CHAPITRE UI
I. Restauration officielle du cuUp. Le premier Coû?u1; fils du xviii« siècle, MUS être Toltairien, il Toil dans la religion une jr.nrantîp d'ordre •ocial, et rn moyen de gouvernement* — Son déiemo indifférent à tout*» foi positive. — Le Concordat, œuTre politique. Pi'rils de ce trailt^ d'aMiance.— II. M. DE CHATEAUBRrAND. Biographie du poète ; son enfance rêveuse, ses révoltes indépendantes, se:: instincts aveatarvrui. Séjour à Paris (1788;; initiation à la vie liitéraire, dans le Toi*inage de Jean-Jacques et de Bernardin de Saint-Pierre. — Vovage en Amérique (1791). Son journal-, le paysagiste. — Retour en France (10 décembre 1791). — Le camp de Condé, l'émigré à Londrf»». — Essai 9ur les réf^oluftons. S<"fpt:risme politique ei religieux. Contradictions. Années d'épreuves qui sauvegardent l'originalité de l'écrivain. — IIL Le Gcniedu Christianisme (1802). Inflaenee de Fontanes. Crise morale. Conseils de Joubert. L'a* propot de l'ooTrage; attendrissi^ment des imes mêlé de respect homain; réhabilitation littéraire Pt sociale du M^ntiment religieux. — Défauts et mérites. Le théologien et le p*»':ître. Monument d'ordre composita. Proie descriplÎTe; Teocbauteur, 11 fenoa U pé« node voltairienne.
Un grand politique et un grand écrivain devaient être les promoteurs de ce réveil désirable dont le signal fut donné par le Concordat, et le Génie du christianisme. Quand M. de Bonald faisait à Tancien régime l'honneur de l'ériger en théorie métaphysique , il ne releva que les chimériques espérances d'un parti qui se plaisait à vivre d'illusions. Quand M. de Maistre poussa des cris de colère contre les destrticteurs du trône et de Tautel,
n RESTAURATION REUGIEUSE.
son verbe impuissant n*avait pas non plus la vertu qui ressuscite les morts. Tous deux auraient donc vraiment prêché dans le désert sans l'homme d'État qui, voulant utiliser la discipline de l'Église au profit de sa domination, rendit au culte sa vie extérieure, et sans le poëte qui, réconciliant l'esprit français avec un Dieu calomnié, « dressa la Croix sur toutes les avenues de l'intelligence humaine » ', pour conduire enfin les foules repentantes ou émues vers le seuil des temples reconstruits.
Dans un pays que des siècles de monarchie et l'oppression révolutionnaire avaient habitué à recevoir d'en haut son mot d'ordre, l'initiative d'une réparation attendue, sans être encouragée par l'opinion régnante, ne pouvait guère procéder que d'un pouvoir assez habile pour en saisir rà*pn^>os, et assez fort pour imposer silence aux mécontents. Puisque la volonté d'un seul allait devenir partout maltres^se, expliquons la portée d un acte solennel dont les conséquences sub>istent encore, et interrogeons les mobiles qui l'inspirèrent au premier Cousul. Ses propres témoignages seront ici notre lumière.
Et d'abord, il n'est pas douteux que la hante intelligence de l'Empereur se soit toujours inclinée respectueusement de\ant la croyance à un Être suprême. Mais, s'il faut s'en rapporter aux confidences du Mémorial de Sainte-^Uélène, il n'allait pas au delà du déisme spiritualiste, et s'en tenait per*
i. M. (1« S«nr. Vanetét mt»mlet, btteratrtt H hiHontfme§^
sonnellement au catéchisme du Vicaire savoyard. En rétablissant les cérémonies catholiques, il accomplit donc une œuvre sociale et politique dont il résumait ainsi les intentions : « Je me servais de la religion connue de base et de racine. Elle était, à mes yeux, l'appui de la morale, des vrais principes, et des bonnes nHBurs. D'ailleurs, l'inquiétude de l'homme est telle qu'il lui faut le vague du mystère. Mieux vaut donc, pour lui, prendre là le merveilleux que de le demander à Caglipstro, à mademoiselle Le Normant, à tontes les diseuses de bonne aventure, et à des fripons. » Dans ces échappées de sens pratique, mais trop brutal, dont la franchise n'est pas exempte d'une involontaire irrévérence, ne cherchons point des sous-entendus et des réticences de voltairien. Non , Bonaparte n'eut jamais un tempérament de libre penseur, élevé à l'école du persiflage superficiel. Bien qu'il fût, aussi lui, fils du xvm* siècle, son rationalisme, tempéré par une secrète indiSërence^ reconnaissait plutôt des bornes qu'il ne voulut jamais franchir témérairement. Un jour, quelqu'un ayant osé lui dire qu'il pourrait finir par ôtre dévot, il répondit d'un air sérieux : « Je crains que non, et je le r^^rette; car c'est une vraie consolation.» Puis, l'entretien continuant sur ce sujet, il ajouta : « Dire d'où je viens, ce que je suis, oh je vais, est au-dessus de ma raison, et pourtant cela est : je suis la montre qui existe, et qui ne se connaît pas. Toutefois, le sentiment religieux réconforte tellement les âmes que le posséder est un bienfait. » Ce ton
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de grave attendrissement avait peut-Atre alors si source dans les douleurs d'une infortune qui app<^ lait à son aide le calmant d'une foi pc^itive. Mais jo soupçonne qu'au temps de sa grandeur, le Sou%erain habitué à voir dans le monde des forces pla»; que des principes dut mèlor une certaine s<S heresse à ces questions qu'il n'avait ni le poût, ni le loisir de roéditor autrement qu'au point de \uo de rîntérôt temporel, comme des fiits envisaî:és de sang-froid, sans amour et sans haine.
11 sut du moins toiijours concilier avec sa dignité morale la plupart des actes officiels que lui imp^»>a l'exercire du pouvoir, et jamais il ne poussa le souci dynastique jusqu'à engaj;er trop avant son intime responsabilité. Ce fut ainsi qu'après son mariare avec Marie-Louise, malgré les pressantes instancequi lui conseillaient d'aller, comme leâ anciens Tt>is de France, communier en grande pompe à Xolr.*- Dame, Il s'y refusa résolument, et ne voulut point s'exposer a à un sacrilège». Entre les différente» cultes qui se partageaient son vaste empire, eetta attitude d'impartiale neutralité convenait du reste au devoir suprême qu'il formule en ces moU : « Nul doute que mon espèce de scepticisme ne fût i>rf>tH table aux peuples. Autrement, aurais-je pu pratiquer une véritable tolérance parmi des sectes contraires, si j'avais été dominé par une seule? Conunent aurais-je consené rincléj)endance de ma pen<:ée et do mes mouvements, sous les sugL'e>tions d'un confe^ seur qui m'eût gouverné |)ar les craintes de l'enfer ?
relais teOement pénétré de ces vérités que je me promettais bien d'élever mon fils, autant qu'il eût été en moi, dans les mêmes principes. »
En d'autres termes, la religion, sous ses formes variées, loi parut être surtout une garantie d'ordre, et un instrument d'influence. Dès son expédition dltalie, ses clairvoyants pressentiments avaient compris qu'une réaction religieuse était inévitable en France, et que Tappui du clergé serait un levier paissant pour un ambitieux. De là un double jeu qu'il soutint très -habilement. Tandis que dans sa correspondance particulière il parlait de la cour de Borne avec le dernier mépris, pour flatter les passions du parti révolutionnaire qui avait l'imprudence de traiter l'Église en ennemie , il ne cessa pas, dans ses rapports particuliers avec le Saint- Si^, d'être obséquieux ou c&lin, et, dans ses démarches publiques, d'exagérer des hommages intéressés qui pussent obliger le pontificat à la recon->. naissance. Grftce à cette diplomatie, les deux camps crurent qu'il était pour eux un ami. Mais au fond, il avait surtout souci de sa fortune ; et, une fois assuré de la dictature, il ne visa plus qu'à transformer ses auxiliaires de la veille en sujets dociles au moindre caprice de ses volontés. Tout en favorisant les doctrines et les pratiques dont le retour concourait au bien de ses peuples, à leur police administrative, à l'ornement de son trône et à la sécurité de sa couronne, il prétendit surveiUer de près une autorité rivale dont les empiétements pouvaient gêner ses
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fues, et usurper sur son domaine. Plus il sera obsédé par sa folie de domination universelle, et plus deviendront tyranniques les ombrages d'un despote qui voulait étendre sa suprématie sur toutes les consciences, et protégeait les prêtres catholiques de la même façon qu'il avait ménagé les imans, ou les sectateurs de Mahomet.
Musulman en Egypte, philosophe devant le ENreotoire, et catholique à Rome, il aurait donc pu dire avec Zaïre :
S*9fuaé été près da Gange esclave des faai dieux.
Outre que ses actes en témoignent, ses aveux nou< apprennent que, s'il avait été libre d'accomplir tout ce qu'il méditait, il eût gouverné le monde religieux aussi impérieusement que le monde politique. «Pie VU, dit-il avec impertinence, était vraiment un agneau : si nous eussions été laissés à nous seuls, je l'eusse amené à ne plus regretter son temporel ; j'en aurais fait une idole ; il fût demeuré près de moi ; Paris serait devenu la capitale de la chrétienté : mes conciles en auraient été la représentation. J'aurais eu mes sessions religieuses comme mes sessions législatives. Les papes n'en eussent été que les présidents, j'eusse ouvert et clos ces assemblées, approuvé et publié leurs décisions, comme l'avaient iait Constantin et Charlemagne. » Voilà le rêve qui peutrétre traversait déjà son imaginalkn vers l'époque du Concordat. Car il écrivit plus tard qu'ayant alors à choisir entre la foi lotb^
rienne oa catholique, il se décida pour celle-ci, parce que le conquérant de l'Italie ne désespérait pas d'exercer un jour sur le Saint-Siège une influence pr^ndérante qui deviendrait pour le maître du monde un irrésistible «levier d'opinion». Bref, il eût Youlu faire manœuvrer l'Église comme un régiment.
Nous ne prendrons pas à la lettre ces paroles datées de Sainte-Hélène, et prononcées à distance des événerooits avec un charlatanisme inconscient ou calculé qui prétendait éblouir la postérité par l'extraordinaire. Mais il nous est permis, du moins, d'affirmer qu'en ouvrant les temples Napoléon pensait à lui-même encore plus qu'à la France. Lorsque, précédé par un cortège épiscopal, il se dirigea vers Kotre-Dame au milieu de sa garde musulmane, il préparait le décor de la scène impériale; et, suivant le mot de SL de La Fayette, il songedt alors à la sainte ampoule.
Des mobiles personnels se mêlèrent donc à un bien&it qui eut sa triste rançon ; et pourtant il est équitable de reconnaître qu'aprte dix ans de persécution, d*exil ou d'oubli, ce coup d'État, accueilli par les lires étouffés des uns et la colère des autres, pouvait seul, du matin au sobr, restituer à la reUgion l'autorité légitime dont la violence l'avait dépouillée. D'un trait de plume, en dépit des mœurs encore rebelles, le christianisme rentrait ainsi d'emblée en possession de ses presbytères et de ses églises, sous les veux des profiGinateurs dont la mau-
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vaise humeur, désormais impuissante, ue tarda pa^ à subir le châtiment du mépris public. Quel(|ue>uns jugeront peut-être quil eût été prërérable de voir la Croix reconquérir peu à peu le sol populain^, au lieu de revenir, comme une émi^^rée, sou» 1 abri de la pourpre, par la faveur d*un patronage qui Teiposait, tôt ou lard, à se trouver 1 obligée d un homme, ou la vassale dun sceptre e\if:('ant. CeA une question de décider s il u*y eut (as un péril dans cette situation. Au moins qA-U manife^te qu'il ne sufti>.it point d'un décret pour ranimer les croyances, ui d'un contrat pour les maintenir. C était beaucoup, sans doute, d'avoir rendu à rÉ^lise la S(H:urité de son utile ministère ; mais il fallait rallier le troupeau dispersé, déconcerter l'impiété frémi^^a^te, enhardir le respect humain, désarmer des préjut^és tenaces, raviver des souvenirs effacés, ou des traditions éteintes, incliner doucement les ûmes vers une fia qui s'ignorait elle-m^mo, ménager aux fri\ole> Tattrait d'une émotion, en un mot, annoncer la U>nn«* nouvelle à des âm< s disponibles, mais qui, aprè^ tant de secousses, se reiMjSiiiMit de leur la^diiude dans l'asile provisoire de rindiifercnce.
Ur, cette curediiThile, tioii*» en Siimmes rcdeva* blcs au Gcnie du r/trisfifmi^mc ; et ce fut (Château* briand qui coiariboale plus cllicaceinent à la convalescence dune bO<'iete nialode. Puisqu'il y eut tant d'opportunité dan& rap{>arition d'un livre où toute une génération salua >oii initiateur et son in* terprète, cherchons dans les origines et le caractèn:
de récriYaiD les causes qui le prédestinèrent à comprendre les vœux du siècle, et à le charmer par un prestige toutrpuissant.
Chateaubriand appartenait à cette race celtique dont le tempérament se prête si volontiers au mysticisme et aux élans chevaleresques. Ké le 4 septembre 1768 , à Saint-Malo, dans une des plus nobles {uniUes de la catholique Bretagne, il eut pour premier horizon l'orageuse immensité de cet Océan qo'Homère appelle infini, retentissant et stérile. Entre la roideur d'un père féodal, et la dévotion un pea sèche d'une mère grondeuse dont la sollicitude chagrine se partageait entre dix enfants, son premier Age s'écoula triste et délaissé. Cadet d une nombreuse lignée^ il connut de bonne heure^ dans la gène d'une médiocre fortune, les amertumes d'une ime froissée que l'abandon forçait à se replier de plus en plus sur elle-même. Au spectacle des vagues bruissantes, et aux mirages de leur lointain nébuleux succédèrent bientôt les silencieux ombrages de GHnbourg, sombre manoir situé près d'un lac, parmi des forêts, au milieu d'une solitude oîi un cœur pasdonné qui s'éveillait à la vie ressentit prématui'émenty dans le voisinage troublant de sa chère Lucile^ la douce fièvre qu'il nonunait a un ennui enchanté » . Puis vinrent les années studieuses. Au modeste col-
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lége de Dol, où, après le supplice du rudiment, il étudia les mathématiques, en vue d'un examen de marine, la lecture du quatrième livre de Y Enéide lui fit entendre la voix de la Muse qui l'invitait à déserter les landes arides de la géométrie. Tandis que les Canfessions de Jean-Jacques suscitaient pour la première fois dans son imagination mille songes inquiets, sa fière nature connaissait aussi déjà par ses révoltes les délicates susceptibilités de l'honneur. Un jour, se refusant à subir un châtiment qui l'humiliait, il sortit la tète haute d'une maison dont la règle pesait à son indépendance. Langueurs douloureuses qui se tournent en voluptés, effervescence romanesque et prompte à s'éprendre pour l'idéal, ou i s'enflammer d'un fugitif désir, fidélité native aux sentiments de la vieille France, humeur altière et généreuse d'un gentilhomme pauvre qui se sent le fils des preux , et gardera toujours son nom pur de toute tache, tels sont les traits sous lesquels se montre sa jeunesse dans ces Mémoires d'Outre^Tombey où un vieillard attristé par Teipérience se plaît à nous raconter des visions dont l'intensité précoce était déjà un brillant et dangereux présage d'avenir.
Tel nous le retrouvons à Brest, sous l'uniforme d'aspirant, contemplant éperdument, à la pointe de ce cap extrême, les perspectives vers lesquelles s'élancent ses ambitions avides d'agir, ou plutôt tourmentées par laiguillon de l'inconnu. « 11 ressemblait, dit Sainte*Beuve, à un de ces cygnes dont les aile» n'ont pas encore assez d'essor, et qui, vers la saison
des migrations, souffrent d'un inexprimable malaise». Cet instinct aventureux ne l'abandonnera plus : nous pressentons ici , dès l'abord, Tincon- :^taDce du voyageur qui, en Grèce comme en Italie et en Palestine, brûlera le pays, mettra sur les dents guides ou janissaires, et, à peine arrivé dans un lieu de pèlerinage ardemment désiré, s'empressera de courir avec une égale impatience vers d'autres régions bientôt délaissées. Déjà même René sent les inexprimables atteintes d'un mal dont il ne guérira jaiDûs. Bien plus ; si des souvenirs posthumes ne nous trompent pas, il lui serait arrivé de nourrir en son adolescence de sinistres projets de destruction. Xe fut-il pas tenté de rejeter la coupe à peine portée à ses lèvres, et de la lancer vers le ciel ?
Bref, après de vagues incertitudes, il allait^ faute de mieux, s'embarquer pour les Grandes-Indes, quand un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre le détourna soudain de ses noires pensées vers Paris et Versailles. C'était en 1788. £n ce milieu nouveau, l'officier breton qui montait dans les carrosses du roi ne manqua pas de relations flatteuses. Il fréquenta la société de Ginguéné, de Lebrun , de Chamfort et de Fontanes ; il entrevit quelques cénacles littéraires, et s'essaya furtivement à devenir le confrère des écrivains dont l'exemple l'avertissait de sa vocation. Il eût même pu s'égarer à la suite de fâcheux modèles si son admiration pour Jean-Jacques et Bernardin de Saint-Pierre n'avait été l'heureux préservatif d*an talent qui, sans avoir encore conscience
Si RESTAURATION RELlGIFX't^R.
lui-roèmei se fécondait par la lecture enthousiaste des maîtres qu'il devait égaler, ou surpasser uo jour.
En ce moment, aux eoviruDS de 89, Télite de la jeunesse, exaltée par le récit des glorieuses infortunés de Cook et de Lapeyrou^, tournait ailè^rcn^^^'t ses regards vers ce nouveau monde où venait de briller Tépée libérale de la France. N*ouvriit-tl pas carrière aux constructeurs de ces belles utopies dont la vo^ue remontait aux plaidoyers où la misanthropie de Rousseau célébra Tétat de nature, et Tinoucence primitive? Ajoutons que le jeune chevalier de Cbateaubriaml avait a>sisté au triomphe des vainqueurs avinés de la Ba^tille. Des fenètre> de son liAtel, il put voir les têtes de Berthier et de Foulon |)ortées au bout de deux piques par des assassins déguenillés. Ce fui sous ce» influences que l'ancien aspirant de marine fit voile pour FAmérique do Nord, le cœur tout plein de ces ardentts chimères «lui souriaient à uo siècle honteux de sa corruption raffinée. Fuyant les horreurs qu*il appelait « des festins de cannibales », il allait, aussi lui, cheroiier le Paradis terrestre de la vie sauvage.
S(*ion toute vraisemblance, il avait déjà conçu la |>lan des Saichez qui devaient (aire oublier la lmt&» de Marmontel. II se pn>p>sa doue de visiter U scène de son po<ime, et le peintre emportait avec lui ^l's pinceaux, mais sans lavouer. Car le prétexte de s m expédition fut re>pérance de se frayer on pa^ ^ago entre les deux Océans. Étaii'-ce sérieux 7 Too* jouis csi*îl que le premier Américain auquel il pnrU
Hr Dfi C0ÂTEAPBRUNO. 83
da tMB dutaisie se mit à en rire, et lui eonseilla d'^rendre Tiroquois avant de tenter l'aventure. Le cooseil fut compris { et, publiant le pôle Nord, Chateaubriand se contenta de visiter les confins du Canada jusqu'à la cataracte du Niagara, $ans faire d'autre découverte que celle de ^n propre génie. Il 0006 a souvent nsdit cetteody^sée ; mais son Journal de voyage est encore le témoin le plus sincère de ses impressions. C*est la naïve explosion d'un talent qui en était à Theure matinale d'un irrésistible épa*- Qouissemeut. Dan3 ces cartons crayonnés sous le coup de sensations vives, l'immortel paysagiste est d^à tout eutier, bien qu'à demi voilé sous des rémioiscences qui trahissent le commerce familier de Jean-^aeqiiesp Juge«reu par ^et bymne qui lui échappa eoaupe un cri de ravissement, en présence ^solitudes vierges dont il prenait possession ;
« Qui dirt le sentiment qu'on éprouve eu entrant daes ces forêts plus vieilles que le monde^ et qui seela» donnent une idée de la création teUe qu'elle â)rtit des luains de Dieu? hè jour fombant d'en haut à travers un voile de feuillage répand dans ia piobodeur du bois une demi-lumiére changeante et iDobile, qui donne aux objets une grandeur fante&- ^UBr Partottl il faut franchir des arbres abattus sur lesquels s'élèvent des générations d'autres arbres. Je chMthe en vain une i^sue dans ces solitudes ; trompé parwjûttf plu9 vif, j'avance à travers les herbes, lei orties, le^ mousses^ les lienes et l'épais humus eomposé dea débris des vïégétaux ; mais je n'arriva
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i\n'k une clairière formée par quelques pins tomb«>. BienlAt la forêt redevient plus sombre ; Toeil n*aperçoit que des troncs de chênes et de noyers qu se succèdent, et semblent se serrer en s*éloignant. L*idct> de Tinfini se présente à moi, » Alors éclate comme un chant plein d*ivresse : « Liberté primitive, je te retrouve enfin ! Je passe comme cet oiseau qui voie devant moi, qui se dirige au hasard, et n'est embarrassé que du choix des ombrages. Me voilà tel que l*" Tout-Puissant m'a créé, souverain de la nature, porté triomphant sur les eaux, tandis que les habitants des fleuves accompagnent ma course, que le*^ peuples de lair me chantent leurs hymnes, que U> forêts courbent leur cime sur mon passage. Courii vous enfermer dans vos cités, allez vous soumettre à vos petites lois ; gagnez votre pain à la sueur de \i>tre front, ou dévorez le pain du pauvre; égorge2-n»u< pour un mot, pour un maître; doutez de lexisteur*^ de Dieu, ou adorez-le sous des formes superstitieuses: moi, i*irai errant dans mes solitudes; pas un deul battement de mon cœur ne sera comprimé, pa^ une seule de mes pensées ne sera enchaînée ; \^ serai libre comme la nature ; je oe reconnaîtrai d*- Souverain que celui qui alluma la flamme des s«>leils, et qui, d*un seul coup de sa main, fit roul^rr tous les mondes. »
Aux échos du souvenir se mêlent ici les accent> d*uue VOIX personnelle et di^tincte. Le coloris de ce> ébauches est vrai jusqu'à la crudité. Rico de {ilu^ cxpre>sif que ces bulletins d*un conquérant qui rend
vieillie la terre où il laissera sa trace ineffaçable. Désonnais, rAmérique lui appartient du même droit que les lies de l'Inde sont à Bernardin de Saint- Pierre, et les Alpes à Rousseau. Plus tard, il parcourra d'autre contrées, il saura décrire aussi d'autres cieux, la campagne romaine, les rivages de l'Attique, et la vallée du Jourdain : mais si, dans ces tableaux, la ligne est plus nette et le procédé plus sûr, il ne surpassera pas la fratcbeur et la vie de ces esquisses tracées en courant d'un trait enflammé, dont les négligences mêmes ont une grftce incomparable. C'est ainsi qu'il va de forêt en forêt, de savane en savane, de tribus en tribus, admire des effets de lone et de soleil, écoute l'barmouie des vents et des eau, vogue sur les grands lacs, suit le cours majestueux des fleuves, explore les solitudes, interroge les Testiges des peuplades disparues, s'enivre de poésie, et arrive enfin au pays des Natchez, oh il s'arrête pour méditer, avec son élégie de René, son épopée iAtala.
Ce fut au milieu de cette existence nomade qu'un âmr, sous la hutte d'un planteur, à la lueur d'un feu de bivouac, un fragment de journal anglais rencontré par hasard lui apprit la fuite de Louis XYI, l'arrestation de Yarennes, la captivité du Temple, et le rendez- vous pris par les officiers de l'armée royale qui couraient en fouleà Coblentz, sous le drapeau des princes. En lisant ces tragiques nouvelles, le gentilbomme qui s'attardait au delà des mers crut entendre l'appel de l'honneur. Au sentiment du devoir sa
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mêla peut-être aussi le mal du |)ays, Tépuisement de la curiosité satisfaite, ce besoin de nouveauté qui d(v vait être un de ses t)lus vifs stimulants , le désir de revoir ud théâtre où il se distinguerait par Poriginalité de ses aventures, enfin Tespoir d'attirer Tattention par une œuvre où ses souvenirs ser\ iraient de cadre à la peinture d'une passion touchante. Voilà comment, parti pour l'Amérique en avril 1791, apr^^ la mort de Mirabeau, Il en revint le 10 décembre de la même année, au plus fort de la tourmente qui allait l'obliger à un autre exil, celui de Téinigration. A peine arrivé, il se taarie brusquement, sans tn}» consulter son cœur, <c pour com{ilaire, dit-il à <^ >aMir Lucilen; et, le lendemain de cette union, il rCj'ii.: bride abattue un de ses frères au camp de Condé. I! fit avec lui la campagne de 1792, as**ista au siège d*' Thîonville, y fut blessé grièvement, laissé pour nj«rt au fond d'un fos^é, puis jeté dans un fourgon du prin«\ de Ligne, et sauvé comme par miracle. Aprè^ It pIuspéniMes traverses, à TAge de vingt-sii ans, il m> retrou\aitàLondres, malade, sans amis, sans ressimrces, réduit, pour vivre, à faire des traductions, et à donnei^ des leçons de français dans cette ville <{•.. plus tard devait le revoir ambass<*ideur de la munar* chie restaurée.
Mais les épreuves du pn)>crit profitèrent à Parti >:••: car ce fut alors qu'inspiré par ses malheurs et ctux de son pays, il improvisa, sous te titre d*£.<5/ri \ur les Bfvotutions^ un livre incohérent, sceptique tî amer qui, parmi des aperçus souvent coute>tab:t-.
M. BË CHATEAtBRiAND. 87
mais curieux, nous révèle déjà sinon un penseur^ du moins un écrivain.
Bien que sa loyauté chevaleresque eût partagé les périls du parti auquel Tenchaînait sa naissance, il n'en avait adopté jusqu'alors ni les opinions, ni les passions. Au moment ah un caprice depoëte le poussa vers rAmérique, il ne suivait guère d'autre guide que Jeao^acques ; et, au retour de ce voyage qui l'avait isolé de la France monarchique sur une terre républicaine, les disgrâces de sa cause ne le rendi-* rent pas plus fervent qu'au départe Entre les royalistes et leurs ennemis qui lui parurentégalement aveugles, il crut aussi peu aux fictions du droit divin qu'aux promesses de la liberté. Ses propres infortunes l'avaient aigri contre l'humanité, mais non contre des adversaires devenus moins odieux depuis qu'il avait vu de près ses compagnons d'armes. Irrité de son inaction, impatient de l'ombre où il languissait, fiLTOQche et désabusé, il entreprit de demander au spectacle de l'histoire universelle des enseignements et des consolations, ou plutôt la revanche d'un dédain stol^ue et superbe qui se plut à railler la stérile activité des hommesi a U faut, disait^il, étudier la carie, afin qu'en cas de naufrage un ^e sauve sur quelque Ue où la tempête ne puisse nous atteindre. Celte îlelà, o'estune conscience sans reproche.» Persuadé qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, il se figura donc un peu témérairement que les révolutions anti^ ques lui livreraient le secret de la nôtre, de celle qui sollicitait alors sa curiosité comme un douloureux
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problème. « Émule de Franklin, dit Sainte-Beuve, s'exerçant en plein orage à des expériences scienii* fiques faites sur Télément qui embrasait le ciel i» , il voulut, aussi lui, sous les coups mêmes de la foudre qui incendiait TEurope, saisir la loi de la tempête sociale, et en apprécier les conséquences avec le sang-froid d'une réflexion qu'il crut désintéressée.
Dans ce sujet trop vaste et mal défini, mais susceptible de s'accommoder à toutes les saillies de son hu« meur, sa verve indisciplinée se trouvait à l'aise; elle pouvait circuler librement à travers l'espace ou le temps, et se permettre tous les jeux de la couleur ou de la lumière. Aussi, sous prétexte d'écrire pour lui seul, versa-t-il pèlc-méle en ce moule flexible le tropplein de ses sentiments et de ses pensées : tout un trésor de descriptions et dimages fermente au sein de ce chaos que n organise aucune vue d'ensemble. Si une érudition h&tive s'y étale avec un luxe équivoque, des lueurs illuminent pourtant cette matière confuse. Il a le don de Tintuition, et devine d'un coup d'œil rapide ce que d'autres apprennent seulement par les lenteurs d'une laborieuse ret^herche. Il excelle en ces rencontres heureuses qui échappent aux plumes privilégiées, lors(|u'elles se livrent sans frein aux accès de leur fougue. Parmi des formes déclamatoires, et les indécisions d*un art inconscient qui passe à côté do la muse sans la reconnaître et la léter, on aime ici une imagination grandiose, la candeur d'une sensibilité puissante, une mélancolie sâncère, mais déjà maladive, je ne sais c|uelle sauva^rerie
d'eipressioD dont rinexpérience nous agrée lorsqu'elle ne va pas jusqu'aux bizarreries préméditées pour l'effet, eu un mot, les préludes d'une lyre qui >'essaye à des motifs harmonieux.
Quant au fond des idées, il se dérobe à l'analyse par ses contradictions ou ses caprices. Ce qui domine, entre de nombreux écarts , c'est un ton de découragement hautain s'alliant à une ironie cavalière qui n'exclut pas les effusions d'un caractère généreux. Dédié « à tous les partis » , ce livre ne pouvait en satisfaire aucun. Car Chateaubriand attaque la Révolution en la déclarant inévitable. La République lui semble à la fois séduisante et impossible. Il admet le principe de la souveraineté populaire, et en répudie l'application. U avoue bien sa prédilection pour les gouvernements mixtes qui lui paraissent les meilleurs, « parce que l'homme est complexe, et qu'à la multitude de ses passions, il faut donner une multitude d'entraves ». Mais il nous refuse la liberté civile, ne nous accorde guère que l'indépendance individueUe, et voit dans l'existence des lois une servitude dont le joug lui pèse. Philosophe par ses tendances, il n'est pas éloigné non plus, tantôt de croire à l'avènement d'une religion nouvelle, tantôt d'incliner vers un christianisme que ses vœux concilient avec je ne sais quel idéal de simplicité prinxirdiale, où tant d'Ames déclassées pourraient enfin retrouver le bonheur. Les conclusions de cet ouvrage sont d'un Alceste prêt à fuir au désert, a La vérité, ditril, n'est pas bonne aux méchants ; elle doit de-
90 RESTAtRAtfOM RELIGIEUSE.
meurer ensetelid dans le sein des sages, comnir l'espérance an fond de la botte de Pandore. Si j>us<i> vécu du temps de Jean«Jacques, j'aurais voulu étn» son disciple, mais {'eusse conseillé le secret à ro<>ii mattre. »
Ces années de lutte ingrate qui devait se prolonger encore furent un salutaire apprentissage pour celui qui les subit sans défaillance. Elles sauvegardèrent du moins son originalité. Car, dans la solitude, et à distance de toute imitation, il put suivrf ses penchants naturels, au lieu d>tre emporté par \rcourants du siècle. Cette obscurité nous dérul><* ausisi les tAtonnements d'un talent qui, cherchant N>n issue, n'apparattra plus tard au grand j<»ur qu eufermé pour ainsi dire dans ses rives, comme un beau fleuve dont les eaui se déroulent ma je. tueusemeut« loin de leurs sources ignorées.
De V tissai sur tes Résolutions au Géèiê dm CArûtimiismê la distance n'est pas d'ailleurs aussi grmD<)e qu*il paraît au premier abord. Car l'incrédule de 1797 re^^rettait la fol perdue; et, si le néophyte de moa devint catholique, il le fut surtout par l'inu^ination. Deux inDurnces, d'un côté les conseils d'un critique judicieux, et de l'autre une perte crtiell^* nous expliquent cette prochaine métamorphose. Tandis que Chateaubriand faisait à Londres «4*^ débuts de publici>te, un proscrit de Fructidor, i-^^w
M. dË CtiAf ËAÙëRIAND. 91
élégant^ cbrédefl pàl- séntlineilt et foyaliste de tmty Mi de Fotitànes^ étdt aussi jeté pdf tlti coup de ?efit sui* là mfinle plâgé. Déjà les deili émi^s s'étûetit connus à Patk, Vers i?87 ; et, rapprochés t^af des malheurs dômmunë, ils retioUèretit facilement une amitié qiii dut contribuer à chatlger la direction d'une InteUigence jusque-là flottante, mais désireuse de se fixer j pourvu qu'on lui offrît un emploi retentissante En même temps que l'homme de goût, fidèle aux traditions classiques, tempérait par ses âôrupules Taudacë du novateur dont il reçut les confideueeë, et qu'il Admirait avec une certaine inquiétude, il lui suggéra saUs doute la pensée, je ne dis t)as d'une Cotiversion, mais d'Un retour sentimental vers les croyances auxquelles le conviaient ses affeiitions de famille et des tristesses récentes.
Un double deuil fut l'occasion qui détermina la crise dont témoigné cette lettre écrite en 1798 t m Après àVoir été jetée à soixante-doU^é ails daiisdee cachots oti elle vit périr Ses enfants, ma mère ëltpirâ dans un liëU obsdUr, sur Un grabat dtl Ses malheurs l'avàieut reléguée. Lé Souvenir de mes égarements répatidit sur ses derniers jours UUe grdndé amertume \ elle chargea en Uiburant une dé mes sœurs de mè rappeler à t^ttë religion daris laquelle J'avais été élevé. Ma sœur mé manda 6e vœu Suprême ; et, (}uand la lettre me parvint au delà des mers, ma st&ur elle-même n'existait plus : elle était murte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'in^