithyrambique : Hercule au mont (Mta. Dussault le prôna très-haut dans ses Aimales littéraires. Rien n'est pourtant plus commun et plus déclamatoire que cette longue cantate dont la rhétorique artificielle rappelle Circé de J.-B. Rousseau. Il fut parfois mieux inspiré dans une épître sur Vîllusion. Il suppose que cette déesse olfre au malheureux un miroir, devant lequel passent tour à tour le joueur, l'ambitieux, l'usurpateur, le mourant, la coquette, le romantique et le patriote. La pièce se termine par cette comparaison :
Et de riUusiûii admire le pouvoir :
Quand au miroir magique on cessait de se voir. Des cerveaux ébranlés les fibres élastiques Y répétaient encor ces scènes fantastiques. Tel, quand l'airain qui sonne, au silence rendu^ Dans l'air qu'il a frappé repose suspendu, Ce fidèle élément, d'une aile fugitive, Transmet les derniers sons à l'oreille attentive.
Ce ritneur vécut en parasite, et mourut misérable,
D'AvruG.NY (Charles-Joseph L'OElillard) [1760-1823]. ISé à la Martinique, il mérita d'être signalé dans le rapport fait sur les Prix décennaux (an xn). Nous y lisons : » Le jury a pris en considération un recueil de petits poëmes sous le titre de Poésies nationales, par M. d'Avrigny, surtout trois odes, l'une sur la Campagne d'Autriche, la seconde sur la Campagne de Saxe, ou la Bataille d'Iéna, la troisième sur la Campagne de Prusse. On y trouve du talent, de rimagiiiatioii, des idées heureuses, et beaucouf»
POETES. ;i01
de strophes Irès-bieii écrites ; mais la verve, le mouvement, les rapprochements inattendus, et la pompe du style qu'exige le genre lyrique dans les sujets élevés ne s'y montrent pas assez souvent. » Dans son ode sur la Campagne d'Autriche, le poëte se souvint d'Eschyle et de la scène où Atossa apparaît à Xerxès pour lui annoncer la ruine prochaine de son armée. Il suppose qu'après Austerlitz, le roi d'Angleterre va dans les caveaux de Westminster consulter sur ses destins Edouard III, le vainqueur de Crécy. On peut citer, dans la Campagne ck Prusse, les strophes que voici :
Mais déjà s'éveillant dans son palais de glace, Du fond de ses Etats que le vainqueur menace, L'Hiver accourt, le front ceint d'une affreuse nuit : Les frimas devant lui dévastent la campagne :
L'ouragan l'accompagne;
La famine le suit.
Il vole, et, déployant ses ailes orageuses, Elève en boulevards cent montagnes neigeuses; Le fleuve dans son cours s'arrête suspendu ; La route disparaît, et l'œil au loin n'embrasse
Qu'un océan de glace,
Sur la terre étendu.
Sa tragédie de Jeanne d'Arc n'est pas non plus sans mérite. Elle fut jouée au Théâtre-Français, le 4 mai 1819.
Rouget DE L'Isle (Joseph) [1760-1836]. Né à Lons-le-Saulnier, officier du génie vers 1789, il tenait garnison à Strasbourg (1792), lorsque, dans le voisinage de nos frontières menacées, il composa, sous l'enthousiasme de l'heure présente, les paroles et la musique de l'hymne impérissable qui anima nos volontaires courant à la défense du pays : ce qui ne l'empêcha pas d'être bientôt incarcéré par la Terreur. On appela ce chant la Marseillaise, parce qu'il fut répété par les Marseillais, marchant le 10 août contre les Tuileries. Rouget de l'Isle combattit en Vendée, sous le général Hoche, et fut blessé à Quiberon. L'Empire et la Restauration eurent le tort de l'oublier ; grâce au patronage de Béranger, le gouvernement de Juillet lui
502 APPENDIGIi:.
donna la croix, et une pension. Il a laissé cinquante Odes, Idylles ou Essais, et une tragédie lyrique, Macbeth.
Desorgues (Joseph-Théodore) [1764-1808]. Né à Aix, en Provence, bossu par devant et par derrière, comme Ésope et Tyrtée, il fit à la fois des Fables et des Odes. Très-passionné dans ses affections et ses haines, il célébra la République et le Consulat, mais ne pardonna point l'Empire à Bonaparte. On cite de lui ce jeu de mots qui eut alors grand succès. Un jour qu'au café de la Rotonde on lui présentait une glace au citron : u Non, dit-il, je n'aime pas VÉcoi'ce (les Corses). » Dénoncé pour ce propos, et coupable d'une chanson dont le refrain était:
Oui, le grand Napoléon Est un caméléon^
il fut enfermé à Charenton où sa tête peu solide acheva de se déranger. On l'avait surnommé le poëte Désordre. Sa gibbosité lui valut cette méchante épigramme de Lebrun :
De l'aveugle fameux notre bossu diffère,
L'ignorance en vain les confond :
Le double mont portait Homère Et Desorgues sur lui porte le double mont.
il riposta par un trait sanglant que nous avons cité : Oui, le fléau le plus cruel... On a de lui : Rousseau ou l'Enfance (1793); une Épître sur l'Italie (1797), un Chant funèbre sur les guerrieî's morts à Marengo (1800), le poëme des Transtévérines (1793), et un Hymne à l'Être suprême. Cette pièce est réputée son chef-d'œuvre.
Baour-Lormian (Marie-François) [1770-1854], naquit ;\ Toulouse, etfut reçu à l'Académie, en 1815. Poëte lyrique, il débuta, en 1797, par un Hommage aux armées françaises ; il publia son Ossian vers 1800, chanta les campagnes d'Italie, fit en 1802 une ode sur le Rétablissement du culte, et en 1810, le Chant nuptial et les Fêtes de l'Hymen. En 1811, il célébra la naissance du Roi de Rome, et ajouta à ses Poésies Galliques les Veillées poétiques et morales. Traducteur de la Jérusalem délivrée et de Job, il produisit aussi deux tragédies : Omasis ou Joseph en Egypte (180()),
et Mahomet H (1837), un roman historique Durantl (1828), et deux volumes de Légendes, Ballades et Fabliaux (1829). A ses épigrammes très-vives Lebrun répondit par ce trait :
Rien n'est si lent, si lourd Que monsieur Lormiaii-Balourd; Rien n'est si lourd, si lent Que monsieur Baour-Lormian.
En 1848, lorsque la République voulut lui enlever sa pension, M. de Lamartine défendit éloquemment l'auteur de VHymne au soleil, qui, depuis longtemps aveugle, ne pouvait plus voir l'astre chanté par sa muse.
Barjadd (Jean-Baptiste) [1785-1813]. Né à Montluçon, il fut tué à la bataille de Leipsick. Il remporta le grand prix dans le concours lyrique en l'honneur de VHymen et de la Naissance, par ses odes sur Marie-Louise, et le Roi de Rome. Il a laissé un acte en vers, intitulé : Matinée d'Auguste.
Lebrun (Pierre-Antoine) [1785-1872]. Ce poëte, dont nous avons esquissé la physionomie, fit représenter Ulysse, en 1814, Pallas, fils d'Êvandre, en 1822, Marie Stuart, en 1820, le Cid d'Andalousie, en 1825. Il avait partagé le prix de poésie avec M. Saintine, en 1817, pour des vers sur le Bonheur de VÉtude. Son Voyage en Grèce parut en 1828, l'année même où il fut élu académicien. Nommé, après 1830, administrateur de l'Imprimerie royale, il devint Pair de France, et Sénateur, le 8 mars 1853.
Nota. — L'Empire vit naître des opéras dignes de mémoire, en particulier : le Triomphe de Trajan , d'EsMÉNARD , VAdrieji et la Mort d'Abel, d'HoFFMANN, la Vestale et le Feniand Cortez, de M. Jouy.
Élégie.
Parny de Forges, (Evariste-Désiré, chevaUer de) [1753- 1814]. Né à l'île Bourbon, envoyé en France à neuf ans, il songea d'abord à se faire trappiste, mais finit par devenir capitaine de dragons, et accompagna comme aide de camp le gouverneur général des Indes ù Pondichéry.
Rappelé par sa famille dans son pays natal, en 1773, il célébra, sous le nom d'Eléonore, une jeune créole dont il s'était épris, et qui fut l'Elvire de sa muse trop épicurienne. Ruiné par la Révolution dont il avait partagé les espérances, il se vit réduit à un modeste emploi dans les bureaux de l'Instruction publique (1795), puis dans les Droits-réunis. Doté par Napoléon d'une pension de 3,000 francs, il était entré à l'Académie en 1803. Ses œuvres sont des Élégies, (1778), des lettres mêlées de vers, des Chansons madécasses, les Fleurs, la Journée champêtre, les Scandinaves, Goddam, les Voyages de Céline, des Poésies mêlées, la Guerre des Dieux (1779), et les épopées des Rosecroix, àlsnel et Asléga. Nous ne dirons rien des écarts regrettables de son talent : ils appartiennent ù l'histoire des mœurs plus qu'à celle de la littérature, et prouvent combien, vers la fin du Directoire, la Société d'alors avait besoin d'être assainie. Oublions ces scandales pour rappeler seulement que Parny mérita le surnom de Tibulle français, par des accents dont la grâce voluptueuse a l'éloquence de la passion. Il eut du naturel et du goût, des instincts de mélodie et de simplicité, une plume délicate et fine, quand il respecta tout ce qui doit être respecté. Nourri à une époque meilleure, il eût été un élégiaque parfait. Son poëme à'isnel et Asléga^ (1802), dont la couleur a pâli, offrit pourtant alors avec fraîcheur et nouveauté ces teintes Ossianiques, dont l'imitation fut mise à la mode par Baour-Lormian. Mentionnons ces vers dignes de mémoire :
Son âge échappait à l'enfance.
Riante comme l'innocence.
Elle avait les traits de l'Amour ;
Quelques mois, quelques jours encore.
Dans ce cœur pur et sans détour
Le sentiment allait éclore.
Mais le ciel avait au trépas
Condamné ses jeunes appas.
Au ciel elle a rendu sa vie.
Et douci^ment s'est endormie.
Sans murmurer contre ses lois ;
Ainsi le sourire s'efface ;
Ainsi meurt sans laisser de trace
Le chant d'un oiseau dans les hoià.
POETKS. 505
Trenkuil (Joseph) [1763-18081. Né à Cahors, auteur de divers poèmes, rOî^phcllne du Temple, la Captivité de Pie VI, le Martyre de Louis XVI, il obtint, sous l'Empire, un grand succès politique par ses Tombeaux de Saint- Denis.
Babois (Marguerite-Victoire) [1760-1839]. N'ée à Versailles, nièce de Lebrun, elle cultiva la poésie, sous le patronage de son oncle, de Fontanes et de Joseph Chénier. Elle eut des notes émues d'une douce mélancolie, dans ses Élégies maternelles (1803), et ses Élégies nationales (1815).
DuFRÉNOY (Adélaïde-Gillette Billet) [1765-4825]. Née à Nantes, mariée, vers l'âge de quinze ans, à un riche procureur au CliAtelet, M. Dufrénoy, ruinée par la Révolution qui réduisit son mari à vivre d'une place de greffier dans une petite ville d'Italie, elle subit courageusement cette infortune ; et, devenue veuve, elle publia un recueil d'Élégies (1807-1813), que recommandent l'harmonie, le naturel, la passion et l'énergie d'un accent expressif. Quelques-uns même doutèrent qu'une femme fût l'auteur de ces poésies, et ils les attribuèrent à Fontanes. C'était une injuste méprise. Elle s'en plaignit amèrement dans ces vers, adressés à M. Laya, et où elle dit :
J'ignorais qu'au Parnasse une douce victoire Nous donne moins d'éclat encor que de travers : J'ignorais que vos cœurs inconséquents et fiers, Même en nous adorant, haïssent notre gloire,
Et que l'action la plus noire Nous fait moins d'ennemis que quelques jolis vers.
Citons encore la pièce des Souvenirs :
Je les revois ces lieux chers à mou cœur.
Ces lieux tout pleins de l'ingrat que j'adoie,
Où s'alluma le feu qui me dévore.
Où je reçus, et donnai le bonheur.
Je les revois; seule j'occupe encore
Ce siège heureux où, dans de plus beaux jours,
A mesc6t«^s il se plaçait toujours.
Voici l'endroit où sa voix si touchante M'a tant de fois nommée avec transport Et sa plus chère et sa dernière amante. C'est là qu'il fut l'arbitre de mon sort... Moments divins d'un angélique amour !
Qui me rendra vos voluptés si pures?
Qui de mon cœur fermera les blessures?
Bonheur céleste ! as-tu fui sans retour ? Qu'il dura peu ! deux printemps ont à peine Embaumé l'air du doux parfum des tleurs, Depuis ce temps de plaisir, de douleurs Où se forma, se brisa notre chaîne.
Les Regrets et les Fers brisés ne sont pas d'un ton moins franc et moins ému. En 1844, l'Académie couronna son poëme sur les Berniers moments de Bayard. Il se termine ainsi :
Atteint d'un coup mortel, sur l'arène sanglante
Il tombe : tout son camp jette un cri d'épouvante;
Mais lui, dans la mort même incapable d'effroi.
Nomme en tombant son Dieu, sa Patrie et son Roi !
— « Je suis mort, cria-t-il ; mais gardez votre place,
L'ennemi jusqu'au bout ne rne verra qu'en face. »
Il dit; et le héros, respirant à moitié.
Sous un arbre voisin avec peine appuyé.
De sa mourante main ressaisissant son glaive,
Après un long effort quelque temps se relève,
Du geste et du regard excite nos soldats ;
Et déchiré, couvert des ombres du trépas,
Son front, que par degrés la douleur décolore,
Tourné vers l'ennemi l'épouvantait encore !
DuBOs (Constant) [17G8-1844], Né à Massy, près de Lonjumeau, professeur de rhétorique au Lycée Impérial (aujourd'hui Louis-le-Grand,) de 1810 à 1820, il puhha un recueil d'élégies et d'idylles intitulé les Fleurs (1809). Il y a là quelques gracieux motifs.
MiLLKVOYE (Charles-Hiihert) [1788-1816]. Né à Abbeville, voué d'abord au barreau, puis, après la perte de sa fortune, au commerce de la librairie, il fut couronné par l'Académie française pour les pièces intitulées : Vlndépendance de l'Homme de lettres (1806), le Voyageur (1807), la Mor^ de Rotrou (1811), Belzunce ou la Peste de Marseille, la Bataille d'Austerlitz, h; Dévouement de Go f fin (1812). Après avoir Lente l'aventure d'un récit épique
dans son conte en vers sur Emma et Eginhnrd, puis dans la Rançon d'EgiU, il risqua deux gros poëmes, l'un en six chants, Charlemagne à Pavie, et l'autre en quatre chants, intitulé Alfred. Mentionnons aussi le Voyage à Yarennes, le Régne de la Terreur , et la Mort de Brunswick.
Poésie didactique et descriptive.
Lantier (Étieime-François de) [1734-1826]. Né à Marseille, il servit d'ahord dans la cavalerie, puis tourna des vers avec une facilité superficielle qui lui valut des succès de salon. La Harpe osa le placer après Voltaire et La Fontaine. Rien ne justifie cet excès de faveur, ni le Voyage d'Anténor, fade roman calqué sur VAnacharsis de Barthélémy, ni ses Contes en vers et en prose, [1782], ni son Recueil de poésies [1815]. Un jour qu'un de ses amis l'engageait à briguer un fauteuil à l'Académie, il répondit : « J'aime mieux qu'on demande pourquoi je n'y suis pas que pourquoi j'y suis. » Sa vogue fut aussi bruyante que passagère.
Delille (l'abbé Jacques) [1738-1813]. Né à Aigueperse, en Limagne, fils naturel d'un avocat au présidial de Clermont, professeur d'humanités à Amiens, et au collège de la Marche, il dut à ses Géorgiques [1769] un fauteuil à l'Académie (1774], et une chaire de poésie latine au Collège de France. En 1784, il visita Constantinople avec M. de Choiseul-Gouffier. Ruiné par la Révolution, il ne publia, durant cette période, qu'un dithyrambe sur VImmortalité de l'âme; on y lisait ces vers :
0 vous qui de l'Olympe usurpez le tonnerre, Des éternelles lois renversez les autels,
Lâches oppresseurs de la terre,
Tremblez : vous êtes immortels.
Après la Terreur, il alla passer un an à Saint-Dié, en Lorraine, puis parcourut la Suisse, l'Allemagne et l'Angleterre. Revenu eu France [1802], à peu près aveugle,
50S APPEiNDICK.
il se maria, remonta dans sa chaire, et mourut en travaillant au poëme de la Vieillesse. Ses œuvres sont, avec les Géorgiques, les Jardins [1782], l'Homme des champs [1800], la Pitié [1803], une traduction de l'Enéide [1804], et du Paradis perdu [1805], Vlmagination [1806], les Trois 7'ègnes de la Nature [1809], la Convei^sation [1812], des Poésies fugitives, et une traduction de l'Essai sur l'Homme, de Pope [1811].
GuDiN DE LA Brenellerie (Paul-PliiUppe) [1738-1812]. Né à \ Paris, lié avec Beaumarchais, il publia des Contes en -^ vers [1806], et ses Œuvres complètes en 7 vol. [1809], Il fut l'auteur de ce vers sur Henri IV :
Seul roi de qui le pauvre ait gardé la mémoire.
Barthélémy, dans sa Némésis, le transforma ainsi :
Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire.
Legouvé (Gabriel-Marie-Jean-Baptiste) [1764-1813]. Né à Paris, fils d'un avocat distingué, membre de l'Académie française en 1793, il suppléa Delille au collège de France. Ses tragédies sont laMort d'Abel [1792], Épicharis [1793], Étéocle [1799] et la Mort d'Henri IV [1806]. 11 a laissé des poëmes didactiques et descriptifs justement estimés, l'Epîtî^e aux femmes [1795], la Sépulture, les SouvenirSy la Mélancolie [1798] et le Mérite des femmes [1801].
Neufchateau (Nicolas-Louis-François de) [1750-1828]. Né à Sassay, en Lorraine, fils d'un instituteur primaire, devenu membre de l'Académie française en 1799, il compta parmi les enfants célèbres. Car, à quatorze ans, il méritait par ses premiers essais poétiques les éloges de Voltaire, et le titre d'Académicien, à Lyon, Marseille et Nancy. La ville de Neufchateau lui donna le droit de porter son nom. Mais bientôt de hauts emplois le disputèrent aux lettres. Après avoir occupé le poste de procureur général à Saint-Domingue , il vint siéger à l'Assemblée législative, comme député, secrétaire et président. Ministre de l'intérieur en 1791, il entra au Directoire, et reprit son portefeuille en 1798. L'administrateur
fut aussi désintéressé que zélé pour les lettres. Ou lui doit la première exposition de l'industrie [22 septenil)re 1798]. Sénateur sous l'Empire, il fut alors une sorte de Mécène. 11 a laissé, parmi ses ouvrag-es d'histoire, d'édueation et d'agronomie, des Poésies Icyéres, des FabIfS et Contes en vers, deux poëmes, l'un en quatre chants sur les Tropes, l'autre sur les Vosges, analogue à celui d'Haller sur les Alpes, la comédie de Pamcla qui eut beaucoup de vogue, et un Discours sur l'art de lire les vers '. En voici un fragment :
Arrête, sot lecteur, dont la triste manie
Détruit de nos accords la savante harmonie ;
Arrête, par pitié! Quel funeste travers.
En dépit d'Apollon, te fait lire des vers?
Ah ! si la voix ingrate ou languit, ou détonne,
Ou traiiie avec lenteur son fausset monotone;
Si du feu du génie en nos vers allumé,
>■ 'étincelle jamais ton œil inanimé;
Si ta lecture enfin, dolente psalmodie,
Ne dit rien, ne peint rien à mon àme engourdie,
Cesse, ou laisse-moi fuir. Ton regard abattu
Du regard de Méduse a la triste vertu.
L'auditeur qu'ont glacé tes sons et ta présence.
Croit subir le supplice inventé par Mézence;
C'est un vivant qu'on lie au caaavre d'un mort:
Attentif à ta voix, Phébus même s'endort;
Sa défaillante main laisse tomber sa lyre.
C'est peu d'aimer les vers, il les faut savoir lire;
Il faut avoir appris cet art mélodieux
De parler dignement le langage des dieux;
Cet art qui, par les tons des phrases cadencées,
Donne de l'iiarmonie et du nombre aux pensées :
Cet art de déclamer, dont le charme vainqueur
Assujettit l'oreille et subjugue le cœur.
Decomberousse (Benoit-Michel) [1754-1841]. Né à Villeurbanne, près de Lyon, jurisconsulte, et auteur d'une tragédie aujourd'hui introuvable, la Mort de Michel Lepelletier (an V), il s'avisa de mettre en vers tout le Code Napoléon [1811],
1. Cet art si délicat, M. Legouvé nous l'enseigne aujourd'hui, par la pratique et la théorie, dans ses spirituelles conférences sur \ Art de la lecture. Tous ceux qui n'ont pu les entendre ont eu le plaisir de les lire.
Castel (Réné-Richard) [17o8-1832]. Né à Vire, professeur à Louis-le-Grand, puis inspecteur général de l'Université, il publia en 1797 un poëme en quatre chants sur les Plantes; en 1803, la Forêt de Fontainebleau et une Histoire naturelle de Buffon, classée d'après le système de Linnée. Son style tempéré a de la souplesse et de la précision : témoin ces vers sur la fécondation des plantes :
Au centre de la fleur des colonnes légères Lancent de leur sommet de fécondes poussières. Ces atomes subtils sur l'ovaire épandus Par de secrets canaux jusqu'au fond descendus. De cellule en cellule à la graine engourdie Vont porter à la fois la chaleur et la vie. La corolle bientôt s'effeuille ou se flétrit, Et l'œil peut déjà voir les prémices du fruit.
Il osait du moins appeler les objets par leur nom : car il proteste ainsi contre la périphrase :
Phébus ne nommait pas sans un tour recherché Le haricot grimpant à la rame attaché.
' La carotte dorée et les bettes vermeilles En flattant le palais offensaient les oreilles. Ce temps n'est plus : le chou dont Milan s'applaudit, Quand sa feuille frisée en pomme s'arrondit, Sans dégrader les vers ose aujourd'hui paraître Dans les chants élégants de la muse champêtre.
Il a laissé des Lettres qui font aimer son caractère doux et bienveillant.
FoNTANES (Louis-Marcellin de) [1761-1821]. Né à Niort, il était, pendant la Révolution, un des écrivains du Modérateur. Membre de l'Institut dès l'année 1795, il fut proscrit comme royaliste au 18 Fructidor. Réfugié en Angleterre, il revint au 18 Brumaire. L'Empire le fit tour à tour professeur au Collège des Quatre-Nations, député au Corps législatif [1804], président de cette assemblée. Grand Maître de l'Université [1808] et sénateur. La Restauration le nomma pair de France et ministre d'État. Il a laissé lu Journée des morts, imitée de Th. Gray [1796], les Tombeaux de Saint-Denis [1817], une traduction de VEssai sur l'homme de Pope [1783-21], des fragments d'un poëiiic épi(|ue, la Grèce délivrée, enfin la Maison
rustique, en trois chants, d'où il détacha le Verger, en 1788. Prolîtons de l'occasion pour citer une Lettre inédite de Fontanes. Elle est adressée à la Princesse Elisa Bacciocchi, sœur de Napoléon, alors Souveraine de Piombino et de Lucques, depuis grande-duchesse de Toscane. Nous devons à M. Perrens la gracieuse communication de l'autographe, qu'il tient du marquis Gioachino Pepoli, ancien ambassadeur d'Italie à Vienne.
A la Princesse Bacciocchi.
Madame, j'ai été aveugle pendant un mois. Je commence à retrouver l'usage des yeux. Mais ce qu'ils désirent le plus de revoir est à trois cent {sic) lieues de moi. La lumière ne me parait plus si douce.
Que ne puis-je suivre M"e de la Place ! elle aura le bonheur d'habiter six mois près de vôtre (sic) Altesse impériale. Tous mes vœux sont contrariés : voilà ma présidence finie. J'attends aujourd'huy que l'Empereur daigne prononcer sur ma destinée future. Il ne m'en dit rien, quoi qu'il me reçoive toujours avec une excessive bienveillance. On prétend que je ne dois pas m'éloigner, et qu'il faut attendre ses ordres sans impatience.
Je suis donc forcé, malgré moi, de retarder le voyage qui riait si fort à mon imagination ! Je voulais voir les beaux monuments de l'Italie, même avant que vous y fussiez Souveraine. Aujourd'huy qu'elle possède ce que j'honore et ce que j'aime le plus, jugez de la violence de mon désir. 11 faut pourtant en faire le sacrifice, et j'en ai presque les larmes aux yeux.
Voici l'époque où vous aurez plus besoin que jamais de tous les soins de l'amitié, et je ne serai point auprès de vous. Je me rappelle avec le plus vif attendrissement les jours où j'étais vôtre garde-malade. Que n'ai-je encore ce doux emploi ! Je l'aimerais mieux que le Duché de Massa-Carare. Au reste, faites un vigoureux héritier, et puissai-je [sic] voir son mariage!
A propos, on m'avait promis cent mille sujets de plus pour vôtre principauté, et j'apprends que vous n'en avez que quarante cinq mille. J'en désire davantage, moins pour v(.us que pour les contrées voisines de vos États. Je voudrais que tout le monde fût comme moi sous vôtre domination. Si j'en juge d'après mes sentimens, le bonheur n'est que sous vos loix.
Les grandeurs ne vous ont point changée, et voilà pourquoi je vous aime tant! Vous avez donc songé à moi au milieu de toutes les acclamations qui vous ont suivie depuis Lucques jusqu'à Piombino. Je vais dire comme Arzace, en changeant un peu le second vers :
Elle laissa tomber de son char de victoire
Sur mon front vieillissant un rayon de sa gloire»
Vôtre lettre et vos bontés me font oublier mes cheveux gris, et je suis toujours jeune quand je songe à vous.
;ii2 appendice:.
Je n'ose vous demander si le nouveau ministre qu'on vous envoyé est de votre goût, si un Duc étranger dans vos États sera un agréable voisin ; je n'entre point dans le conseil des Dieux, et, quand Jupiter a parlé, je m'incline, et je me tais. Vôtre sagesse, s'il y a lieu, saura bien ramener Jupiter aux plans les plus convenables. 11 vous loue avec effusion, il rend la plus haute justice à vôtre gouvernement. Il reconnaît en vous une sœur digne de lui, et c'est tout dire. Mon cœur bat de joye quand il fait vôtre éloge. J'ai déjà eu plusieurs fois ce plaisir.
Tandis que tout retentit de vôtre gloire, il y a, de par le monde, un homme bien étrange qui répand les bruits les plus absurdes, se plaint, crie à outrance, écrit à l'Empereur vingt lettres qui, comme de raison, restent sans réponse. Cet homme est M. de Montarby, 11 prétend avoir reçu des révélation!' épouvantables de sa femme. 11 est venu chez moi. Je l'ai trouvé dans le délire. 11 m'accuse presque aujourd'huy d'être entré dans une conjuration contre lui, dont il prétend que vous êtes l'âme. Vous savez avec quelle politesse je me suis toujours conduit pour le frère et la sœur. Je ne vous en ai jamais parlé que pour les recommander à vos bontés. Assurément ils ne sont pas reconnaissants. Tout cela peut vous paraître méprisable. Cependant les cris et la folie sont à un tel comble qu'il faut que vous leur fassiez imposer silence, si vous n'aimez mieux leur fermer la bouche avec de nouveaux bienfaits. Pardon de ce détail, mais il était nécessaire. J'ai bien peu de place pour vous parler de mes sentimens qui ne finiront qu'avec ma vie.
Je suis avec un profond respect, madame, de vôtre Altesse Impériale le très-humble et très-obéissant serviteur,
FONTANKS.
27 avril 1806.
BoisjoLiN (Jacques-Marie-François vieilh de) [1763-1832]. Né à Alcnçon, membre du Tribunal, il traduisit la Forêt de Windsor, de Pope, et romposa pour le premier arbre de la Liberté les vers que voici :
Un trône sous ton ombre empoisonnait ta sève: Nous renversons le trône, et ton front se relève ; Knfant de la Montagne, arbre de Liberté, De climats en climats tu seras transplanté.
Citons encore cette description de la pèche à la li^Mie
Au retour du printemps, sous une ombre incertaine, Quand de fraîches vapeurs s'exhalent sur la plaine, Le pêcheur immobile, attentif et peuohé. Tient sa ligne tremblante, et sur 1 onde attaché, Son avide regard semble espérer sa proie Et du liège qui sautf" et du roseau qui ploie. Windsor offre en ses eaux tout un peuple écaillé. L'anguille au corps glissant et d'argent émaillé ;
De son vêtement d'or la carpe enorgueillie, La perche à l'œil ardent et de pourpre embellie; La truite que colore un éclat enflammé, Et le tyran des eaux, le brochet affamé.
Berchoux (Joseph) [1765-1839]. Né à Saint-Symphoriende-Lay, en Bresse, cet émule de Brillât-Savarin et de Monselet a publié les Dieux de l'opéra, le Philosophe de Chareiïtoti [1804], une satire contre Voltaire, un petit roman, intitulé : V Enfant prodigue, et V Art politique, où il raille les libéraux de son temps. Mais on a oublié toutes ces fantaisies pour ne se souvenir que de la Gastronomie [1801], poëme héroï-comique, où il célèbre spirituellement en quatre chants un art français par excellence. Écoutez ses conseils pratiques sur le choix d'un cuisinier :
En formant la maison dont vous avez besoin. Au choix d'un cuisinier, mettez tout votre soin : Voilà l'homme important, le serviteur utile Qui fera fréquenter et chérir voire asile. Et par qui vous verrez votre nom respecté Voler de bouche en bouche, à l'envi répété. Avant qu'il soit à vous, sachez ce qu'il sait faire ; Etudiez ses mœurs, ses goûts, son caractère; Faites cas de celui qui, fier de son talent. S'estime votre égal, et, d'un air important. Auprès de son fourneau que la flamme illumine. Donne avec dignité des lois dans sa cuisine, Qui dispose du sort d'un coq ou d'un dindon Avec l'air d'un sultan qui condamne au cordon.
Que les gom'mands n'oublient pas non plus cette recommandation :
Je ne vous tairai rien : si parfois on vous prie A dîner sans façon et sans cérémonie.
Refusez promptement ce dangereux honneur. Cette invitation cache un piège trompeur. Souvenez-vous toujours, dans le cours de la vie. Qu'un dîner sans façon est une perfidie.
Chaussard (Jean-Baptiste) [1766-1823]. Avocat, républicain tout dévoué aux idées de 89, envoyé en Belgique pour les y propager, membre du Comité de Salut public où il faillit se compromettre en sauvant des victimes de la Terreur, secrétaire général de l'instruction publique,
théophilanthrope ardent, il fut en 1803 nommé par Fourcroy professeur au lycée de Rouen, puis par Fontanes à la Faculté de Nîmes, sans être assujetti à la résidence. Il profita de cette sinécure pour publier une Traduction d'Horace, des Poésies lyriques de Schiller, et une Poétique secondaire en quatre chants, où il traite des genres omis par Boileau. De lui sont ces deux vers :
Ce pauvre bûcheron, par Boileau corrigé,
A fait dire aux neuf Sœurs : La Fontaine est vengé.
Salm (Constance deTheis, princesse de). [1767-1845]. Née à Nantes, fille d'un maître des eaux et forêts, qui composa lui-même un recueil de contes intitulé le Singe de La Fontaine, elle fut mariée très-jeune à un médecin du roi, M. Pipelet de Leurry ; et, cette union ayant été judiciairement rompue, elle épousa en 1803 le prince de Salm, charmé par son esprit et sa beauté. Elle s'était signalée, dès l'âge de dix-huit ans, par des poésies agréables, entre autres la chanson du Bouton de rose, qui eut une grande vogue, et la tragédie lyrique de Sapho, jouée au théâtre Louvois. Son drame àe Camille [1796] fut moins heureux. Il échoua aux Français. Ses cantates, ses dithyrambes, ses discours ou épîtres en vers lui firent une réputation sous l'Empire. On la surnomma la Muse de la Raison, ou le Boileau des femmes. Plus tard, elle publia un roman, Vingt-quatre heures d'une femme sensible [\^'2^], et un poëme, Mes soixante ans [1833]. Voici quelques-uns de ses vers :
Prie et travaille, homme vain, femme altière. Riche qu'entoure un pompeux attirail, Que reste-t-il à notre heure dernière, Hors la prière et les fruits du travail?
Prie et travaille, ou redoute le blâme ; Avec raison enfin on le redit :
Car la prière est le charme de l'âme, Et le travail, le repos de l'esprit.
CoLNET, dit Ravel (Charles-Joseph) [1768-1832]. Né à Mondrepuis (Aisne), rédacteur de la Gazette, et conservateur des archives Judiciaires après 1815, il npubMé l'Ermite de
Belleville et un poëme agréable en quatre chants sur
A/ tiie dîner en ville, a l usage des gens de lettres [1810-131
tilloif •''"^ ^"""^ parasites des conseils, dont voici un échan-
A de nobles festins veux-tu te maintenir'^ Le premier des talents est celui de mentir U un rustre, d'un faquin encense les sottises : Gomme des traits d'esprit vante ses balourdises; A ses fades bons mots, à ses grossiers lazzis
Accorde pour lui plaire un aimable souris:
Des qu 11 ouvre la bouche, applaudis-le d'avance,
tA, S 11 ne parle pas, admire son silence
De ce manège adroit le succès est certain:
Mondor se rengorgeant t'invite pour demain;
Mais SI des préjugés la voix se fait entendre.
Au rôle de flatteur si tu crains de descendre
Retourne, philosophe, en ton sale grenier,
FtTn, flp^-^' voisins partage un mets grossier,
M pour le juste prix de ton noble courage
Mange avec dignité ton pain et ton fromage.
MiCHAUD (Joseph) [1767-1839]. Né à Bourg-en-Bresse, royaliste ardent, réduit à se cacher au lendemain du 10 août
pn ^q!^"? /''"'" ^P'^' ^^ Terreur. Arrêté à Chartres en /9o et condamné à mort, il dut la vie à son compatriote Giguet, et, pour échapper à la déportation, se réfugia dans les montagnes du Jura. Il reparut en 1799 et nL' r^" f^^.'^'. Hommages poétiques aux fastes de l'Êmp re En 1812 il entrait à l'Institut. La Restauration Te
ri 81 fîTlf '. f P'^'f ' r'"^^'' ^' l'Académie française [1816^ et directeur de la Quotidienne. Il est connu pour son Histoire des croisades [1811-22], de VEmmre dP M.sore [1801], des Cent-Jours [1815], sa coSn de Mémoires relatifs à l'Histoire de France [18361 et sa Cor respondance d'Orient [1833-35] ; il publia aussi, en 1803 un poème descriptif intitulé le Printemps d'un Proscrit En VOICI quelques vers; il y fait l'éloge du Souci ;
Souci simple et modeste, à la cour de Cvoris
En vain sur to, la rose obtient toujours Krix
Ta fleur, moins célébrée, a pour moi plusTcharmes-
L aurore te forma de ses plus douces larmes '''™^''
Dédaignant des cités les jaVdins fastueux.
Tu te plais dans les champs. Ami des malheureux,
Tu portes dans les cœurs la douce rêverie; Ton éclat plaît toujours à la mélancolie : Et le sage Indien, pleurant près d'un cercueil, De tes fraîches couleurs peint ses habits de deuil.
Lalanne [Charles], qui publia en 1802 unpoëme intitulé le Potager, et en 1805 un autre sur les Oiseaux de la ferme, mérite une mention, ne fût-ce que pour avoir appelé un Chapon
Ce froid célibataire inhabile au plaisir, Du luxe de la table infortuné martyr.
Il le représente couvant des petits abandonnés par une poule, et célèbre ainsi ce dévouement :
Il guide sous tes yeux, il couvre de son aile Ses bienfaiteurs chéris, sa famille nouvelle ; Et même, s'il le faut, courageux défenseur, Les disputant, au bec de l'oiseau ravisseur, 11 retrouve, malgré sa tragique disgrâce, Quelque étincelle encor de sa première audace. Mais bientôt, oubliant qu'il fut jadis époux. Du sexe qu'il remplace il prend ce ton si doux, Cet accent maternel, ce touchant caractère ; Avec grâce il remplit son nouveau ministère, S'évertue à glousser, efféminé sa voix.
Chênedollé (Charles Pioux de) [1769-1833] Né a Vire il émiffra en Hollande et en Allemagne, pendant la Révolution, et rentra en France sous l'Empire. Professeur a Rouen, puis inspecteur de l'Académie de Caen [1212J, il devint inspecteur général de l'Université, en 1830. Il publia VInvention, poëme dédié à ^lopstock, (Hambourg 179o), le Génie de r/iomme[1807], VEsprit de Rwaroi [1808], et des Études poétiques [1820]. 11 demanda souvent ses inspirations à Chateaubriand qui disait de lui : « Il va à la maraude dans mes œuvres. »
EsMÉNARD (Joseph-Alphonse) [1770-1816]. Né en Provence à Pélissanne, élevé à Marseille, chez les Oratoriens il fit tout icuiie encore deux voyages à Saint-Dommgue et aux États-Unis. Ce fut le premier éveil de sa vocation poétique. Au retour, il se vit bientôt proscrit par la Révolution (10 août 1792), ce qui lui fut une occasion de visiter
l'Angleterre, la Hollande et l'Allemagne. Il revint en 1797, et entra dans la rédaction de la Quotidienne. Mais poursuivi de nouveau comme royaliste, enfermé au Temple, puis banni, il partit pour la Grèce et Constantinople. Après le 18 Brumaire 4799, voyant la cause des Bourbons perdue, il servit l'Empire, et collabora au Mercure avec La Hai'pe et Fontanes. Il fut nommé successivement chef du bureau des théâtres, secrétaire du gouvernement de la Martinique, consul général à l'îlo Saint-Thomas, censeur, enfin directeur du Journal des Débats. A la suite d'une satire contre l'ambassadeur de Russie, Napoléon, qui avait encore intérêt à ménager l'empereur Alexandre, enjoignit à Esménard de quitter la France. Il se retira en Italie, et, quelques mois après, on lui permit de revenir, lorsque près de Fondi, il se brisa le crâne, en se jetant hors de sa voiture entraînée sur une pente rapide vers un précipice [25 juin 1811]. Il avait composé une ode (r Oracle du Janicule) pour le mariage de l'Empereur, et un opéra intitulé Trajan. Mais son œuvre principale est un poëme sur la. Navigation, qui parut en 1805, et fut réduit plus tard de huit chants à six, en 1806. Il y suit les progrès de cet art, depuis son origine jusqu'à nos jours. Clair et correct, son vers est froid et un peu terne. Dans une exposition assez variée se rencontrent pourtant d'heureux épisodes. Voici un passage où il représente les Hollandais conquérant leur patrie sur la mer :
Mais avant que ce peuple inconnu sur les eaux Du fond de ses marais fit sortir ses vaisseaux, Et forçât d'admirer sa puissante industrie, Il lui fallut aux flots disputer sa patrie : Il fallut que le sol créé par ses efforts Vît le courroux des mers se briser sur ses bords. Souvent jusqu'au milieu de ses froids pâturages, L'Océan mutiné se creusait des rivages.
Le Batave enchaîna ce monstre menaçant : Des arbustes unis par un lien vivant, Joignant au fond des eaux leurs flexibles racines, Et le sable entassé qui s'élève en collines Entre l'onde agitée et le sol affermi.
Ont fermé la Hollande à son fier ennemi. Des joncs entrelacés, défiant la tempête. Repoussent l'Océan qui mugit et s'arrête.
Le voyageur frappé de ces hardis travaux,
Sur sa tête alarmée entend gronder les flots,
Tandis que sous ses pieds l'art trompant la nature.
Fait naître autour de lui les fleurs et la verdure. ' ftj
Campenon (François-Nicolas-Vincent) [1772-1843]. Né à la Guadeloupe, neveu de Léonard, dont les idylles eurent une juste renommée, il s'annonça par des poésies fugitives, puis publia en 1809 la Maison des champs, et en 1811 V Enfant prodigue. Il dut à ces titres un siège académique, en 1814; nommé bientôt inspecteur de l'Université, il finit par être secrétaire du cabinet du roi. Il traduisit en vers Horace, et des fragments de poëmes anglais. A la mort de Ducis, Campenon et Michaud se disputèrent son fauteuil, et firent l'un contre l'autre ces épigrammes :
Au fauteuil de Ducis on a porté Michaud. Ma foi ! pour l'y placer, il faut un ami chaud. — Au fauteuil de Ducis aspire Campenon. A-t-il assez d'esprit pour qu'on l'y campe? non.
Épopée.
Cousin de Grainville (Jean-Baptiste-François-Xavier) [1746- 1805]. Né au Havre, beau- frère de Bernardin de Saint- Pierre, élève au séminaire de Saint-Sulpice, où Sieyès fut un de ses condisciples, il commença par combattre les doctrines philosophiques dans un discours que couronna l'Académie de Besançon, en 1778. Bien qu'engagé dans les ordres, il fit recevoir au Théâtre-Français une comédie en cinq actes et en vers, le Jugement de Paris. Quand éclata la Révolution, il reprit ses fonctions ecclésiastiques, et alla les exercer à Amiens. Tout en se soumettant à la constitution civile du clergé, il protesta, sous la Terreur, contre le culte de la déesse Raison. Décrété d'accusation et menacé de l'échafaud, il ne se sauva qu'en contractant un mariage simulé avec une parente
âgée. Se faisant instituteur, il ouvrit à Amiens une école qui eût prospéré sans la réaction qui suivit le Concordat. L'opinion publique eut la cruauté de ne pas lui pardonner une situation subie sous la pression de la violence. Tous ses élèves désertant, il se vit donc réduit à la misère. Ce fut alors que, prenant la plume, il écrivit en prose son poëme du Dernier Homme, dont il avait conçu l'idée, dès l'âge de seize ans. Pour le faire imprimer, il eut recours à Bernardin de Saint-Pierre qui avait épousé sa sœur. L'auteur de Paul et Virginie trouva un libraire, mais non un public. A peine quatre ou cinq exemplaires sortirent du magasin. Cette oublieuse indifférence fut pour le malheureux un coup de grâce. Poussé par le désespoir, il quitta sachétive maison, dans la nuit du 1^"* février 1805, et alla se jeter dans le canal de la Somme. Peu après, un compatriote de Milton, le chevalier Croft, chercheur infatigable de curiosités littéraires, qui avait lu le Dernier Homme par hasard, révéla le premier à la France un poëme qui, bien qu'à l'état d'ébauche, reste une des plus grandioses conceptions de la Muse épique. Ce ne serait pas exagérer que d'en comparer l'effet saisissant aux plus belles scènes du Paradis perdu et de la Messiade. En 1811, Charles Nodier en publia une édition qui eut grande vogue ; et Creuzé de Lesser, croyant réaliser le vœu de Grainville, mit ce poëme en vers : intention qui eût été excellente si l'exécuteur testamentaire avait été l'auteur de la Chute d'un Ange.
Parseval de Grandmaison (François-Auguste) [1759-1814]. Né à Paris, membre de l'Académie en 1811, il publia en 1804 un poëme héroïque, les Amours épiques. Il y suppose que, dans les Champs Élysées, Homère, le Tasse, l'Arioste, Milton, Virgile et Camoëns viennent tour à tour chanter devant les bienheureux les amours d'Andromaque.et d'Hector, d'Armide et de Renaud, de Médor et d'Angélique, d'Adam et d'Eve, de Didon et d'Énée, des Lusitains et des Néréides. 11 y ajoute l'épisode d'Inès de Castro. C'est donc une suite de tableaux détachés, où se rencontrent des descriptions inspirées par l'école de Delille. Son poëme sur Philippe-Auguste, où il
n'a pas le soutien d'un modèle antique, est encore plus dénué de poésie. Au lieu de versifier, Parseval eut mieux fait de continuer à cultiver la peinture sous la direction de son premier maître, Suvée, auquel nous devons le portrait d'Andi^é Chénier.
Masson (Charles-François-Philibert) [1762-1807]. Né à Blamont, d'abord horloger à Neufchâtel, puis précepteur en Prusse, il devint major au service de la Russie, et secrétaire du grand-duc Alexandre. Disgracié sous Paul I", il rentra en France, où, pour se venger, il publia des Mémoires secrets sur la Russie [1800-1802]. Ses aptitudes littéraires s'étaient annoncées déjà dans un roman, la Nouvelle Astrée, et un conte moral, Elmine, ou la Fleur qui ne se flétrit jamais, composé en 1790, pour la princesse Wilhelmine de Courlande. Mais ses œuvres les plus connues furent une ode sur la Fondation de la République, couronnée par l'Institut, le 7 octobre 1801, et une épopée en dix chants, intitulée les Helvétiens. Il y chantait la lutte des Suisses contre Charles le Téméraire. En 1810, elle fut distinguée dans le concours des prix décennaux. Mais l'auteur était mort en 1807, quelques jours après avoir publié son poëme du Voyageur, Vun des cinquantedeux poèmes flétris par M. Suard.
LucE DE Lancival (Jean-Charles-Julicn) [1766-1810]. Né ù Saint-Gobin, en Picardie, élève de Louis-le-Grand, lauréat de concours, célèbre par des vers latins, il était à vingt-deux ans professeur de rhétorique au collège de Navarre, lorsque, délaissant l'Université pour l'Église, il devint grand vicaire de Mgr de Noé, évêque de Lescar. Ses sermons firent même un certain bruit, de 1787 à 1790. Mais, deux ans après, il s'aperçut qu'il était plus fait pour le théâtre que pour la vie ecclésiastique, et il composa des tragédies qui ne valurent pas ses homélies : ilfwciws Scévola [1793], Hurinisdas, Archihald, Fernandez [1797], Périandre [1798], enfin Hector [1809] qui reçut bon accueil, grâce à Homère, on dépit d'une imitation artificielle et d'anachronismos maladroits. Après l'institution de l'Université Impériale, il était remonté
dans sa chaire de rhétorique. Une de ses ambitions fut de donner une épopée à la France. Il crut, avec beaucoup d'autres, y avoir réussi dans son poëme d'Achille à Scy7'0s [1805]. Le jeune héros y parle ainsi de son maître Chiron :
Chiron qui daigne aussi cultiver ma mémoire, Aux talents d'un soldat ne borne point ma gloire : Il m'explique le monde et les ressorts divers Par qui tout est, se meut, agit dans l'univers. Des peuples avec lui déroulant les annales, J"y vois leurs mœurs, leurs lois, leurs discordes fatales, Leurs succès, leurs revers et leurs chutes; j'apprends, Mais pour les détester, les noms de leurs tyrans.
Pai' ces vers on peut juger du reste : c'est une inconsciente parodie de l'antique. Mais, au lieu d'exhumer une œuvTe morte, disons que, chez Luce de Lancival, le professeur racheta les torts du poëte. Il fut le maître de M. Villemain, et eut l'honneur d'être suppléé par lui, lorsqu'au lendemain d'un banquet universitaire terminé tristement par une chute dont les suites furent mortelles, Luce de Lancival vit approcher sa fin. Avant de rendre le dernier soupir, il reçut une médaille d'or pour un Discours latin dont l'occasion avait été le mariage de Napoléon avec Marie-Louise.
DoRioN (Claude-Auguste) [1770-1829]. Né à Nantes, il composa deux épopées, Palmyre conquise ^ et la Bataille d'Hastings [1806].
Credzé de Lesser (Auguste-François, baron) [1771-1839]. Né à Paris, devenu préfet de la Charente et de l'Hérault, il fut un des infatigables littérateurs de l'époque impériale, et s'exerça sur les sujets les plus variés. Il publia mi recueil de pièces lyriques intitulées Odéides sur Héloîse, la Terreur, une imitation du Romancero espagnol, plusieurs romans, entre autres les Annales d'une famille pendant dix-huit cents ans, une paraphrase en vers du Dernier Homme de Grainville, un poëme inédit sur la Mythologie ancienne, de nombreuses études critiques, et de jolies fables traduites en provençal par Hyacinthe Morel. Il se fit aussi un nom au théâtre par deux opéras-comiques. Monsieur Deschalumeaux y et le
Nouveau Seigneur du village, que Boiëldieu mit en musique. Il composa encore des comédies dont les plus agréables sont la Manie de l'indépendance, et le Secret du ménage, où nous voyons un mari ennuyé, qui, sur le point de délaisser sa femme, M'"'^ d'Orbeuil, pour une cousine, M™® d'Ercourt, est ramené à ses devoirs par un manège de coquetterie fort ingénieuse. Le titre le plus considérable de l'écrivain est encore son grand poëme de cinquante mille vers sur la Chevalerie. Il se divise en trois parties : Amadis, Roland et les Chevaliers de la Table Ronde. Il y mélange avec esprit le plaisant au sérieux ; et, tout en essayant d'y peindre les mœurs d'autrefois, il remet en honneur les légendes de notre antiquité nationale. Son vers preste et leste se souvient de Voltaire. On y voudrait seulement une ironie moins cavalière, et une expression plus relevée.
Lemercier (Népomucène-Louis) [1772-1840]. Né à Paris, il fut reçu à l'Académie en 1820. Bornons-nous à énumérer ses principales œuvres : au théâtre, Agamemnon [1797], Ophis [1798], la Démence de Charles VI [iS'2()],Frédégonde etBrunehaut [1821], Isule et Orovèse,Charletnagne; les comédies de Pinto [1800], Plante, Christophe Colomb [1809], et la Journée des Dupes reprise en 1835. Dans l'épopée, il compte VAtlantiade ou la Théogonie newtonnienne, en six chants, la Mérovéide, Moïse, Homère et Alexandre, en quatre chants, les Trois Fanatiques, les Quatre Métamorphoses, les Ages français et la Panhypocrisiade [1817]. Il fit aussi paraître, dans la même année, un Cours analytique de littérature, en 3 vol. in-8.
Bonaparte (Lucien), prince de Canino [1775-1840]. Né à Ajaccio, frère de Napoléon I""", d'abord attaché à l'intendance militaire, puis membre du conseil des Cinq- Cents en 179.'), il le présidait au 18 Brumaire ; et, par le sang-froid d'une parole éloquente, il contribua plus que personne au succès de ce coup d'État. Ministre de l'intérieur [1799], mais disgracié pour ses saillies d'indépendance, il fut envoyé comme ambassadeur en Espagne, où il rétablit l'inlluencc française. Marié contre le gré
de son frère à la veuve d'un agent de change, M°^° Jouberthon, il dut se retirer à Rome, près du pape Pie VII, dont il s'était concilié l'amitié dans les affaii'es du Concordat. Après s'être fixé près de Viterbe dans sa terre de Canino érigée en principauté par le Saint-Père, il s'embarqua pour l'Amérique en 1810, mais fut pris par les Anglais qui le retinrent prisonnierjusqu'en 1814. Durant les Cent-Jours, il présida le Sénat, et fut un des premiers à proposer l'abdication de l'Empereur en faveur du Roi de Rome. Après la chute de la dynastie, il retourna en Italie où il vécut dans une condition privée. Parmi les frères de Napoléon, il est le seul qui ne se soit pas assis sur un trône. La Restauration l'exclut de l'Académie, où il était entré en 1803. Il laissa un roman, Stellina [1799], deux épopées, laCyrnéide ou la Corse sauvée [1819], et Gharlemagne ou VÉglise délivrée. Dans ce poëme correct, mais très-froid, il avait préféré à l'usage continu de l'alexandi^in des stances de dix vers terminées par un octosyllabe. Son principal titre au souvenir de la postérité est d'avoir été le protecteur de Béranger, dont il devina le génie, et auquel il abandonna sa pension de l'Institut.
Vtennet (Jean-Pons-Guillaume) [1777-1868]. Né à Béziers, lieutenant d'artillerie de marine en 1796, pris par les Anglais qui le gardèrent huit mois sur les pontons de Plymouth, il fit, sous l'Empire, la campagne de Saxe [1813], fut décoré de la main de l'Empereur à Lutzen; et, de nouveau prisonnier à Leipsick, il ne revint en France qu'avec les Bourbons. Pendant les Cent-Jours, il leur resta fidèle, et refusa de voter l'acte additionnel aux constitutions de l'Empire. Nous ne le suivrons pas au-delà de cette date, dans une carrière fort longue. Ce fut surtout pendant la Restauration, et après 1830, que sa verve narquoise, voltairienne et classique prit ses "ébats en tous sens, avec une ardeur qui lui venait sans doute de sa profession première autant que du tempérament. Mais l'Empire eut pourtant les prémices de sa plume intarissable. Il parait qu'il dut alors la vie au manuscrit d'Arôogaste qui arrêta une balle au passage, dans une de ces batailles où il payait bravement de sa personne. Cette
tragédie ne soutint pas aussi heureusement le feu de la rampe. Car elle et une autre, Clovis, succombèrent dès le premier jour, ce qui n'empêcha pas l'auteur malheureux, mais intrépide, de récidiver avec Alexandre, Achille, Slgismond de Bourgogne, et les Péruviens. Du reste, ses ambitions se tournèrent surtout vers l'épopée. Sans parler de la Franciade qui ne parut qu'en 1863, il publia, en 1808, VAusterlide, et un poëme sur Marengo. Il composait en môme temps le Siège de Damas, et la Philippide, poëme héroï-comique, en vingt-six chants, commencé en 1803. Il y embrasse la lutte de la France et de l'Angleterre sous Philippe-Auguste, l'interdit provoqué par son mariage avec Agnès de Méranie, la croisade des Albigeois, et les guerres civiles qui précédèrent la grande charte octroyée par le roi Jean. Il mène son récit jusqu'à la bataille de Bouvines. Il y a là des courants de gaieté gauloise qui dérident la gravité de l'histoire.
Denne-Baron (Pierre-Jacques-René) [1780-1854.] Né à Paris, humaniste très-versé dans les lettres grecques et latines, il débuta, en 1706, par un poëme en quatre chants sur Héro et Léandre. Dans ce sujet, traité au quatrième siècle de notre ère par Musée le grammairien, il altère la simplicité de la légende, abuse des dialogues, et s'égare en digressions ; mais sa plume a de l'élégance, et quelques heureux motifs. Citons ces vers qui terminent l'œuvre :
L'Aurore qui parut sous des nuages sombres Ne semble qu à regret éclairer ces horreurs ; Quand Éole eut des vents apaisé les fureurs, Du sommet de la tour, Héro, pâle, éperdue. Sur la plaine des mers porte sa triste vue. A Neptune ses cris demandent son amant : Il le rendit, hélas! mais déchiré, sanglant, Lentement par la vague apporté sur l'arène.
A cette épopée nous préférons sa traduction de Properce; il mit aussi en vers le Corsaire de Byron, et pressentit l'École romantique.
Houx DE Rochelle fit paraître, en 1816, un poëme en six chants, intitulé les Trois Ages. 11 y représente la civilisa-
tien grecque par les jeux olympiques, celle des Romains ]>ar les combats du cirque, celle des temps modernes par les tournois et la chevalerie.
DArlinxourt (Victor, vicomte) [1789-1856]. Né au château de Mérautres (Seine-ct-Oise), il obtint, sous la Restauration, une renommée très-retentissante par des romans d'un style ampoulé jusqu'au ridicule. Les plus connus furent Ipsiboé, le Renégat et surtout le Solitaire, qui fut traduit en plusieurs langues. Il est vrai qu'il faisait, dit-on, exécuter ces versions à ses frais. Les Écorcheurs, et le Brasseur-roi, d'une date plus récente [1833-35] ont eu leur moment de célébrité. Il tenta aussi la fortune du théâtre; le Siège de Paris [1827] fut un de ses échecs. Il avait la manie de parsemer ses alexandrins de calembours. En voici quelques-uns :
On m'appelle à régner.
J'habite la montagne, et j'aime à la vallée. Mon père, en ma prison, seul à manger m'apporte.
Ses débuts datèrent de l'Empire. Car si sa Caroléide parut seulement en 1818, elle fut composée en 1806, comme nous l'apprend sa préface, et comme le confirment de nombreuses allusions faites à l'Empereur. Cette épopée en vingt-quatre chants ne se distingue ni par l'invention, ni par la facture. Sous ses fausses couleurs il y eut un certain mouvement turbulent qui simule la verve ; quelques situations romanesques ont une apparence d'originalité.
Chanson.
Laujon (Pierre) [1727-1811]. Né à Paris, il débuta par une pastorale : Daphnis et Chloé, imitée de Longus, et fut secrétaire du comte de Clermont, puis du prince de Condé. La Révolution le réduisit à l'indigence, sans lui ravir sa
gaieté. Chansonnier et vaudevilliste, il fut admis en 1807 à l'Académie, et publia ses (Euvres choisies, en 1809. Désaugiers lui a dédié ses chansons. La Harpe le juge ainsi : « Il passa toute sa vie à composer de petites fêtes pour de grands princes, et à faire de petits vers dans les grandes occasions. » Il inspira ce quatrain :
11 vécut probe et sans envie.
Content des muses et du sort ; Il fit chanter pendant sa vie, Il fait pleurer après sa mort.
Pus (Antoine-Pierre-Augustin de) [1755-1832]. Né à Paris, chansonnier et auteur dramatique, fondateur du Vaudeville [1792], et d'une société littéraire, le Portique, où nul membre de l'Institut n'était admis, il ne cessa pas de frapper inutilement à la porte de l'Académie française. Il avait fait jouer un très-grand nombre de pièces. Il publia en 1788 un poëme sur VHarmonie imitative de la langue française. Caractérisant les différentes lettres, il y disait :
A l'aspect du Très-Haut, sitôt qu'Adam parla, Ce fut apparemment l'A qu'il articula.
Ses (Muvres choisies comprennent quatre volumes qui parurent en 1811. Secrétaire général de la préfecture de police de 1800 à 1815, il écrivit des Mémoires qui sont restés inédits.
Ségur (Alexandre, vicomte de) [1756-1805]. Frère du célèbre historien Louis-Philippe comte de Ségur, il a publié , avec les Mémoires de Besenval , des chansons agréables, dont voici un échantillon :
A voyager passant sa vie, Certain vieillard nommé le Temps, Près d'un fleuve arrive, et s'écrie; Ayez pitié de mes vieux ans.
Hé! quoi! sur ces borde on m'oublie, Moi qui compte tous les instants!
Mes bons amis, je vous supplie Venez, venez passer le Temps.
De l'autre côté, sur la plage, Plus d'uue iille rep-ardait, Et voulait aider sou passage Sur un bateau qu'Amour guidait; Mais une d'elles, bien plus sage.
Leur répétait ces mots prudents :
Ah! souvent on a fait naufrage En cherchant à passer le Temps.
L'Amour gaîment pousse au rivage :
Il aborde tout près du Temps,
Il lui propose le voyage,
L'embarque, et s'abandonne aux vents.
Agitant les rames légères^
Il dit et redit dans ses chants :
Vous voyez bien, jeunes bergères,
Que l'Aniour fait passer le Temps.
Mais tout à coup l'Amour se lasse :
Ce fut toujours là son défaut.
Le Temps prend la rame à sa place, Et lui dit : Quoi ! céder si tôt?
Pauvre enfant ! quelle est ta faiblesse ! Tu dors, et je chante à mon tour Ce vieux refrain de la Sagesse : .
Ah ! le Temps fait passer l'Amour.
Désaugiers (Marc-Antoine-Madeleine) [1772-1827]. Né à Fréjus, fils d'un compositeur qui, ami de Gluck et de Sacchini, se fit connaître par des opérettes, [les Jumeaux de Bergame, les Deux Sylphes, Florine, etc.), il eut pour maître le critique Geoffroy. On le destinait à l'Église ; mais sa vocation alla vers le théâtre. Il s'était essayé déjà sur la scène, lorsque, sous la Terreur, il quitta la France avec sa sœur qui venait d'épouser un colon de Saint- Domingue. C'était tomber d'une révolution dans une autre ; car il débarqua vers l'époque où éclatait la révolte des noirs. Obligé de la combattre, fait prisonnier, et condamné à mort, il allait être fusillé quand les insurgés eurent un accès de pitié qui lui sauva la vie. Ils se contentèrent de l'emprisonner ; mais s'évadantil réussit à prendre passage sur un navire anglais qui partait pour les États-Unis. Durant la traversée, on le crut atteint de la fièvre jaune, et le capitaine, par crainte de la contagion, le déposa plus mort que vif à New-York, où il se trouva
o28 APPENDICE.
sans autre ressource que la compassion d'une dame charitable qui voulut bien le recueillir. Parmi tant d'épreuves, sa gaieté ne l'abandonna pas; et, de retour à Paris, en 1797, il revint joyeusement à sa muse légère. Ralliant tout un groupe d'épicuriens et de bons vivants, hommes d'esprit, il fonda le Caveau moderne, où figura bientôt Déranger. En 1815, il fut nommé directeur du Vaudeville. Il avait improvisé plus de cent petites pièces de théâtre, dont plusieurs eurent une vogue prodigieuse. Il fit jouer, entre autres, aux Français, V Heureuse Gageure, VHôtel garni, les Deux Voisines, et aux Variétés, M. Lagobe ou un Tour de carnaval, M. Vautour, Jocrisse aux enfers, Je fais mes farces, le Jeune Werther, et les Petites Danaïdes. Gentil avait été l'un de ses collaborateurs. Il mourut des suites d'une maladie qu'il chansonna, lorsqu'il eut perdu tout espoir de guérison. Bachiques, grivoises, anecdotiques et satiriques, ses chansons se distinguent par des descriptions spirituelles et la peinture des mœurs ou des ridicules particuliers à chaque catégorie sociale. Plusieurs de ces fantaisies vivent encore dans la mémoire populaire. On n'a point oublié Monsieur et Madame Denis, les Pots-pourris de Cadet Buteux, VÉpicurien. Ma Fortune est faite, le Portrait de Margot, et la parodie de la Vestale. Citons ce motif philosophique sur Jean qui pleure et Jean qui rit :
11 est deux Jean dans ce bas monde.
Différents d'humeur et de goût; L'un toujours pleure, fronde, gronde, L'autre rit partout et de tout.
Or, mes amis, en moins d'une heure, Pour peu que l'on ait de l'esprit, On conçoit bien que Jean qui pleure N'est pas si gai que Jean qui rit !
• Jean-Jacques gronde et se démène Contre les hommes et leurs iiuBurs; La gaîté de Jean La Fontaine Épure et pénètre les cœurs :
L un avec ses grands mots nous leurre, * De l'autre un rat nous convertit :
Nargue, morbleu! du Jean qui pleure; Vive à jamais le Jean qui rit !
POETKS. 529
Auprès d'un vieux millionnaire, Qui va dicter son testament, Le .lean qui rit est en arrière, Le Jean qui pleure est en avant.
Jusqu'à ce que le vieillard meure. Il reste au chevet de son lit :
Kst-il mort? adieu Jean qui pleure; On ne voit plus que Jean qui rit.
Voici oiK'oi'c une assez vive esquisse du Paris d'autrefois :
Hôlels brillants, places immenses, Quartiers obscurs et mal pavés ; Misère, excessives dépendes.
Enfants perdus, enfants trouvés, Force hôpitaux, force spectacles, Belles promesses sans effets,
Grands projets.
Grands échecs,
Grands succès, Des platitudes, des miracles.
Des bals, des jeux, des pleurs, des cris,
Vodà Paris.
GouFFÉ (Ai-mand) [1775-1845]. Né à Paris, sous-clief au ministère des finances, il fut un des fondateurs du Caveau moderne. Il publia Ballon d'essai [1802], Ballons perdus. Encore un ballon, le Dernier Ballon (1812), VOphicléide (1827). Il a de la gaieté, même dans sa chanson du Corbillard, dont voici deux couplets :
Que j'aime à voir un corbillard!
Ce début vous étoune :
Mais il faut partir tôt ou tard;
Le sort ainsi l'ordonne.
El, loin de craindre l' avenir,
Moi, dans cette aventure.
Je n'aperçois que le plaisir
De partir en voiture.
Le riche en mourant perd son bien :
Moi, je vois tout en rose ; Je n'ai rien, je ne perdrai rien :
C'est toujours quelque chose.
Je me dirai : D'un parvenu
Je n'ai pas la. tournure; Pourtant a pied je suis venu.
Et je pars en voiture.
C'est lui qui a donné des ailes au refrain si connu : Plus on est de fous, plus on rit.
Béran^ger (Pierre-Jean de) [1 780-1 8o7]. Sans résumer ici la biographie d'un poëte qui appartient à une autre période, indiquons pourtant ses débuts, car ils datèrent de l'Empire. Vers la fin de 1803, après s'être essayé dans l'idylle, la comédie, le dithyrambe, la tragédie et même le poëme épique [Clovis), il dut ses premières ressources au patronage de Lucien Bonaparte qui lui abandonna sa pension de l'histitut. On sait aussi que l'appui de M. Arnault lui valut une place de commis expéditionnaire dans les bureaux de l'Université, où il resta douze ans. Une fois casé, la chanson le gagna peu à peu. Les Gueux et les Infidélités de Lisette, petits chefs-d'œuvre de rhythme et de verve, sont de 1812. Reçu au Caveau en 1813, et condamné à sa part d'écot, il publia vers ce temps la Bacchante, la Grande Orgie, le Sénateur, le Roi d'Yvetot, Roger Bontemps et le Vieux Célibataire. Les Réflexions morales et politiques d'un marchand d'habits de la capitale lui furent inspirées, en 1814, par la première Restauration. iNous y lisons ces hardiesses :
De m'enrichit j'ai l'assurance; L'on fêtera toujours eu France^ En ville, au théâtre, à la cour.,
L'habit du jour.
Gen? vêtus d'or et d'écarlate, Peudaut un mois chncun vous flatte; Puis à vos portes nous allous.
Vieux habits ! vieux galons !
Détachons aussi un couplet de la chanson qui signala son entrée au Caveau :
Au Caveau je n'osais frapper; Des mêchnuts m'avaient su trompor :
C'est presque un cercle académique, Me disait maint esprit caustique :
Mais que vo's-je? de bons amis, Que ra.ssend)le un couvert bien mis.
Asseyez-vous, médit la couip,ij>iiic; Non, ce n'est point couune à l'Acidémie, Ce n'est point comme à l'Académie.
Ijifin, n'oublions pas l'immense applaudissement qui
accueillit, on 181 o, le Dieu des bonnca gcrif:, dont voici une strophe :
Uu conquérant dans sa fortune altière Se fit uu jeu des sceptres et des lois, Et de ses pieds ou peut voir la poussière Empreinte encor sur le bandeau des rois. Vous rampiez tous, ô rois qu'on déifie I Moi, pour braver des maîtres exigeants, Le verre en main, g?.imeutj6 me confie Au Dieu des bonnes gens.
Co jour-là, le porto était déjà un maître. Br.\zier (Nicolas) [1783-1838]. Né à Paris, fils d'un instituteur, membre du Caveau, collaborateur de Carmouche, Dartois, Dumersan, Mélesville, Merle, Ourry, Désaugiers, Rougeraont et Théaulon, il composa une centaine de Vaudevilles dont les plus gais sont le Ci-devant jeune homme, le Coin de rue. Préville et Taconnet, la Carte à payer, le Savetier et le Financier, la Croix d'or. Il a laissé des chansons, Souveiiirs de dix ans, recueil qui contient une pièce inspirée par la naissance du duc de Bordeaux ; or tous les refrains avaient déjà servi à célébrer celle du Roi de Rome. Louis XVIII prit la chose en riant, et nomma l'auteur Bibliothécau'e du Château.
Le Caveau fut un nom porté par plusieurs sociétés gastronomiques et littéraires de Paris. La première, fondée dans le xvin*^ siècle par Piron, Collé, Crébillon fils et Gallet, compta parmi ses membres Fuzelier, Saurin, Salle, Duclos, Labruère, Gentil-Bernard, Moncrif, Helvétius, Lanoue, le peintre Boucher, le musicien Rameau, etc. Elle se réunissait à l'établissement du Caveau, chez Landelle, au carrefour Buci, et dura de 1729 à 1739. — Dans la deuxième confrérie figurèrent Marmontel, Boissy, Suard et Laujon. Elle eut pour amphitryon, depuis 1739, le fermier général Pelletier. — La troisième , qui institua les Dîners du Vaudeville en 1796, comprit Barré, Radet, Desfontaines, Piis, les deux Ségur, Dupaty, Deschamps, Laujon, Philippon de la Madeleine, Goulard et Goulfé. De ces réunions closes le 2 nivôse an X, sortirent 9 petits volumes, dont un choix fut publié en 2 vol. in-18. — La quatrième association [1806-1817] se recruta des noms
suivants : A. Goutïé, Capelle, Dupaty, Piis, Ségur aîné, Pliilippon de la Madeleine , Brazier, Ducray-Duminil, Cadet-Gassicourt, Grimod de La Reynière, Désaugiers, Laujon, Déranger, Jour, Salverte, Théaulon. Elle s'adjoignit des musiciens, Duvernoy, Mozin, Doclie, Piccini, Lafont et Romagnesi , pour composer les airs de ses couplets chantés au 'Rocher de Cancale, rue Montorgueil. Son recueil forme un ensemble de 11 vol. in-18. En 1813, une succursale du Caveau, sous le nom de Soupers de Momus, fut instituée par Dusaulclioy, Fréd. de Courcy, Dartois, Jousiin de La Salle, Gensoul, Martainville et Carmouche. Elle ne se ferma qu'en 1828, et produisit 15 vol. in-18.
Fable.
GuicHARD (Jean-François) [1731-1811]. Né à Chartrette, près Melun, émule de Piron, il publia, en 1802, huit livres de fables, qui justifient ces vers où il disait de La Fontaine :
Dans la fable et le conte, il n'eut point de rivaux; Il peignit la nature, et garda ses pinceaux.
De ce recueil citons pourtant cet échantillon :
Un babillard d'épi sec, allongé, sans grain, Voisin d'un bien touffu, lui disait : « Camarade, Dieux! comme vous penchez ! seriez-vous donc malade?
— Malade, moi? non, c'est que je suis plein. » Avec le sens commun ainsi toujours en guerre Le sot, vide, léger, porte sa tète au vent :
Tandis que le savant.
Rempli, baisse la sienne, et regarde la terre.
On a retenu cette épigramme qu'il lança contre Tac leur Clairval, ancien perruquier :
Cet acteur minaudier, et ce chanteur sans voix Ecorche les auteurs qu'il rasait autrefois.
lioisARD (Jean-Jacques- François-Mario) [1743-1831]. iNé à (laen, secrétaire du comte de Provence avant la Révo-
lut ion, il fut peintre et fabuliste. Voici un de ses Mille et un Apologues. Il est intitulé le Chêne et le Vent :
De mes rameaux brisés la vallée est couverte. Disait au vent du Nord le chêne du coteau. Dans ton courroux, barbare, as-tu juré ma perte, Tandis que je te vois caresser le roseau? — J'ai juré, dit lèvent, d'abattre le superbe.
Qui me résiste, ainsi que toi ;
Et je laisse en paix le brin d'herbe,
Qui se prosterne devant moi.
Tâche de désarmer ma haine.
Ou j'achève à l'instant de te déraciner.
— Je puis tomber, reprit le chêne :
Je ne saurais me prosterner.
DuTRAMBLAY (Antoinc-Pierre) [174o-18I8]. Né à Paris, directeur général de la caisse d'amortissement, il laissa un volume de fables, dont on jugera par celle-ci :
Contre sa pauvre chèvre une vieille mégère Exhalait ainsi son courroux :
« Ton lait hier était si doux!
Aujourd'hui, maudite laitière, D'où lui peut venir tant d'aig-reur?
— Prenez-vous-en, dit-elle, à votre humeur : Pour mou chevreau j'ai craint votre colère,
J'en tremble encore en ce moment :
Une menace à son enfant
Trouble tout le sang d'une mère. »
Gtnguené (Pierre-Louis) [1748-1815]. Né à Rennes, membre de l'Institut en 1795, de l'Académie en 1803, érudit et métaphysicien, rédacteur de la Décade philosophique, auteur d'une Histoire littéraire de l'Italie , et d'un poëme intitulé : Confession de Zulmé, il publia, en 1810, un recueil de fables, qui parurent assez hardies pour le temps. Dans une de ces pièces, intitulée la Machine hydraulique et l'eau, il plaida pourtant la cause du pouvoir absolu.
OLivEAU DE Segrais (Marie-Madeleine) [1756-1830]. Femmepoëte, née k Bar-sur-Aube, elle composa le poëme de Suzanne, et des Fables en 1802. En voici une dont le titre est V Aigle et le Ver ;
L'aigle disait au ver, sur un arbre attrapé :
« Pour t'élever si haut, qu'as-tu fait? — J'ai r
ampé. »
Le Bailly (Antoine-François) [1756-1832]. Né à Caen, auteur de quelques opéras, il se fît surtout connaître par
un recueil de fables [1784-1813] auquel nous empruntons celle-ci, la Rose et le Buisson :
Une rose croissait à l'ombre d'un buisson;
Et cette rose un peu coquette, Ne s'accommodait point à son humble retraite; C'était même, à l'entendre, une horrible prison. Son gardien lui disait : « Patience, ma chère; Profite de mon ombre : elle t'est salutaire. C'est peu que du midi je t'épargne les feux ;
Grâce à mes dards épineux, Des animaux rongeurs tu ne crains nul outrage : Je te défends encor des vents et de l'orage.
Chéris donc ton asile obscur;
11 n'est pas beau, mais il est sûr. » — La rose est indignée, elle ne veut rien croire.
« Vivre ainsi, c'est vieillir sans gloire. » Un bûcheron parait : «Accours, dit-elle, ami! Sois mon libérateur; fais tomber sous la hache
Ce vilam buisson qui me cache. »
Le manant empressé n'eu fait pas à demi; Il abat le buissnn : partant plus de tutelle.
La rose de s'en réjouir :
Elle va donc s'épanouir, Charmer tous les regards, attirer autour d'elle
Le folâtre essaim des zéphyrs :
Rose, on va l'appeler des roses la plus belle; 0 fortuné destin! ô comble de plaisirs!
Taudis que la jeune orgueilleuse Rêve ainsi le bonheur, et vit d'enchantement,
Voilà qu'une chenille affreuse A découvert sa tige, y grimpe lentement, Puis sur son bouton frais se traîne insolemment.
Un escargot, plus vil encore,
Vient souiller ses appas naissants.
Le soleil, à son tour, de ses rayons ardents
La frappe : elle se décolore.
Dans le chagrin qui la dévore, Elle songe au buisson ; mais, regrets superflus!
Ce doux abri n'existe plus.
Qu'arriv(!-t-il eiinn? I^a rose Se fane, tombe, meurt, hélas! à peine éclosc!
Ahnault (Antoine-Vincent) [1700-1 834 1. Né il Paris, secrétain; perpétu(îl de l'Académie, où il entra en 1799, exclu en 1816, réinté^'^ré en 1820, il avait été sous l'Empire gouverneur des Iles Ioniennes, ()uis secrétaire-général et
conseiller de l'Université. Ses pit'res de théâtre furent Marins à Minturncs [1701], Lucrèce [1702], Phrosine et Mclidor [1703], Oscar, fils d'Ossian [170G], les Vénitiens [1707], et Gernumiciis. Outre un drame, Don Pédre ou le Boi et le Laboureur, des Opéras, une Vie de Napoléon [182*2], et les Souvenirs d'un sexagénaire [IS^'^i], il composa des Fables [1812-1810], donl la verve satirique est remarquable. En voici quel({ues-unes :
Les Bulles de savon.
Tous les jours ou voit des marmots Avec un peu de vent gonfler un peu d'écume.
Tous les jours avec de grands mots.
Pour l'heureux du moment, maint sot fait maint volume.
Mes amis, retenez-le bien :
Le pouvoir de l'homme est immense :
Faire quelque chose de rien
Est plus aisé que l'on ne pense.
L'Ours, le Sansonnet et le Singe.
Naguère un ours encor sauvage.
Ours sans esprit et sans usage, Mais non pas sans ambition, Disait à ses amis : « A la cour du lion Apprenez-moi comment on entre. »
Le singe dit : « C'est en sautant; »
Le sansonnet: « C'est en chantant;
— Ou bien, dit le serpent, en marchant sur le ventre. »
Les Dés.
Ces dés, qui, chassés d'un cornet,
Pour être agités dans un autre,
Par un carme ou par un sonnet *,
Règlent ma fortune et la vôtre, Ces dés tout écornés n'en retracent que mieux Le sort d'un pauvre peuple aux mains de factieux. Par l'intérêt des chefs tiré de l'inertie, Ballotté non sans bruit, au gré de leurs fureurs, il s'écharpe, il s'échine : et pourquoi? je vous prie.
— Pourquoi? pour varier les coups d'une partie
Qui ne profite qu'aux joueurs.
1. Le corme est un coup de dés où l'on amène les deux quatre; sonnet est le coup du double-six.
Jauffret (Fr.-Louis) [4770- -1840]. Frère d'un aumônier de Napoléon, d'un évêque de Metz, il a publié des fables distinguées [1814] dont quelques-unes se soutiennent dans le voisinage de Florian. Il continue ainsi le Savetier de La Fontaine :
Jaloux de retrouver ses chansons et son somme, L'honnête savetier dont parle le bonhorame Venait de reporter au financier Mondor Se? maudits cent écus, trop dauj^ereux trésor.
11 retournait à son ouvrage
Libre de soins et de chagrin^
Et déjà chantait eu chemin
Quelque refrain de son jeune âge.
L'un de ses vieux amis, savetier comme lui, Vint l'attendre à sa porte, et lui dit : « Cher confrère,
Aide-moi, ma femme aujourd'hui
De deux jumeaux m'a rendu père :
Une pistole ou deux feraient bien mon affaire : On m'a dit qu'un trésor... — Va, félicite-toi,
Ce trésor-là n'est plus chez moi :
Je viens de le rendre à son maître :
Mais il me reste, dieu merci.
Deux bons gros écus ; les voici :
Hier, mon cœur plus endurci
Te les eût refusés peut-être »
Satires, Épigrammes.
ViGÉE (Louis-Jean-Baptiste-Étienne) [1758-1810]. Né à Paris, frère de Madame Vigée-Lcbrun peintre célèbre, directeur de VAlmanach des Muses depuis 1794, il tenta les succès de théâtre. Deux comédies. Ma Journt^e et V Entrevue, ne lui valurent que des épigrammes, entre autres celle-ci :
Vigée écrit qu'il est un sot :
Pense-t-il qu'on le contreriise?
Non : l'épithètoest si précise Qae tout Paris le prend au mot.
Il frappa vainement à la porte de l'Académie, et se vengea de ses échecs par des traits amers qui lui atti-
POKTKS. 537
rèrent de vertes ripostes, par exemple ce distique de Lel)run :
Vigée est-il un aigle? un cygne? Oh ! non ; Ce n'est qu'un paon greffé sur un oison.
11 ne manqua pourtant pas d'esprit : il y en a dans ses satii'es [Ma Journée, Mes Visites, Discours sur l'Intérêt). Ses épltres à Ducis et Legoiwé ont une élégante facilité. Il savait esquisser un croquis de mœurs. Sachons-lui gré surtout d'avoir contribué par son talent de déclamation à former une grande tragédienne, M^''^ Duchcsnois.
Chénier (Joseph-Marie de) [1764-1811). Né à Constantinople, fils d'un consul de France, membre de l'Institut en 1795, de l'Académie française en 1803, il composa pour la scène Azémire, Charles IX {ilS9), Henri FUI et la Mort de Calas (1791), Tibérius Gracchus (1792), Fénelon (1793), Timoléon (1794), Fhlli'ppe II, Brutus et Cassius, Cyrus (1804) et Tibère. Il traduisit aussi CEdipe-Roi, Œdipe à Colone et une partie d'Electre. Inspecteur général de l'instruction publique [1792-1802] , il se vit destituer sous l'Empire, pour quelques saillies d'opposition plus amère que redoutable. Désarmé bientôt par des bienfaits intéressés, il fut chargé par l'Académie de rédiger son Tableau de la littérature française, depuis 1789. — Ses tragédies sont trop souvent des plaidoyers politiques. Ses Odes [Chant du départ. Veillons au salut de l'Empire, imitations d'Ossian, Hymnes républicains) n'ont qu'un lyrisme artificiel. — Signalons ses Épîtres à Voltaire, à Delillej son Essai sur la satire, le Concile de Constance, les Nouveaux Saiîits, le Docteur Pancrace, le Public et l'anonyme, enfin quelques discours en vers, [V Erreur, la Calomnie, les Poèmes descriptifs, les Entraves littéraires, V Intérêt personnel, et la Raison). Voici quelques vers éloquents oîi il nous montre la Calomnie s'attaquant, sous la Terreur, aux plus nobles victimes :
Nos champs furent déserts, mais peuplés d'échafauds; On vit les innocents jugés parles bourreaux : La cruelle livrait aux fureurs populaires Du sage Lamoignon les vertus séculairfs.
o:m APPENDICE.
Elle égorgeait Thoiiret, Barnave, Chapelier,
L'ingénieux Bailly, le savant Lavoisiiir,
Vergniaud dont la tribune a gardé la mémoire,
Et Custine qu'en vain protégeait la Victoire.
Çondorcet, plus heureux, libre dans sa prison, ■
Échappait au supplice en buvant le poison. m
0 temps d'ignominie! où, rois sans diadème,
Des brigands parvenus à l'empire suprême,
Souillant la Liberté d'éloges imposteurs,
Immolaient en son nom ses premiers fondateurs.
Allons, plats écoliers, maîtres dans l'art de nuire,
Divisant pour régner, isolant pour déti'uire.
Suivez encor d'Hébert les sanglantes leçons :
Sur les bancs du sénat placez les noirs soupçons;
Qu'au milieu des journaux la loi naisse flétrie.
Dans les pouvoirs du peuple insultez la patrie ;
Qu'un débat scandaleux s'élève à votre voix
Entre le créateur et l'organe des lois ;
Empoisonnez de fiel la coupe domestique,
Étouffez les accents de la franchise antique.
Dans son élégie de la Fromenad^', [1806], il y a des notes d'un tout autre accent, et qui font honneur à la souplesse de son talent.
Despazes (Joseph) [1768-1817]. Né à Bordeaux, il s'essaya d'abord dans le panégyrique, et chanta les louanges du Directoire, en 1796 [Les Puissants tels qu'Us sont.) Puis, après avoir porté ses flatteries à Bonaparte, il se tourna vers la Satire, qui lui réussit mieux. Il débuta par une Épitre à Midas sur le bonheur des sots. C'est un paradoxe assez bien mené. En 1800, parurent ses Quatre satires sur les Arts, les Lettres, les Mœurs et les Partis. Elles eurent un vif succès, et furent suivies d'une cinquième satire dédiée à l'abbé Sicard. Voici quelques traits lancés contre des célébrités d'alors :
Garât, toujours rempli de frayeur et d'espoir. A toujours le secret de dire blanc et noir : S'exprimer franchement lui semble par trop bête ; En sauvant son pays il veut sauver sa tête. Porte-t-il à Louis l'arrêt de son trépas? Il afhnirc eu secret, et ne s'en défend pas, D'une i)art l'équité, de l'autre la constance; Il pleure la victime., et b<'uit la sentiuice. Charles liesse succède à (^lotzAuacliarsis; Du iond de son grenier sur son grabat assis,
Il insurge en espoir Berlin, Madrid et Uome; Aux esclaves de Paul ' il lit les Droits de l'Homniê, Visite les Lapons, et dans son noble essor Plante sur leurs traîneaux l'étendard tricolor. Eu tète d'un bouquin qui n'est pas même impie, Daubermesnil écrit : Théophilanthvopie .
Maréchal qui sourit de ses transactions Avec cet être vain, effroi des nations, Jusqu'en ses fondements ébranle la morale, De l'athéisme impur affiche le scandale. Et, le voyant déjà prospérer en tout lieu. Rédige un règlement pour les hotnmes sans Dieu.
Nota. Pai'mi les poètes satiriques de l'Empire, n'omettons pas deux noms dont nous parlons ailleurs : Baour-Lormian et Vikxnkt. L'un avait écrit les Satires Toulousaines, où il se moquait de ses compatriotes et de lem's prétentions poétiques. Ses Trois mots adressés à Despazes [1801] offrent des détails curieux pour l'Histoire littéraii-e ; car il y passe en revue la plupart de ses confrères. Quant à Viennet, il composa sous l'Empire plusieurs épîtres satiriques ; une des meilleures est celle qu'il adresse à Napoléon [1804] sur les généalogies que les courtisans s'ingéniaient à lui faire. Nous y lisons :
Tu ne dois pas souffrir, plus grand dans ta fierté, Qu'on mêle à ta couronne un tleuron emprunté; En croyant t'enrichir, on dérobe à ta gloire; Plus le but était loin, plus belle est la victoire : Mesure la carrière, et sur le trône assis. Contemple avec orgueil le point d'où tu partis ; C'est aux murs de Toulon que ta race commence.
Dans son épître à Fontanes [1810], le classique à outrance censure vivement les écarts de ceux qui ne respectaient plus la tradition :
Tout se confond... les genres et les styles: La sensibilité gagne les vaudevilles; Euterpe nous redit les mis-ères des cours; Thalie en madrigaux nous redit ses amours, Prend deo airs de grandeur, et lourde, embarrassée, En vers entortillés exprime sa pensée.
L'histoire est précieuse, et cherchant l'ornement Ne peut plus sans ramper être simple un moment.